Boccace : cinquième journée, 2e et 3e nouvelles

NOUVELLE II

Costanza aime Martuccio Gomito. Entendant dire qu’il était mort, elle monte de désespoir dans une barque qui est poussée par le vent à Suse. De là, elle s’en va à Tunis où elle le retrouve vivant. Elle se fait connaître à lui et l’épouse. Martuccio, devenu riche, s’en revient avec elle à Lipari.

La reine, voyant la nouvelle de Pamphile terminée, après l’avoir beaucoup louée, ordonna à Émilia de poursuivre en en disant une. Celle-ci commença de la sorte : « — Chacun doit avec raison prendre plaisir aux choses où l’on voit les récompenses couronner les affections, et ce parce que l’action d’aimer mérite à la longue plutôt joie qu’affliction. En traitant une telle matière, j’obéirai donc à la reine avec plus de plaisir que je ne l’ai fait au roi pour la précédente.
« Vous devez savoir, délicates dames, que dans le voisinage de la Sicile est une île nommée Lipari, en laquelle, il n’y a pas encore grand temps, fut une très belle jeune fille appelée Costanza, et née dans l’île de très honorables gens. Un jeune homme, qui était aussi de l’île, et qu’on appelait Martuccio Gomito, très beau et très bien élevé, et fort entendu dans son état, en devint amoureux. La jeune fille de son côté s’alluma tellement pour lui, qu’elle n’éprouvait jamais de plaisir que quand elle le voyait. Martuccio désirant l’avoir pour femme, la fit demander à son père qui répondit qu’il était pauvre et que pour cette raison il ne voulait pas la lui donner. Martuccio, indigné de se voir refuser à cause de sa pauvreté, jura à ses amis et à ses parents qu’il ne reviendrait plus à Lipari, sinon riche. Et étant parti en corsaire, il se mit à suivre les côtes de la Barbarie, pillant tous ceux qui étaient moins forts que lui ; en quoi la fortune lui eût été très favorable, s’il avait su user avec modération de son bonheur. Mais non contents, lui et ses compagnons, de s’être enrichis en très peu de temps, il arriva que, tandis qu’ils cherchaient à devenir plus riches, ils furent tous pris et dépouillés, après une longue résistance, par certains navires de Sarrazins qui noyèrent la plupart d’entre eux ; bref, son navire ayant été défoncé, Martuccio fut conduit à Tunis où il fut mis en prison et tenu en longue misère.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« La nouvelle courut à Lipari, non par une ni par deux, mais par plusieurs personnes, que tous ceux qui étaient avec Martuccio sur son navire avaient été noyés. La jeune fille, qui, depuis le départ de Martuccio, était restée affligée au delà de toute mesure, entendant dire qu’il était mort avec les autres, pleura longuement, et résolut en elle-même de ne plus vivre ; mais n’ayant pas le courage de se tuer elle-même violemment, elle pensa à donner une nouvelle nécessité à sa mort. Étant sortie secrètement, une nuit, de la maison de son père, et s’étant rendue sur le port, elle trouva d’aventure une petite barque de pêcheurs quelque peu écartée des autres navires et qui, ses patrons en étant pour le moment descendus, était munie de son mat, de voiles et de rames. Y étant promptement montée, et ayant gagné le large, experte qu’elle était dans l’art de la navigation, comme le sont généralement toutes les femmes de l’île, elle hissa la voile, jeta les rames, quitta le timon, et s’abandonna au vent, pensant qu’il arriverait nécessairement ou que le vent ferait chavirer la barque qui n’avait ni lest ni pilote, ou que quelque écueil la briserait, par suite de quoi, quand bien même elle le voudrait, elle ne pourrait s’échapper et devrait se noyer infailliblement. Puis s’étant enveloppé la tête dans un manteau, elle se coucha dans le fond de la barque et se mit à pleurer.
