Boccace : cinquième journée, 6e et 7e nouvelles

NOUVELLE VI

Gianni di Procida est trouvé avec une jeune fille qu’il aime et qui avait été donnée au roi Federigo. Tous deux sont liés à un pal pour être brûlés. Mais Gianni est reconnu par Ruggieri dell’ Oria ; il échappe au supplice et épouse sa dame.

La nouvelle de Néiphile finie et ayant beaucoup plu aux dames, la reine ordonna à Pampinea de se disposer à en dire une. Celle-ci, montrant un riant visage, commença : « — Ce sont de très grandes forces, plaisantes dames, que celles de l’amour ; elles imposent aux amants de grandes peines et les jettent dans des périls démesurés et imprévus, comme on a pu fort bien le comprendre par les récits faits aujourd’hui et les jours précédents ; néanmoins, il me plaît de le démontrer encore en vous parlant d’un jeune amoureux.
« Ischia est une île très voisine de Naples. Il y avait jadis, entre autres, une toute jeune fille très belle et très gracieuse qui avait nom Restituta, et était fille d’un gentilhomme de l’île appelée Marin Bolgaro. Un jeune homme d’une île voisine d’Ischia, appelée Procida, et qui avait nom Gianni, l’aimait plus que sa propre vie, et était aimé d’elle. Il ne se contentait pas de venir de jour à Ischia pour la voir, mais il y venait plus d’une fois la nuit, et souvent, n’ayant point trouvé de barque, il était allé en nageant de Procida jusqu’à Ischia, afin de voir, s’il ne pouvait mieux faire, les murs de la maison de sa belle. Durant cet amour si fervent, il advint que la jeune fille étant, un jour d’été, allée seule sur le bord de la mer, et courant de roche en roche un couteau à la main pour détacher les coquillages des pierres, elle arriva en un endroit entouré de rochers où, soit pour chercher l’ombre, soit à cause du voisinage d’une fontaine aux eaux très fraîches qui s’y trouvait, quelques jeunes Siciliens venus de Naples s’étaient arrêtés. Ceux-ci, à la vue de cette belle jeune fille qui ne les avait pas encore aperçus, et qui s’en venait seule, résolurent de s’en emparer et de l’emmener avec eux ; et l’effet suivit de près la résolution. Bien qu’elle criât beaucoup, ils la prirent, la mirent sur leur navire et poursuivirent leur route. Arrivés en Calabre, ils délibérèrent à qui devrait appartenir la jeune fille, et chacun la voulait pour soi ; pour quoi, ne pouvant s’accorder entre eux et craignant d’en venir à de pires extrémités et de gâter pour elle leurs affaires, ils décidèrent de la donner à Federigo, roi de Sicile, qui était alors jeune, et se plaisait à de telles choses ; ce qu’ils firent, dès qu’ils furent arrivés à Palerme. Le roi, la voyant si belle, l’eut pour agréable ; mais comme il était un peu souffrant de sa personne, il ordonna, en attendant qu’il fût mieux portant, de la conduire en un très beau palais situé au milieu d’un jardin qui lui appartenait et qui s’appelait la Cuba, et de l’y bien traiter ; ce qui fut fait.
« L’enlèvement de la jeune fille fit grande rumeur à Ischia, et ce qui augmentait l’indignation générale, c’était qu’on ne pouvait savoir quels étaient ceux qui l’avaient enlevée. Mais Gianni, qui s’en affligeait plus que tout autre, n’attendant pas qu’il lui arrivât de ses nouvelles à Ischia, et ayant su de quel côté la frégate s’était dirigée, en fit armer une, y monta, et le plus rapidement qu’il put, parcourut toute la côte, depuis la Minerva jusqu’à la Scalea en Calabre, s’informant partout de la jeune fille. Ce fut seulement à la Scalea qu’on lui dit qu’elle avait été emmenée à Palerme par des mariniers siciliens. Gianni y alla le plus tôt qu’il put, et, après avoir bien cherché, il apprit que la jeune fille avait été donnée au roi, et qu’elle était gardée par lui dans la Cuba, ce dont il fut très courroucé, car il perdit quasi tout espoir, non pas seulement de la ravoir, mais même de la voir. Cependant, retenu par l’amour, il renvoya sa frégate, et voyant que personne ne l’y connaissait, il resta à Palerme.
