Boccace : neuvième journée, 5e et 6e nouvelles

NOUVELLE V

Calandrino s’amourache d’une jeune fille, Bruno lui fait un talisman sous forme d’écrit, en lui disant qu’aussitôt qu’il en toucherait la jeune fille, celle-ci le suivrait. Calandrino ayant obtenu un rendez-vous, sa femme le surprend et fait grand tapage.

 

Quand Néiphile eut fini sa courte nouvelle, sans que la compagnie en eût ni trop ri, ni trop parlé, la reine s’étant tournée vers la Fiammetta, lui ordonna de poursuivre. Celle-ci, toute joyeuse, répondit : Volontiers ! et commença : « — Très gentes dames, comme vous le savez, je crois, il est des choses qui plaisent toujours davantage plus on en parle, si celui qui parle veut se donner la peine de bien choisir le temps et le lieu convenables. Et pour ce, si je considère le motif pour lequel nous sommes ici — et nous y sommes pour nous tenir en fête et avoir du bon temps, et non pour autre motif — j’estime que tout ce qui pourra nous procurer fête et plaisir, a ici son lieu et place ; et bien qu’on ait pu en parler déjà mille fois, on ne peut qu’éprouver du plaisir en en parlant encore. Pour quoi, bien qu’il ait été souvent question entre nous des faits et gestes de Calandrino, si je considère, comme vous l’a dit il y a un moment Philostrate, qu’ils sont tous plaisants, je me hasarderai, en sus de celles qui ont déjà été dites, à vous conter une nouvelle, laquelle, si j’eusse voulu ou si je voulais m’écarter de la vérité, j’aurais bien su, je saurais bien composer et raconter sous d’autres noms ; mais pour ce que se départir de la vérité en racontant diminue grandement le plaisir de ceux qui écoutent, je vous la dirai sous sa propre forme, pour la raison susdite.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Niccolo Cornacchini fut notre concitoyen. C’était un homme très riche, et parmi ses autres domaines, il en possédait un fort beau à Camerata, sur lequel il fit construire un élégant et magnifique château. Il s’entendit, pour le faire complètement peindre, avec Bruno et Buffamalcco, lesquels, pour ce qu’il y avait beaucoup de travail, s’adjoignirent Nello et Calandrino, et se mirent à la besogne. Bien qu’il y eût en ce château bon nombre de chambres bien fournies en lits et en autres choses opportunes, une vieille servante y demeurait seule pour le garder, sans autres domestiques ; aussi, un fils du susdit Niccolo, nommé Filippo, en jeune homme qu’il était et non marié, avait coutume d’y mener parfois quelque femme pour se divertir, de l’y garder un jour ou deux, puis de la renvoyer. Une fois, entre autres, il lui arriva d’en amener une qui avait nom la Niccolosa, et qu’un triste homme, nommé le Mangione, entretenait en une maison de Camaldoli, et prêtait en louage. Cette fille était belle et bien vêtue, et, pour une femme de son métier, se tenait et parlait bien.
« Étant un jour sortie de sa chambre à l’heure de midi, en jupon blanc, et les cheveux roulés autour de la tête, pour se laver les mains et la figure à un puits qui se trouvait dans la cour du château, Calandrino y vint par hasard pour puiser de l’eau, et la salua familièrement. La donzelle lui ayant rendu son salut, se mit à le regarder, plus pour ce qu’il lui paraissait un homme naïf, que par un désir quelconque. Calandrino, de son côté, se mit à l’examiner, et comme elle lui parut belle, il trouva un prétexte pour rester près d’elle et ne pas rapporter l’eau à ses compagnons. Mais, ne la connaissant point, il n’osait rien lui dire. Elle, qui s’était aperçue qu’il la regardait, le regardait aussi parfois pour se moquer de lui, en poussant quelque soupir ; pour quoi, Calandrino s’en coiffa soudain, et ne s’en alla de la cour que lorsqu’elle eut été rappelée dans la chambre par Filippo.
