Boccace : cinquième journée, 10e nouvelle

NOUVELLE X

Pietro di Vinciolo va dîner hors de chez lui. Sa femme fait venir un jeune garçon. Pietro étant revenu, elle cache le garçon sous une cage à poules. Pietro raconte qu’on vient de trouver chez Arcolano, avec lequel il soupait, un jouvenceau que sa femme y avait introduit. La dame blâme vivement la femme d’Arcolano. Par malheur, un âne pose son pied sur les doigts du garçon qui était sous la cage. Il crie, Pietro y court, le voit et reconnaît la fourberie de sa femme, avec laquelle il s’accorde pourtant afin de satisfaire sa vile passion.

 

Le récit de la reine était venu à sa fin, et tous louaient Dieu qui avait dignement récompensé Federigo, quand Dioneo, qui n’attendait jamais qu’on lui en donnât l’ordre, commença : « — Je ne sais si je puis dire que ce soit un vice accidentel et né chez les hommes de la perversité des mœurs, ou bien que ce soit un vice naturel que de rire plutôt des choses mauvaises que des bonnes, et spécialement quand celles-ci ne nous touchent point personnellement. Et comme la peine que j’ai déjà prise et que je vais prendre encore présentement, n’a pas d’autre but que de vous arracher à la mélancolie, de vous mettre en joie et de vous faire rire, et bien que le sujet de la nouvelle qui va suivre soit, en partie du moins, ô jeunes dames amoureuses, rien moins qu’honnête, je vous la raconterai cependant parce qu’elle pourra vous amuser. Quant à vous, en l’écoutant, vous ferez à son égard comme vous faites d’habitude quand vous entrez dans un jardin et que, étendant votre main mignonne, vous cueillez les roses et laissez les épines. Vous agirez de même en laissant le mauvais homme dont je vais vous parler à sa male aventure et à son déshonneur, et vous rirez des fourberies amoureuses de sa femme, gardant votre pitié pour les malheurs d’autrui, quand besoin sera.
« Il n’y a pas longtemps encore était à Pérouse un homme riche, nommé Pietro di Vinciolo, qui, plus pour tromper les autres et atténuer l’opinion générale que tous les Pérusiens avaient de lui, que pour l’envie qu’il en avait, prit femme ; et en cela, fortune fut conforme à son appétit, car la femme qu’il prit était une jeune fille plantureuse, au poil roux, prompte à s’enflammer, et qui aurait voulu deux maris plutôt qu’un, alors qu’il lui en échut un qui avait l’esprit disposé à toute autre chose qu’à la satisfaire. Elle s’en aperçut au bout de peu de temps, et se voyant belle et fraîche, se sentant gaillarde et vigoureuse, elle commença tout d’abord par en être fortement irritée et à s’en expliquer avec aigreur à diverses reprises avec son mari, avec lequel elle était quasi toujours en querelle. Puis, voyant que tout cela tournerait plutôt à l’épuisement de sa santé qu’à amender la bestialité de son mari, elle se dit à elle-même : « — Ce malheureux m’abandonne pour courir d’une manière ignoble en sabots par la voie sèche ; eh bien ! moi je verrai à en porter un autre dans ma barque par la voie pluvieuse. Je l’ai pris pour mari et je lui ai donné une grosse et bonne dot, sachant que c’était un homme, et croyant qu’il aimait ce qu’aiment et doivent aimer les hommes ; et si je n’avais pas cru qu’il fût un homme, je ne l’aurais jamais pris. Lui, qui savait que j’étais femme, pourquoi me prenait-il pour épouse, si les femmes étaient si antipathiques à ses goûts ? Cela ne se peut souffrir. Si je n’avais pas voulu vivre dans le monde, je me serais faite religieuse ; mais voulant y vivre comme je l’entends et comme j’y suis, si j’attendais plaisir ou contentement de lui, je pourrais d’aventure vieillir en attendant en vain ; et quand je serais vieille, je me raviserais en pure perte, et je me plaindrais vainement d’avoir perdu ma jeunesse. Il me montre lui-même en bon maître comment je puis me consoler en me délectant de ce dont il se délecte, et ce plaisir sera louable chez moi, tandis qu’il est fortement blâmable chez lui. J’offenserai seulement les lois, alors que lui, il offense à la fois les lois et la nature. — »