« Mais il en arriva tout autrement qu’elle avait pensé, pour ce que le vent qui soufflait venant de tramontane et étant très léger, et la mer étant fort peu houleuse, la barque sur laquelle la jeune fille était montée fut poussée par le vent, le lendemain, à l’heure de vesprée, à cent milles au-dessus de Tunis, sur une plage voisine d’une ville appelée Suse. La jeune fille ne s’apercevait pas si elle était encore en mer ou sur terre, car elle avait résolu, quelque accident qu’il arrivât, de ne pas lever la tête, et de fait elle ne l’avait pas levée. Il y avait, d’aventure, sur le rivage, quand la barque alla y heurter, une pauvre bonne femme de marin, occupée à retirer du soleil les filets de ses pêcheurs, et qui, voyant la barque, s’étonna qu’on l’eût laissée aller heurter le rivage toute voile déployée. Pensant que les pêcheurs qui la montaient s’y étaient endormis, elle se dirigea vers elle et n’y vit que cette jeune fille qui dormait profondément, et l’ayant appelée à plusieurs reprises, elle finit par la réveiller ; l’ayant reconnue à ses vêtements pour une chrétienne, elle lui demanda en latin comment il se faisait qu’elle fût arrivée en cet endroit seule dans cette barque. La jeune fille, entendant parler latin, pensa qu’un vent nouvellement survenu l’avait peut-être ramenée à Lipari, et s’étant levée soudain, elle regarda autour d’elle ; mais ne reconnaissant pas le pays et se voyant à terre, elle demanda à la bonne femme où elle était. À quoi la bonne femme répondit ; « — Ma fille, tu es près de Suse, en Barbarie. — » En entendant cela, la jeune fille désolée que Dieu n’eût pas voulu l’envoyer à la mort, craignant qu’il ne lui arrivât quelque honte, et ne sachant que faire, elle s’assit au pied de la barque et se mit à pleurer. Ce que voyant la bonne femme, elle en eut pitié et, à force de la prier, elle réussit à l’emmener dans sa cahutte, et là, elle fit si bien par ses caresses, que la jeune fille lui dit comment elle était arrivée en ce lieu. Sur quoi, la bonne femme, comprenant qu’elle était encore à jeun, lui apporta son pain dur, de l’eau et quelques poissons, et la pria tellement qu’elle en mangea un peu. Après avoir mangé, la Costanza demanda qui était la bonne femme qui parlait ainsi latin ; à quoi celle-ci dit qu’elle était de Trapani et qu’elle avait nom Carapresa, et qu’elle était la servante de quelques pêcheurs chrétiens.
« La jeune fille, en entendant parler Carapresa, bien qu’elle fût très désolée, et ne sachant ce qui la poussait en cela, augura bien en entendant ce nom et se mit à espérer sans savoir quoi, et à se relâcher un peu de son désir de mourir ; et sans faire connaître qui elle était ni d’où, elle pria la bonne femme d’avoir pitié de sa jeunesse pour l’amour de Dieu, et de lui donner quelque conseil afin d’éviter qu’on lui fît injure. Carapresa, en l’entendant, comme une bonne femme qu’elle était, la laissa dans sa cabane, et, après avoir promptement relevé ses filets, revint la prendre et, l’ayant enveloppée des pieds à la tête dans son manteau, elle la mena avec elle à Suse, et là, elle lui dit : « — Costanza, je te mènerai chez une très bonne dame sarrazine, à laquelle je rends quelques services pour ses besoins ; c’est une dame âgée et compatissante ; je te recommanderai à elle du mieux que je pourrai, et je suis certaine qu’elle t’accueillera volontiers et te traitera comme sa fille ; quant à toi, tu feras tout ton possible, restant avec elle, pour la servir et pour gagner sa faveur, jusqu’à ce que Dieu t’envoie une meilleure fortune. — » Et elle fit comme elle avait dit.
« La dame, vers qui la vieille était allée, après l’avoir écoutée, regarda la jeune fille, et se mit à pleurer ; puis, l’ayant attirée à elle, elle la baisa au front et l’emmena par la main dans sa maison, où elle habitait sans homme avec quelques autres femmes, qui toutes s’occupaient à travailler de leurs mains à divers ouvrages de soie, de palmier ou de cuir. En peu de jours, la jeune fille en eut appris quelques-uns et se mit à travailler avec elles, et elle gagna tellement les bonnes grâces de la dame et des autres que ce fut chose merveilleuse ; en peu de temps aussi, grâce à leurs leçons, elle apprit leur langue.