« Calandrino étant retourné à son travail, ne faisait que soupirer ; de quoi Bruno, qui le taquinait sans cesse pour ce qu’il prenait grand plaisir à ses sottises, s’étant aperçu, lui dit : « — Que diable as-tu, compère Calandrino ? Tu ne fais que souffler ! — » À quoi Calandrino dit : « — Compère si j’avais quelqu’un qui voulût m’aider, cela irait bien. — » « — Comment ? — dit Bruno. — » À quoi Calandrino dit : « — Il ne faut le dire à personne ; il y a là-bas une jeune femme qui est plus belle qu’une fée, et qui est si fort amoureuse de moi, que cela te semblerait un grand cas. Je m’en suis aperçu tout à l’heure en allant chercher de l’eau. — » « — Eh ! — dit Bruno — prends garde que ce ne soit la femme de Filippo. — » Calandrino dit : « — Je crois que c’est elle, pour ce qu’il l’a appelée, et qu’elle s’en est allée dans sa chambre ; mais qu’est-ce que cela fait ? Je tromperais le Christ en de semblables choses, et non pas seulement Filippo. Je te vais dire la vérité, compère ; elle me plaît tant, que je ne pourrais te le dire. — » Bruno dit alors : « — Compère, je saurai te dire qui elle est ; et si elle est la femme de Filippo, j’arrangerai en deux mots tes affaires, pour ce qu’elle est fort mon amie. Mais comment ferons-nous pour que Buffamalcco ne le sache pas ? Je ne puis jamais lui parler qu’il ne soit avec moi. — » Calandrino dit : « — De Buffamalcco je n’ai cure, mais gardons-nous de Nello ; car il est parent de la Lessa, et il nous gâterait tout. — » « — Bien dit, — répliqua Bruno.
« Or Bruno savait fort bien qui était la donzelle, car il l’avait vue arriver, et du reste Filippo le lui avait dit. Pour quoi, Calandrino ayant un instant quitté sa besogne pour aller la voir, Bruno raconta tout à Nello et à Buffamalcco, et ils arrangèrent en secret ensemble ce qu’ils devaient faire à propos de cet amourachement de Calandrino. Dès que celui-ci fut de retour, Bruno lui dit tout bas : « — L’as-tu vue ? — » Calandrino répondit : « — Eh ! oui ; elle m’a tué. — » Bruno dit : « — Je veux aller voir si c’est bien celle que je crois ; si c’est elle, laisse-moi faire. — » Sur ce, Bruno étant descendu dans la cour, s’en alla trouver Filippo et la dame ; il leur dit par le menu ce que c’était que Calandrino, ce qu’il lui avait dit, et arrêta avec eux ce que chacun aurait à faire et à dire pour avoir liesse et plaisir de l’amourachement de Calandrino. Puis étant retourné vers Calandrino, il lui dit : « — C’est bien elle ; et pour ce, il faut procéder sagement, car si Filippo s’apercevait de la chose, toute l’eau de l’Arno ne nous laverait pas. Mais que veux-tu que je lui dise de ta part, si je viens à lui parler ? — » Calandrino répondit : « — Eh ! tu lui diras tout d’abord premièrement que je lui souhaite mille muids de ce bon bien qui fait engrosser ; et puis que je suis son serviteur si elle veut quelque chose ; m’as-tu bien compris ? — » « — Oui, — dit Bruno — laisse-moi faire. — »