« Ayant donc pensé de la sorte, et probablement plus d’une fois, la dame, afin d’y donner secrètement effet, se lia avec une vieille qui avait l’air d’une sainte Verdiane qui donne à manger aux serpents. Son chapelet continuellement à la main, elle allait à tous les pardons, ne parlait jamais d’autre chose que de la vie des saints Pères ou des plaies de saint François, et était tenue quasi par tous pour une bonne sainte. Quand le moment lui sembla venu, la jeune femme lui déclara ouvertement ses intentions. À quoi la vieille dit : » — Ma fille, Dieu qui connaît toute chose sait que tu feras bien ; et quand tu ne le ferais pas pour un autre motif, tu le devrais faire, ainsi que toute jeune femme, pour ne point perdre le temps de la jeunesse, pour ce qu’il n’y a pas de douleur pareille, pour qui a quelque bon sens, à celle d’avoir perdu le temps. Et à quoi diable sommes-nous bonnes quand nous sommes vieilles, sinon à garder les cendres auprès du feu ? S’il y en a qui le savent et peuvent en rendre témoignage, je suis une de celles-là ; car maintenant que je suis vieille, ce n’est pas sans un très grand et amer serrement de cœur que je me rappelle, mais en vain, le temps que j’ai laissé perdre ; et bien que je ne l’aie pas tout perdu — car je ne voudrais pas que tu crusses que j’ai été une sotte — je n’ai pourtant pas fait ce que j’aurais pu faire ; de quoi, quand je me souviens, et que je me vois faite, comme tu me vois, de façon que je ne trouverais personne qui me donnerait du feu même avec un chiffon, Dieu sait quelle douleur je ressens. Il n’en est pas ainsi des hommes ; ils naissent bons à mille choses, et non pas seulement à celle-là, et la plus grande partie d’entre eux sont meilleurs vieux que jeunes ; mais les femmes ne viennent au monde pour autre chose que pour faire l’amour et des enfants, et c’est pour cela qu’on les aime. Et si tu ne t’en es pas aperçue à autre chose, tu as dû t’en apercevoir à cela que nous sommes toujours prêtes à faire l’amour, ce qui n’arrive pas aux hommes. En outre, à ce jeu, une femme épuiserait plusieurs hommes, là où plusieurs hommes ne lasseraient pas une femme. Et comme nous sommes nées pour cela, je te dis de nouveau que tu feras très bien de rendre à ton mari un pain pour un gâteau, de façon que ton esprit n’ait pas à faire de reproches à ta chair, quand tu seras vieille. Chacun n’a de cette vie que ce qu’il en prend, et particulièrement les femmes à qui il convient bien plus qu’aux hommes de bien employer le temps, quand elles le peuvent, pour ce que tu peux voir, quand nous vieillissons, que ni mari ni autres ne nous veulent voir, qu’au contraire ils nous envoient à la cuisine dire des fables au chat, et compter les pots et les écuelles. Il y a pis, car ils nous mettent en chanson et disent : aux jeunes les bons morceaux, et aux vieilles les rebuts ; et ils en disent encore bien d’autres. Mais pour que je ne te retienne pas plus longtemps en vaines paroles, je te dis finalement que tu ne pouvais découvrir ton projet à personne au monde qui puisse t’être plus utile que moi ; pour ce qu’il n’est homme si bien établi qu’il soit, auquel je n’aie la hardiesse de dire ce qu’il est besoin, et qu’il n’en est point de si dur et de si sauvage, que je ne l’apprivoise et ne l’amène à ce que tu voudras. Donc, montre-moi celui qui te plaît, et laisse-moi faire. Mais souviens-toi, ma fille, que je me recommande à toi, pour ce que je suis pauvre, et que je veux que tu participes à toutes mes prières et à toutes les patenôtres que je dirai, afin que Dieu accorde lumière et chandelle à tous tes morts. — » Là-dessus, elle finit.
« La jeune femme étant donc tombée d’accord en cela avec la vieille, lui dit que si elle voyait un jeune homme qui passait souvent par ce quartier et dont elle lui donna le signalement, elle savait ce qu’elle avait à faire ; puis, après lui avoir donné un peu de chair salée, elle la renvoya à la grâce de Dieu. Il se passa peu de jours avant que la vieille lui eût amené dans sa chambre celui qu’elle lui avait désigné, puis, au bout de peu de temps, un autre, selon que la fantaisie en prenait à la dame, qui, bien qu’elle craignît au sujet de son mari, ne laissait pas perdre une occasion de se satisfaire en cela.