« La jeune fille demeurant donc à Suse, et étant déjà pleurée comme perdue et comme morte chez elle, il advint que, le roi de Tunis étant un prince nommé Mariabdela, un jeune homme de haute naissance et de grand pouvoir, qui habitait Grenade et qui prétendait que le royaume de Tunis lui appartenait, rassembla une grande quantité de gens d’armes et marcha contre le roi de Tunis pour le chasser du trône. Ces choses vinrent aux oreilles de Martuccio Gomito dans sa prison ; celui-ci, qui savait très bien la langue barbaresque, apprenant que le roi de Tunis faisait de grands préparatifs pour sa défense, dit à un de ceux qui le gardaient : « — Si je pouvais parler au roi, je me ferais fort de lui donner un conseil grâce auquel il serait vainqueur en cette guerre. — » Le gardien répéta ces paroles à son seigneur, qui les rapporta incontinent au roi. Pour quoi, le roi ordonna que Martuccio fût amené devant lui, et lui demanda quel conseil était le sien. Martuccio lui répondit ainsi : « — Mon seigneur, si j’ai bien observé, en un autre temps où je fréquentais vos pays, la manière dont vous combattez, il me semble que vous le faites plutôt avec des archers qu’avec d’autres combattants ; et pour ce si l’on pouvait trouver un moyen pour que les archers de votre adversaire manquassent de traits, et que les vôtres en eussent abondamment, je pense que vous gagneriez la bataille. — » À quoi le roi dit : « — Sans doute, si cela se pouvait faire, je serais sûr d’être vainqueur. — » À quoi Martuccio dit : « — Mon seigneur, si vous le voulez, cela peut très bien se faire, et voici comment : il faut que vous fassiez faire pour les arcs de vos archers des cordes beaucoup plus minces que celles dont on use communément partout ; puis, vous ferez faire des traits dont les coches ne puissent aller qu’avec ces cordes ; et il faut que tout cela soit fait si secrètement que votre adversaire ne le sache pas, car autrement il trouverait moyen d’y remédier. Et voici pourquoi je parle ainsi : quand les archers de votre ennemi auront lancé leurs traits et que les vôtres auront lancé les leurs, vous savez qu’il faudra, durant la bataille, que vos ennemis ramassent les traits que les vôtres auront lancés, de même qu’il faudra que vos archers ramassent ceux de l’ennemi ; mais les adversaires ne pourront se servir des traits de vos archers, pour ce que les petites coches ne pourront s’adapter à leurs grosses cordes, tandis que ce sera tout le contraire pour les traits de l’ennemi, car les cordes minces, recevront très bien les traits qui auront une grande coche ; et ainsi les vôtres seront amplement pourvus de traits, tandis que vos adversaires en manqueront. — »
« Le conseil de Martuccio plut au roi qui était un seigneur fort sage, et il le suivit de point en point, ce qui fit qu’il se trouva avoir gagné la bataille. De là, Martuccio pénétra fort avant dans sa faveur, et devint par la suite très puissant et très riche. Le bruit de ces événements courut dans le pays, et parvint aux oreilles de la Costanza qui apprit ainsi que Martuccio Gomito, qu’elle avait longtemps cru mort, était vivant. Pour quoi, l’amour qu’elle avait eu pour lui, et qui déjà était fort attiédi en son cœur, se ralluma d’une flamme soudaine et revint plus grand que jadis, faisant ressusciter l’espérance morte. Alors, elle s’ouvrit entièrement sur ses aventures à la bonne dame avec laquelle elle demeurait, et elle lui dit qu’elle désirait aller à Tunis, afin de rassasier ses yeux de ce que ses oreilles les avaient rendus désireux de voir, d’après les nouvelles reçues. La dame la loua beaucoup de ce désir, et comme si elle eût été sa mère, elle monta avec elle dans une barque et la conduisit à Tunis où la Costanza fut honorablement accueillie dans la maison d’une de ses parentes. Carapresa étant allée avec elle, elle l’envoya s’enquérir de ce qu’elle pourrait apprendre au sujet de Martuccio, et celle-ci, ayant appris que Martuccio était vivant et dans une grande situation, le lui rapporta ; sur quoi il plut à la gente dame d’aller elle-même apprendre à Martuccio que sa Costanza était venue à Tunis, et étant allée un jour le trouver, elle lui dit : « — Martuccio, il est arrivé en ma maison un tien serviteur qui vient de Lipari, et qui voudrait te parler en secret ; et pour ce, ne voulant pas me fier à d’autres, je suis venue moi-même, selon qu’il m’a priée, pour te l’apprendre. — » Martuccio la remercia et la suivit chez elle.