« L’heure du souper venue, nos compères ayant quitté leur ouvrage et étant descendus dans la cour où étaient Filippo et la Niccolosa, s’y arrêtèrent quelque temps pour faire plaisir à Calandrino qui se mit à regarder la Niccolosa et à lui faire les plus belles œillades du monde, tant et si bien qu’un aveugle s’en serait aperçu. De son côté, la donzelle faisait tout ce qu’elle croyait devoir le bien enflammer, s’inspirant le mieux du monde des renseignements que Bruno lui avait donnés sur les manières de Calandrino. Filippo, Buffamalcco et les autres faisaient semblant de causer entre eux et de ne pas s’apercevoir de ce manège. Mais au bout d’un moment, au grandissime ennui de Calandrino, ils s’en allèrent ; et tandis qu’ils se dirigeaient sur Florence, Bruno dit à Calandrino : « — Je te dis bien que tu la fais fondre comme glace au soleil ; par le corps Dieu, si tu apportes ici ta guitare, et si tu chantes un peu avec elle quelques chansons, d’amour, tu la feras se jeter par les fenêtres pour venir te trouver. — » Calandrino dit : « — Tu crois, compagnon, tu crois que je ferai bien de l’apporter ? — » « Oui, — répondit Bruno. — » À quoi Calandrino dit : « — Tu ne m’as pas cru aujourd’hui quand je te disais : pour sûr, compère, je suis d’avis que je sais mieux que quiconque faire ce que je veux. Qui aurait su, sinon moi, rendre si vite amoureuse une aussi belle dame que celle-ci ? En bonne vérité, l’auraient-ils su faire, ces jouvenceaux de trombe marine, qui s’en vont toute la journée ici et là, et qui ne sauraient pas, en mille ans, assembler trois poignées de noix ? Or, je veux que tu me voies un peu avec mon rebec ; tu verras un beau jeu. Sache bien que je ne suis pas aussi vieux que je te semble ; elle s’en est bien aperçue, elle ; mais je l’en ferai apercevoir autrement, si je lui pose le grappin sur le dos. Par la cordieu, je lui ferai un tel jeu, qu’elle courra après moi, comme la folle après son enfant. — » « Oh ! — dit Bruno — tu la fourrageras ; il me semble te voir mordre, avec tes dents faites comme des chevilles de guitare, sa bouche vermeille et ses joues qui ressemblent à deux roses, et puis la manger tout entière. — » Calandrino, entendant cela, et croyant être déjà à la besogne, s’en allait chantant et dansant, si joyeux qu’il ne tenait plus dans sa peau.
« Le lendemain, ayant apporté son rebec, il chanta de nombreuses chansons, au grand plaisir de toute la bande. Bref, il en vint à un tel désir de voir souvent la donzelle, qu’il ne travaillait presque plus, allant mille fois par jour tantôt à la fenêtre, tantôt à la porte, tantôt dans la cour pour la voir. De son côté, la dame, agissant fort adroitement suivant les instructions de Bruno, lui en donnait de nombreuses occasions. Bruno, d’autre part, répondait lui-même à ses messages, et écrivait parfois aussi au nom de la dame. Quand celle-ci n’était pas au château, ce qui arrivait la plus grande partie du temps, il faisait venir des lettres d’elle, dans lesquelles elle donnait à Calandrino grande espérance pour ses désirs, et lui disait qu’elle était chez ses parents, où il ne pouvait point, présentement, la voir. De cette façon, Bruno et Buffamalcco, qui tenaient l’affaire en main, se divertissaient le mieux du monde des faits et gestes de Calandrino, se faisant parfois donner, comme si c’était demandé par la dame, tantôt un peigne d’ivoire, tantôt une bourse, tantôt un petit couteau et autres bagatelles, et lui donnant en échange des bijoux faux de nulle valeur, et dont Calandrino faisait une merveilleuse fête. En outre, ils en tiraient de bons repas et d’autre honnêtetés, afin qu’ils fussent soucieux de ses intérêts.
