Boccace : cinquième journée, 1ere nouvelle

La quatrième Journée du Décaméron finie, commence la cinquième, dans laquelle, sous le gouvernement de Fiammetta, ou devise de ce qui est arrivé d’heureux à certains amants après plusieurs aventures cruelles ou fâcheuses.

 

Déjà l’orient était tout blanc de lumière, et les rayons du soleil surgissant avaient fait la clarté sur notre hémisphère, quand Fiammetta, invitée par le doux chant des oiseaux qui, dès la première heure du jour, chantaient joyeusement, éparpillés sur les cimes des jeunes arbres, se leva et après avoir fait appeler les autres dames ainsi que les trois jeunes gens, descendit à pas lents dans les champs, où elle alla se promener avec ses compagnons par la vaste plaine et sur l’herbe couverte de rosée, devisant avec eux d’une chose et d’une autre, jusqu’à ce que le soleil se fût élevé quelque peu. Mais sentant que ses rayons devenaient plus chauds, elle dirigea leurs pas vers leur habitation où étant arrivés, et après s’être refaits de leur légère fatigue par des vins exquis et des confetti, ils se répandirent par l’agréable jardin jusqu’à l’heure du repas. Ce moment venu, et chaque chose ayant été préparée par le très discret sénéchal, ils se mirent joyeusement à manger, après avoir chanté une ou deux petites ballades, et suivant qu’il plut à la reine. Le repas achevé avec ordre et plaisir, et pour ne point perdre l’habitude prise de danser, ils firent quelques danses légères entremêlées de chanson, après lesquelles la reine donna congé à chacun jusqu’à ce que l’heure de dormir fût passée. Les uns s’en allèrent dormir, et les autres restèrent à se divertir dans le beau jardin. Mais tous, un peu après l’heure de none, se réunirent près de la fontaine, selon le bon plaisir de la reine et suivant leur habitude. Là, la reine s’étant assise comme si elle présidait un tribunal, regarda Pamphile et lui ordonna en souriant de commencer les nouvelles à dénouement heureux. Celui-ci se disposa volontiers à le faire et parla ainsi :

 NOUVELLE I

Cimon devient sensé en devenant amoureux, et enlève en mer sa dame Éphigénie. Il est mis en prison à Rhodes. Lisimaque l’en tire, et tous les deux enlèvent Éphigénie et Cassandre au milieu de leurs noces. Ils s’enfuient avec elles en Crète où ils les épousent, et, devenus riches, ils sont rappelés chez eux.

 « Au commencement, plaisantes dames, d’une journée aussi heureuse que le sera celle-ci, il se présente à moi pour que je les raconte plusieurs nouvelles parmi lesquelles une me plaît entre toutes les autres, pour ce que vous pourrez comprendre par elle non seulement le but joyeux en vue duquel nous nous mettons à deviser, mais combien sont sacrées, combien sont puissantes et pleines de bien les forces de l’Amour, bien que bon nombre de gens, sans savoir ce qu’ils disent, les condamnent et les vitupèrent à grand tort ; ce qui, si je ne me trompe, pour ce que je crois que vous êtes toutes amoureuses, devra vous être très agréable.