« Quand la jeune fille le vit, elle fut bien près de mourir de joie, et ne pouvant se contenir, elle courut soudain à lui les bras ouverts, les lui jeta autour du col et l’embrassa ; puis, soit au souvenir des infortunes passées, soit à cause de la joie présente, sans pouvoir dire une parole, elle se mit doucement à pleurer. Martuccio, en voyant la jeune fille, resta un instant étonné, puis il dit en soupirant : « — Ô ma Costanza, es-tu donc vivante ? Il y a bon temps que j’ai appris que tu étais perdue, et qu’en notre pays on ne savait rien sur toi. — » Et cela dit, il la serra tendrement dans ses bras en pleurant, et l’embrassa. Alors la Costanza lui raconta toutes ses aventures, et la façon honorable dont elle avait été reçue par la gente dame avec laquelle elle était demeurée.
« Après s’être entretenu quelque temps avec elle, Martuccio l’ayant quittée, s’en alla trouver le roi son seigneur, et lui conta tout, à savoir ses propres aventures et celles de la jeune fille, ajoutant que, avec sa permission, il entendait l’épouser suivant nos lois. Le roi fut émerveillé de ces choses ; il fit venir la jeune fille, et après avoir entendu d’elle que tout était bien comme Martuccio avait dit, il lui dit : « — Donc, tu l’as on ne peut mieux gagné pour mari. — » Et ayant fait venir de riches et nobles présents, il les donna partie à la jeune fille, partie à Martuccio, leur laissant la faculté de faire ce qui plairait le plus à chacun d’eux. Martuccio, après avoir honoré de son mieux la gente dame avec laquelle la Costanza était demeurée, l’avoir remerciée de ce qu’elle avait fait pour lui venir en aide, et lui avoir fait des présents conformes à sa qualité, la recommanda à Dieu, et prit congé d’elle, non sans que la Costanza répandît force larmes. Puis, avec la permission du roi, étant montés sur un navire, ils s’en retournèrent, emmenant Carapresa avec eux à Lipari où les poussa un vent favorable, et où ils furent accueillis avec une telle fête qu’on ne pourrait jamais le dire. Là, Martuccio épousa la Costanza, et fit de grandes et belles noces, et tous deux jouirent pendant longtemps en paix de leur amour. — »

NOUVELLE III

Pietro Boccamazza s’enfuit avec l’Agnolella. Il rencontre des voleurs ; la jeune fille fuit à travers une forêt et arrive vers un château. Pietro est pris par les voleurs et se sauve de leurs mains. Après divers accidents, il arrive au château où était l’Agnolella, et l’ayant épousée il s’en revient avec elle à Rome.

Il n’y eut personne parmi les assistants qui ne louât la nouvelle d’Emilia, et la reine, s’apercevant qu’elle était finie, se tourna vers Elisa et lui ordonna de continuer. Celle-ci, désireuse d’obéir, commença : « — Il me souvient, gracieuses dames, d’une mauvaise nuit que passèrent deux jeunes imprudents ; mais pour ce qu’elle fut suivie de nombreux jours fortunés et qu’elle est en cela conforme à notre programme, il me plaît de vous la raconter.