« Or, après qu’ils l’eurent bien tenu deux mois de cette façon, sans plus en arriver au fait, Calandrino voyant que l’ouvrage tirait à sa fin, et comprenant que s’il ne venait pas à bout de ses amours avant que le travail fût fini, il ne pourrait jamais plus retrouver l’occasion favorable, commença à presser et à solliciter Bruno. Pour quoi, la jeune fille étant un jour venue au château, Bruno, après avoir combiné avec elle et avec Filippo ce qu’il y avait à faire, dit à Calandrino : « — Vois, compère, cette dame m’a bien mille fois promis de faire ce que tu voudrais, et elle n’en fait rien ; aussi il me semble qu’elle te mène par le bout du nez ; et pour ce puisqu’elle ne fait pas ce qu’elle a promis, nous le lui ferons faire, qu’elle veuille ou non, si tu le veux. — » Calandrino répondit : « — Eh ! oui, pour l’amour de Dieu, faisons vite. — » Bruno dit : « — Auras-tu le courage de la toucher avec un talisman que je te donnerai ? — » « — Oui bien — dit Galandrino. — » « — Donc, — dit Bruno, — fais en sorte de m’apporter un peu de parchemin vierge, une chauve-souris vivante et une chandelle bénite, et puis, laisse-moi faire. — »
« Calandrino passa toute la nuit suivante avec toutes sortes d’engins pour prendre une chauve-souris ; à la fin il en prit une et la porta à Bruno avec les autres choses que celui-ci lui avait demandées. Bruno, s’étant retiré dans une chambre, écrivit sur ce parchemin certaines balivernes de son crû en caractères fantastiques, et le lui rapporta en disant : « — Calandrino, sache que, lorsque tu la toucheras avec cet écrit, elle te suivra incontinent et fera tout ce que tu voudras. Si donc Filippo s’en va aujourd’hui quelque part, accoste-la sous un prétexte quelconque et touche-la, puis va-t-en dans la grange qui est à côté, car c’est l’endroit le plus propice, pour ce que personne n’y va jamais ; tu verras qu’elle t’y suivra ; une fois qu’elle y sera, tu sais bien ce que tu as à faire. — » Calandrino fut l’homme le plus joyeux du monde, prit le parchemin et dit : « — Compère, laisse-moi faire. — »
« Nello, dont Calandrino se défiait, s’amusait comme les autres de tout cela, et contribuait avec eux à le bafouer ; pour ce, ainsi que Bruno l’avait arrangé, il s’en alla à Florence trouver la femme de Calandrino, et lui dit : « — Tessa, tu sais quelle raclée Calandrino te donna sans la moindre raison le jour qu’il revint avec les pierres du Mugnon, et pour ce, j’entends que tu t’en venges ; et si tu ne le fais pas, je ne veux plus t’avoir jamais pour parente ni amie. Il s’est amouraché là-bas d’une dame, et cette femme est assez dévergondée pour s’enfermer souvent avec lui ; et il n’y a pas bien longtemps qu’ils se sont donné rendez-vous ; pour quoi, je veux que tu te venges, et qu’après l’avoir pris sur le fait, tu le corriges d’importance. — » La dame, en entendant cela, ne crut pas à un jeu, mais s’étant levée d’un bond, elle se mit à dire : « — Eh ! larron public, me fais-tu cela ? Par la croix de Dieu, cela ne se passera pas ainsi sans que je ne te le fasse payer. — » Et, ayant pris son manteau, et emmenant avec elle une petite servante, elle alla au château avec Nello, plus vite qu’il n’était besoin.
« Dès que Bruno la vit venir de loin, il dit à Filippo : « — Voici notre ami. — » Pour quoi, Filippo étant allé là où Calandrino et les autres travaillaient, dit : » — Maîtres, il faut que j’aille tout de suite à Florence ; travaillez à force. — » Et feignant de partir, il alla se cacher dans un endroit d’où, sans être vu, il pouvait voir tout ce que ferait Calandrino.