« Donc, comme nous l’avons lu jadis dans les anciennes histoires des Chypriens, il fut en l’île de Chypre un gentilhomme de grande noblesse, appelé de son nom Aristippe, et richissime au-dessus de tous ses compatriotes en toutes les choses de ce monde ; et il se serait tenu pour l’homme le plus satisfait qui fût, si la fortune ne l’avait affligé en un seul point. C’était que, parmi ses autres fils, il en avait un qui surpassait tous les autres jeunes gens en grandeur et en beauté corporelles, mais qui était presque idiot et sans qu’on pût espérer le guérir. Son vrai nom était Galeso ; mais comme jamais les leçons d’un maître, les caresses ou les châtiments paternels, pas plus que les efforts de toute autre personne n’avaient pu lui mettre en tête une lettre de l’alphabet, ou lui donner la moindre tenue ; qu’au contraire il avait la voix forte et rude, et que ses manières étaient plutôt d’une brute que d’un homme, tous l’appelaient par ironie Cimon, ce qui, dans leur langue, veut dire la même chose que chez nous les mots : grosse bête. Son père, qui voyait avec un très grand ennui son existence perdue, et qui n’avait plus aucun espoir à son sujet, lui ordonna, pour ne pas avoir plus longtemps sous les yeux la cause de son chagrin, de s’en aller au village, et d’y rester avec ses laboureurs ; ce qui fut très agréable à Cimon, pour ce que les manières et la fréquentation des hommes grossiers lui plaisaient plus que celles des gens de la ville.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Cimon s’en étant donc allé au village et s’y adonnant aux choses rustiques, il advint qu’un jour, un peu après l’heure de midi, passant d’un champ à un autre et son bâton sur le col, il entra dans un très beau petit bois qui était en ce pays et qui, pour ce qu’on était au mois de mai, était entièrement feuillu. En parcourant ce bois, il arriva, comme si sa fortune l’eût guidé, en un petit pré entouré d’arbres très élevés, et dans un des coins duquel se trouvait une belle et fraîche fontaine. Près de la fontaine, il vit, endormie sur le pré vert, une très belle jeune fille, vêtue d’un tissu si transparent qu’il ne cachait presque en rien la blancheur de sa carnation, et recouverte depuis la ceinture seulement jusqu’en bas d’une couverture blanche et légère. À ses pieds, dormaient également deux femmes et un homme, serviteurs de la jeune fille.
« Dès que Cimon l’aperçut, comme s’il n’eût plus jamais vu forme de femme, il s’arrêta, appuyé sur son bâton, sans prononcer une parole, et se mit à la regarder attentivement avec une grandissime admiration. Et dans sa rugueuse intelligence, où plus de mille leçons n’avaient pu faire pénétrer la moindre impression d’un plaisir délicat, il sentit s’éveiller une pensée qui lui disait en son esprit matériel et grossier, que cette jeune fille était la plus belle chose qui eût été jamais vue par homme vivant. Aussitôt, il se mit à examiner en détail toutes les parties de sa personne, admirant les cheveux qu’il croyait être d’or, le front, le nez et la bouche, le col et les bras, et surtout le sein encore peu prononcé ; et de paysan, devenu soudain fin juge de beauté, il désirait ardemment voir ses yeux qu’elle tenait fermés dans son profond sommeil, et, pour les voir, il eut plusieurs fois l’envie de la réveiller. Mais comme elle lui paraissait bien autrement belle que les femmes qu’il avait vues jusque-là, il doutait si ce n’était pas quelque déesse, et il avait encore assez de sens pour comprendre que les choses divines sont plus dignes d’être vénérées que les choses mondaines ; pour quoi, il se retenait, attendant que la jeune fille s’éveillât d’elle-même, et bien que cela lui parût tarder trop longtemps, il ne savait cependant s’arracher au plaisir inaccoutumé qu’il prenait.
« Après un temps assez long, la jeune fille, qui avait nom Éphigénie, se réveilla avant tous les siens, et ayant levé la tête et ouvert les yeux, elle vit Cimon qui se tenait devant elle appuyé sur son bâton, ce dont elle s’étonna fort, et elle dit : « — Cimon, que cherches-tu à cette heure par ce bois ? — » Cimon, tant par ses allures et sa grossièreté que par la noblesse et la fortune de son père, était connu quasi de chacun dans le pays. Il ne répondit rien à la question d’Éphigénie, mais dès qu’il vit qu’elle avait les yeux ouverts, il se mit à les regarder fixement, trouvant qu’il en sortait une suavité qui le remplissait d’un plaisir qu’il n’avait jamais éprouvé. Ce que voyant la jeune fille, elle commença à craindre qu’à la regarder ainsi fixement, sa rusticité ne le portât à quelque action dont elle pourrait avoir vergogne ; pour quoi, ayant appelé ses femmes, elle se leva en disant : « — Adieu, Cimon. — » À quoi Cimon répondit alors : « — J’irai avec toi. — » Et bien que la jeune fille, qui avait toujours peur de lui, refusât sa compagnie, elle ne put s’en débarrasser qu’il ne l’eût accompagnée jusqu’à sa demeure. De là, Cimon revint chez son père, affirmant qu’il ne voulait plus d’aucune façon retourner au village, à quoi son père et les siens consentirent, bien que cela leur parût fâcheux, et attendirent de voir le motif qui lui avait fait changer d’avis.
