Boccace : cinquième journée, 4e et 5e nouvelles

NOUVELLE IV

Ricciardo Manardi est trouvé par messer Lizio da Valbona avec la fille de celui-ci. Il l’épouse et fait sa paix avec le père.

 

Lorsque Élisa se tut, écoutant les éloges données à sa nouvelle par ses compagnes, la reine ordonna à Philostrate d’en dire une, et celui-ci commença en riant : « — J’ai été tant de fois blâmé par vous pour vous avoir forcés de deviser sur un sujet pénible et de nature à vous faire pleurer, que je crois être tenu, afin de racheter l’ennui que je vous ai causé, de vous dire quelque chose qui vous fasse rire un peu ; et pour ce, j’entends vous conter, en une nouvelle fort brève, une aventure amoureuse ayant abouti à un heureux dénoûment, après avoir été seulement troublée par quelques soupirs et par une courte peur mêlée de vergogne.
« Il n’y a donc pas longtemps, valeureuses dames, que vivait en Romagne un chevalier riche et de bonnes manières, qu’on appelait messer Lizio da Valbona. Étant proche de la vieillesse, il lui naquit, par aventure, d’une sienne dame appelée madame Giacomina, une fille qui, en grandissant, devint plus belle et plus plaisante qu’aucune autre de tous les environs ; et pour ce qu’elle leur était restée seule, son père et sa mère l’aimaient et la chérissaient profondément, et la gardaient avec un soin merveilleux, attendant le moment de lui faire faire quelque grand mariage. Or, dans la maison de messer Lizio venait fréquemment un jeune homme qui ne la quittait presque jamais, beau et frais de sa personne, et appartenant aux Manardi da Brettinoro. Il s’appelait Ricciardo et messer Lizio et sa femme ne s’en méfiaient pas plus que si c’eût été leur fils. Ricciardo ayant vu plusieurs fois la jeune fille, qui était très belle, très gracieuse de manières, bien élevée et déjà en âge d’être mariée, s’énamoura désespérément d’elle ; mais il tenait son amour soigneusement caché. La jeune fille s’en étant aperçue, se mit, sans chercher à esquiver le coup, à l’aimer également ; de quoi Ricciardo fut très content. Et, bien qu’il eût eu souvent envie de lui en parler, il s’était tu cependant par crainte ; mais un jour, ayant pris son moment, il se hasarda à lui dire : « — Caterina, je te prie de ne pas me laisser mourir d’amour pour toi. — » La jeune fille répondit aussitôt : « — Plût à Dieu que tu ne me fisses pas mourir aussi toi-même. — » Cette réponse fit beaucoup de plaisir à Ricciardo et augmenta sa hardiesse, et il lui dit : « — Je ne manquerai pas de faire tout ce qui te sera agréable, mais c’est à toi de trouver un moyen de sauver ta vie et la mienne. — » La jeune fille dit alors : « — Ricciardo, tu vois combien je suis gardée, et pour ce je ne vois pas comment il te sera possible de me venir trouver ; mais si tu sais trouver un moyen qui se puisse employer sans qu’il m’en résulte vergogne, dis-le-moi, et je l’emploierai. — » Ricciardo ayant longtemps réfléchi, dit soudain : « — Ma douce Caterina, je ne vois pas d’autre moyen, sinon que tu couches ou que tu puisses venir sur la galerie qui est près du jardin de ton père ; car si je savais que tu y fusses la nuit, je m’efforcerais certainement d’aller t’y trouver, quelque haute que soit cette galerie. — » À quoi la Caterina répondit : « — Si tu te fais fort d’y venir, je crois que je réussirai, moi, à y aller coucher. — » Ricciardo dit que oui ; et cela dit, ils s’embrassèrent une fois à la dérobée, et se quittèrent.