« Il advint qu’un soir son mari devant aller souper chez un de ses amis qui avait nom Ercolano, la jeune femme ordonna à la vieille de lui faire venir un jeune garçon qui était un des plus beaux et des plus plaisants de tout Pérouse ; ce que la vieille fit promptement. La dame étant donc à table avec le jeune homme pour souper, voici que Pietro appela soudain à la porte pour qu’on lui ouvrît. La dame, en l’entendant, se tint pour morte : mais voulant cacher le jeune homme si elle pouvait, et n’ayant pas la présence d’esprit de le renvoyer ou de le cacher autre part, elle le fit entrer dans un petit cabinet voisin de la chambre où ils soupaient, le mit sous une cage à poulets qui s’y trouvait, et jeta par-dessus un mauvais sac qu’elle avait fait vider le jour même ; et cela fait, elle alla promptement ouvrir à son mari. Quand celui-ci fut entré elle lui dit : « — Vous l’avez bien vite avalé ce souper ! — » Pietro répondit : « — Nous n’y avons pas touché. — » « — Et comment cela s’est-il fait, dit la dame ? — » Pietro répondit : « — Je vais te le dire. Nous étions déjà à table, Ercolano, sa femme et moi, quand nous avons entendu éternuer tout près de nous, de quoi, la première et la seconde fois, nous nous sommes peu inquiétés ; mais celui qui avait éternué ayant encore éternué une troisième fois, puis une quatrième fois, une cinquième fois et bien d’autres, nous fûmes très étonnés. Sur quoi Ercolano, qui s’était un peu querellé avec sa femme parce que celle-ci nous avait fait attendre longtemps à la porte avant d’ouvrir, dit quasi furieux : — Que veut dire ceci ? qui est-ce qui éternue de la sorte ? — » et s’étant levé de table, il alla vers un escalier qui était tout près de là, et sous lequel était un réduit fait en planches, tout au bas de l’escalier, et destiné à serrer une foule d’objets, comme nous le voyons dans les maisons de ceux qui tiennent leurs logis en ordre. Et comme il lui semblait que c’était de là qu’étaient partis les éternuements, il ouvrit une petite porte qui s’y trouvait ; à peine il l’eut ouverte, qu’il en sortit soudain une odeur de soufre la plus épouvantable du monde, dont nous avions déjà senti quelque chose, et à propos de laquelle, ayant été grondée, la dame avait dit : — Voilà ce que c’est : tantôt, j’ai blanchi mes voiles avec du soufre, et puis j’ai mis sous cet escalier la chaudière sur laquelle je les avais étendu, pour recevoir la fumée ; de sorte qu’il en vient un peu jusqu’ici. — » Quand Ercolano eut ouvert la porte et que la fumée se fut un peu dissipée, il regarda dans le réduit et vit celui qui avait éternué et qui éternuait encore, la force du soufre le serrant à la gorge ; et bien qu’il éternuât, la vapeur du soufre lui avait déjà tellement coupé la respiration que s’il y était resté un moment de plus, il n’aurait jamais plus éternué. Ercolano, en le voyant, cria : — Je vois maintenant, femme, pourquoi tu nous as tenus si longtemps à la porte tout à l’heure, avant de nous ouvrir ; mais que je n’aie jamais chose à mon plaisir, si je ne t’en paie bien. — » Ce qu’entendant la femme, et voyant que sa faute était découverte, sans chercher à s’excuser, elle se leva de table et s’enfuit je ne sais où. Ercolano, sans prendre garde à la fuite de sa femme, cria à plusieurs reprises à celui qui éternuait de sortir ; mais celui-ci qui n’en pouvait plus, ne bougeait pas, quelque chose que dît Ercolano. C’est pourquoi, Ercolano l’ayant saisi par un pied, le tira de sa cachette, et il courait chercher un couteau pour le tuer ; mais moi, craignant pour moi-même la justice, je me levai et empêchai qu’il le tuât ou lui fît aucun mal, et tout en le défendant, je criais, de sorte que je fus cause que les voisins accoururent, prirent le jeune homme à moitié mort, et l’emportèrent je ne sais où, hors de la maison. Voilà ce qui a dérangé notre souper, et ce qui fait que non seulement je ne l’ai pas mangé, mais que je n’y ai point touché, comme je t’ai dit tout d’abord. — »