« Comme il passait souvent devant la Cuba, il advint qu’un jour il la vit par hasard à une fenêtre et qu’elle le vit, ce dont tous deux furent très contents. Gianni voyant que le lieu était solitaire, s’approcha d’elle le plus possible, lui parla, et s’étant enquis d’elle comment il devait s’y prendre pour lui parler de nouveau, il la quitta, après avoir bien examiné la disposition des lieux. Il attendit la nuit, et quand une bonne partie en fut écoulée, il retourna à la Cuba, et s’étant accroché à des endroits où n’auraient pas grimpé des pics, il entra dans le jardin, et y ayant trouvé une petite antenne de navire il l’appliqua contre la fenêtre que la jeune fille lui avait indiquée, et y monta fort légèrement. La jeune fille, considérant comme perdu son honneur, pour la conservation duquel elle avait autrefois résisté à son amant, et pensant que non seulement elle ne pouvait le sacrifier à un plus digne que lui, mais qu’elle pouvait l’amener à la délivrer, avait pris la résolution de satisfaire entièrement ses désirs ; et pour ce, elle avait laissé la fenêtre ouverte, afin qu’il pût s’introduire promptement. Gianni ayant donc trouvé la fenêtre ouverte, entra sans bruit, et se coucha à côté de la jeune fille qui ne dormait pas. Celle-ci, avant qu’ils en vinssent à autre chose, lui déclara ses intentions, le suppliant de l’arracher de ces lieux et de l’emmener. À quoi Gianni dit que rien ne lui plaisait davantage, et que, sans faute, dès qu’il l’aurait quittée, il s’arrangerait de façon à pouvoir l’emmener la première fois qu’il reviendrait. Cela dit, s’étant embrassés avec un grandissime plaisir, ils goûtèrent cette volupté au-dessus de laquelle Amour ne saurait plus rien offrir ; et quand ils l’eurent éprouvée à plusieurs reprises, ils s’endormirent sans s’en apercevoir dans les bras l’un de l’autre.
Boccace 5-06« Le roi, auquel au premier abord la jeune fille avait plu beaucoup, s’étant souvenu d’elle et se sentant mieux de sa personne, résolut, bien qu’il fût presque jour, d’aller passer quelques instants près d’elle, et il s’en alla secrètement à la Cuba, avec un de ses serviteurs. Étant entré dans le château, il fit ouvrir la porte de la chambre dans laquelle il savait que dormait la jeune fille, et y entra en se faisant précéder d’une grande torche allumée ; et ayant regardé sur le lit, il la vit avec Gianni, tous deux nus et endormis dans les bras l’un de l’autre. De quoi il entra soudain dans une si violente colère que, sans rien dire, peu s’en fallut qu’il ne les tuât tous les deux avec un poignard qu’il portait au côté. Mais, estimant que c’est chose très vile pour tout homme, et surtout pour un roi, de tuer des gens nus et endormis, il se contint, et résolut de les faire périr publiquement par le feu. Se retournant vers le seul compagnon qu’il avait amené, il dit : « — Que te semble de cette misérable femme en qui j’avais mis tout mon espoir ? — » Puis, il lui demanda s’il connaissait le jeune homme qui avait eu une si grande audace que de venir, en sa propre maison, lui faire un tel outrage et un tel déplaisir. Celui qu’il interrogeait ainsi lui répondit qu’il ne se rappelait pas l’avoir jamais vu. Le roi étant donc sorti tout courroucé de la chambre, ordonna que les deux amants, nus comme ils étaient, fussent pris et enchaînés, et que, dès que le jour aurait paru, on les menât à Palerme où ils seraient liés sur la place publique à un pal, dos à dos, et qu’ils resteraient en cet état jusqu’à l’heure de tierce, afin qu’ils pussent être vus de tous, puis qu’il seraient livrés aux flammes, comme ils l’avaient mérité. Cet ordre donné, il courut s’enfermer dans sa chambre à Palerme, fort courroucé.