« Le lendemain, comme on était déjà à la fin de mai, la jeune fille commença à se plaindre devant sa mère que la nuit précédente, à cause de la trop grande chaleur, elle n’avait pas pu dormir. La mère dit : « — Eh ! ma fille, quelle chaleur si grande a-t-il fait ? Au contraire, il n’a pas fait chaud du tout. — » À quoi la Caterina dit : « — Ma mère, vous devriez dire : à ce qu’il me semble, et peut-être vous diriez vrai. Mais vous devez réfléchir combien les jeunes filles ont plus chaud que les femmes âgées. — » La dame dit alors : « — C’est vrai, ma fille ; mais je ne puis pas faire chaud ou froid à ma fantaisie, comme tu le voudrais peut-être ; il faut supporter le temps comme les saisons le donnent. Peut-être cette nuit fera-t-il plus frais, et tu dormiras mieux. — » « — Or Dieu le veuille, — dit la Caterina, — mais ce n’est pas l’ordinaire que les nuits aillent en se refroidissant plus on avance vers l’été. — » « — Que veux-tu donc que je fasse, dit la dame. — » La Caterina répondit : « — Si cela plaît — à mon père et à vous, je ferais volontiers faire un lit dans la galerie qui est sur le jardin, à côté de la chambre de mon père, et j’y coucherais ; là, écoutant chanter le rossignol, et étant en un endroit plus frais, je serais beaucoup mieux qu’en votre chambre. — » La mère dit alors : « — Ma fille, sois tranquille ; je le dirai à ton père, et comme il voudra, nous ferons. — »
« Ayant appris la chose par sa femme, messer Lizio qui était vieux et qui, pour cette raison, était peut-être un peu revêche, dit : « — Qu’est-ce que ce rossignol dont elle a besoin pour s’endormir ? Je la ferai dormir au chant de la cigale. — » Ce qu’ayant su la Caterina, non seulement elle ne dormit pas la nuit suivante, plus par dépit qu’à cause de la chaleur, mais elle ne laissa point dormir sa mère, se plaignant à chaque instant de la chaleur grande. Sa mère, voyant cela, alla trouver le lendemain matin messer Lizio et lui dit : « — Messire, vous ne tenez guère à cette jeune fille ; qu’est-ce que cela vous fait qu’elle couche sur cette galerie ? Elle n’a pas eu un moment de repos pendant toute la nuit ; en outre, faut-il vous étonner que ce lui soit un plaisir d’entendre changer le rossignol, elle qui n’est qu’une enfant ? Les jeunes gens désirent ce qui leur ressemble. — » Messer Lizio, entendant cela, dit : « — Allons, qu’on lui fasse un lit comme vous l’entendrez, qu’on y mette tout autour des rideaux de serge, et qu’elle y couche et entende chanter le rossignol tout son saoul. — »
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« La jeune fille, à cette nouvelle, fit promptement faire un lit dans la galerie, et comme elle devait y coucher la nuit suivante, elle guetta jusqu’à ce qu’elle eût vu Ricciardo, auquel elle fit un signe convenu entre eux, et par où il comprit ce qu’il devait faire. Quand messer Lizio eut entendu sa fille gagner son lit, il ferma une porte par laquelle on allait de sa chambre à la galerie, et alla se coucher à son tour. Ricciardo, dès qu’il vit que tout était tranquille, monta à l’aide d’une échelle sur un mur, et une fois sur le mur, s’accrochant à certaines pierres d’attente d’un autre mur, à grand’peine, et en courant risque de faire une chute dangereuse, il parvint sur la galerie où il fut reçu sans bruit avec une grandissime fête par la jeune fille. Et après de nombreux baisers, ils se couchèrent ensemble, et prirent, presque toute la nuit, joie et plaisir l’un de l’autre, faisant chanter plusieurs fois le rossignol.