« La flèche d’Amour étant donc, grâce à la beauté d’Éphigénie, entrée dans le cœur de Cimon, où n’avait encore pu entrer aucune doctrine, il émerveilla son père et tous les siens, ainsi que chacun de ceux qui le connaissaient, en s’élevant d’une idée à une autre, en un temps très court. Il réclama tout d’abord de son père qu’il lui fît donner les vêtements et les parures avec lesquels allaient ses frères, ce que son père, très content, s’empressa de faire. Alors, fréquentant les jeunes gens de mérite, observant les manières et les habitudes qui conviennent aux gentilshommes, et surtout aux amoureux, non seulement, en un très petit espace de temps et à la grandissime admiration de chacun, il apprit les premières notions des lettres, mais il devint très marquant parmi les hommes de science. En outre — l’amour qu’il portait à Éphigénie étant la cause de tout ce changement — non seulement il rendit souple et convenable sa voix qui était rude et rustique, mais il devint maître chanteur et parfait musicien, de même qu’il se montrait vaillant à chevaucher et très expert dans les choses de la guerre, tant sur mer que sur terre. Bref, pour ne pas m’appesantir sur chaque particularité de son mérite, la quatrième année depuis la naissance de son premier amour ne s’était pas accomplie, qu’il était devenu le plus gracieux, le plus policé et le plus courageux de tous les jeunes gens qui fussent en l’île de Chypre.
« Que dirons-nous donc de Cimon, ô plaisantes dames ? Certes, rien autre chose, sinon que les hautes qualités que le ciel avait déposées dans son âme vaillante, la fortune jalouse les avait cachées et enchaînées en un petit coin ignoré de son cœur par de formidables liens qu’Amour, plus puissant que la fortune, rompit et brisa. Amour, excitateur des esprits endormis, tira, par sa seule force, les vertus de Cimon des cruelles ténèbres qui les comprimaient, et les amena en pleine lumière, montrant apertement d’où il peut tirer les esprits qui lui sont soumis et où il peut les conduire avec ses rayons vainqueurs.
« Bien que Cimon, aimant Ephigénie, commît parfois des extravagances, comme font souvent les jeunes gens amoureux, Aristippe, considérant qu’Amour l’avait fait homme d’idiot qu’il était, non seulement les supportait patiemment, mais l’encourageait à suivre en cela son bon plaisir. Mais Cimon, qui refusait d’être appelé Galeso, se rappelant avoir été ainsi nommé par Éphigénie, voulait donner à ses désirs une fin honnête. Il fit donc faire plusieurs fois des démarches près de Cipseo, père d’Éphigénie, pour qu’il la lui donnât pour femme ; mais Cipseo répondait toujours qu’il l’avait promise à Pasimonde, jeune noble de Rhodes, auquel il n’entendait pas manquer de parole. Sur quoi, le temps fixé pour les noces d’Éphigénie étant venu, et son mari l’ayant envoyé chercher, Cimon se dit en lui-même : « — Il est désormais temps de montrer, ô Éphigénie, combien tu es aimée de moi. Par toi je suis devenu homme, et si je puis te posséder, je ne doute pas que je ne devienne plus glorieux que n’importe quel dieu ; et certainement je t’aurai, ou je mourrai. — » Ayant ainsi dit, il requit le concours de quelques jeunes gentilshommes, ses amis, et après avoir fait armer en secret un navire de tout ce qui était nécessaire pour un combat naval, il se mit en mer, attendant au passage le navire sur lequel Éphigénie devait être conduite à Rhodes vers son mari. Éphigénie, après que son père eut fait tous les honneurs possibles aux amis de son mari, prit la mer, et l’on se mit en route, dirigeant la proue vers Rhodes. Cimon, qui ne dormait pas, survint le lendemain même avec son navire, et, debout sur la proue, il cria d’une voix forte à ceux qui étaient sur le navire d’Éphigénie : « — Arrêtez-vous ; baissez les voiles, ou attendez-vous à être vaincus et jetés à la mer. — » Les adversaires de Cimon avaient tiré leurs armes sur le pont, et s’apprêtaient à se défendre ; pour quoi Cimon, après les paroles susdites, prit un harpon de fer et le jeta sur la poupe des Rhodiens qui fuyaient vivement, et les ayant arrêtés de force, il sauta, fier comme un lion, et sans être suivi de personne, sur leur navire comme s’il les tenait tous pour rien. Là, éperonné par l’amour, il se lança avec une merveilleuse force au milieu des ennemis, un coutelas en main, et frappant tantôt celui-ci, tantôt celui-là, il les abattait comme des moutons. Ce que voyant les Rhodiens, ils jetèrent leurs armes et s’avouèrent prisonniers quasi d’une seule voix. Cimon leur dit : « — Jeunes gens, ce n’est ni par désir de butin, ni par haine contre vous que je suis parti de Chypre pour vous assaillir à main armée en pleine mer. Ce qui m’a poussé, c’est une chose qu’il m’est très agréable d’avoir conquise, et que vous pouvez très facilement me donner sans combat ; c’est Éphigénie, que j’aime par-dessus tout, et que, ne pouvant avoir de son père en ami et paisiblement, j’ai voulu, contraint par l’amour, avoir de vous en ennemi par les armes. Et pour ce, j’entends être pour elle ce que devait lui être votre Pasimonde ; donnez-la moi, et allez à la garde de Dieu. — » Les jeunes gens, cédant plus à la force qu’à la générosité, remirent en pleurant Éphigénie à Cimon. Celui-ci, la voyant se lamenter, dit : « — Noble dame, ne te désole point, je suis ton Cimon, qui, par un long amour, ai plus mérité de t’avoir que Pasimonde à qui tu as été seulement promise. — » Cimon l’ayant donc fait monter sur son navire, sans avoir touché à rien autre chose appartenant aux Rhodiens, les laissa aller, et retourna vers ses compagnons.
« Cimon, plus content que personne de la conquête d’une si chère proie, après avoir donné quelque temps à consoler Éphigénie qui se lamentait, résolut avec ses compagnons de ne point revenir présentement à Chypre ; pour quoi, d’un avis commun, ils dirigèrent la proue de leur navire vers l’île de Crète, où quasi chacun d’eux, et surtout Cimon, croyait pouvoir être en sûreté avec Éphigénie, grâce aux anciennes et nouvelles alliances et aux nombreux amis qu’ils y avaient. Mais la fortune, qui avait très joyeusement favorisé Cimon dans la conquête de la dame, changea soudain, en inconstante qu’elle est, la joie inexprimable du jeune amoureux en tristesse et en larmes amères. Quatre heures s’étaient à peine écoulées depuis que Cimon avait laissé partir les Rhodiens, quand la nuit survenant — nuit que Cimon attendait comme devant être la plus heureuse qu’il eût connue jamais — survint avec elle un temps orageux et très mauvais, qui emplit le ciel de nuages et la mer de vents furieux, pour quoi nul ne savait ce qu’il y avait à faire et où aller, et personne ne pouvait se tenir sur le pont du navire pour la manœuvre. Combien Cimon se désolait de ce contretemps, pas n’est besoin de le demander. Il lui semblait que les dieux ne lui eussent concédé l’accomplissement de ses désirs, que pour lui faire paraître plus pénible la mort dont, sans cela, il se serait peu soucié. Ses compagnons se lamentaient également, mais par-dessus tous Éphigénie, qui pleurait beaucoup et avait peur du moindre heurt des vagues ; et au milieu de ses larmes, elle maudissait amèrement l’amour de Cimon et lui reprochait sa témérité, assurant que cette tempête n’avait été soulevée que parce que les dieux, contre la volonté desquels il voulait l’avoir pour femme, ne voulaient pas à leur tour qu’il pût jouir de son présomptueux désir, mais l’en voulaient empêcher en la faisant mourir d’abord, elle, puis en le faisant ensuite périr misérablement.