« Le roi parti, plusieurs sbires se jetèrent sur les deux amants qu’ils ne se contentèrent pas de réveiller, mais qu’ils saisirent promptement et qu’ils enchaînèrent sans la moindre pitié. Ce que voyant les deux jeunes gens, s’ils furent désolés, s’ils craignirent pour leur vie, s’ils pleurèrent et se plaignirent, il est aisé de se l’imaginer. Suivant l’ordre du roi, ils furent menés à Palerme et liés sur une place publique à un pal, et devant eux on prépara le bûcher et le feu qui devaient les brûler à l’heure marquée par le roi. Tous les Palermitains, hommes et femmes, accoururent en hâte pour voir les deux amants ; les hommes concentraient tous leurs regards sur la jeune fille, et de même qu’ils admiraient combien elle était belle et bien faite dans tout son corps, de même les femmes qui ne regardaient que le jeune homme, s’accordaient à reconnaître qu’il était admirablement beau et bien lait. Mais les deux malheureux amants, pleins de honte, tenaient la tête basse, et pleuraient leur infortune, attendant d’heure en heure la cruelle mort par le feu.
« Pendant qu’ils restaient ainsi jusqu’à l’heure marquée, et qu’il n’était bruit partout que de la faute qu’ils avaient commise, la nouvelle en parvint aux oreilles de Ruggieri dell’ Oria, homme d’une inestimable valeur et qui était alors amiral du roi. Il s’en alla pour les voir à l’endroit où ils étaient liés ; et, y étant arrivé, il regarda tout d’abord la jeune fille dont il admira beaucoup la beauté ; puis ayant jeté les yeux sur le jeune homme, il le reconnut sans trop de peine, et s’étant approché de lui, il lui demanda s’il était Gianni de Procida. Gianni, ayant levé la tête, et reconnaissant l’amiral, répondit : « — Mon seigneur, j’ai bien été celui dont vous parlez, mais je suis bien près de ne l’être plus. — » L’amiral lui demanda alors quelle cause l’avait conduit là. À quoi Gianni répondit : « — L’amour d’abord, et la colère du roi. — » L’amiral lui demanda de lui conter la chose plus en détail, et ayant entendu de lui comment tout s’était passé il allait s’en aller, quand Gianni le rappela et lui dit : « — Hélas ! mon seigneur, si cela se peut, demandez pour moi une grâce à celui qui m’a fait mettre ici de la sorte. — » Ruggieri demanda quelle était cette grâce. — À quoi Gianni dit : « — Je vois qu’il me faut bientôt mourir ; je demande comme faveur, qu’au lieu d’être dos à dos avec cette jeune fille que j’ai aimée plus que ma vie et qui m’a aimé de même, on nous mette le visage tourné l’un vers l’autre, afin qu’en mourant, je voie sa figure et puisse m’en aller consolé. — » Ruggieri dit en riant : « — Volontiers ; je ferai de telle sorte que tu la verras encore tant que tu pourras en être ennuyé. — » Et l’ayant quitté, il ordonna à ceux qui avaient été préposés à l’exécution du supplice, qu’à moins d’un nouvel ordre du roi, ils ne fissent rien au delà de ce qui avait été déjà fait, et sans retard il alla trouver le roi.
« Bien qu’il le vît fort courroucé, il ne résolut pas moins de lui dire son avis, et il lui dit : « — Sire, en quoi t’ont offensé les deux jeunes gens que tu as ordonné de faire brûler là-bas sur la place ? — » Le roi le lui ayant dit, Ruggieri poursuivit : « — La faute qu’ils ont commise mérite bien ce supplice, mais il ne peut venir de toi. Et comme les fautes méritent un châtiment, ainsi les services doivent être récompensés, sans parler de la grâce et de la miséricorde. Connais-tu ceux que tu veux faire brûler ? — » Le roi répondit que non. Ruggieri dit alors : « — Eh ! bien, je veux que tu les connaisses, afin que tu voies combien peu raisonnablement tu te laisses emporter par les élans de ta colère. Le jeune homme est fils de Landolfo de Procida, frère de messer Gian de Procida, auquel tu dois d’être roi et seigneur de cette île. La jeune fille est la fille de Marino Bolgaro, dont l’influence est seule cause que ta seigneurie n’ait pas été chassée d’Ischia. Ce sont en outre deux jeunes gens qui s’aiment depuis longtemps, et c’est poussés par l’amour, et non point pour te faire une injure, qu’ils ont commis cette faute, si l’on doit appeler faute ce que l’amour fait faire aux jeunes gens. Pourquoi donc les veux-tu faire mourir, alors que tu devrais les honorer en les comblant de plaisirs et de bienfaits ? — » Le roi entendant cela, et persuadé que Ruggieri lui disait vrai, non seulement ne persista point dans sa résolution première, mais se repentit de ce qu’il avait fait. Pour quoi, il envoya sur-le-champ l’ordre de détacher les jeunes gens du pal et de les amener devant lui ; ce qui fut fait. Et s’étant pleinement assuré de leur condition, il pensa qu’il devait réparer par des dons et des honneurs l’injure qu’il leur avait faite. Les ayant donc fait richement vêtir, et voyant qu’ils y consentaient tous deux, il fit épouser la jeune fille par Gianni, et leur ayant fait de magnifiques présents, il les renvoya satisfaits chez eux où ils furent reçus avec une grandissime fête, et où ils vécurent depuis tous les deux longuement, dans les plaisirs et dans la joie. — »

NOUVELLE VII

Théodore, amoureux de Violante, fille de messer Amerigo, son seigneur, la rend grosse et est condamné à être pendu. Pendant qu’on le conduit au supplice en le fouettant de verges, il est reconnu par son père et mis en liberté ; après quoi il épouse Violante.