« À Rome, qui fut jadis la tête du monde comme elle en est aujourd’hui la queue, était, il n’y a pas encore longtemps un jeune homme nommé Pietro Boccamazza, d’une famille très honorable parmi les familles romaines, et qui s’énamoura d’une très belle et très accorte jeune fille, nommée Agnolella, fille d’un certain Giglinozzo Saullo, plébéien, mais très aimé des Romains. Étant donc devenu amoureux d’elle, il fit si bien que la jeune fille se mit à l’aimer d’une affection non moindre que celle qu’il avait pour elle. Pietro poussé par un amour fervent et ne voulant pas souffrir plus longtemps la peine cruelle que lui causait le désir qu’il avait de la posséder, la demanda pour femme. Dès que ses parents apprirent cela, ils accoururent tous à lui et le blâmèrent fort de ce qu’il voulait faire ; d’un autre côté, ils firent dire à Giglinozzo Saullo, qu’il ne prêtât en aucune manière attention à ce que dirait Pietro, pour ce que, s’il le faisait, ils ne l’auraient jamais pour ami ni pour parent. Pietro, se voyant ainsi fermer la seule voie par laquelle il croyait pouvoir satisfaire son désir, fut sur le point de mourir de douleur, et si Giglinozzo y avait consenti, à l’encontre de tous ses parents, il aurait pris sa fille pour femme. Toutefois, il se mit en tête d’en venir à ses fins, si cela plaisait à la jeune fille ; et s’étant assuré par l’entremise d’une personne de ses amis qu’elle y consentait, il convint avec elle de s’enfuir tous les deux de Rome.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Ayant tout préparé pour cette fuite, il se leva un matin de très bonne heure, et étant monté avec elle à cheval, ils se dirigèrent vers Alagna où Pierre avait certains amis en qui il avait grande confiance. Chevauchant de la sorte et n’ayant pas le temps de procéder à leurs noces, pour ce qu’ils craignaient d’être poursuivis, ils allaient devisant ensemble de leur amour et se baisant parfois l’un l’autre. Or, Pietro, ne connaissant pas trop le chemin, il advint qu’arrivés à environ huit milles de Rome, au lieu de prendre à droite comme ils devaient, ils prirent à gauche. À peine eurent-ils cheminé pendant deux milles qu’ils se trouvèrent près d’un petit castel duquel, dès qu’on les eut vus, sortit soudain une douzaine de gens à pied. Ces gens étaient déjà près d’eux, quand la jeune fille les vit, pour quoi elle dit en criant : « — Pietro, décampons, car nous sommes assaillis ; — » et, comme elle sut, elle dirigea son cheval vers une très grande forêt, lui tenant les éperons serrés au flanc et cramponné à l’arçon. Le cheval, se sentant piqué, se mit à galoper et l’emporta à travers la forêt. Pietro, qui était beaucoup plus attentif à la regarder qu’à regarder le chemin, n’avait pas aperçu aussi vite qu’elle les gens armés ; pour quoi ceux-ci lui arrivèrent sus pendant qu’il regardait d’où ils pouvaient venir, le prirent et le firent descendre de sa monture. Puis ils lui demandèrent qui il était, et, quand il le leur eut dit, ils se mirent à délibérer entre eux et à dire : « — Celui-ci est ami de nos ennemis ; qu’avons-nous à en faire, sinon de lui enlever ses vêtements et ce cheval, et de le pendre à un de ces chênes en dépit des Orsini ? — » Et tous étant tombés d’accord là-dessus, ils ordonnèrent à Pietro de se déshabiller. Comme il se déshabillait, prévoyant déjà son triste sort, une embuscade d’au moins vingt-cinq fantassins assaillit à son tour subitement les malandrins en criant : « À « mort ! à mort ! » Ceux-ci, surpris de cette brusque agression, lâchèrent Pietro pour se défendre ; mais voyant qu’ils étaient bien moins nombreux que les assaillants, ils commencèrent à fuir, poursuivis par ces derniers. Ce que voyant Pietro, il reprit en toute hâte ses vêtements, sauta sur son cheval et se mit à fuir tant qu’il put dans la direction qu’il avait vu prendre à la jeune fille. Mais il ne trouva par la forêt ni chemin, ni sentier ; il ne vit aucune trace de cheval ; aussi, quoiqu’il lui parût être en sûreté et hors des mains de ceux qui l’avaient pris ainsi que de ceux par qui ses agresseurs avaient été assaillis eux-mêmes, ne retrouvant pas la jeune fille, il fut le plus malheureux des hommes, et se mit à se lamenter et à courir çà et là par la forêt en l’appelant. Mais personne ne lui répondait et il n’osait point retourner sur ses pas. Quant à aller plus avant, il ne savait où cela le mènerait. D’autre part, les bêtes féroces qui habitent d’ordinaire les forêts lui causaient une grande peur, tant pour lui-même que pour sa jeune amie qu’il lui semblait voir à chaque instant étranglée par quelque ours ou par quelque loup.
