Bocace : septième journée, 5e et 6e nouvelles

NOUVELLE V

Un mari jaloux se déguise en prêtre et confesse sa femme. Celle-ci lui fait croire qu’elle aime un prêtre, lequel vient la trouver toutes les nuits. Pendant que le jaloux fait le guet pour surprendre le prêtre, la dame fait venir par les toits un sien amant et se divertit avec lui.

 

La Lauretta avait terminé son récit, et chacun ayant fort loué la dame, disant qu’elle avait bien fait et comme le méritait son méchant mari, le roi, pour ne point perdre de temps, se tourna vers la Fiammetta et lui ordonna gracieusement de dire une nouvelle ; pour quoi celle-ci commença de la sorte : « — Très nobles dames, la précédente nouvelle m’amène à vous parler aussi d’un jaloux, car j’estime que ce que les femmes font à leurs maris, surtout quand ceux-ci sont jaloux sans motif, est bien fait. Et si les faiseurs de lois avaient bien pesé toute chose, je pense qu’en ceci ils n’auraient pas plus prononcé de peine contre les femmes, qu’ils n’en ont prononcé contre celui qui en frappe un autre pour se défendre, pour ce que les jaloux sèment de pièges la vie des jeunes femmes et poursuivent ardemment leur mort. Pour elles, renfermées toute la semaine, et livrées aux occupations de la famille et de la maison, elles désirent, comme tout le monde, avoir les jours de fête quelque soulagement et quelque repos, pouvoir prendre quelques ébats, comme en prennent les laboureurs des champs, les ouvriers de la ville et les régisseurs des cours, comme fit Dieu lui-même, qui, le septième jour, se reposa de toutes ses fatigues, et comme enfin le veulent les lois divines et humaines qui, en l’honneur de Dieu et pour le bien commun de tous, ont fait une distinction entre les jours de travail et les jours de repos. À quoi les jaloux ne veulent même pas consentir ; au contraire, ces jours-là, où tout le monde est joyeux, ils tiennent leurs femmes plus serrées, plus recluses et les rendent plus misérables et plus à plaindre. Dans quel ennui se consument les malheureuses, celles-là seules le savent qui l’ont éprouvé. Pour quoi, je conclus que ce qu’une femme fait à son mari injustement jaloux, doit être non point blâmé mais approuvé.
« Donc, il y eut à Arimino un marchand, riche de domaines et d’argent comptant, qui avait pour femme une fort belle dame dont il devint jaloux outre mesure. Il n’avait pas en cela d’autre motif que celui-ci : l’aimant beaucoup et la tenant pour belle, et reconnaissant qu’elle mettait tous ses soins à lui complaire, il pensait que tous les hommes devaient l’aimer, que tous devaient la trouver belle, et qu’elle devait s’efforcer de plaire aux autres comme à lui, raisonnement d’homme mauvais et de peu de sens. Étant jaloux de la sorte, il en prenait une telle garde et la tenait si strictement, que bien des gens condamnés à la peine capitale ne sont point gardés en prison avec de telles précautions. La dame, bien loin de pouvoir aller aux noces, aux fêtes ou même à l’église, loin de pouvoir mettre un pied dehors de chez elle, n’osait point paraître à la fenêtre, ni regarder hors de la maison, pour quelque motif que ce fût ; aussi, sa vie était fort malheureuse, et elle supportait d’autant plus impatiemment cet ennui, qu’elle ne se sentait coupable en rien. Pour quoi, voyant que son mari lui faisait à tort injure, elle s’avisa, pour sa propre consolation, de chercher s’il n’y aurait pas moyen que cette injure lui fût faite à bon droit. Et comme elle ne pouvait pas se mettre à la fenêtre, et qu’ainsi elle n’avait aucun moyen de pouvoir se montrer contente de l’amour de quelqu’un qui aurait pu la remarquer en passant dans sa rue, sachant en outre que dans la maison attenante à la sienne demeurait un jeune homme beau et aimable, elle pensa que s’il existait quelque trou dans le mur qui séparait les deux maisons, elle pourrait voir ce jeune homme, de façon à lui donner son amour, s’il voulait l’accepter ; puis, s’il y avait moyen de se voir, qu’elle pourrait se rencontrer quelquefois avec lui et, de la sorte, se distraire de son ennuyeuse vie, jusqu’à ce que le diable fût sorti du ventre de son mari. En furetant tantôt dans