Boccace : quatrième journée, 6e et 7e nouvelles

NOUVELLE VI

L’Andreuola aime Gabriotto. Ils se racontent chacun un songe qu’ils ont eu ; après quoi Gabriotto meurt dans les bras de sa maîtresse. Pendant que celle-ci, aidée de sa servante, le porte chez lui, elles sont prises par les gens de la Seigneurie. Le podestat veut lui faire violence ; mais elle ne le souffre pas. Son père l’ayant appris, et son innocence ayant été reconnue, elle est mise en liberté. Ne voulant plus vivre dans le monde, elle se fait religieuse.

 La nouvelle que Philomène avait dite fut très chère aux dames, pour ce qu’elles avaient souvent entendu chanter cette chanson et n’avaient jamais pu, même en questionnant, savoir quelle était la cause pour laquelle elle avait été faite. Mais le roi ayant entendu la fin de la nouvelle, ordonna à Pamphile de poursuivre dans l’ordre convenu, Pamphile dit alors : « — Le songe raconté dans la précédente nouvelle me fournit matière à en raconter une dans laquelle sont mentionnés deux songes qui s’appliquèrent aux choses à venir, comme celui-ci avait eu trait aux choses déjà arrivées, et à peine ces songes eurent-ils été racontés par ceux qui les avaient vus, que l’effet de tous les deux se produisit. Et pourtant, amoureuses dames, vous devez savoir que c’est une tendance générale à tout ce qui vit, de voir des choses diverses dans un songe, lesquelles choses, quoiqu’elles paraissent dans le sommeil on ne peut plus vraies à celui qui dort, dès que celui-ci est réveillé, lui paraissent quelques-unes vraies, quelques autres vraisemblables, et une partie contraire à toute vérité, et néanmoins il se trouve que beaucoup sont arrivées. Pour quoi, beaucoup prêtent à tous les songes la même foi qu’ils accorderaient aux choses qu’ils verraient dans la veille ; et ils s’attristent ou se réjouissent à cause de leurs songes mêmes, selon qu’à cause d’eux ils craignent ou espèrent. Et, au contraire, il y en a qui ne croient à aucun, si ce n’est après être tombés dans le péril qui leur avait été montré en songe. De quoi je n’approuve ni les uns ni les autres, pour ce qu’il y a parfois des songes qui sont vrais et parfois d’autres qui sont faux. Qu’ils ne soient pas tous vrais, très souvent chacun de nous a pu le connaître ; et que tous ne soient pas faux, cela a été déjà démontré par la nouvelle que vient de dire Philomène, et, comme je l’ai dit, j’entends aussi le démontrer par ma nouvelle. Pour quoi, je juge qu’en vivant et en agissant vertueusement, on ne doit redouter aucun songe contraire, ni pour cela négliger les bons avertissements ; dans les choses perverses ou mauvaises, quoique les songes leur paraissent favorables, et par des démonstrations propices réconfortent ceux qui les voient, il ne faut en croire aucun ; et de même pour les choses contraires, on ne doit pas accorder pleine croyance à tous les songes. Mais venons à la nouvelle.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Dans la cité de Brescia fut jadis un gentilhomme nommé messer Negro da Ponte Carraro, lequel, parmi ses autres enfants, avait une fille nommée Andreuola, jeune et fort belle, et sans mari, laquelle par aventure s’énamoura d’un de ses voisins qui avait nom Gabriotto, homme de basse condition mais rempli de bonnes manières, beau et plaisant de sa personne. Avec l’aide et l’appui de la servante de la maison, la jeune fille fit si bien que non seulement Gabriotto sut qu’il était aimé de l’Andreuola, mais qu’il fut introduit plusieurs fois, au grand plaisir de la jeune fille, dans un beau jardin que possédait le père de celle-ci. Et afin que rien, sinon la mort, ne pût leur empêcher de goûter les douceurs de l’amour, ils devinrent secrètement mari et femme. Leurs rendez-vous continuant ainsi furtivement, il advint qu’une nuit la jeune fille eut en dormant un songe dans lequel il lui sembla qu’elle était dans son jardin avec Gabriotto et que, au grand plaisir de tous les deux, elle le tenait dans ses bras. Et pendant qu’ils étaient ainsi, il lui semblait voir