« Celui-ci, dès qu’il pensa que Filippo était assez loin, descendit dans la cour où il trouva la Niccolosa seule, et entra en conversation avec elle. La dame, qui savait ce qu’elle avait à faire, l’accueillit avec un peu plus de familiarité que d’habitude. Sur quoi Calandrino la toucha avec son parchemin, et dès qu’il l’eut touchée, sans plus rien dire, se dirigea vers la grange où la Niccolosa le suivit. Quand ils y furent entrés, après avoir fermé la porte, elle embrassa Calandrino, le renversa à terre sur la paille qui se trouvait là, se mit à cheval sur lui et lui tenant les mains sur les épaules sans le laisser approcher de son visage, elle se mit à le regarder comme un grand objet de convoitise, disant : « — Ô mon doux Calandrino, cœur de mon corps, mon âme, mon bien, ma paix, depuis combien de temps ai-je désiré de t’avoir et de te pouvoir tenir à mon souhait ! Tu m’as, par ta gentillesse, tiré tout le fil de la chemise, tu m’as chatouillé le cœur avec ton rebec ; est-il bien possible que je te tienne ? » — Calandrino, pouvant à peine remuer, disait : « — Eh ! ma douce âme, laisse-moi te baiser. — » La Niccolosa disait : « — Oh ! tu as grande hâte ; laisse-moi d’abord te voir tout mon saoul ; laisse-moi me rassasier les yeux de ton doux visage. — »
« Bruno et Buffamalcco étaient allés rejoindre Filippo, et tous les trois voyaient et entendaient tout. Or Calandrino en était au moment de vouloir baiser la Niccolosa à toute force, quand arriva Nello avec Monna Tessa. En arrivant, Nello dit : « — Je parie qu’ils sont ensemble. — » Quand ils furent à la porte de la grange, la dame qui enrageait, la poussant avec les mains, l’ouvrit toute grande, et étant entrée, vit la Niccolosa à cheval sur Calandrino. Niccolosa, en voyant la dame, se leva soudain, s’enfuit, et s’en alla là où était Filippo. Monna Tessa sauta, les ongles en l’air, au visage de Calandrino qui n’avait pas encore eu le temps de se lever, le lui égratigna du haut en bas, puis, le prenant par les cheveux, et le traînant deçà delà, elle se mit à dire : « — Failli chien, voilà donc ce que tu me fais ? Vieil imbécile ! maudit soit le bien que je t’ai voulu ; donc, tu ne crois pas avoir assez à faire chez toi, que tu vas t’amouracher par ailleurs ? Voilà un bel amoureux ! Ne te connais-tu donc point, malheureux ? Ne te connais-tu point, sot que tu es ? En te pressant tout entier, il ne sortirait pas assez de jus pour faire une sauce. Par Dieu, ce n’était pas la Tessa qui t’engrossait tout à l’heure ; que Dieu la punisse quelle qu’elle soit, car pour sûr elle doit être peu de chose pour avoir désir d’un aussi beau bijou que toi ! — »
« En voyant arriver sa femme, Calandrino n’était resté ni mort ni vif ; il n’eut pas le courage de faire la moindre défense ; mais tout égratigné, tout pelé, tout battu qu’il était, il ramassa son chapeau et se leva, se bornant à prier humblement sa femme de ne pas crier, si elle ne voulait qu’il fût haché en pièces, pour ce que celle avec qui il était, était la femme du maître de la maison. La dame dit : « — Soit ! que Dieu lui donne la male an. — » Bruno et Buffamalcco qui, en compagnie de Filippo et de la Niccolosa, avaient ri tout leur saoul de cette scène, feignant d’accourir au bruit, arrivèrent sur les lieux, et après avoir eu beaucoup de peine à apaiser la dame, ils conseillèrent à Calandrino de s’en aller à Florence et de ne plus revenir au château, de peur que Filippo, s’il venait à savoir quelque chose de tout cela, ne lui fît un mauvais parti. Ainsi donc, Calandrino triste et battu, tout égratigné et les cheveux arrachés, s’en revint à Florence n’osant plus retourner là-haut et mit fin à ses amours, tourmenté et molesté jour et nuit par les reproches de sa femme, après avoir donné beaucoup à rire à ses compagnons ainsi qu’à la Niccolosa et à Filippo. — »

NOUVELLE VI

Deux jeunes gens logent chez un hôtelier. L’un couche avec sa fille, l’autre avec sa femme. Celui qui avait couché avec la fille, couche ensuite dans le même lit que le père auquel il raconte tout, croyant le dire à son compagnon. Une dispute s’ensuit. La femme de l’hôtelier, étant allée dans le lit de la fille, arrange tout avec certaines paroles.