« Les nuits étant courtes, et le plaisir ayant été grand, le jour vint sans qu’ils y songeassent ; et ils étaient encore si échauffés tant de la température que du long amusement, qu’ils s’endormirent sans avoir rien sur eux, la Caterina enlaçant de son bras droit le col de Ricciardo, et le tenant de sa main gauche par cette chose que vous avez la plus honte de nommer quand vous êtes avec des hommes. Ils dormaient de cette façon sans se réveiller quand, le jour venu, messer Lizio se leva ; et, se rappelant que sa fille était couchée sur la galerie, il ouvrit doucement la porte et dit : « — Voyons un peu comment le rossignol a fait dormir la Caterina, cette nuit. — » Et ayant fait quelques pas, il leva les rideaux de serge dont le lit était entouré, et il vit Ricciardo et sa fille, tout nus et découverts, qui dormaient en se tenant embrassés comme il a été dit plus haut. Ayant parfaitement reconnu Ricciardo, il sortit de la galerie, et étant allé dans la chambre de sa femme, il l’appela en lui disant « : — Sus, sus, femme ; lève-toi et viens voir ; ta fille avait tellement envie du rossignol, qu’elle l’a pris et qu’elle le tient dans sa main. — » La dame dit : « — Comment cela peut-il être ? — » Messer Lizio dit : « — Tu le verras, si tu te dépêches de venir. — » La dame, s’étant empressée de s’habiller, suivit sans bruit messer Lizio, et tous deux étant arrivés vers le lit, et les rideaux ayant été écartés, madame Giacomina put voir manifestement comment sa fille avait pris et tenait le rossignol qu’elle désirait tant entendre chanter. De quoi la dame, se tenant pour fortement jouée par Ricciardo, voulut crier et lui dire des injures ; mais messer Lizio lui dit : « — Femme, garde-toi de dire un mot, si tu as mon affection pour chère, car en vérité, puisqu’elle l’a pris, il sera sien. Ricciardo est gentilhomme, riche et jeune, nous ne pouvons avoir avec lui qu’une bonne alliance. S’il veut s’en aller d’ici tranquillement, il faudra d’abord qu’il l’épouse ; de sorte qu’il se trouvera avoir mis le rossignol dans sa propre cage et non dans celle d’autrui. — » Sur quoi, un peu consolée, et voyant que son mari n’était point courroucé du fait, et que sa fille après avoir eu une bonne nuit s’était bien reposée et avait pris le rossignol, la dame se tut.
« Il ne se passa guère de temps sans que Ricciardo se réveillât, et voyant qu’il était grand jour, il se tint pour mort et appela la Caterina, disant : « — Hélas ! ma chère âme, comment ferons-nous ? Le jour est venu et m’a surpris ici. — » À ces mots, messer Lizio s’étant avancé et ayant levé les rideaux, répondit : « — Nous ferons bien. — » Quand Ricciardo le vit, il lui sembla que le cœur lui était arraché de la poitrine, et s’étant assis sur le lit, il dit : « — Mon Seigneur, je vous requiers merci, de par Dieu. Je reconnais que j’ai mérité la mort, en homme déloyal et méchant, et pour ce, faites de moi ce qu’il vous plaira ; pour moi, je vous supplie, si cela se peut de me faire grâce de la vie et de ne point me faire mourir. — » À quoi messer Lizio dit : « — Ricciardo, l’amour que je te portais et la confiance que j’avais en toi ne méritaient point cette récompense ; mais pourtant puisqu’il en est ainsi, et que la jeunesse t’a poussé à une si grande faute, il faut, pour t’éviter à toi la mort, et m’éviter à moi la honte, que tu prennes pour ta femme légitime la Caterina, afin que, comme elle a été tienne cette nuit, elle le soit tant qu’elle vivra ; et de cette façon tu peux conquérir mon pardon et ton salut ; mais si tu ne veux pas faire ainsi, recommande ton âme à Dieu. — »