Les dames, qui, toutes tremblantes, étaient suspendues aux lèvres de Pampinea pour savoir si les deux amants avaient été brûlés, en entendant qu’ils avaient été sauvés louèrent Dieu et se réjouissaient fort. Quant à la reine voyant que la nouvelle était finie, elle chargea la Lauretta de dire la suivante ; celle-ci se mit à dire d’un air joyeux :
« — Très belles dames, au temps que le bon roi Guillaume gouvernait la Sicile, il y avait dans l’île un gentilhomme nommé messer Amerigo, abbé de Trapani, et qui, entre autres bien temporels, possédait beaucoup d’enfants. Pour quoi, ayant besoin de serviteurs, et certaines galères de corsaires génois étant venues du Levant où elles avaient pris beaucoup de jeunes esclaves en côtoyant l’Arménie, il en acheta quelques-uns, les croyant Turcs. Parmi ces esclaves dont la plupart paraissaient être des bergers, il y en avait un de meilleure mine que les autres et qui était appelé Théodore. En grandissant, bien que toujours considéré comme esclave, il avait été élevé dans la maison avec les enfants de messer Amerigo ; et se conformant plus à la nature qu’à la vile condition où un accident l’avait jeté, il devint si bien élevé et de si bonnes manières, et sut si bien plaire à messer Amerigo que celui-ci l’affranchit et, croyant qu’il était musulman, le fit baptiser et nommer Pietro ; puis il en fit son majordome, ayant en lui une très grande confiance.
« En même temps que ses autres enfants, avait grandi une fille de messer Amerigo, appelée Violante, belle et délicate jeune fille, laquelle, son père tardant trop à la marier, s’énamoura par aventure de Pietro. Cependant, bien qu’elle l’aimât et qu’elle le tînt en grande estime pour sa bonne mine et pour ses talents, elle n’osait lui découvrir son affection. Mais Amour lui évita cette peine, pour ce que Pietro, l’ayant plusieurs fois guettée en secret, s’était énamouré d’elle à tel point qu’il n’éprouvait de plaisir qu’en la voyant ; toutefois il craignait de laisser voir à qui que ce fût ce qu’il éprouvait, cela lui paraissant moins que bien. La jeune fille qui le voyait volontiers, s’en aperçut, et pour lui donner plus de hardiesse, s’en montra fort contente, comme elle l’était en effet. Et ils en restèrent là pendant longtemps, n’osant se rien dire l’un à l’autre, bien que chacun d’eux le désirât beaucoup. Mais pendant que tous deux brûlaient également ainsi d’une même flamme, la fortune, comme si elle avait résolu d’amener ce qui arriva, leur fournit un moyen de chasser la craintive timidité qui les paralysait.