un coin, tantôt dans un autre, quand le mari n’y était pas, elle s’aperçut, à force d’examiner le mur, que ce mur était, par hasard, dans une de ses parties les plus cachées, légèrement entr’ouvert par une fente. Pour quoi, ayant regardé par cette fente, bien qu’elle pût mal discerner ce qu’il y avait de l’autre côté, elle comprit néanmoins que c’était une chambre, et elle se dit à part soi : Si c’était la chambre de Filippo — c’est-à-dire du jeune homme son voisin — la moitié de ma besogne serait faite. En conséquence, elle fit secrètement guetter par sa servante qui s’intéressait à elle, et elle s’assura qu’en effet le jeune homme couchait seul dans sa chambre. Pour quoi elle allait souvent regarder par la fente, et quand elle savait que le jeune homme était dans sa chambre, elle faisait tomber par l’échancrure de petites pierres, et autres broutilles semblables, si bien qu’un jour le jeune homme s’étant approché pour voir ce que c’était, elle l’appela doucement. Le voisin, reconnaissant sa voix, lui répondit ; sur quoi, elle, profitant du moment, lui ouvrit en peu de mots toute son âme. Enchanté de l’aventure, le jeune homme fit de son côté si bien qu’il agrandit l’ouverture, de façon toutefois que personne ne pût s’en apercevoir. Là, ils purent à diverses reprises se parler et se toucher la main, mais il leur était impossible de pousser plus avant à cause de l’extrême vigilance du jaloux.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Sur ces entrefaites, les fêtes de Noël approchant, la dame dit à son mari que, s’il y consentait, elle désirait aller à l’église le matin de la fête pour se confesser et communier, comme font tous les chrétiens. À quoi le jaloux dit : « — Et quels péchés as-tu faits, que tu veux te confesser ? — » La dame dit : « — Comment ! crois-tu que je sois une sainte parce que tu me tiens enfermée ? Tu sais bien que j’ai commis des péchés, tout comme les autres personnes qui vivent ici ; mais je ne veux pas te les dire, car tu n’es point prêtre. — » Le jaloux conçut du soupçon de ces paroles, et voulant savoir quels péchés elle avait commis, il songea à trouver un moyen pour parvenir à ses fins. Il répondit à sa femme qu’il y consentait, mais qu’il ne voulait pas qu’elle allât à une autre église qu’à leur chapelle ; qu’il entendait qu’elle y allât pendant la matinée et qu’elle se confessât à leur chapelain, ou à un prêtre que le chapelain lui indiquerait et non à un autre, puis qu’elle revînt sur le champ à la maison. Il sembla à la dame qu’elle comprenait à demi ; mais sans plus rien dire, elle répondit qu’elle ferait ainsi.
« Le jour de la fête venu, la dame se leva dès l’aurore, et s’étant apprêtée, elle s’en alla à l’église qui lui avait été assignée par son mari. De son côté notre jaloux s’étant levé, s’en alla à la même église où il arriva avant elle. Comme il s’était déjà concerté avec le chapelain pour ce qu’il voulait faire, il endossa à la hâte une robe de prêtre avec un grand capuchon qui lui couvrait les oreilles, comme nous voyons les prêtres en porter, et le ramenant le plus en avant qu’il put, il alla s’asseoir dans le chœur. La dame, arrivée à l’église, fit demander le chapelain, celui-ci vint, et apprenant de la dame qu’elle voulait se confesser, il dit qu’il ne pouvait pas l’entendre, mais qu’il allait l’adresser à un de ses confrères, et s’étant retiré il alla trouver le jaloux en sa male heure. Celui-ci vint aussitôt en se dissimulant de son mieux ; mais bien qu’il ne fît pas encore grand jour et qu’il se fût mis fort avant le capuchon sur les yeux, il ne sut pas tellement se cacher, qu’il ne fût promptement reconnu par la dame, laquelle, le voyant se dit à part soi :« — loué soit Dieu ! le voici de jaloux devenu prêtre ! mais laissons faire ; je lui ferai trouver ce qu’il va chercher. — » Ayant donc fait semblant de ne pas le reconnaître, elle s’agenouilla à ses pieds. Messire le jaloux s’était mis de petits cailloux dans la bouche, afin de s’embarrasser la voix, de façon qu’elle ne pût pas être reconnue par sa femme, estimant qu’en tout le reste il était assez bien déguisé pour qu’elle ne devinât point que c’était lui.