« Pendant que s’échangeaient ces paroles, la Caterina avait lâché le rossignol, et s’étant renfoncée sous la couverture, s’était mis à pleurer fort et à prier son père de pardonner à Ricciardo ; d’un autre côté, elle suppliait Ricciardo de faire ce que voulait messer Lizio, afin qu’ils pussent avoir, tous deux longtemps et sans crainte de pareilles nuits. Mais il ne fut pas besoin en cela de trop de prières, pour ce que d’une part la honte de la faute commise et le désir de la racheter, et d’autre part la peur de mourir et l’envie d’échapper sain et sauf, enfin l’ardent amour et le désir de posséder l’objet aimé, firent dire à Ricciardo librement et sans hésitation qu’il était prêt à faire ce qu’il plairait à messer Lizio. Pour quoi, messer Lizio s’étant fait prêter par madame Giacomina un de ses anneaux, Ricciardo épousa en leur présence la Caterina, sans bouger de l’endroit même. La chose faite, messer Lizio et la dame s’en allèrent en disant : « — Maintenant reposez-vous, car vous en avez probablement plus besoin que de vous lever. — »
« Eux partis, les jeunes gens s’embrassèrent de nouveau, et n’ayant pas cheminé plus de six milles pendant la nuit, ils fournirent encore deux milles avant de se lever, et mirent ainsi fin à la première journée. Puis, s’étant levés, et Ricciardo s’étant entretenu plus longuement avec messer Lizio, quelques jours après, comme il convenait, en présence des amis et des parents, il épousa de nouveau la jeune fille et la conduisit à sa maison en grande fête. Et par la suite, il oisela longuement avec elle aux rossignols, en paix et à son grand contentement, de nuit et de jour, comme il lui plut. — »
NOUVELLE V

Guidotto da Cremona laisse à Giacomino da Pavia une petite fille et meurt. Celle-ci devenue grande et demeurant à Faenza, est aimée par Giannole di Severino, et Minghino di Mingolo qui se la disputent. La jeune fille est reconnue pour être la sœur de Giannole, et épouse Minghino.

Les dames, en écoutant la nouvelle du rossignol, avaient tant ri, qu’elles ne pouvaient se retenir de rire encore, bien que Philostrate se fût arrêté de conter. Mais pourtant, quand elles eurent assez ri, la reine dit : « — En vérité, si tu nous as attristées hier, tu nous as aujourd’hui tellement fait rire, qu’il serait injuste de te rien reprocher. — » Puis adressant la parole à Néiphile, elle lui ordonna de raconter. Celle-ci commença joyeusement ainsi : « — Puisque Philostrate est entré en devisant dans la Romagne, il me plaît pareillement à moi aussi de m’y promener un peu en vous contant ma nouvelle. — »
« Je dis donc que jadis en la cité de Fano habitaient deux lombards, dont l’un s’appelait Guidotto de Crémone et l’autre Giacomino de Pavie. Tous deux étaient hommes d’âge et avaient été, dans leur jeunesse, presque constamment soldats et sous les armes. Sur quoi, Guidotto étant près de mourir, et n’ayant ni fils, ni un autre ami ou parent à qui il se fiât plus qu’à Giacomino, il laissa à ce dernier une jeune enfant qu’il avait chez lui et à peine âgée de dix ans, ainsi que tout ce qu’il possédait au monde ; et après l’avoir longtemps entretenu de ses affaires, il mourut. Il advint en ces temps que la cité de Faenza, après avoir été longtemps en guerre et à la male aventure, revint en un meilleur état, et qu’il fut librement permis à quiconque le désirait, d’y retourner. Pour quoi, Giacomino, qui y avait autrefois habité, et auquel ce séjour plaisait, y revint avec toute sa fortune, et emmena avec lui la jeune fille que Guidotto lui avait laissée et qu’il aimait et traitait comme sa propre fille. Celle-ci, en grandissant, devint la plus belle qui fût alors dans la cité ; et elle était aussi honnête et aussi bien élevée qu’elle était belle. Pour cette raison plusieurs commencèrent à la courtiser, mais par dessus tous les autres deux jeunes gens également beaux et riches lui vouèrent un si grand amour, qu’ils se mirent à avoir l’un pour l’autre une jalousie et une haine extraordinaires ; ils s’appelaient, l’un Giannole di Severino, et l’autre Minghino di Mingole. Tous les deux auraient volontiers pris pour femme la jeune fille qui avait déjà quinze ans, si les parents de cette dernière y eussent consenti ; pour quoi, voyant qu’ils ne pouvaient l’obtenir d’une façon honnête, chacun d’eux chercha le meilleur moyen pour l’avoir.