« Messer Amerigo avait, à un mille environ hors des murs de Trapani, une belle maison de campagne, où sa femme avec sa fille et d’autres dames avaient coutume de se rendre souvent en partie de plaisir. Y étant allées un jour que la chaleur était grande, et ayant emmené Pietro avec elles, il advint, comme nous le voyons parfois en été, que le ciel se couvrit soudain d’obscurs nuages ; pourquoi la dame et ses compagnes, afin de n’être pas surprises en cet endroit par le mauvais temps, se mirent en route pour revenir à Trapani, marchant le plus vite qu’elles pouvaient. Mais Pietro et la jeune fille qui étaient jeunes tous les deux, allaient beaucoup plus vite que la mère et les autres dames, non moins poussés par l’amour peut-être que par la peur du mauvais temps ; et comme ils avaient déjà pris une telle avance sur la dame et sur les autres, qu’on les voyait à peine, il arriva qu’après plusieurs coups de tonnerre, une averse de grêle grosse et serrée vint subitement à tomber, averse que la dame et sa compagnie évitèrent en se réfugiant dans la cabane d’un laboureur.
« Pietro et la jeune fille, n’ayant pas d’abri plus proche, entrèrent dans une vieille cabane quasi tout effondrée où ne demeurait plus personne, et s’y réfugièrent tous deux sous un pan de toit qui subsistait encore, et où le peu d’espace où ils pouvaient s’abriter les forçait à se serrer l’un contre l’autre. Ce rapprochement leur fut occasion d’enhardir un peu leurs cœurs à s’ouvrir leurs désirs amoureux, et Pietro se mit le premier à dire : « — Plût à Dieu que jamais, si je devais rester comme je suis, cette pluie ne s’arrêtât. — » Et la jeune fille dit : « — Cela me serait cher. — » Et de ces paroles, ils en vinrent à se prendre la main et à se serrer mutuellement, puis à s’accoler et à se baiser, la grêle tombant toujours. Et pour ne pas m’arrêter à chaque détail, le temps ne se remit point qu’ils n’eussent connu les suprêmes joies de l’amour, et qu’ils n’eussent pris leurs mesures pour prendre secrètement plaisir l’un de l’autre. Le mauvais temps cessa, et à la porte de la cité, qui n’était pas loin de là, ils attendirent la dame et rentrèrent avec elle à la maison.
« Ils se retrouvèrent plus d’une fois au même endroit en prenant de grandes précautions, et au grand plaisir de chacun d’eux ; et la besogne alla si bien que la jeune fille devint grosse, ce qui les contraria vivement l’un et l’autre ; aussi la jeune fille usa-t-elle de tous les moyens pour se désengrosser, contre l’ordre de la nature ; mais elle ne put y réussir. Pour quoi, Pietro craignant pour sa vie, résolut de fuir et le lui dit. En apprenant cette résolution, elle dit : « — Si tu pars, je me tuerai sans la moindre hésitation. — » À quoi Pietro qui l’aimait beaucoup dit : « — Comment veux-tu, ma chère femme, que je reste ici ? Ta grossesse découvrira notre faute ; toi, on te pardonnera facilement ; mais moi, misérable, je serai celui qui supportera la peine de ma faute et de la tienne. — « À quoi la jeune fille dit : « — Pietro, ma faute se saura bien ; mais sois certain que la tienne, à moins que tu le dises toi-même, ne se saura jamais. — » Pietro dit alors : « — Puisque tu me promets qu’il en sera ainsi, je resterai ; mais songe à me bien garder ta promesse.
« La jeune fille qui avait caché sa grossesse le plus qu’elle avait pu, voyant que les proportions que prenait son corps ne lui permettaient pas de la cacher plus longtemps, l’avoua un jour à sa mère avec force larmes, la suppliant de la sauver. La dame affligée outre mesure, lui dit force injures, et voulut savoir d’elle comment la chose était arrivée. La jeune fille, afin qu’il ne fût fait aucun mal à Pietro, composa une fable, et conta la chose à sa guise. La dame la crut, et pour cacher la faute de sa fille, elle l’envoya à une de leurs maisons de campagne. Là, le temps des couches étant venu, la jeune fille criant comme le font les femmes en pareille circonstance, et sa mère ne prévoyant pas que messer Amerigo qui ne venait presque jamais en cet endroit, y dût justement venir, il arriva que celui-ci, revenant d’oiseler et passant le long de la chambre où criait sa fille, s’étonna, entra soudain et demanda ce qu’il y avait. La dame voyant son mari venir ainsi à l’improviste, se leva fort émue, et lui raconta ce qui était arrivé à leur fille. Mais lui, moins prompt que la dame à croire ce qu’on lui disait, dit qu’il ne devait pas être vrai qu’elle ignorât de qui elle était grosse, et déclara qu’il voulait tout savoir ; qu’en le disant sa fille pourrait recouvrer son affection ; sinon, qu’elle se préparât sans espoir de pardon à mourir. La dame s’efforça le plus qu’elle put de faire que son mari se contentât de ce que sa fille avait dit ; mais son insistance ne servit à rien. Il entra en une telle fureur, qu’il courut, l’épée nue à la main, vers sa fille qui pendant tous ces discours avait mis au monde un enfant mâle, et dit : « — Ou tu vas dire de qui tu as engendré cet enfant, ou tu vas mourir sur le champ. — » La jeune fille, craignant la mort, trahit la promesse faite à Pietro, et avoua ce qui s’était passé entre elle et lui.