« Or, ayant commencé sa confession, la dame, entre autres choses qu’elle lui dit, lui déclara qu’elle était mariée et que cependant elle était amoureuse d’un prêtre qui venait toutes les nuits coucher avec elle. Quand le jaloux entendit cela, il lui sembla qu’on lui donnait un coup de couteau dans le cœur ; et n’eût été le désir qui l’étreignait d’en savoir davantage, il aurait renoncé à continuer la confession et s’en serait allé. Faisant donc ferme contenance il demanda à la dame : « — Et comment cela se peut-il ? Votre mari ne couche-t-il pas avec vous ? — » La dame répondit : « — Messire, oui — » « — Donc — dit le jaloux — comment le prêtre peut-il y coucher aussi ? — » « Messire — dit la dame — je ne sais comment le prêtre s’y prend, mais il n’y a point à la maison de porte si bien fermée qu’elle ne s’ouvre dès qu’il y touche : et il m’a dit que, quand il est arrivé à la porte de ma chambre, avant de l’ouvrir il prononce certaines paroles qui font qu’incontinent mon mari s’endort ; alors, il ouvre la porte, entre et se couche près de moi, et cela ne manque jamais. — » Le jaloux dit alors : « — Madame, cela est très mal, et il faut que vous cessiez tout à fait. — » À quoi la dame dit : « — Messire, je ne crois pas pouvoir jamais faire comme vous dites, pour ce que je l’aime trop. — » « — Alors — dit le jaloux — je ne pourrai vous donner l’absolution. — » À quoi la dame dit : « — J’en suis fâchée ; je ne suis pas venue ici pour vous dire des mensonges ; si je croyais pouvoir le faire, je vous le dirais. — » Le jaloux dit alors : « — En vérité, madame, j’ai pitié de vous, car je vois qu’en cette circonstance vous perdez votre âme ; mais moi, pour vous rendre service, je veux prendre peine à faire spécialement mes prières à Dieu en votre nom ; peut-être vous aideront-elles. Je vous enverrai aussi quelquefois un mien petit clerc, à qui vous direz si elles vous ont servi ou non ; et si elles vous ont été utiles, nous verrons à faire mieux. — » À quoi la dame dit : « — Messire, gardez-vous de m’envoyer personne chez moi, car si mon mari le savait, il est si fort jaloux que rien au monde ne lui ôterait de la tête qu’on vient dans une mauvaise intention, et de toute l’année je n’aurais pas un moment de tranquillité avec lui. — » À quoi le jaloux dit : « — Madame, ne vous mettez pas en peine de cela, car je m’arrangerai certainement de façon que vous n’aurez jamais de reproche de lui à ce sujet. — » La dame dit alors : « — Si cela vous encourage à le faire, j’y consens. — » Et la confession finie et la pénitence donnée, elle se leva et alla entendre la messe.