« Giacomino avait chez lui une servante âgée et un valet nommé Crivello, personnage très complaisant et très facile, avec lequel Giannole se lia beaucoup et à qui, lorsque le moment lui sembla venu, il découvrit tout son amour, le priant de lui être favorable pour obtenir ce qu’il désirait, et lui promettant de grandes récompenses s’il le faisait. À quoi Crivello dit : « — Vois-tu, en cela je ne pourrai t’être utile sinon de la façon suivante : Quand Giacomino ira souper quelque part, je t’introduirai là où sera la jeune fille, car si je voulais lui dire une seule parole en ta faveur, elle ne m’écouterait pas une minute. Si cela te plaît, je te promets de le faire ; tu feras ensuite, si tu sais, ce que tu croiras bon. — » Giannole dit qu’il ne demandait pas davantage, et ils en restèrent sur cet accord. De son côté Minghino avait gagné l’amitié de la servante, et s’était si bien entendu avec elle, qu’elle avait plus d’une fois porté des messages à la jeune fille et l’avait presque embrasée d’amour pour Minghino. Elle avait en outre promis au jeune homme de l’aboucher avec sa belle, s’il arrivait que, pour un motif quelconque, Giacomino sortît le soir de chez lui.
« Il advint donc, quelques jours après tous ces pourparlers, que, par suite des menées de Crivello, Giacomino s’en alla souper avec un de ses amis. Crivello en ayant averti Giannole, convint avec lui qu’à un certain signal il viendrait et trouverait la porte ouverte. D’un autre côté, la servante, ne sachant rien de cela, fit prévenir Minghino que Giacomino ne soupait pas chez lui, et lui fit dire de se tenir près de la maison, de façon à accourir et à s’y introduire à un signal qu’elle lui ferait. Le soir venu, les deux amants qui ignoraient leurs projets respectifs, mais qui se méfiaient chacun l’un de l’autre, s’en vinrent, suivis d’un certain nombre de compagnons armés, pour pouvoir entrer sans être empêchés. Minghino, en attendant le signal, se posta avec les siens chez un de ses amis, voisin de la jeune fille ; Giannole, avec ses gens, se tint à quelque distance de la maison. Crivello et la servante, Giacomino étant parti, s’ingéniaient à se renvoyer l’un l’autre. Crivello disait à la servante : « — Pourquoi ne vas-tu pas dormir maintenant ; pourquoi rôdes-tu ainsi par la maison. — » Et la servante lui disait : « — Mais toi, pourquoi ne vas-tu pas rejoindre ton maître, puisque tu as bien soupé ? — » C’est ainsi qu’ils ne pouvaient se renvoyer l’un l’autre ; mais Crivello, voyant que l’heure arrêtée avec Giannole était venue, se dit en lui-même : « — Pourquoi me mettre en peine de celle-ci ? Si elle ne se tient pas tranquille, elle pourra s’en trouver mal. — » Et ayant fait le signal convenu, il alla ouvrir la porte. Sur quoi, Giannole étant entré promptement avec deux de ses compagnons, et ayant trouvé la jeune fille dans la salle, ils s’emparèrent d’elle pour l’entraîner au dehors. La jeune fille se mit à résister et à crier fortement, ainsi que la servante. Ce qu’entendant Minghino, il accourut sur-le-champ avec ses amis, et voyant la jeune fille déjà entraînée hors de la maison, ils tirèrent les épées, et se mirent tous à crier : « — Ah ! traîtres, vous êtes morts ; la chose ne se passera pas ainsi ; quelle est cette violence ? — À ces mots, ils commencèrent à frapper, tandis que tous les voisins, que le bruit avait fait sortir de chez eux avec des flambeaux et en armes, vinrent en aide à Minghino, blâmant vivement cette algarade. Pour quoi, Minghino, après une longue résistance, enleva la jeune fille à Giannole et la remit en la maison de Giacomino. Mais la bagarre n’était pas encore terminée, que survinrent les sergents du commandant de la cité, qui firent prisonniers bon nombre des combattants, parmi lesquels se trouvèrent Minghino, Giannole, et Crivello, et qui les menèrent en prison.