sortir du corps de son amant une chose obscure et terrible dont elle ne pouvait reconnaître la forme, et il lui paraissait que cette chose prenait Gabriotto et le lui arrachait malgré elle des bras avec une force étonnante et disparaissait sous terre avec lui, sans qu’elle pût jamais revoir ni l’un ni l’autre ; de quoi elle ressentit une très grande et inestimable douleur qui la réveilla. Étant réveillée, bien qu’elle fût joyeuse de voir qu’il n’en était pas comme elle avait rêvé, néanmoins elle eut peur du songe vu par elle. Et pour ce, Gabriotto voulant venir la trouver la nuit suivante, elle s’efforça tant qu’elle put d’empêcher qu’il vînt. Mais pourtant, voyant son désir et afin qu’il ne soupçonnât pas autre chose, elle le reçut la nuit dans son jardin, où après avoir cueilli beaucoup de roses blanches et vermeilles, car c’était la saison, elle alla s’asseoir avec lui au pied d’une très belle fontaine qui y était. Et là, après qu’ils eurent fait ensemble une grande et longue fête, Gabriotto lui demanda la raison pour laquelle elle voulait l’empêcher de venir. La jeune fille lui racontant le songe qu’elle avait eu la nuit précédente et la crainte qu’elle en avait ressentie, le lui dit.
« Ce qu’entendant Gabriotto, il en rit et dit que c’était grande sottise que d’ajouter la moindre foi aux songes, pour ce qu’ils arrivent par surabondance ou par défaut de nourriture, et qu’on voyait tous les jours qu’ils étaient tous vains. Puis il dit : « — Si j’avais écouté aussi les songes, je ne serais pas venu, non à cause du tien, mais à cause d’un que j’ai fait l’autre nuit et que voici : il me semblait être dans une belle et plaisante forêt où je m’en allais chassant, et avoir pris une chevrette si belle et si agréable qu’aucune autre pareille ne se vit jamais ; et il me semblait qu’elle était plus blanche que la neige, et qu’en peu de temps elle devenait si familière avec moi qu’elle ne me quittait plus d’un pas. De mon côté elle m’était si chère, à ce qu’il me paraissait, qu’afin qu’elle ne me quittât point, je lui avais mis autour du col un collier d’or, et que je la tenais en main avec une chaîne d’or. Et puis, cette chèvre se reposant une fois sur moi et tenant sa tête sur ma poitrine, il me semblait voir sortir je ne sais d’où une panthère noire comme charbon, affamée et d’un aspect épouvantable, qui s’en venait vers moi. Aucune résistance ne me paraissait possible ; pour quoi, il me semblait qu’elle posait son museau sur mon sein gauche, et qu’elle le rongeait tellement qu’elle parvenait jusqu’au cœur qu’elle cherchait à m’arracher pour l’emporter avec elle. De quoi je sentais une telle douleur, que mon sommeil se rompit et une fois réveillé, je m’empressai de tâter avec la main mon côté pour voir s’il n’y avait rien ; mais n’y voyant aucun mal, je me moquai de moi-même pour avoir cherché. Mais que veut dire cela ? Des songes pareils et de plus épouvantables, j’en ai déjà bien vus, et il ne m’en est pour cela advenu ni plus ni moins ; pour ce laissons-le aller et pensons à nous donner du bon temps. — »
« La jeune fille, très épouvantée déjà par son rêve, entendant cela, le fut encore plus, mais pour ne pas effrayer Gabriotto, elle cacha sa peur le plus qu’elle put. Et pendant qu’avec lui, l’embrassant et le baisant à plusieurs reprises et par lui embrassée et baisée, elle se satisfaisait, craignant et ne sachant quoi, elle tenait ses yeux fixés sur son visage plus que d’habitude, et parfois regardait par le jardin si elle ne voyait pas quelque chose de noir venir de quelque endroit. Et tandis qu’ils étaient ainsi, Gabriotto, jetant un grand soupir, l’embrassa et dit : « — Hélas ! mon âme, aide-moi, car je meurs ; — » et ayant ainsi dit, il retomba à terre sur l’herbe du pré. Ce que voyant la jeune fille, elle le releva, l’attira sur son sein et dit quasi tout en pleurs : « — Ô mon doux seigneur, que te sens-tu ? — » Gabriotto ne répondit pas, mais tremblant et couvert de sueur, au bout d’un court espace de temps il passa de la présente vie.