« Le jaloux soufflant de fureur en sa male aventure, alla dépouiller ses habits de prêtre et retourna chez lui, brûlant de surprendre ensemble le prêtre et sa femme, et disposé à faire un mauvais parti à l’un et à l’autre. La dame revenue de l’église, vit bien, à l’air de son mari, qu’elle lui avait donné la male Pâques ; mais lui, s’efforçait de son mieux à cacher ce qu’il avait fait et ce qu’il croyait savoir. S’étant décidé à guetter la nuit suivante derrière la porte de la rue, et attendre pour voir si le prêtre viendrait, il dit à la dame : « — Il faut que ce soir j’aille souper et coucher au dehors ; pour ce, tu fermeras bien la porte de la rue, celle du milieu de l’escalier et celle de ta chambre, et quand bon te semblera, tu te mettras au lit. — » La dame répondit : « — À la bonne heure. — » Puis, aussitôt qu’elle en eut le loisir, elle alla au trou et fit le signal accoutumé ; sur quoi, l’ayant entendu, Filippo accourut aussitôt. La dame lui dit ce qu’elle avait fait dans la matinée et ce que son mari lui avait dit après avoir déjeuné ; puis elle ajouta : « — Je suis certaine qu’il ne sortira point de la maison, mais qu’il se mettra aux aguets près de la porte ; pour ce, trouve un moyen de venir cette nuit par le toit, de façon que nous puissions nous trouver ensemble. — » Le jeune homme, très content de cela, dit ; « — Madame, laissez-moi faire. — »
« La nuit venue, le jaloux alla se cacher tout armé et sans bruit dans une chambre basse. Quant à la dame, après avoir fait fermer toutes les portes et principalement celle du milieu de l’escalier, afin que le jaloux ne pût monter la déranger, elle fit, quand le moment lui sembla venu, entrer le jeune homme par un chemin fort secret, et tous deux allèrent au lit où ils se donnèrent l’un à l’autre plaisir et bon temps ; le jour venu, le jeune homme s’en retourna chez lui. Le jaloux, de fort méchante humeur et n’ayant pas soupé, mourant de froid, se tint quasi toute la nuit en armes près de la porte, attendant que le prêtre vînt ; enfin, à l’approche du jour, ne pouvant plus veiller, il s’endormit dans la chambre basse. Vers la troisième heure il se leva, et la porte de la maison étant déjà ouverte, il fit semblant de revenir du dehors, monta dans sa chambre et déjeuna. Quelques instants après, ayant fait venir un jeune garçon, comme si c’était le petit clerc du prêtre qui avait confessé la dame, il l’envoya vers celle-ci pour lui demander si celui qu’elle savait était venu. La dame qui connaissait fort bien le messager, répondit qu’il n’était pas venu cette nuit, et que s’il continuait ainsi, elle pourrait se l’ôter de l’esprit, bien qu’elle ne le désirât point.
« Maintenant, que vous dirai-je ? Le jaloux passa plusieurs nuits à guetter le prêtre à la porte, et la dame à se donner du bon temps avec son amant. À la fin, le jaloux, ne pouvant se contenir davantage, demanda d’un air courroucé à la dame ce qu’elle avait dit au prêtre le matin qu’elle s’était confessée. La dame répondit qu’elle ne voulait pas le lui dire, pour ce que ce n’était chose honnête ni convenable. À quoi le jaloux dit : « — Mauvaise femme, en dépit de toi je sais ce que tu lui as dit ; et il faut en fin de compte que je sache quel est le prêtre dont tu t’es si fort amourachée et qui, grâce à ses enchantements, couche avec toi toutes les nuits, sinon, je te saignerai les veines. — » La dame dit qu’il n’était point vrai qu’elle fût amoureuse d’un prêtre. « — Comment ! — dit le jaloux — n’as-tu pas dit ainsi et ainsi au prêtre qui t’a confessée ? — » La dame dit : « — Il ne te l’a point redit, mais si tu avais été présent, tu ne le saurais pas mieux. Eh bien ! oui, je le lui ai dit. — » « — Donc — dit le jaloux — dis-moi quel est ce prêtre et promptement. — » La