« En entendant cela, la dame vit qu’il y en avait d’autres qui étaient aussi sages qu’elle, bien que parfois il en arrivât mésaventure à d’aucunes, et elle aurait volontiers pris la défense de la femme d’Ercolano ; mais croyant, en blâmant les fautes d’autrui, avoir plus de liberté pour les siennes, elle se mit à dire : « — Voilà de belles choses ! voilà une bonne et sainte femme ! voilà la fidélité d’une honnête dame ! moi qui me serais confessée à elle, tant elle me paraissait adonnée aux choses spirituelles ! Ce qu’il y a de pis, c’est que, vieille comme elle est déjà, elle donne un bon exemple aux jeunes. Que maudite soit l’heure où elle est venue au monde ; maudite soit-elle elle-même de se laisser vivre, femme perfide et coupable qu’elle doit être, honte universelle et blâme pour toutes les femmes qui sont sur terre ; ayant fait bon marché de son honneur, de l’estime du monde et de la foi promise à son mari, qui est un homme si bien fait, un citadin si honorable et qui la traitait si bien, elle n’a pas eu honte de le déshonorer avec un autre homme, et de se déshonorer en même temps elle-même. Dieu me sauve ! de femmes ainsi faites, on ne devrait avoir aucune pitié ; on devrait les tuer, on devrait les jeter vives au feu et les réduire en cendres. — » Puis, se rappelant son amant qui était tout près de là sous la cage à poulets, elle se mit à engager Pietro à aller se mettre au lit, pour ce qu’il en était temps. Pietro qui avait meilleure envie de manger que de dormir, demandait s’il n’était rien resté du souper. À quoi la dame répondait : « — S’il est resté quelque chose du souper ? Est-ce que nous avons l’habitude de souper, quand tu n’y es pas ? Me prends-tu pour la femme d’Ercolano ? Eh ! que ne vas-tu dormir pour ce soir ! tu ferais bien mieux. — »
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Il advint que des laboureurs de Pietro, étant venus ce soir-là de sa campagne avec certaines denrées, et ayant mis leurs ânes sans leur donner à boire dans une petite étable qui se trouvait juste à côté du cabinet, l’un des ânes qui avait très grand soif, après s’être débarrassé de son licol, sortit de l’étable, et s’en allait flairant de côté et d’autre pour voir s’il ne trouverait pas de l’eau ; en allant de la sorte, il arriva près de la cage sous laquelle était le jeune amoureux. Celui-ci, qui était forcé de se tenir à quatre pattes, avait une de ses mains par terre en dehors de la cage, et sa malchance fut telle, ou son malheur, veux-je dire, que l’âne lui posa le pied sur les doigts ; l’extrême douleur qu’il ressentit, lui fit pousser un grand cri. Pietro, entendant ce cri, s’étonna, et il lui sembla qu’il avait dû être poussé dans la maison. Pourquoi, étant sorti de la chambre, et entendant qu’on se plaignait de nouveau, l’âne n’ayant pas encore relevé son pied de dessus les doigts du pauvre diable, mais le pressurant fort, il dit : « — Qui est là ? — » et courut à la cage. L’ayant levée, il vit le jeune garçon qui, outre la douleur que lui faisaient éprouver ses doigts écrasés par le pied de l’âne, tremblait dans la crainte que Pietro ne lui fît du mal. Pietro l’ayant reconnu pour l’avoir longtemps poursuivi de ses honteuses propositions, lui demanda : « — Que fais-tu là ? — À quoi le jeune homme, sans lui répondre, le supplia pour l’amour de Dieu de ne pas lui faire de mal. Alors Pietro dit : « — Lève-toi, et ne crains pas que je te fasse aucun mal ; mais dis-moi comment tu es là et pourquoi. — » Le jeune homme lui dit tout. Sur quoi, Pietro, non moins content de l’avoir trouvé que sa femme en était affligée, le prit par la main et le mena avec lui dans la chambre où la dame l’attendait avec la plus grande peur du monde. Pietro, s’étant assis en face d’elle, lui dit :