« Combien cela fut cruel et fâcheux pour la jeune femme qui l’aimait plus qu’elle-même, chacun peut le penser. Elle pleura beaucoup et l’appela en vain plusieurs fois ; mais quand elle eut reconnu qu’il était bien mort, l’ayant palpé par tout le corps et l’ayant trouvé froid, ne sachant que faire et que dire, toute en pleurs et pleine d’angoisses, elle alla appeler sa servante qui connaissait son amour, et lui expliqua sa misère et sa douleur. Et après qu’ensemble elles eurent pleuré quelque temps sur le visage de Gabriotto mort, la jeune femme dit à la servante : « — Puisque Dieu m’a enlevé celui-ci, j’entends ne plus rester en cette vie ; mais avant que j’en vienne à me tuer, je voudrais que nous prissions un moyen convenable pour garder mon honneur et conserver secret l’amour qui a existé entre nous deux, et que le corps dont la gracieuse âme est partie, fût enseveli. — » À quoi la servante répondit : « — Ma fille, ne dis pas que tu veux te tuer, pour ce que si tu l’as ici-bas perdu, en te tuant tu le perdrais encore dans l’autre monde, car tu irais en enfer, là où je suis certaine que son âme n’est point allée, pour ce qu’il fut un bon jeune homme. Mais il vaut bien mieux te réconforter et songer à aider son âme par des prières et d’autres offrandes, si par hasard il en a besoin pour quelque péché commis. Il y a moyen de l’ensevelir promptement dans ce jardin, ce que personne ne saura jamais, parce que personne ne sait qu’il y soit jamais venu ; et si tu ne le veux pas ainsi, mettons-le hors du jardin et laissons-le ; il sera trouvé demain matin et porté à sa demeure, et ses parents le feront ensevelir. — »
« La jeune femme, bien qu’elle fût pleine d’amertume et qu’elle pleurât constamment, écoutait cependant les conseils de sa servante ; n’en approuvant pas la première partie, elle répondit à la seconde en disant : « — À Dieu ne plaise que je souffre qu’un aussi cher jeune homme tant aimé de moi et qui fut mon mari, soit enseveli comme un chien ou abandonné sur un chemin. Il a eu mes pleurs, et autant que je pourrai, il aura ceux de ses parents ; et déjà j’ai dans la pensée ce que nous devons faire en cette circonstance. — » Et elle l’envoya bien vite chercher une pièce de drap de soie qu’elle avait dans un coffre. La servante étant de retour, elles étendirent le drap sur la terre, et y placèrent le corps de Gabriotto après lui avoir posé la tête sur un oreiller ; puis elles lui fermèrent les yeux et la bouche avec force larmes, lui firent une couronne de roses et le couvrirent de toutes les roses qu’elles avaient pu cueillir, et la jeune fille dit à la servante : « — D’ici à la porte de sa maison il y a peu de chemin, et pour ce, toi et moi, ainsi que nous l’avons imaginé, nous l’y porterons et nous le placerons devant la porte. Il ne se passera guère de temps que le jour ne vienne et il sera recueilli ; et ainsi, bien que ce ne doive être d’aucune consolation pour les siens, ce me sera à moi, dans les bras de qui il est mort, un plaisir. — » Et ayant ainsi dit, elle se jeta sur son visage avec d’abondantes larmes, et pleura un long espace de temps. Enfin, pressée par sa servante pour ce que le jour venait, elle se leva, retira de son doigt le même anneau avec lequel Gabriotto l’avait épousée, et le mit au doigt de celui-ci, disant au milieu de ses pleurs : « — Mon cher seigneur, si ton âme voit maintenant mes larmes, ou si quelque connaissance ou quelque sentiment reste au corps après le départ de celle-ci, reçois avec bienveillance le dernier don de celle que, de ton vivant, tu as tant aimée. — » Et ceci dit, elle retomba évanouie sur le cadavre. Revenue à elle quelques instants après et s’étant levée, elle prit avec la servante le drap dans lequel le corps gisait, et elles sortirent du jardin avec ce fardeau et se dirigèrent vers la maison de Gabriotto.