« L’affaire apaisée, et Giacomino étant de retour, il fut d’abord très marri de cet incident ; mais s’étant informé comment la chose s’était passée, et voyant que la jeune fille n’avait failli en aucune façon, il se consola un peu se proposant, pour que pareille aventure ne se reproduisît plus, de la marier le plus tôt qu’il pourrait. Le lendemain matin, les parents d’un côté et de l’autre ayant appris la vérité, et sachant le dommage qu’il en pourrait résulter pour les jeunes prisonniers, si Giacomino voulait faire comme en toute raison il le pouvait, allèrent le trouver, et le prièrent doucement de faire moins attention à l’injure que lui avait causée le peu de sens de ces jeunes gens, qu’à l’affection et à l’amitié qu’il leur portait, comme ils croyaient, à eux qui venaient le supplier, offrant en outre pour eux-mêmes et pour les jeunes gens de lui payer telle amende qu’il lui plairait d’exiger pour le mal qu’ils lui avaient fait. Giacomino, qui dans sa longue vie avait vu bien des choses et était de bon sentiment, répondit brièvement : « — Seigneurs, si j’étais dans mon pays, comme vous êtes dans le vôtre, je me tiens si fort pour votre ami qu’en cela comme en toute autre chose, je ferais absolument comme il vous plairait ; et en outre, je dois d’autant plus me rendre à vos désirs, que vous vous êtes fait offense à vous-mêmes, pour ce que cette jeune fille, comme beaucoup le pensent peut-être, n’est ni de Crémone ni de Pavie, mais bien de Faenza, bien que ni moi ni celui de qui je la tiens n’ayons jamais su de qui elle était fille ; pour quoi, je ferai au sujet de l’affaire pour laquelle vous me priez, tout ce que vous voudrez. — »
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Les braves gens, entendant que cette jeune fille était de Faenza, s’étonnèrent ; et ayant remercié Giacomino de sa généreuse réponse, ils le prièrent de leur dire comment elle était venue en ses mains, et comment il savait qu’elle était de Faenza. À quoi Giacomino dit : « — Guidotto de Crémone fut mon compagnon et mon ami, et étant près de mourir, il me dit que lorsque cette ville fut prise d’assaut par l’empereur Frédéric, tout ayant été mis au pillage, il entra avec ses compagnons en une maison, et la trouva pleine de richesses et abandonnée par ceux qui l’habitaient, excepté par cette jeune fille, qui était âgée de deux ans ou à peu près, et qui, le voyant monter par l’escalier, l’appela son père ; pour quoi, ayant eu compassion d’elle, il il la prit et l’emmena à Faenza avec tout ce qui se trouvait dans la maison. C’est là, qu’en mourant, il me la laissa avec tout ce qu’il avait, me chargeant, quand le moment serait venu, de la marier et de lui donner en dot ce qui lui avait appartenu. Elle est en âge d’être mariée, mais je n’ai pas eu l’occasion de pouvoir lui donner quelqu’un qui me plût ; je le ferais volontiers, de crainte qu’une aventure comme celle d’hier n’arrive de nouveau. — »