« Au milieu de ces lamentations, qui ne faisaient qu’aller en augmentant, les marins, ne sachant que faire, et le vent devenant de plus en plus furieux, furent poussés, sans savoir où ils allaient, et sans qu’ils pussent le reconnaître, tout près de l’île de Rhodes ; mais ne la reconnaissant pas, ils firent tous leurs efforts pour y prendre terre, s’il était possible, afin de sauver leur vie. La fortune en cela leur fut favorable et leur permit d’aborder en un petit golfe dans lequel, un peu avant eux, étaient arrivés avec leur navire les Rhodiens que Cimon avait quittés. Ils ne s’aperçurent qu’ils avaient abordé dans l’île de Rhodes que lorsque, l’aurore surgissant et le ciel devenu plus clair, ils se virent à peine à une portée de trait du navire laissé par eux la veille. De quoi Cimon très marri, et craignant qu’il en advînt ce qu’il en advint en effet, ordonna qu’on fît les plus grands efforts pour sortir de là et aller où il plairait à la fortune de les pousser. Les matelots firent de grands efforts pour sortir de ce golfe, mais ce fut en vain ; le vent plus puissant les poussait en sens contraire, de sorte que, loin de pouvoir sortir, ils furent, qu’ils le voulussent ou non, poussés à terre.
« Ils ne l’eurent pas plus tôt atteinte, qu’ils furent reconnus par les matelots rhodiens qui étaient descendus de leur navire. L’un de ces derniers courut en toute hâte à un village voisin où les jeunes nobles rhodiens étaient allés, et leur raconta que Cimon et Éphigénie avaient été par aventure poussés avec leur navire au même endroit qu’eux. En entendant cela, les jeunes gentilshommes, très contents, prirent un grand nombre de gens de la ville et se rendirent sur-le-champ au rivage, où Cimon qui, déjà descendu avec les siens, avait décidé de s’enfuir dans quelque forêt prochaine, fut pris avec Éphigénie et ses autres compagnons, et mené avec eux au village. Là, venant de la ville où cette année résidait le grand-maître de Rhodes, arriva bientôt Lisimaque avec une nombreuse compagnie d’hommes d’armes, lequel conduisit en prison Cimon et tous ses compagnons, ainsi qu’en avait ordonné le sénat de Rhodes auquel Pasimonde, ayant appris la nouvelle, s’était plaint. C’est ainsi que Cimon, amant malheureux, perdit son Éphigénie peu d’instants après l’avoir conquise, et sans avoir pris d’elle que quelques baisers. Quant à Éphigénie, elle fut accueillie par plusieurs nobles dames de Rhodes qui la consolèrent tant de la douleur que lui avait causé sa capture, que de la fatigue que le mauvais état de la mer lui avait fait éprouver ; et elle demeura auprès d’elles jusqu’au jour fixé pour ses noces. On fit grâce de la vie à Cimon et à ses compagnons, en raison de la liberté qu’ils avaient laissée la veille aux jeunes Rhodiens, malgré les sollicitations de Pasimonde qui voulait qu’on la leur ravît, et on les condamna à une prison perpétuelle. Ils y étaient, comme on peut croire, fort tristes et sans aucun espoir de jamais revenir à la joie.