« Comme elles allaient ainsi, il advint par hasard qu’elles furent rencontrées et prises avec le corps du mort par les familiers du Podestat, lesquels à cette heure faisaient une ronde à cause de quelque accident survenu. L’Andreuola, plus désireuse de mourir que de vivre, ayant reconnu les familiers de la Seigneurie, dit franchement : « — Je connais qui vous êtes, et je sais qu’il ne me servirait à rien de chercher à vous fuir ; je suis prête à aller avec vous devant la Seigneurie et à lui raconter l’affaire ; mais que nul de vous ne soit assez hardi pour me toucher, si je vous obéis, ni pour rien déranger à ce corps, s’il ne veut pas être accusé par moi. — » Pour quoi, sans avoir été touchée par aucun d’eux, elle alla vers le palais avec le corps de Gabriotto. Le Podestat, apprenant cet événement, se leva, et l’ayant fait amener dans sa chambre, s’informa de ce qui était arrivé. Ayant fait examiner par plusieurs médecins si le brave homme n’avait pas été tué par le poison ou autrement, tous affirmèrent que non ; mais ils dirent qu’un abcès près du cœur s’était crevé et que c’était ce qui l’avait tué. Le Podestat, entendant ceci, et comprenant que cette femme n’était coupable que de peu de chose, s’efforça de lui persuader qu’il lui donnerait ce qu’il ne pouvait lui rendre, et dit que si elle voulait consentir à ses désirs, il la mettrait en liberté ; mais ses paroles n’ayant servi à rien, il voulut, contre toute convenance, user de la force ; mais l’Andreuola, enflammée d’indignation et rendue forte, se défendit virilement, le repoussant avec des paroles de mépris et de hauteur.
« Le plein jour étant venu, et ces choses ayant été contées à messer Negro, dolent à la mort, il s’en alla au palais avec beaucoup de ses amis, et là informé par le Podestat de tout ce qui s’était passé, il demanda que sa fille lui fût rendue. Le Podestat voulant tout d’abord s’excuser de la violence qu’il avait voulu faire à la jeune femme, avant d’être accusé par elle, commença par louer sa constance et dit que ce qu’il avait fait était pour l’éprouver. Pour quoi, la voyant d’une telle fermeté, il lui avait porté un grand amour et si cela plaisait à lui qui était son père, ainsi qu’à elle, bien qu’elle eût eu un mari de basse condition, il la prendrait volontiers pour sa femme. Pendant que celui-ci parlait de la sorte, l’Andreuola fut amenée devant son père et se jeta en pleurant à ses pieds, et dit : « — Mon père, je ne crois pas qu’il soit besoin que je vous raconte l’histoire de mon amour et de mon malheur, car je suis certaine que vous l’avez entendue et que vous la savez ; et pour ce, autant que je peux je vous demande humblement pardon de ma faute, c’est-à-dire d’avoir sans que vous le sachiez pris le mari qui me plaisait le plus. Et je ne demande pas ce don pour que ma vie soit pardonnée, mais pour mourir votre fille et non votre ennemie. — » Et ainsi pleurant, elle tomba à ses pieds.