dame se mit à sourire et dit : « — Je me réjouis fort quand un homme sage se laisse mener par une femme simple comme on mène un mouton à la boucherie par les cornes, ce qui ne veut pas dire que tu sois sage, ni que tu l’aies été depuis le jour où tu as laissé entrer dans ton cœur le mauvais esprit de la jalousie sans savoir pourquoi ; aussi, plus tu es bête et sot, moins je dois être glorieuse de ma ruse. Crois-tu, ô mon mari, que je sois aveugle des yeux de la tête, comme tu l’es, toi, des yeux de l’esprit ? Certes, non ; au premier coup d’œil, j’ai reconnu, le prêtre qui m’a confessée, et j’ai parfaitement vu que c’était toi ; mais je me mis en tête de te donner ce que tu venais chercher, et je te l’ai donné. Mais, si tu avais été sage comme il te semble, tu n’aurais pas essayé de savoir par ce moyen les secrets de ton excellente femme, et, sans prendre un vain soupçon, tu aurais vu que ce qu’elle te confessait était vrai, sans qu’elle eût pour cela commis la moindre faute. Je t’ai dit que j’aimais un prêtre : ne t’étais-tu pas, toi que j’ai grand tort d’aimer, déguisé en prêtre ? je t’ai dit qu’il n’y avait pas de porte à la maison qu’on pût tenir fermée quand il voulait coucher avec moi : et quelle porte te fut jamais tenue fermée à la maison, quand tu as voulu venir me trouver où j’étais ? Je t’ai dit que le prêtre couchait toutes les nuits avec moi : et quand donc n’as-tu pas couché avec moi ? Et toutes les fois que tu m’as envoyé ton petit clerc, tu sais bien que tu n’avais pas couché avec moi ; aussi je te faisais répondre que le prêtre n’était pas venu. Quel étourneau, si ce n’est toi qui t’es laissé aveugler par la jalousie, n’aurait compris ces choses ? Et tu es resté à la maison, la nuit, à faire le guet à la porte, et tu as cru m’avoir persuadée que tu étais allé souper et coucher ailleurs ! Ravise-toi désormais et redeviens l’homme que tu étais d’habitude ; ne te fais pas jouer par qui connaît toutes tes façons d’agir, comme je les connais, et renonce à cette garde solennelle que tu fais, car je jure Dieu que si l’envie me venait de te faire porter les cornes, quand même tu aurais cent yeux au lieu des deux que tu as, je me ferais forte de faire à mon plaisir sans que tu t’en aperçusses. — »
« Le méchant jaloux, qui s’imaginait avoir fort adroitement appris le secret de la dame, entendant ces paroles, comprit qu’il avait été joué ; sans plus rien répondre, il la tint pour bonne et sage ; et il dépouilla toute jalousie, alors qu’elle lui aurait été le plus nécessaire, de même qu’il s’en était affublé quand il n’en avait nul besoin. Pour quoi, la dame avisée, ayant quasi pleine licence pour ses ébats, sans plus faire venir son amant par-dessus le toit comme font les chattes, le fit entrer tout simplement par la porte, prenant ses précautions, et, menant vie joyeuse, se donna souvent par la suite du bon temps avec lui. — »

 

NOUVELLE VI

Madame Isabetta, se trouvant chez elle avec son amant Leonetto, reçoit la visite de messer Lambertuccio qui l’aime. Son mari étant survenu sur ces entrefaites, la dame fait sortir de chez elle messer Lambertuccio avec un couteau à la main, comme s’il était à la poursuite de Leonetto qu’elle fait ensuite reconduire par son mari.

 

La nouvelle de la Fiammetta avait merveilleusement plu à tous, chacun affirmant que la dame avait fort bien fait et comme le méritait un homme si bestial ; mais quand la nouvelle fut finie, le roi ordonna à Pampinea de poursuivre. Celle-ci commença et dit : « — Ils sont nombreux, ceux qui, parlant sottement, disent qu’Amour enlève aux gens tout bon sens et fait perdre la mémoire à quiconque aime. Cela me semble une sotte opinion ; les nouvelles déjà racontées l’ont bien démontré, et j’entends le démontrer encore.
