Boccace : neuvième journée, 7e et 8e nouvelles

NOUVELLE VII

Talano di Molese rêve qu’un loup déchire la gorge et le visage de sa femme ; il lui dit d’y prendre garde ; elle n’en fait rien, et la chose lui arrive.

 

La nouvelle de Pamphile étant finie, et la prévoyance de la dame ayant été louée de tous, la reine dit à Pampinea de dire la sienne, et celle-ci commença : « — Il a déjà été parlé entre nous, plaisantes dames, de la vérité évidente des songes, dont beaucoup se moquent ; mais quoi qu’il ait été dit là-dessus, je ne m’abstiendrai pas de vous narrer, dans une petite nouvelle fort brève, ce qui advint à une mienne voisine, il n’y a pas longtemps, pour n’avoir pas cru à un songe que son mari avait eu à son sujet.
« Je ne sais si vous connaissez Talano di Molese, homme fort honorable. Il avait pris pour femme une jeune fille nommée Margarita, belle entre toutes mais bizarre, déplaisante, et si acariâtre, qu’elle ne voulait jamais écouter l’avis des autres, et que les autres ne pouvaient rien faire à son goût. Bien que cela lui fût dur, Talano, ne pouvant faire autrement, la supportait de son mieux. Or, une nuit que Talano était avec sa Margarita à la campagne dans une sienne ferme, il arriva qu’en dormant il lui sembla voir en songe sa femme s’en aller à travers un bois fort beau qui se trouvait non loin de leur ferme ; et pendant qu’il la voyait aller ainsi, il lui sembla que d’un coin du bois sortait un énorme et féroce loup qui se jetait à la gorge de la dame, la renversait par terre et s’efforçait de l’emporter tandis qu’elle criait à l’aide ; et quand elle lui sortit de la gueule, il lui sembla qu’elle avait tout le visage abîmé. Le lendemain, en se levant, il dit à sa femme : « — Femme, bien que ton caractère acariâtre ne m’ait pas permis de passer un jour tranquille avec toi, je serais marri qu’il t’arrivât du mal ; et pour ce, si tu croyais mon conseil, tu ne sortirais point aujourd’hui de la maison. — » Comme elle lui demandait pourquoi, il lui conta le songe qu’il avait fait.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« La dame, branlant la tête, dit : « — Qui mal te veut, mal rêve de toi ; tu te fais de moi grand souci, mais tu rêves à mon sujet ce que tu voudrais me voir arriver ; pour sûr, je me donnerai de garde, aujourd’hui et toujours, de te donner le plaisir de me voir arriver mal en cela comme en toute autre chose. — » Talano dit alors : « — Je savais bien que tu me répondrais ainsi, pour ce que, à qui peigne un teigneux il en revient pareil remerciement ; mais crois ce qu’il te plaira ; pour moi je te le dis dans ton intérêt, et de nouveau je te donne le conseil de rester à la maison aujourd’hui, ou du moins de te garder d’aller dans notre bois. — » La dame dit : « — Bien ; je le ferai. — » Puis elle se dit en elle-même : — As-tu vu comme celui-ci croit malicieusement m’avoir fait peur d’aller aujourd’hui dans notre bois ? Pour sûr il doit y avoir donné rendez-vous à quelque catin, et il ne veut pas que je l’y surprenne. Or, il serait bon pour moudre avec les aveugles, et je serais bien sotte si je ne voyais ce qu’il veut et si je le croyais. Mais certes, il n’y réussira point ; il faut que je voie, quand je devrais guetter tout le jour, quelle est cette marchandise qu’il veut faire aujourd’hui. — » Sur ces réflexions, une fois son mari sorti de la maison, elle sortit de son côté, et se cachant de son mieux, elle s’en alla sans retard au bois où elle se cacha dans le fourré le plus épais, attendant et regardant de tous côtés si elle ne voyait venir personne.
« Pendant qu’elle se tenait ainsi sans songer au loup, voici qu’un loup énorme et terrible sortit tout prêt d’elle d’une épaisse touffes d’arbres, et elle eut à peine le temps de dire : Seigneur, secourez-moi ! que le loup lui avait sauté à la gorge, et l’ayant saisi fortement, se mettait à l’emporter comme si elle avait été un petit agneau. Elle ne pouvait crier, tellement elle avait la gorge comprimée, ni s’aider en quoi que ce soit ; pour quoi, le loup l’emportant, il l’aurait certainement étranglée, s’il n’eût rencontré quelques bergers dont les cris la forcèrent à la lâcher. La malheureuse femme, ayant été reconnue par les bergers et portée chez elle, fut guérie par les médecins après de longs soins, mais pas si bien qu’elle n’eût toute la gorge et une partie du visage ravagée de telle sorte que, de belle qu’elle était auparavant, elle eut depuis l’air affreuse et contrefaite. Aussi, ayant honte de se montrer là où on aurait pu la voir, elle pleura amèrement sur son mauvais caractère, et de n’avoir pas voulu, bien qu’il ne lui en coûtât rien, ajouter foi au songe que son mari avait eu. — »

NOUVELLE VIII

Biondello se joue de Ciacco en lui faisant faire un mauvais déjeuner ; de quoi Ciacco se venge cauteleusement en faisant battre Biondello.