« Mais, pendant que Pasimonde pressait le plus qu’il pouvait les apprêts de ses futures noces, la fortune, quasi repentante de la subite injure faite à Cimon, suscita pour son salut un nouvel incident. Pasimonde avait un frère plus jeune que lui, mais de non moindre mérite et qui avait nom Ormisda. Il avait été longtemps en pourparlers pour épouser une noble et belle jeune fille de la ville, nommée Cassandre, et dont Lisimaque était passionnément amoureux ; mais le mariage, par suite de divers incidents, avait été plusieurs fois entravé. Or, Pasimonde se voyant amené à célébrer ses noces avec une grandissime fête, il pensa que ce serait très bien fait si, en cette même fête, il pouvait faire qu’Ormisda épousât aussi sa femme, ce qui leur épargnerait de nouvelles fêtes dispendieuses. Pour quoi, ayant repris les pourparlers avec les parents de Cassandre, il réussit à ce qu’il voulait, et d’un commun accord avec eux et son frère, ils décidèrent que le même jour où Pasimonde épouserait Éphigénie, Ormisda épouserait Cassandre. Ce qu’apprenant Lisimaque, cela lui déplut outre mesure, pour ce qu’il se voyait déçu du ferme espoir qu’il conservait d’obtenir Cassandre pour femme, si Ormisda ne l’épousait pas. Mais en homme sage, il cacha son mécontentement, et il se mit à penser par quel moyen il pourrait empêcher que cela eût lieu. Il n’en vit aucun autre que d’enlever Cassandre, ce qui lui parut facile, grâce à la charge qu’il occupait, mais plus déshonnête aussi que s’il n’avait point occupé cette charge. Cependant, après une longue hésitation, l’honnêteté s’effaça devant l’amour, et il prit le parti, quoi qu’il en dût advenir, d’enlever Cassandre. Et songeant à l’aide qu’il devait s’adjoindre en cette affaire, et au plan qu’il devait tenir, il se souvint de Cimon et de ses compagnons qu’il gardait en prison, et il pensa qu’il ne pouvait avoir de plus fidèle et de meilleur compagnon pour cette entreprise. Pour quoi, l’ayant fait secrètement venir la nuit suivante dans sa chambre, il se mit à lui parler de la sorte :
« — Cimon, de même que les dieux se montrent très généreux dispensateurs des choses envers les hommes, de même ils savent très judicieusement mettre leur courage à l’épreuve, et ceux qu’ils trouvent fermes et constants en toutes circonstances, ils les rendent dignes, comme étant les plus vaillants, des plus hautes récompenses. Ils ont voulu faire de ton courage une épreuve plus certaine que celle que tu aurais pu montrer dans les étroites limites de la maison de ton père, que je sais être possesseur d’abondantes richesses ; d’abord, parles poignantes sollicitations de l’amour, ils t’ont fait redevenir homme d’animal insensé que tu étais, comme je l’ai appris ; puis, par une cruelle infortune, et présentement par une cruelle captivité, ils ont voulu voir si ton courage n’est point changé de ce qu’il était naguère quand, pour si peu de temps, tu eus conquis la proie désirée. S’il est toujours le même qu’auparavant, les dieux ne te donnèrent jamais une joie pareille à celle qu’ils s’apprêtent à te donner présentement, ce que j’entends te démontrer afin que tu retrouves tes forces habituelles et que tu reprennes courage. Pasimonde, joyeux de ta mésaventure, et qui a demandé ta mort avec sollicitude, presse tant qu’il peut la célébration des noces de ton Éphigénie, afin d’y jouir de cette même proie que la fortune, d’abord favorable, t’avait concédée et qu’elle t’a ensuite soudain ravie. Je connais par moi-même ce que tout cela doit te faire souffrir, si, comme je crois, tu aimes véritablement ; car le même jour Ormisda, frère de Pasimonde, s’apprête à me faire à moi une injure, pareille au sujet de Cassandre que j’aime par-dessus tout. Pour échapper à un tel outrage, à un tel coup de la fortune, je ne vois pas d’autre porte ouverte, sinon notre courage et la force de nos bras ; sur quoi il nous faut mettre l’épée en main et nous frayer un chemin pour enlever nos dames, toi une seconde fois et moi une première. Donc, si tu as désir de reprendre, je ne dis pas ta liberté dont je pense que tu fais peu de cas sans ta dame, mais ta dame elle-même, en me secondant dans mon entreprise, les dieux t’en donnent l’occasion. — »
« Ces paroles rendirent à Cimon toute son énergie perdue, et sans trop réfléchir à la réponse qu’il allait faire, il dit : — Lisimaque, tu ne peux avoir compagnon plus décidé ni plus fidèle que moi en une pareille tentative, s’il en doit résulter pour moi ce que tu dis ; et pour ce, apprends-moi ce que tu crois que j’aie à faire, et tu verras que cela sera exécuté avec une merveilleuse puissance. — » À quoi Lisimaque dit : « — Dans trois jours, les nouvelles épousées entreront pour la première fois dans la demeure de leur mari ; nous y entrerons nous-mêmes en armes à la tombée du jour, toi à la tête de tes compagnons et moi avec tous ceux des miens en qui je puis me fier, et, ayant enlevé nos dames au milieu des convives, nous les mènerons sur un navire que j’ai fait préparer secrètement, et nous tuerons quiconque voudrait s’y opposer. — » Ce projet plut à Cimon, et il se tint coi dans sa prison jusqu’au moment fixé.