« Messer Negro qui était vieux déjà et homme de nature bénigne et aimante, entendant ces paroles se mit à pleurer et releva tendrement sa fille en disant : « — Ma fille, il m’aurait été plus agréable que tu eusses un mari selon qu’il m’eût semblé t’être convenable, et si tu en avais pris un tel qu’il te plaisait, cela encore m’aurait plu, mais que tu me l’aies caché par ton peu de confiance, cela me fait peine, et plus encore de voir que tu l’as perdu avant que je l’aie su. Mais pourtant, puisqu’il en est ainsi, ce que je lui aurais fait volontiers, lui vivant, pour te contenter, c’est-à-dire honneur comme à mon gendre, que cela lui soit fait après sa mort. — » Et s’étant retourné vers ses enfants et ses parents, il leur ordonna d’apprêter pour Gabriotto des obsèques grandes et honorables. Sur ces entrefaites, les parents et les parentes du jeune homme, qui avaient su la nouvelle, et presque tous les hommes et toutes les femmes de la ville étaient accourus. Pour quoi, le corps ayant été placé au milieu de la cour sur le drap de l’Andreuola, avec toutes ses roses, il fut pleuré non seulement par elle et par ses parents, mais publiquement quasi par toutes les femmes de la ville et par un grand nombre d’hommes ; et comme si c’eût été non un plébéien mais un seigneur, il fut porté, de la cour publique jusqu’au lieu de sa sépulture, sur les épaules des plus nobles citadins, avec les plus grands honneurs.
« Quelques jours après, le Podestat, persévérant dans ce qu’il avait demandé, et messer Negro en ayant parlé à sa fille, celle-ci ne voulut rien entendre ; mais son père voulant en cela lui complaire, elle et sa servante se rendirent en un monastère très renommé pour sa sainteté, où elles se firent religieuses et où elles vécurent ensuite honnêtement un long espace de temps. — »
 NOUVELLE VII

La Simone aime Pasquino ; ils se donnent rendez-vous dans un jardin. Pasquino s’étant frotté les dents avec une feuille de sauge, meurt. La Simone est prise, et voulant montrer au juge comment est mort Pasquino, elle se frotte les dents avec une feuille de sauge et meurt à son tour.

 Pamphile libéré de sa nouvelle, le roi, sans montrer la moindre compassion pour l’Andreuola, regarda Émilia et lui fit signe qu’il lui serait agréable qu’elle succédât à ceux qui avaient déjà parlé. Celle-ci, sans mettre aucun retard, commença : « — Chères compagnes, la nouvelle de Pamphile m’amène à en dire une tout à fait semblable à la sienne sauf un point : de même qu’Andreuola perdit son amant dans un jardin, ainsi arriva-t-il à celle dont je dois vous conter l’histoire ; mais ayant été emprisonnée comme Andreuola, elle se délivra de ses juges non par sa force et son courage, mais par une mort soudaine. Et comme cela a été dit déjà entre nous, bien qu’Amour habite volontiers les demeures des nobles, il ne refuse pas de séjourner dans celles des pauvres ; au contraire, il y manifeste parfois sa force, tout comme il se fait craindre dans les plus riches en maître souverain. C’est ce qui se verra, sinon entièrement du moins en grande partie, dans ma nouvelle, grâce à laquelle il me plaît de revenir à notre cité dont nous nous sommes tant éloignés aujourd’hui, pour traiter des sujets variés et parcourir diverses contrées du monde.