« Ce malheureux Pietro s’en alla donc tout le jour par la forêt, criant et appelant, revenant parfois sur ses pas alors qu’il croyait marcher en avant ; et ses cris, ses lamentations, la peur, un long jeûne, tout cela l’avait tellement harassé, qu’il n’en pouvait plus. Voyant la nuit venir et ne sachant quel parti prendre, il descendit de cheval et après avoir avisé un très gros chêne, il y attacha son cheval et y grimpa, afin de n’être pas dévoré la nuit par les bêtes féroces. Peu après la lune se leva et le temps devint très clair ; mais quand bien même il aurait eu le loisir de dormir, le chagrin, la pensée de la jeune fille ne le lui auraient pas permis ; pour quoi, soupirant et se lamentant, et maudissant sa mésaventure, il resta éveillé.
« La jeune fille, comme nous l’avons dit plus haut, ne sachant où se diriger dans sa fuite et s’abandonnant au caprice du cheval qui l’emportait, pénétra si avant dans la forêt qu’elle ne pouvait plus voir l’endroit où elle y était entrée, pour quoi, de même qu’avait fait Pietro, elle rôda tout le jour en ce lieu sauvage, tantôt s’arrêtant, tantôt marchant, pleurant et appelant sans cesse, et se lamentant sur son triste sort. À la fin, voyant que Pietro ne venait pas, et l’heure de vesprée étant déjà arrivée, elle se rabattit sur un petit sentier où elle s’engagea et que son cheval suivit. Quand elle eut chevauché un peu plus de deux milles, elle vit de loin une cabane vers laquelle elle se dirigea le plus vite qu’elle put, et là elle trouva un bonhomme fort âgé avec sa femme qui était aussi fort vieille. Quand ces gens virent qu’elle était seule, ils lui dirent : « — Ma fille, que fais-tu ainsi toute seule, à cette heure, par ce pays ? — » La jeune fille répondit en pleurant qu’elle avait perdu sa compagnie dans la forêt et demanda à quelle distance elle était d’Alagna. À quoi le bonhomme répondit : « — Ma fille, ce n’est pas là le chemin pour aller à Alagna, qui est à plus de douze milles d’ici. — » La jeune fille dit alors : « — Et y a-t-il près d’ici quelque habitation où je puisse loger ? — » À quoi le bonhomme répondit : « — Il n’y en a point d’assez proche pour que tu puisses y arriver de jour. — » Alors la jeune fille dit : « — Vous plairait-il, puisque je ne puis aller ailleurs, de me recevoir ici cette nuit pour l’amour de Dieu. — » Le bonhomme répondit : « — Jeune fille, il nous plaît que tu restes ce soir avec nous ; toutefois nous te rappellerons que par ces contrées, de nuit et de jour, de mauvaises troupes d’amis et d’ennemis vont et viennent, lesquelles très souvent nous causent grand déplaisir et grand dommage ; et si, par malheur, pendant que tu y seras, il venait une de ces bandes et qu’elle te vît, belle et jeune comme tu es, elle te ferait déplaisir et vergogne, et nous ne pourrions te secourir. Nous avons voulu te le dire, afin que, si cela arrive, tu ne puisses nous le reprocher. — » La jeune fille, voyant l’heure avancée, bien que les paroles du vieillard l’eussent fort effrayée, dit : « — S’il plaît à Dieu, il nous gardera vous et moi de cet ennui ; mais s’il m’en arrive comme vous dites, c’est un moindre mal d’être malmenée par les hommes que d’être dévorée dans les bois par les bêtes féroces. — » Ayant dit ainsi, elle descendit de cheval et entra dans la cabane du pauvre homme, et là elle soupa avec eux du peu qu’ils avaient ; puis, tout habillée, elle se jeta avec eux sur un petit lit pour dormir, mais elle ne le put, car elle ne cessa toute la nuit de soupirer, de se lamenter sur sa mésaventure et sur celle de Pietro, au sujet duquel elle ne savait si elle devait espérer autre chose que mal.