Chacun, dans la joyeuse compagnie, soutint généralement que ce que Talano avait vu en dormant n’était point un songe, mais une vision, tellement cela s’était réalisé sans que rien n’y manquât. Mais tous se taisant, la reine ordonna à la Lauretta de continuer, et celle-ci dit : « — Très sages dames, de même que ceux qui ont parlé aujourd’hui avant moi se sont quasi tous mis à raconter sur quelque sujet déjà traité, ainsi la rude vengeance de l’écolier, que Pampinea a contée hier, m’amène à vous parler d’une vengeance qui fut assez pénible pour celui qui en fut l’objet, bien qu’elle n’ait point été aussi féroce. Et pour ce, voici ce que j’ai à dire :
« Il y avait à Florence un individu que chacun appelait Ciacco, homme le plus glouton qui eût jamais existé. Comme il n’avait pas le moyen de satisfaire sa gloutonnerie, et que d’autre part il était de belles manières et plein de bons mots et de plaisantes réparties, il s’adonna non pas à être un homme de cour, mais un parasite, fréquentant ceux qui étaient riches et se plaisaient à manger de bonnes choses, et allant très souvent dîner et déjeuner chez eux, bien que la plupart du temps il n’eût pas été invité. Il y avait aussi à cette époque à Florence un certain Biondello, petit de sa personne, très recherché dans sa mise et plus brillant qu’une mouche avec sa coiffe sur la tête, sa chevelure blonde dont pas un cheveu ne dépassait l’autre, et qui faisait le même métier que Ciacco. Un matin de carême qu’il était allé là où l’on vend le poisson, et qu’il achetait deux énormes lamproies pour Messer Vieri de’ Cerchj, il fut aperçu par Ciacco. Ce dernier, s’étant approché de Biondello, dit : « — Que veut dire ceci ? — » À quoi Biondello répondit : « — On en a envoyé hier soir trois autres bien plus belles encore que celles-ci, ainsi qu’un esturgeon, à Messer Corso Donati ; mais comme il n’y en a pas assez pour donner à manger à plusieurs gentilshommes, il m’a chargé d’acheter ces deux autres-là. N’y viendras-tu pas ? — » Ciacco répondit : « — Tu sais bien que j’y viendrai. — » Et en effet, quand il lui parut temps, il alla chez Messer Corso et le trouva avec quelques-uns de ses voisins, qui n’était pas encore allé déjeuner. Messer Corso lui ayant demandé ce qu’il venait faire, il répondit : « — Messire, je viens déjeuner avec vous et avec votre compagnie. — » À quoi Messer Corso dit : « — Tu es le bien venu, et pour ce il est temps, allons-y. — » S’étant mis à table, on leur servit d’abord des pois-chiches et du thon salé, puis des poissons de l’Arno en friture, sans rien autre.
« Ciacco comprenant que Biondello s’était moqué de lui, et en ayant été fort irrité, résolut de lui faire payer, peu de jours se passèrent sans qu’il rencontrât son compère qui avait déjà fait rire bon nombre de gens en leur racontant ce bon tour. Biondello l’ayant aperçu, le salua et lui demanda en riant comment avaient été les lamproies de Messer Corso ; à quoi Ciacco dit pour toute réponse : « — Avant qu’il soit huit jours, tu sauras mieux le dire que moi. — » Et sans plus retarder son projet, ayant quitté Biondello, il alla trouver un rusé brocanteur, convint avec lui d’un prix, et lui ayant donné un flacon de verre, il le conduisit près de la galerie des Cavicciuli où il lui montra un chevalier nommé Messer Filippo Argenti, homme grand, vigoureux et fort, hautain, colère, plus bizarre que quiconque, et lui dit : « — Va-t-en vers lui avec ce flacon à la main, et dis lui ceci : Messire, Biondello m’envoie vers vous pour vous prier d’avoir la complaisance de lui renrubiner ce flacon de votre bon vin rouge, parce qu’il veut se régaler un peu avec quelques amis ; mais prends bien garde qu’il ne mette les mains sur toi pour ce qu’il te fera un méchant accueil, et tu aurais gâté mes affaires. — » Le brocanteur dit : « — Aurai-je à dire autre chose ? — » « — Non — dit