« — Or ça, tu maudissais tout à l’heure la femme d’Ercolano, et tu disais qu’on devrait la brûler, et qu’elle était une honte pour vous toutes ; comment ne parlais-tu point pour toi-même ? Ou si tu ne voulais point parler de toi, comment avais-tu le cœur de parler d’elle, sachant que tu avais commis la même faute qu’elle avait commise ? Certes, rien ne t’y forçait, sinon que vous êtes toutes ainsi faites, et que vous vous efforcez de cacher vos fautes avec celles d’autrui. Puisse la foudre tomber du ciel pour vous brûler toutes, race perverse que vous êtes ! — » La dame, voyant que de prime abord il ne lui avait fait d’autre mal qu’en paroles, et croyant comprendre qu’il était tout content de tenir dans sa main un si beau garçon, prit courage et dit : « — Je sais que tu voudrais qu’il tombât du ciel un feu qui nous brûlât toutes, en homme qui est aussi désireux de nous qu’un chien est désireux de coups de bâton ; mais, par la croix de Dieu, ton désir ne s’accomplira point. Mais je discuterais volontiers un peu avec toi pour savoir de quoi tu te plains ; et certes, il ferait beau voir que tu voulusses me comparer à la femme d’Ercolano, qui est une vieille bigote hypocrite, qui a de lui tout ce qu’elle veut, et dont elle est chérie comme on doit chérir sa femme, ce qui ne m’arrive point à moi. Car, si je suis bien fournie en fait de vêtements et de chaussures, tu sais bien comme je le suis peu d’autre chose, et combien il y a de temps que tu n’as couché avec moi. J’aimerais mieux aller avec des haillons sur le dos et pieds nus, et être bien traitée de toi dans le lit, que d’avoir en abondance tout le reste, et d’être traitée comme tu me traites. Sache bien, Pietro, que je suis femme comme les autres, et que je veux ce qu’elles veulent ; de sorte que, ne l’ayant point de toi, tu n’as point à me faire de reproches si je cherche ailleurs. Au moins, te fais-je assez honneur, en ne me livrant pas à des laquais ou à des teigneux. — »
Pietro, prévoyant qu’elle ne s’arrêterait point de parler de toute la nuit, lui dit, en homme qui se souciait peu d’elle : « — Et voilà assez, femme ; sur ce sujet, je te contenterai fort bien. Tu feras grande courtoisie en t’arrangeant de façon que nous ayions quelque chose pour souper, car il me paraît que ce garçon est comme moi et qu’il n’a pas encore soupé. — » « — Certes non — dit la dame — qu’il n’a pas encore soupé, car nous nous mettions seulement à table pour souper, quand tu es venu à la male heure. — » « — Or bien, — dit Pietro, — va et fais nous souper ; ensuite j’arrangerai tout de façon que tu n’auras que faire de te plaindre. — » La dame, voyant que son mari était satisfait, se leva, fit remettre prestement la table et apporter le souper qu’elle avait fait préparer, et elle soupa gaiement avec son indigne mari et le jeune garçon. Ce que Pietro décida, après le souper, pour les contenter tous les trois, m’est sorti de la mémoire. Je sais bien pourtant que le lendemain le jeune garçon fut remis dans la rue, sans qu’on ait jamais bien été certain qui, du mari ou de la femme, lui avait le plus tenu compagnie pendant la nuit. Pour quoi, mes chères dames, je vous dirai ceci : « — À qui t’en fera une, fais-lui en une autre ; et si tu ne peux, souviens-t’en jusqu’à ce que tu puisses, afin que qui donne un âne, en reçoive un pareil en échange. — »
La nouvelle de Dioneo étant finie, et les dames s’étant gardées de rire, plus par vergogne que parce qu’elles avaient éprouvé peu de plaisir, la reine voyant qu’il avait terminé son récit, se leva et, ôtant de dessus sa tête la couronne de laurier, la posa gracieusement sur la tête d’Elisa, en lui disant : « — À vous, madame, il appartient maintenant de commander. — » Elisa, ayant accepté cet honneur, fit comme il avait été fait précédemment, et après avoir pourvu tout d’abord avec le sénéchal à ce dont il serait besoin pendant tout le temps de son commandement, elle dit au grand contentement de la compagnie : « — Nous avons déjà plusieurs fois entendu raconter qu’avec des bons mots, de promptes ripostes, ou avec des décisions soudaines, bien des gens ont su, par une morsure bien appliquée, éviter les coups de dents d’autrui, ou échapper aux dangers survenus, et comme cette matière est belle et peut être profitable, je veux qu’avec l’aide de Dieu, on devise dans ces limites, c’est-à-dire de ceux qui, provoqués par quelque plaisanterie, ont riposté, ou qui, avec une prompte réponse ou une sage prévoyance, ont évité perte, danger ou honte. — »