» Le matin étant déjà proche, elle entendit un grand tumulte de gens qui venaient ; pour quoi, s’étant levée, elle s’en alla dans une grande cour qui était derrière la petite cabane, et voyant dans un des coins un gros tas de foin, elle s’y cacha, afin que, si ces gens s’arrêtaient là, ils ne la trouvassent pas tout d’abord. À peine avait-elle achevé de se cacher que ceux-ci, qui formaient une nombreuse bande de malandrins, arrivèrent à la porte de la petite cabane et se la firent ouvrir. Y étant entrés et voyant le cheval de la jeune fille qui avait encore sa selle, ils demandèrent qui était là. Le bonhomme, n’apercevant pas la jeune fille, répondit : « — Il n’y a personne autre que nous ; mais ce cheval, quel que soit celui des mains de qui il s’est échappé, est venu ici hier soir et nous l’avons fait entrer pour que les loups ne le mangent pas. — » « — Or donc, — dit le chef de bande, — il sera bon pour nous, puisqu’il n’a pas d’autre maître. — » Ayant donc envahi la cabane, une partie d’entre eux s’en alla dans la cour, et comme ils déposaient leurs lances et leurs écus de bois, il arriva que l’un deux, ne sachant que faire, enfonça sa lance dans le foin et peu s’en fallut qu’il ne tuât la jeune fille, qui était cachée, ou ne la forçat à se découvrir pour ce que la lance passa si près de son sein gauche, que le fer lui déchira ses vêtements, ce qui faillit lui faire pousser un grand cri dans la crainte d’être blessée ; mais se rappelant l’endroit où elle était, elle reprit tout son sang-froid et se tint coite.
« Les gens de cette bande, qui çà qui là, ayant fait cuire leurs chevreaux et les autres viandes, et après avoir mangé et bu, s’en allèrent à leurs affaires, emmenant avec eux le cheval de la jeune fille. Dès qu’ils furent quelque peu éloignés, le bonhomme se mit à demander à sa femme : « — Qu’est-il advenu de notre jeune fille qui est arrivée ici hier soir ; je ne l’ai pas vue depuis que nous nous sommes levés. — » La bonne femme répondit qu’elle ne le savait pas et s’en alla voir si elle la voyait. La jeune fille, comprenant que les malandrins étaient partis, sortit de dessous le tas de foin ; alors le bonhomme, fort content de voir qu’elle n’était point tombée en leurs mains et voyant qu’il faisait déjà jour, lui dit : « — Maintenant que le jour vient, nous t’accompagnerons, si cela te plaît, jusqu’à un château qui est à cinq milles d’ici et où tu seras en sûreté ; mais il faudra que tu y ailles à pied, pour ce que cette male engeance qui vient de partir d’ici a emmené ton cheval. — » La jeune fille l’ayant rassuré sur ce point, les pria pour l’amour de Dieu de la conduire à ce château, pour quoi, s’étant mis en chemin ils y arrivèrent vers la troisième heure. Le château appartenait à un membre de la famille des Orsini, qui s’appelait Liello di Campo di Fiore, et, d’aventure, il y avait en ce moment sa femme, qui était une très bonne et sainte dame, laquelle, voyant la jeune fille, la reconnut aussitôt et lui fit fête, et voulut savoir comment elle était venue là. La jeune fille lui conta tout. La dame, qui connaissait aussi Pietro, lequel était un ami de son mari, fut très chagriné de cette aventure et ayant appris en quel endroit il avait été pris, elle ne douta point qu’il eût été mis à mort. Elle dit donc à la jeune fille : — « Puisque tu ne sais pas ce qu’est devenu Pietro, tu demeureras ici avec moi jusqu’à ce que je puisse te renvoyer sans danger à Rome. — »