« En entendant cela, le chevalier entra dans une telle fureur, qu’à peine il put se retenir de la tuer ; mais après avoir exhalé sa colère en paroles, il remonta à cheval, s’en retourna à Trapani, et étant allé conter à un certain messire Conrad, capitaine pour le roi, l’injure qui lui avait été faite par Pietro, il le fit prendre, sans que celui-ci se méfiât de rien. Mis à la question, Pietro avoua tout ; et, quelques jours après, il fut condamné par le capitaine à être fouetté par la ville puis à être pendu par la gorge. Afin qu’une même heure fît disparaître de la terre les deux amants et leur enfant, messer Amerigo, dont la colère n’était point apaisée pour avoir fait condamner Pietro à mort, versa du poison dans une coupe de vin, et la remit à un de ses familiers avec un poignard nu, et dit : « — Va trouver Violante avec ces deux choses, et dis-lui de ma part, qu’elle choisisse promptement des deux morts celle qu’elle voudra, du fer ou du poison ; sinon, je la ferai brûler vive en présence d’autant de citoyens qu’il y en a dans la ville, comme elle l’a mérité ; et cela fait, tu prendras l’enfant mis par elle au monde, et après lui avoir broyé la tête contre un mur, tu le jetteras à manger aux chiens. — » Le familier, ayant reçu de ce père féroce un ordre si cruel contre sa fille et son petit-fils, s’en alla plus disposé à mal qu’à bien.
Boccace 5-07.« Pietro, condamné, marchait à la potence, fouetté par les familiers qui le menaient, quand il vint à passer, selon le bon plaisir de ceux qui précédaient le cortège, devant une auberge où étaient trois gentilshommes d’Arménie, que le roi d’Aménie avait envoyés comme ambassadeurs à Rome pour traiter avec le pape d’importantes négociations relativement à un passage de troupes qui devait se faire, lesquels gentilshommes étaient descendus en cette auberge pour se reposer pendant quelques jours et avaient été comblés d’honneurs par les gentilshommes de Trapani, et spécialement par messer Amerigo. Entendant passer les gens qui menaient Pietro, ils vinrent à une fenêtre pour voir. Pietro était nu jusqu’à la ceinture et avait les mains liées derrière le dos. L’un des ambassadeurs, homme âgé et de grande autorité, et nommé Fineo, l’ayant par hasard regardé, vit sur sa poitrine une grande tache rougeâtre, non peinte, mais naturellement empreinte sur la peau, comme celle que les dames appellent d’habitude des roses. À cette vue, il lui revient soudain en mémoire un sien fils qui lui avait été enlevé, il y avait déjà quinze ans, sur les côtes du Lazistan, et dont il n’avait jamais pu avoir des nouvelles ; considérant l’âge du malheureux que l’on fouettait, il jugea que son fils, s’il vivait encore, devait avoir le même âge que celui-ci lui paraissait avoir, et il se mit à soupçonner que ce pouvait bien être son fils. Pensant, si c’était lui, qu’il devait encore se souvenir de son nom, de son père et de la langue d’Arménie, il attendit qu’il fût arrivé tout près et appela : « — Théodore ! — » Pietro entendant ce nom, releva soudain la tête. Sur quoi, Fineo, parlant en arménien, dit : « — D’où es-tu ? De qui es-tu fils ? — » Les sergents qui le menaient, par déférence pour ce galant homme, s’arrêtèrent, de sorte que Pietro put répondre : « — Je suis d’Arménie, et fils d’un nommé Fineo ; j’ai été transporté ici par je ne sais quels gens. — » Ce qu’entendant Fineo, il reconnut à n’en plus douter que c’était bien le fils qu’il avait perdu ; pour quoi, il descendit tout en pleurs avec ses compagnons et courut l’embrasser au milieu des sergents ; et, lui ayant jeté sur les épaules un riche manteau qu’il portait, il pria celui qui le menait au supplice de vouloir bien attendre qu’on lui donnât l’ordre de le ramener. Ce dernier répondit qu’il attendrait volontiers.