Ciacco — dès que tu lui auras dit cela, reviens ici avec le flacon et je te paierai. — » « Le brocanteur s’étant éloigné, fit la commission à Messer Filippo. Messer Filippo, après l’avoir écouté en homme ayant peu de cervelle, croyant que Biondello, qu’il connaissait, se moquait de lui, devint tout rouge de colère, et s’écriant : Quel enrubinement, quels amis veux-tu dire ? Que Dieu vous donne la male an à lui et à toi, il se leva tout debout et étendit le bras pour saisir le brocanteur avec la main ; mais celui-ci, qui était sur ses gardes, fut prompt à s’enfuir, et étant revenu vers Ciacco, qui avait tout vu, il lui répéta ce que Messer Filippo lui avait dit. Ciacco satisfait, paya le brocanteur, et n’eut pas de cesse qu’il n’eût trouvé Biondello à qui il dit : « — Y a-t-il longtemps que tu n’es allé à la galerie des Cavicciali ? — » Biondello répondit : « — Mais non ; pourquoi me demandes-tu cela ? — » Ciacco dit : « — Parce que j’ai à te dire que Messer Filippo te fait chercher ; je ne sais ce qu’il te veut. — » Biondello dit alors : « — Bien, j’y vais ; je lui parlerai. — »
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Biondello parti, Ciacco le suivit pour voir comment irait l’aventure. Messer Filippo, n’ayant pu attraper le brocanteur, était resté fort courroucé et se rongeait lui-même de colère, ne pouvant rien comprendre aux paroles du brocanteur, sinon que Biondello, à l’instigation de quelqu’un, avait voulu se moquer de lui. Pendant qu’il ruminait sa colère, Biondello survint. Dès que Filippo le vit, il courut à sa rencontre, et lui donna un grand coup de poing au visage. « — Hé ! messire — dit Biondello, — qu’est cela ? — » Messer Filippo, le prenant par les cheveux, lui arracha la coiffe de la tête, lui jeta son capuchon par terre, et lui disait tout haut en le gourmant fort : « — Traître, tu le verras bien ce que c’est « enrubinez-moi » et que « ces amis » que tu m’envoies dire ! Est-ce que je te fais l’effet d’un enfant dont on doive se moquer ? — » Ce disant, il lui martelait le visage de ses poings qu’il avait durs comme du fer, et ne lui laissa sur la tête un seul cheveu qui tînt bon ; puis, l’ayant renversé dans la boue, il lui déchira tous ses vêtements ; et il allait de si bon cœur à la besogne, que Biondello ne put pas même dire un mot, ni demander pourquoi il le traitait de la sorte. Il avait bien entendu l’autre lui parler « d’enrubinez-moi » et « d’amis », mais il ne savait ce que cela voulait dire. À la fin, quand Messer Filippo l’eut bien battu, un grand nombre de personnes étant accourues, on eut la plus grande peine du monde à le lui tirer des mains, tout meurtri et tout mal arrangé qu’il était ; on lui dit alors pourquoi Messer Filippo l’avait traité ainsi, en le blâmant de ce qu’il lui avait envoyé dire, et en ajoutant qu’il devait bien connaître Messer Filippo et savoir que ce n’était pas un homme dont on pût se moquer. Biondello s’excusait en pleurant et disait qu’il n’avait jamais envoyé demander du vin à Messer Filippo ; mais quand il se fut un peu remis, il s’en retourna chez lui triste et dolent, avisant que tout cela pouvait bien être l’ouvrage de Ciacco. Au bout de quelques jours, les meurtrissures de son visage ayant disparu, il commença à sortir de chez lui, et sur ces entrefaites Ciacco l’ayant rencontré lui demanda en riant : « — Biondello, comment as-tu trouvé le vin de Messer Filippo ? — » Biondello répondit : « — Eusses-tu trouvé pareilles les lamproies de Messer Corso ! — » Ciacco dit alors : — « Tiens-toi pour assuré désormais que, quand tu voudras me faire aussi bien manger que tu l’as fait, je te donnerai à boire comme tu as bu. — » Biondello qui savait qu’il n’avait rien à gagner de bon à lutter contre Ciacco, pria Dieu de faire sa paix avec lui, et depuis ce moment il se garda bien de se moquer jamais plus de lui. — »