« Pietro, étant sur son chêne, plus affligé que jamais, vit venir, à l’heure du premier somme, une bande d’au moins vingt loups, qui tous, dès qu’ils virent le cheval, firent cercle autour de lui. Le cheval, les sentant venir, leva la tête, rompit ses rênes et voulut se mettre à fuir ; mais entouré de toutes parts, et ne pouvant s’échapper, il se défendit à grands coups de dents et de pieds. Enfin, terrassé par ses adversaires, il fut mis en pièces, éventré par eux, et quand tous s’en furent repus et l’eurent dévoré sans laisser autre chose que les os, ils s’en allèrent. De quoi Pietro, auquel le cheval semblait être une compagnie et un soutien pour ses fatigues, fut fort marri et pensa qu’il ne pourrait jamais sortir de cette forêt. À l’approche du jour, comme il mourait de froid sur le chêne et qu’il regardait tout autour de lui, il vit devant lui, à environ un mille, un très grand feu ; pour quoi, dès qu’il fit tout à fait jour, il descendit de dessus le chêne, non sans avoir grand’peur, et se dirigeant vers ce feu, il marcha jusqu’à ce qu’il y fut arrivé. Il trouva, assis tout autour, des bergers qui mangeaient et se donnaient du bon temps, et qui l’accueillirent par charité. Quand il eut mangé et qu’il se fut réchauffé, il leur conta sa mésaventure «t comment il était venu là ; puis il leur demanda s’il y avait de ce côté un village ou un château où il pût aller. Les bergers dirent qu’à environ trois milles était un château appartenant à Liello di Gampo di Fiore, où était présentement sa femme ; de quoi, Pietro, très content, les pria de lui donner quelqu’un pour l’accompagner jusqu’au château, ce que deux d’entre eux firent volontiers.
« Pietro étant arrivé au château, et y ayant trouvé quelqu’un de sa connaissance, s’occupait d’envoyer chercher la jeune fille dans la forêt, quand la dame le fit appeler. Il se rendit incontinent auprès d’elle, et voyant à ses côtés l’Agnolella, jamais joie ne fut pareille à la sienne. Il mourait d’envie d’aller l’embrasser, mais il était retenu par le respect qu’il avait pour la dame. Et s’il fut très joyeux, la joie de la jeune fille ne fut pas moindre. La gente dame, l’ayant bien accueilli et lui ayant fait fête, et ayant entendu de sa bouche ce qui lui était arrivé, le reprit vivement de ce qu’il avait voulu faire contre la volonté de ses parents. Mais, pourtant, voyant qu’il était toujours dans les mêmes dispositions et qu’il plaisait à la jeune fille, elle dit : « — À quoi vais-je perdre ma peine ? Ils s’aiment, ils se connaissent ; chacun d’eux est ami de mon mari, et leur désir est honnête ; je crois de plus qu’il plaît à Dieu, puisque l’un a échappé à la potence et l’autre à la lance, et tous deux aux bêtes féroces de la forêt ; donc qu’il en soit ainsi. — » Et s’étant tournée vers eux, elle dit : « — Puisque c’est ce votre volonté d’être mari et femme, cela me plaît aussi, et les noces se feront ici aux frais de Liello ; je vous ferai bien faire ensuite la paix avec vos parents. — »
« Pietro très joyeux et l’Agnolella encore plus, s’épousèrent donc en ce lieu, et comme cela fut possible à la montagne, la gente dame leur fit de fort honorables noces, et ils purent jouir très doucement des premiers fruits de leur amour. Quelques jours après, étant montés à cheval avec la dame, et étant bien accompagnés, ils s’en retournèrent à Rome, où Pietro ayant trouvé ses parents fort courroucés de ce qu’il avait fait, il se remit en paix avec eux, et vécut heureux et fort tranquillement avec son Agnolella jusqu’en vieux jours. — ».

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>