« Il y avait là, parmi les autres, un certain Guiglielmo da Medicina, qui avait été avec Guidotto à cette prise, et qui connaissait bien la personne à qui avait appartenu la maison qui avait été pillée par Guidotto. Voyant cette personne parmi les assistants, il s’approcha d’elle et lui dit : « — Bernabuccio, entends-tu ce que dit Giacomino ? — » Bernabuccio dit : « — Oui ; et tout à l’heure j’y pensais fort, pour ce que je me souviens qu’en ces tumultes je perdis une petite fille de l’âge que vient de dire Giacomino. — » À quoi Giuglielmo dit : « — Pour sûr, c’est elle, pour ce que je me trouvai jadis en une réunion où j’entendis Guidotto raconter où il avait fait son butin, et je vis bien que c’était en ta maison ; et pour ce, rappelle-toi si tu croirais pouvoir la reconnaître à quelque signe, et envoie-la chercher ; tu verras certainement qu’elle est ta fille. — » Pour quoi, Bernabuccio, en y songeant, se rappela qu’elle devait avoir une cicatrice en forme de croix au-dessus de l’oreille gauche par suite d’une tumeur naissante qu’il lui avait fait couper quelque temps avant cet événement. Aussi, sans plus attendre, il s’approcha de Giacomino qui était encore là, et le pria de le mener chez lui et de lui faire voir cette jeune fille. Giacomino l’y mena volontiers et fit venir la jeune fille devant lui.
« Dès que Bernabuccio la vit, il lui sembla voir le visage de sa mère, qui était encore belle femme ; mais pourtant ne s’en tenant point à cette ressemblance, il dit à Giacomino qu’il voulait lui demander la permission de lui lever un peu les cheveux au-dessus de l’oreille gauche, à quoi Giacomino fut consentant. Bernabuccio s’étant approché d’elle qui se tenait toute rougissante, lui souleva les cheveux avec la main droite et vit la croix ; sur quoi, reconnaissant qu’elle était bien sa fille, il se mit à pleurer de tendresse et à l’embrasser, bien qu’elle s’en défendît ; et s’étant tourné vers Giacomino, il dit : « — Mon frère, c’est ma fille ; ma maison était celle que Guidotto pilla, et cette enfant au milieu de la soudaine épouvante, y fut oubliée par ma femme qui était sa mère, et jusqu’à ce jour nous avons cru qu’elle avait été brûlée dans cette maison qui fut réduite en cendres ce jour-là. — » La jeune fille, en entendant ces paroles, et voyant qu’il était un homme âgé, y ajouta foi ; et mue par une force occulte, mêlant ses embrassements aux siens, elle se mit à pleurer de tendresse.
« Bernabuccio envoya sur le champ chercher sa mère, ses autres parents, ses sœurs et ses frères, et la montrant à tous, il leur raconta le fait. Après mille embrassements, chacun lui fit une grande fête, et Giacomino y consentant, Bernabuccio la mena chez lui. Le gouverneur de la cité, qui était un galant homme, ayant appris cela, et sachant que Giannole qu’il tenait prisonnier était le fils de Bernabuccio et le propre frère de la jeune fille, se détermina à passer légèrement sur le délit commis par lui, et s’étant entendu à ce sujet avec Bernabuccio et Giacomino, il fit faire la paix à Minghino et à Giannole ; puis à Minghino, au grand plaisir de tous ses parents, il donna pour femme la jeune fille dont le nom était Agnès, et il lui rendit la liberté ainsi qu’à Crivello et aux autres qui avaient été impliqués dans cette affaire. Minghino, fort joyeux, fit les noces belles et grandes, et ayant mené Agnès dans sa maison, il vécut de longues années avec elle en paix et en joie. — »