Ces paroles furent beaucoup applaudies par tous ; pour quoi, la reine s’étant levée, leur donna pleine licence jusqu’à l’heure du souper. L’honorable compagnie, voyant que la reine s’était levée, se leva aussi, et, suivant leur habitude, chacun se livra à ce qui lui plaisait le plus. Mais les cigales ayant cessé de chanter, tout le monde ayant été rappelé, ils allèrent souper ; le souper joyeusement terminé, ils se mirent tous à chanter et à sonner de divers instruments, et Emilia ayant, avec le bon plaisir de la reine, organisé une danse, ordre fut donné à Dioneo de chanter une chanson. Il commença aussitôt par : Monna Aldruda, levez la queue, car je vous apporte bonnes nouvelles. De quoi toutes les dames se mirent à rire, et surtout la reine, qui lui ordonna de laisser celle-là et d’en dire une autre. Dioneo dit : « — Madame, si j’avais des cymbales : Levez les pans de votre chemise, madame Lappa ; ou bien : Sous l’olivier est l’herbe verte. Aimez-vous mieux que je dise : L’eau de mer me fait grand mal ? Mais je n’ai pas de cymbales, et pour ce, voyez quelle chanson vous voulez, des autres que voici : vous plairait-il : Sors dehors, qu’on te le coupe, comme une pomme dans les champs ? — » La reine dit : « — Non, dis-en une autre. — » « — Donc, — dit Dioneo, — je dirai : Monna Simona, entonneentonne, nous ne sommes pas en octobre. — » La reine dit en riant : « — Eh ! mauvais plaisant, dis-en une belle, si tu veux, car nous ne voulons pas de celle-là. — » Dioneo dit : « — Non, madame ? ne vous fâchez pas ; mais quelle est celle qui vous plaît ? J’en sais plus de mille. Voulez-vous : Ma coquille, si je ne le pique ; ou : Eh ! va doucement, mon mari ; ou bien : Je m’achèterai un coq de cent livres. — » La reine, se mettant un peu en colère, bien que toutes les autres éclatassent de rire, dit : « — Dioneo, cesse de plaisanter et dis-nous-en une belle ; sinon ; tu pourrais éprouver comment je sais me fâcher. — » Dioneo, entendant cela, laissa les plaisanteries, et se mit aussitôt à chanter de cette façon :

Amour, la vive lumière
Qui sort des beaux yeux de ma belle,
M’a fait esclave d’elle et de toi.
La splendeur qui sort de ses beaux yeux,
Avant ta flamme m’embrasa le cœur,
Passant au travers des miens.
Combien grande est ta puissance,
C’est son beau visage qui me l’a fait connaître ;
En le voyant
Je sentis que je délaissais
Toutes les vertus, et que je les mettais au dessous d’elle,
Devenue la nouvelle occasion de mes soupirs.

C’est ainsi que je suis devenu l’un des tiens,
Cher seigneur, et que, soumis, j’attends
Merci de ta puissance.
Mais je ne sais si elle connaît entièrement
L’immense désir qu’elle m’a mis au cœur,
Ni mon entière fidélité,
Celle qui possède tellement
Mon âme, que je ne voudrais pas recevoir.
Contentement, sinon d’elle.

Pour quoi, je te prie, mon doux Seigneur,
Que tu le lui fasses voir, et que tu lui fasses sentir
Un peu de ton feu
Pour mon service, afin qu’elle voie
Que je me consume d’amour, et que, dans mon martyre,
Je me meurs peu à peu.
Et puis, quand il sera temps,
Recommande-moi à elle, comme tu dois,
Car j’irais volontiers le faire avec toi.

Quand Dioneo, en se taisant, montra que sa chanson était finie, la reine en fit dire encore beaucoup d’autres, après avoir toutefois fort loué celle de Dioneo. Mais une bonne partie de la nuit étant déjà écoulée, et la reine sentant que la chaleur du jour était vaincue par la fraîcheur de la nuit, elle ordonna que chacun allât se reposer à sa fantaisie jusqu’au lendemain.