« Il n’y a donc pas grand temps que vivait à Florence une jeune fille très belle et très gracieuse eu égard à sa condition, née d’un père pauvre, et qui avait nom Simone. Bien qu’il lui fallût gagner de ses propres mains le pain qu’elle mangeait, et vivre en filant de la laine, elle n’était cependant point d’un esprit si bas, qu’elle ne brûlât de recevoir en son cœur Amour qui, sous les traits et par les paroles aimables d’un jeune garçon d’aussi petite condition qu’elle et chargé de porter de la laine à filer pour le compte de son maître, montrait depuis longtemps bonne envie d’y entrer. L’ayant donc reçu sous l’aspect charmant du jeune garçon qui l’aimait, et dont le nom était Pasquino, désirant et n’osant pas aller plus loin, elle filait, et à chaque brassée de laine filée qu’elle enroulait autour de son fuseau, elle poussait mille soupirs plus cuisants que du feu, au souvenir de celui qui la lui avait donnée à filer. Le jeune garçon, de son côté, désireux que la laine appartenant à son maître fût bien filée, surveillait plus spécialement, et même uniquement celle que filait la Simone, comme si elle devait seule servir au tissage. Pour quoi, l’un surveillant et l’autre contente d’être surveillée, il advint que, le premier prenant plus d’audace qu’il n’en avait d’habitude, la seconde chassant la crainte et la vergogne qui lui étaient naturelles, ils s’unirent en des plaisirs communs. Ces plaisirs leur furent si chers que non seulement ils n’attendaient pas que l’un y fût invité par l’autre, mais que tous deux se rencontraient dans une mutuelle provocation.
« Leur bonheur se continuant ainsi et ne faisant que s’augmenter de jour en jour, il advint que Pasquino dit à la Simone qu’il voulait absolument qu’elle trouvât moyen de venir dans un jardin où il désirait la conduire, pour qu’ils pussent s’y voir plus à l’aise et plus sûrement. La Simone dit que cela lui plaisait, et, un dimanche, après le repas, ayant donné à entendre à son père qu’elle avait l’intention d’aller au pardon de San Gallo, elle se rendit, avec une de ses compagnes nommée la Lagina, au jardin que lui avait indiqué Pasquino. Elle l’y trouva accompagné d’un de ses camarades qui avait nom Puccino, mais qu’on appelait le Stramba. Là, une nouvelle liaison amoureuse s’étant formée entre le Stramba et la Lagina, ils s’enfoncèrent dans une partie du jardin pour s’y livrer à leurs plaisirs, et laissèrent le Stramba et la Lagina dans l’autre.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Il y avait dans la partie du jardin où Pasquino et la Simone s’étaient retirés, un grand et beau buisson de sauge, au pied duquel ils s’assirent. Après s’être longuement satisfaits tous les deux et avoir beaucoup causé d’un goûter qu’ils avaient l’intention de faire à sens reposés dans ce même jardin, Pasquino se tourna vers le buisson de sauge, y cueillit une feuille et se mit à s’en frotter les dents et les gencives, en disant que la sauge les lui nettoyait parfaitement de tout ce qui était resté après qu’il avait mangé. Quand il les eut frottées quelque temps, il revint à parler du goûter dont il avait été d’abord question. Mais à peine avait-il prononcé quelques mots, qu’il commença à changer de visage, et presque aussitôt, perdant la vue et la parole, il tomba mort. Ce que voyant la Simone, elle se mit à se lamenter et à crier, et à appeler le Stramba et la Lagina. Ceux-ci vinrent en toute hâte, et voyant Pasquino non seulement mort, mais tout enflé et la figure ainsi que le corps couvert de taches noires, le Stramba de crier aussitôt : « — Ah ! méchante femme, tu l’as empoisonné ! — » Le bruit qu’il faisait était si grand, qu’il fut entendu d’un grand nombre de personnes qui habitaient dans le voisinage. Ces gens accoururent à la rumeur, et trouvant Pasquino mort et enflé, entendant le Stramba se lamenter et accuser la Simone de l’avoir traîtreusement empoisonné, voyant que celle-ci, quasi-folle de douleur par suite de l’accident qui lui avait enlevé son amant d’une façon si subite, ne pouvait se disculper, ils furent tous persuadés que les choses s’étaient passées comme le disait Stramba. C’est pourquoi s’étant saisis d’elle qui continuait à pleurer fortement, ils la menèrent au palais du Podestat. Là, sur l’insistance du Stramba, de l’Atticciato et du Malagevole, camarades de Pasquino, qui étaient survenus, un juge, sans porter plus de retard à l’affaire, se mit à interroger la jeune fille sur l’événement.