Calandrino qui avait déjà fait rire bien des fois la compagnie, la fit encore rire cette fois. Quand les dames eurent assez devisé de ses faits et gestes, la reine ordonna à Pamphile de parler ; celui-ci dit : « — Louables dames, le nom de la Niccolosa aimée de Calandrino, m’a remis en mémoire une nouvelle touchant une autre Niccolosa, et qu’il me plaît de vous conter, pour ce que vous y verrez comment la subite prévoyance d’une bonne dame évita un grand scandale.
« Dans la plaine du Mugnon, était, il n’y a pas longtemps, un brave homme qui donnait, pour leur argent, à manger et à boire aux voyageurs ; et, bien qu’il fût pauvre et que sa maison fût petite, il lui arrivait parfois de loger par grand besoin, non pas tout le monde, mais des gens de connaissance. Cet homme avait une femme très belle dont il avait eu deux enfants : l’une était une jeune fille de quinze à seize ans et non encore mariée ; l’autre était un petit garçon qui n’avait pas encore un an et que sa mère allaitait. La jeune fille avait attiré les regards d’un jeune gentilhomme de notre cité, aux manières agréables et plaisantes, qui fréquentait beaucoup l’endroit, et aimait ardemment la belle. Celle-ci qui était fort glorieuse d’être aimée par un jeune homme de cette qualité, en s’efforçant de le retenir en son amour par des manières aimables, s’énamoura pareillement de lui, et plusieurs fois, suivant le désir des deux parties, cet amour aurait eu bonne fin, si Pinuccio, — c’est ainsi que le jouvenceau avait nom — n’eût voulu éviter le déshonneur de la jeune fille et le sien. Cependant, leur ardeur croissant de jour en jour, le désir vint à Pinuccio de se trouver avec elle, et il chercha dans sa pensée le moyen d’être hébergé chez son père, avisant, en homme qui connaissait la disposition intérieure de la maison de la jeune fille, que s’il se faisait qu’il y fût logé, il pourrait trouver l’occasion d’être avec elle sans que personne s’en aperçût. Cette pensée lui fut à peine venue en l’esprit, qu’il la mit sans retard à l’essai.
« Un soir, vers une heure tardive, lui et un sien compagnon fidèle, appelé Adriano, qui connaissait son amour, ayant pris deux roussins de louage sur lesquels ils posèrent deux valises, sortirent de Florence, et après avoir fait un détour, arrivèrent en chevauchant dans la plaine du Mugnon, à la nuit tombante. Là, comme s’ils venaient de la Romagne, ils firent volte-face, et s’en vinrent frapper à l’auberge du brave homme. Celui-ci qui les connaissait beaucoup tous les deux, leur ouvrit promptement la porte. Pinuccio lui dit : « — Vois, il faut que tu nous héberges cette nuit ; nous pensions pouvoir entrer à Florence, et nous nous sommes si peu pressés, que nous sommes arrivés ici, comme tu vois, à l’heure qu’il est. — » À quoi l’hôte répondit : « — Pinuccio, tu sais bien comme je suis peu en état de pouvoir héberger des hommes comme vous ; mais pourtant, puisque l’heure vous a surpris ici, et qu’il n’est plus temps d’aller ailleurs, je vous hébergerai volontiers comme je pourrai. — » Les deux jeunes gens étant donc descendus de cheval, et étant entrés dans l’auberge, pansèrent tout d’abord leurs roussins, puis, ayant apporté avec eux de quoi bien manger, ils soupèrent avec l’hôte.