« Fineo avait déjà appris pour quelle cause Pietro était conduit à la mort, la rumeur publique l’ayant porté partout ; pour quoi, il s’en alla promptement trouver messer Conrad, suivi de ses compagnons et de ses serviteurs, et lui parla ainsi : « — Messire, celui que vous envoyez à la mort comme esclave est homme libre, et c’est mon fils. Il est prêt à prendre pour femme celle à qui l’on dit qu’il a pris sa virginité ; qu’il vous plaise donc de surseoir à son exécution jusqu’à ce qu’on puisse savoir si elle le veut pour mari, afin que, si elle le veut, vous n’ayiez point été contre la loi. — » Messire Conrad, entendant que c’était le fils de Fineo, s’étonna ; et un peu confus de la fatalité, ayant reconnu que ce que disait Fineo était vrai, il le fit promptement reconduire à sa demeure, et envoya chercher messer Amerigo et lui dit tout ce qui s’était passé. Messer Amerigo, qui croyait déjà sa fille et son petit-fils morts, fut l’homme le plus désolé du monde de ce qu’il avait fait, voyant bien que s’il elle n’était pas morte, il pouvait facilement tout arranger pour le mieux. Néanmoins, il envoya en toute hâte à l’endroit où était sa fille, afin que si on n’avait pas encore exécuté son ordre, on ne l’exécutât point. Celui qui y alla, trouva le familier qui avait été envoyé par messer Amerigo près de Violante, devant laquelle il avait posé le poignard et le poison, l’accablant d’injures parce qu’elle ne se pressait pas de choisir, et voulant la contraindre à prendre l’un ou l’autre. Mais ayant entendu l’ordre de son seigneur, il la laissa tranquille et s’en revint le trouver pour lui dire où en étaient les choses.
« Messer Amerigo, très content, s’en alla vers Fineo, et tout en pleurs, du mieux qu’il sut, s’excusa de ce qui était arrivé, lui en demandant pardon et affirmant que si Théodore voulait sa fille pour femme, il serait très heureux de la lui donner. Fineo accepta volontiers ses excuses et répondit : « — J’entends que mon fils prenne votre fille pour femme ; et, s’il ne le veut pas, que la sentence prononcée contre lui ait son cours. — » Fineo et messer Amerigo étant donc d’accord, allèrent à l’endroit où Théodore était encore sous le coup de la peur de la mort et joyeux d’avoir retrouvé son père, et lui demandèrent ce qu’il voulait faire en cette circonstance. Théodore apprenant que, s’il voulait, la Violante serait sa femme, éprouva une telle joie qu’il lui sembla sauter de l’enfer au paradis, et il dit que cela lui serait une grandissime faveur, du moment que cela leur plairait à tous deux. On envoya donc savoir la volonté de la jeune fille, qui, apprenant ce qui était arrivé à Théodore, et ce qui lui avait été proposé, au moment même où, plus malheureuse que nulle autre femme au monde, elle attendait la mort, n’osait pas d’abord y croire ; mais enfin, y prêtant quelque croyance, elle répondit que si elle suivait en cela son désir, nulle chose ne lui pourrait advenir de plus heureux que d’être la femme de Théodore, mais que cependant elle ferait ce qu’ordonnerait son père.
« Chacun étant donc d’accord, on maria la jeune fille, et la fête fut très grande, à l’extrême satisfaction de tous les citoyens. La jeune fille, s’étant rétablie et faisant élever son petit enfant, redevint en peu de temps plus belle que jamais ; et s’étant relevée de ses couches, elle se présenta devant Fineo, à son retour de Rome, et le salua comme son père ; quant à lui, fort satisfait d’une si belle bru, il fit célébrer les noces en grandissime fête et allégresse, et accueillit Violante comme sa fille et la tint pour telle. Quelques jours après, étant monté avec elle, son fils et son petit-fils sur sa galère, il les emmena avec lui à Lajazzo, où les deux amants demeurèrent en paix et dans une profonde tranquillité tant qu’ils vécurent. — »