« Comme il ne pouvait croire qu’en cette circonstance elle eût agi méchamment et qu’elle fût coupable, il voulut voir en sa présence le cadavre du mort et le lieu où elle disait que la chose s’était passée, car il ne comprenait pas bien ce qu’elle racontait. L’ayant donc fait conduire sans bruit à l’endroit où le corps de Pasquino gisait encore gonflé comme un tonneau, il s’y rendit lui-même aussitôt, et après s’être étonné de cette mort subite, il lui demanda comment cela s’était fait. Simone s’étant approchée du buisson de sauge, et ayant raconté toute l’histoire, afin de faire comprendre plus complètement ce qui était arrivé, fit comme avait fait Pasquino, et se frotta les dents avec une feuille de sauge. Alors, tandis que le Stramba, l’Atticciato et les autres amis et compagnons de Pasquino traitaient ses explications de frivoles et de vaines, prétendaient qu’elle se moquait de la présence du juge, et ne réclamaient rien moins que le supplice du feu pour punir une telle perversité, la malheureuse, déjà toute tremblante de douleur d’avoir perdu son amant et de peur du supplice réclamé par le Stramba, tomba soudain morte de la même façon que Pasquino, non sans grand étonnement des personnes présentes.
« Ô âmes fortunées, à qui, dans un même jour, il fut donné de goûter l’amour le plus fervent et de quitter la vie ! Plus heureuses encore si vous êtes allées ensemble en un même lieu, et si — s’aime-t-on dans l’autre vie ? — vous vous y aimez comme vous vous aimiez ici-bas ! Mais heureuse par dessus tout — du moins à notre avis, nous qui vivons après elle — l’âme de la Simone, dont l’innocence ne succomba point sous le témoignage du Stramba, de l’Atticciato et du Malagevole, cardeurs de laine ou de plus vile profession encore. En étant frappé de la même mort que son amant et en suivant dans l’autre monde l’âme de Pasquino tant aimée par elle, Simone eut une fin plus honnête et fut délivrée de leur infâme accusation.
« Le juge, stupéfait, comme tous ceux qui étaient là, de ce nouvel incident, et ne sachant que dire, resta longtemps immobile : puis, ayant recouvré ses esprits, il dit : « — Ceci montre que cette sauge est vénéneuse, ce qui n’arrive pas d’habitude à la sauge. Mais pour qu’elle ne puisse plus nuire de la même façon à personne, qu’on la coupe jusqu’aux racines et qu’on la jette au feu. — » Ce à quoi le gardien du jardin procédant en présence du juge, on n’eut pas plutôt abattu le buisson, que la cause de la mort des deux malheureux amants apparut à tous. Il y avait sous ce buisson de sauge un crapaud prodigieusement gros, dont on vit bien que le venin avait empoisonné la plante. Personne n’ayant envie de s’approcher du crapaud, on fit autour de lui un grand amas de bois sec et on le brûla avec le buisson de sauge ; et c’est ainsi que prit fin l’enquête de messer le juge sur la mort du malheureux Pasquino. Le corps de ce dernier, ainsi que celui de la Simone, encore tout enflés, furent ensevelis ensemble dans l’église de San Paolo par le Stramba, l’Atticciato, Guccio Imbratta et le Malagevole, qui, par aventure, en étaient paroissiens. — »

 

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