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Or, l’hôte n’avait qu’une chambrette très petite, dans laquelle il avait mis du mieux qu’il avait pu trois lits, sans que pour cela il restât beaucoup d’espace libre ; deux de ces lits étaient sur un même côté de la chambre et le troisième de l’autre côté en face des deux premiers, de sorte qu’on ne pouvait que difficilement passer entre eux. L’hôte fit préparer le moins mauvais de ces trois lits pour les deux compagnons et les fit coucher ; puis, au bout d’un moment, ni l’un ni l’autre ne dormant, bien qu’ils fissent semblant de dormir, l’hôte fit coucher sa fille dans un des deux autres lits et se mit dans le troisième avec sa femme qui, à côté du lit où elle était couchée, plaça le berceau dans lequel était son petit enfant. Les choses étant en cet état, et Pinuccio ayant bien vu comment tout était disposé, quand il lui sembla que chacun était endormi, il se leva doucement, s’en alla droit au petit lit où était couchée la jeune fille qu’il aimait et se glissa à côté d’elle. Celle-ci, encore qu’elle eût grand’peur, l’accueillit joyeusement et il put goûter avec elle de ce plaisir qu’ils désiraient le plus l’un et l’autre.
« Pendant que Pinuccio était avec la jeune fille, il arriva qu’une chatte fit tomber quelque chose, ce que la maîtresse du logis étant éveillée entendit ; pour quoi, craignant que ce ne fût autre chose, elle se leva dans l’obscurité, et s’en alla à l’endroit où elle avait entendu le bruit. Sur ces entrefaites Adriano, qui ne pensait à rien de mal, se leva par hasard pour satisfaire un besoin naturel ; en y allant, il trouva le berceau placé là par la dame, et ne pouvant passer sans l’ôter, il le prit, l’ôta de l’endroit où il était, et le posa à côté du lit où il couchait lui-même ; puis ayant satisfait au besoin qui l’avait fait lever, il revint se remettre dans son lit, sans plus songer au berceau. De son côté, la dame ayant cherché, et ayant trouvé que ce qui était tombé n’était point ce qu’elle pensait, ne songea pas autrement à allumer une chandelle pour le voir, mais après avoir crié contre la chatte, elle revint dans la chambrette, et se dirigea à tâtons vers le lit où son mari dormait. Mais n’y retrouvant pas le berceau, elle se dit en elle-même : « — Eh ! pauvre de moi, voyez ce que je faisais ! Sur ma foi en Dieu, je m’en allais droit au lit de mes hôtes. — » Alors ayant fait quelques pas de plus et ayant trouvé le berceau, elle se coucha dans le lit qui était à côté et où était Adriano, croyant se coucher avec son mari.