« En notre cité, où tous les biens abondent, était jadis une jeune dame noble et très belle et qui fut la femme d’un chevalier plein de valeur et de mérite. Et comme il arrive souvent qu’on ne peut se contenter de manger toujours d’un même plat, mais qu’on désire parfois en changer, cette dame, son mari ne la satisfaisant pas entièrement, s’amouracha d’un jeune homme appelé Leonetto, plaisant et de belles manières bien que n’étant pas de haute naissance, lequel, de son côté, s’énamoura de la dame. Il est rare, vous le savez, que ce que chacune des parties veut bien n’arrive pas à bon effet ; aussi, il ne se passa guère de temps sans que leur amour ne reçut son dénouement ordinaire. Sur ces entrefaites, il advint, la dame étant belle et avenante, qu’un chevalier nommé messer Lambertuccio en devint fort amoureux ; mais comme il lui faisait l’effet d’un homme déplaisant et grossier, la dame ne pouvait, pour quoi que ce fût au monde, se décider à l’aimer. Le chevalier la pressant beaucoup par de nombreux messages, mais en vain, il la menaça, étant un homme puissant, de la couvrir de honte si elle ne faisait point à son plaisir. Pour quoi, la dame qui le craignait et savait de quoi il était capable, se résigna à faire selon sa volonté.
« La dame, qui avait nom madame Isabetta, étant allée, comme c’est notre habitude pendant l’été, demeurer dans une de ses belles maisons de campagne des environs, il advint qu’un matin son mari monta à cheval pour se rendre en un certain endroit où il devait passer quelques jours ; aussitôt la dame manda à Leonetto de venir la rejoindre, ce que le jeune homme, fort joyeux, fit incontinent. De son côté, messer Lambertuccio, apprenant que le mari de la dame était absent, monta à cheval et, sans être accompagné de personne, alla frapper à la porte de la belle. La servante de la dame l’ayant aperçu, alla sur le champ trouver sa maîtresse qui était dans sa chambre avec Leonetto, et l’ayant appelée elle lui dit : « — Madame, messer Lambertuccio est en bas tout seul. — » Ce qu’entendant la dame, elle fut la plus ennuyée femme qui fût au monde ; mais comme elle le craignait beaucoup, elle pria Leonetto de consentir à se cacher un moment derrière les courtines du lit, jusqu’à ce que messer Lambertuccio s’en fût allé. Leonetto, qui n’avait pas moins peur de lui que la dame, s’y cacha, et elle ordonna à la servante d’aller ouvrir à messer Lambertuccio. Celui-ci, une fois la porte ouverte, entra dans la cour, descendit de cheval qu’il attacha à un gond, et monta vers la dame, laquelle faisant bon visage, vint au devant de lui jusque sur l’escalier, le reçut aussi joyeusement qu’elle put et lui demanda ce qu’il venait faire. Le chevalier l’ayant accolée et baisée, dit : « — Mon âme, j’ai appris que votre mari n’était point ici et je suis venu rester quelque peu avec vous. — » Sur ces paroles, ils entrèrent dans la chambre, s’y enfermèrent, et messer Lambertuccio se mit à prendre plaisir d’elle.