Le jour des noces venu, la pompe fut grande et magnifique, et la maison des deux frères était partout remplie par la fête joyeuse. Lisimaque ayant tout préparé, réunit Cimon et ses compagnons à ses propres amis, et tous portant des armes sous leurs vêtements, quand le moment lui parut venu, après les avoir excités par ses paroles en faveur de son entreprise, il les divisa en trois corps. L’un fut envoyé sans bruit vers le port, pour que personne ne les empêchât de monter sur le navire quand il en serait besoin ; avec les deux autres, il alla vers la maison de Pasimonde, où étant arrivé, il en laissa un à la porte, afin que personne ne pût l’y enfermer ou lui en interdire la sortie, et avec le troisième il monta l’escalier, suivi de Cimon. Parvenus dans la salle où les nouvelles épousées étaient déjà assises à table, avec bon nombre d’autres dames, pour manger, ils se précipitèrent en avant, renversèrent les tables, et chacun d’eux ayant pris sa dame, et l’ayant remise aux mains de ses compagnons, ils donnèrent l’ordre de les conduire sur-le-champ au navire préparé pour les recevoir. Les nouvelles épousées se mirent à pleurer et à crier, comme aussi les autres dames et les serviteurs, et soudain la maison fut remplie de tumulte et de plaintes. Mais Cimon et Lisimaque, ainsi que leurs compagnons, ayant tiré les épées hors du fourreau, et chassant de leur chemin tout le monde, se dirigèrent vers les escaliers ; ils les descendaient, quand ils rencontrèrent Pasimonde qui, un grand bâton à la main, accourait au bruit, et sur la tête duquel Cimon asséna un tel coup, qu’il la lui fendit à moitié et l’étendit mort à ses pieds. Le malheureux Ormisda courant au secours de son frère, fut également tué d’un seul coup par Cimon, et tous ceux qui voulurent ensuite s’approcher, furent blessés et rejetés en arrière par les compagnons de Cimon et de Lisimaque.
« Ces derniers, laissant la maison pleine de sang, de tumulte, de larmes et de tristesse, arrivèrent en groupe serré au navire avec leur proie et sans autre empêchement ; y étant montés eux-mêmes avec tous leurs compagnons, ils battirent l’eau de leurs rames et s’en allèrent joyeux de leurs faits d’armes, au moment même où le rivage se couvrait de gens armés accourus au secours des dames. Arrivés en Crète, ils furent reçus joyeusement par de nombreux amis et parents, et ayant épousé leurs dames et fait grande chère, ils jouirent en joie de leur rapine.
« Par suite de ces événements, il y eut pendant longtemps de grands troubles et des bruits à Chypre et à Rhodes. À la fin, cependant, les amis et les parents s’étant interposés tant d’un côté que de l’autre, ils arrangèrent les choses de façon que, après quelque temps d’exil, Cimon retourna heureux à Chypre avec Éphigénie, et que Lisimaque rentra à Rhodes avec Cassandre ; et tous deux vécurent dans leur pays avec leur dame, longtemps et en liesse. — »

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