« Adriano, qui n’était pas encore endormi, sentant cela, la reçut bien et joyeusement, et sans dire mot, remplit plus d’une fois copieusement son office au grand plaisir de la dame. Sur ces entrefaites, Pinuccio craignant que le sommeil ne le surprît auprès de la jeune fille, et ayant pris tout le plaisir qu’il désirait, la quitta pour retourner dormir dans son lit ; en y retournant, il rencontra le berceau, et crut que c’était le lit de l’hôtelier ; pour quoi, ayant poussé un peu plus outre, il alla se coucher auprès de l’hôtelier, croyant être aux côtés d’Adriano, et dit : « — Je puis bien te dire qu’il n’y eut jamais si douce chose que la Niccolosa. Par la corps Dieu ! j’ai eu avec elle le plus grand plaisir que jamais homme ait eu avec une femme. Et je te dis que j’ai fait plus de six lieues depuis que je suis parti d’ici. — » L’hôtelier, entendant ces étranges propos qui ne lui plaisaient guère, se dit tout d’abord à part soi : « — Que diable celui-ci vient-il faire là ? — » Puis, plus irrité que prudent, il dit : « — Pinuccio, tu viens de commettre une grande scélératesse, et je ne sais pourquoi tu m’as fait cela ; mais par la Corps Dieu, tu me le paieras. — » Pinuccio, qui n’était pas l’homme le plus fin du monde, reconnaissant son erreur, n’essaya pas de s’excuser de son mieux, mais il dit : « — Comment te la paierai-je ? Que pourras-tu me faire ? — »
« La femme de l’hôtelier, qui croyait être avec son mari, dit à Adriano : « — Eh ! entends nos hôtes qui ont je ne sais quelle querelle ensemble. — » Adriano répondit en riant : « — Laisse faire ; que Dieu leur donne la male an ; ils ont trop bu hier soir. — » La dame qui croyait que c’était son mari qui allait lui répondre, entendant la voix d’Adriano reconnut sur-le-champ où elle était et avec qui ; pour quoi, en femme avisée, sans dire un mot, elle se leva soudain, et ayant pris le berceau de son petit enfant, profitant de l’obscurité complète qui régnait dans la chambre, elle le porta vers le lit de sa fille, à côté de laquelle elle se coucha. Puis, comme si elle était réveillée par les cris de son mari, elle l’appela et lui demanda ce qu’il avait avec Pinuccio. Le mari répondit : « — N’entends-tu pas ce qu’il dit avoir fait cette nuit à la Niccolosa. — » La dame dit : « — Il ment par la gorge, car je me suis couchée avec elle et je n’ai pu dormir un seul instant ; et toi, tu es une bête de le croire. Vous buvez tellement le soir, que vous rêvez toute la nuit ; vous allez d’un côté et d’autre sans vous en douter, et il vous semble avoir fait merveille. C’est grand dommage que vous ne vous rompiez pas le col ; mais que fait Pinuccio là-bas ? Pourquoi n’est-il pas dans son lit ? — »
« De son côté, Adriano voyant que la dame couvrait sagement sa honte et celle de sa fille, dit : « — Pinuccio, je te l’ai dit cent fois de ne pas t’en aller hors de chez toi ; que ce défaut que tu as de te lever pendant que tu dors, et de raconter comme vraies les choses que tu rêves, te joueront à la fin un mauvais tour ; reviens vers moi ; que Dieu te donne la male nuit ! — » L’hôtelier, entendant ce qu’avait dit sa femme et ce que disait Adriano, commença à croire très bien que Pinuccio rêvait ; pour quoi, le prenant par les épaules, il se mit à le secouer, à l’appeler en disant : « — Pinuccio, réveille-toi ; retourne dans ton lit. — » Pinuccio ayant entendu ce qui s’était dit de part et d’autre, se mit, comme un homme qui rêve, à recommencer d’autres divagations, de quoi l’hôtelier fit les plus grandes risées du monde. À la fin pourtant, se sentant de plus en plus secouer, Pinuccio fit semblant de se réveiller, et appelant Adriano, dit : « — Est-ce qu’il est déjà jour, que tu m’appelles ? — » Adriano dit : « — Oui, viens ici. — » Pinuccio dissimulant toujours et feignant d’être tout endormi, finit par quitter l’hôtelier et retourna dans le lit d’Adriano. Le jour venu, ils se levèrent tous et l’hôtelier ne manqua pas de rire et de se moquer de Pinuccio et de ses rêves. Tout en plaisantant, d’un mot à un autre, les deux jeunes gens ayant apprêté leurs roussins, mis leurs valises dessus et bu avec l’hôtelier, remontèrent à cheval et s’en revinrent à Florence, non moins contents de la façon dont l’aventure s’était passée que de l’effet qui s’en était suivi. Par la suite, ayant pris d’autres mesures, Pinuccio se retrouva avec la Niccolosa qui avait affirmé à sa mère que leur hôte avait rêvé. Pour quoi, la bonne dame, se souvenant des embrassements d’Adriano, soutenait qu’elle seule avait veillé. — »