« Pendant qu’il était ainsi avec la dame, il advint que le mari de celle-ci, contre toute attente, s’en revint à la maison Dès que la servante le vit, elle courut en toute hâte à la chambre de la dame et dit : « — Madame, voici messer qui revient ; je crois qu’il est déjà dans la cour. — » La dame, voyant cela, se rappela qu’elle avait deux hommes chez elle et comprenant qu’elle ne pouvait pas cacher le chevalier à cause de son cheval qui était dans la cour, elle se tint pour morte. Néanmoins, sautant vivement en bas du lit, elle prit sur le champ son parti et dit à messer Lambertuccio : — « Si vous me voulez quelque bien, et si vous voulez me sauver la vie, vous ferez ce que je vais vous dire. Vous allez prendre en main votre couteau tiré de sa gaîne, et l’air furieux et courroucé vous allez descendre l’escalier, et vous vous en irez en disant : Je jure Dieu que je le trouverai ailleurs ! et si mon mari veut vous retenir et vous demander quelque chose, vous ne répondrez rien autre que ce que je vous ai dit, vous monterez à cheval, et ne resterez avec lui pour aucune raison. — » Messer Lambertuccio dit : « — Volontiers. — » Et ayant tiré son couteau, le visage enflammé autant parla fatigue qu’il venait de se donner que par dépit du retour du mari, il fit comme la dame lui avait ordonné.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Le mari de la dame était déjà descendu de cheval dans la cour, et voyant le palefroi qui y était attaché il s’en étonna, et il allait monter quand il vit descendre messer Lambertuccio. Surpris de son air et de ses paroles, il dit : « — Qu’est-ce donc, messire ? — » Messer Lambertuccio, le pied à l’étrier et déjà à cheval, ne répondit rien sinon : « — Ah ! corps de Dieu ! je le retrouverai ailleurs. — » Et il partit. Le gentilhomme, étant monté, trouva la dame au haut de l’escalier toute troublée et remplie d’épouvante, et il lui dit : « — Qu’est-ce ? qui donc messer Lambertuccio menace-t-il ainsi d’un air si colère ? — » La dame, rentrée dans la chambre, afin que Leonetto l’entendît, répondit : « — Messire, je n’ai jamais eu peur semblable à celle-ci. Tout à l’heure est entré ici en fuyant un jeune homme que je ne connais pas et que messer Lambertuccio poursuivait un couteau à la main ; trouvant par hasard cette chambre ouverte, il me dit, tout tremblant : Madame, pour Dieu, secourez-moi, que l’on ne me tue point dans vos bras ! je me levai toute droite, et comme j’allais demander qui il était et ce qu’il avait, messer Lambertuccio s’est mis à monter à son tour en disant : « — Où es-tu, traître ? — Je m’avançai sur la porte de la chambre, et comme il voulut entrer, je le retins ; il fut assez courtois, voyant que cela ne me plaisait point qu’il entrât céans, pour s’arrêter, et après beaucoup de menaces, il est descendu comme vous l’avez vu. — »
« Le mari dit alors : — Femme, tu as bien fait ; ç’aurait été un trop grand blâme pour nous, si quelqu’un avait été tué ici, et messer Lambertuccio a commis une grande inconvenance en poursuivant une personne qui s’était réfugiée chez moi. — » Puis il demanda où était ce jeune homme. La dame répondit : « — Messire, je ne sais où il s’est caché. — » Le chevalier dit alors : « — Où es-tu ? sors sans crainte. — » Leonetto, qui avait tout entendu, et qui était tremblant comme quelqu’un qui aurait eu un juste sujet de peur, sortit de l’endroit où il était caché. Alors le chevalier dit : « — Qu’as-tu donc à faire avec messer Lambertuccio ? — » Le jeune homme répondit : — Messire, rien au monde, et pour ce je crois fermement qu’il n’est point dans son bon sens, ou qu’il m’a pris pour un autre ; en effet, à peine m’a-t-il aperçu de loin sur la route près de ce palais, qu’il a mis son couteau à la main et a dit : — Traître, tu es mort ! — Je ne me suis point amusé à lui demander pourquoi, mais je me suis enfui le plus vite que j’ai pu et je suis venu ici, où grâce à Dieu et à cette gente dame, j’ai été sauvé. — » Le chevalier dit alors : « — Allons, n’aie plus aucune crainte, je te conduirai chez toi sain et sauf, et puis tu verras ce que tu auras à faire avec lui. — » Et quand ils eurent soupé, l’ayant fait monter à cheval, il le mena à Florence et ne le laissa que chez lui. Suivant recommandation de la dame, Leonetto parla le soir même en secret à messer Lambertuccio et s’arrangea avec lui de telle façon que, bien qu’on parlât beaucoup de cette aventure, le chevalier ne s’aperçut jamais du tour que lui avait joué sa femme. — »