Boccace : cinquième journée, 8e et 9e nouvelles

NOUVELLE VIII

Nastagio degli Onesti aimant une dame de la famille des Traversari, dépense toute sa fortune sans parvenir à se faire aimer. Sur les instances des siens, il s’en va à Chiassi. Là, il voit un chevalier donner la chasse à une jeune femme, la tuer et la donner à dévorer à deux chiens. Il invite à déjeuner ses parents et la dame qu’il aime, et celle-ci voit la même jeune femme subir le susdit supplice. Craignant qu’il ne lui en arrive autant, elle consent à prendre Nastagio pour mari.

 

Dès que Lauretta se tut, Philomène, sur l’ordre de la reine commença : « — Aimables dames, si la compassion est une vertu qu’on loue beaucoup en nous, la cruauté dont vous vous rendez coupables est également très sévèrement châtiée par la divine justice. Pour vous en donner une preuve, et pour vous engager à chasser toute cruauté de vos cœurs, il me plaît de vous dire une nouvelle non moins touchante qu’agréable.
« Il y avait autrefois à Ravenne, très antique cité de la Romagne, un grand nombre de nobles gentilshommes, parmi lesquels un jeune homme appelé Nastagio degli Onesti, que la mort de son père et d’un sien oncle avait laissé richissime au-dessus de toute estimation. Étant sans femme, il lui arriva, comme à la plupart des jeunes gens, de s’énamourer d’une fille de messer Paolo Traversaro, homme beaucoup plus noble que lui, espérant par ses efforts l’amener à l’aimer. Mais, ces efforts, quelque grands, quelque beaux, quelque louables qu’ils fussent, non-seulement ne lui servaient à rien, mais semblaient au contraire lui nuire, tellement la jeune fille qu’il aimait se montrait cruelle et dure et sauvage pour lui. Soit qu’elle fût enivrée de sa singulière beauté, soit que sa noblesse la rendît altière et dédaigneuse, elle tenait en mépris et lui et tout ce qui pouvait lui plaire. Cela causait un tel chagrin à Nastagio, que, dans son désespoir, et las de se plaindre, il lui vint la pensée de se tuer. Cependant, surmontant cette pensée, il prit à plusieurs reprises la résolution de la laisser tranquille, ou, s’il pouvait, de lui porter la même haine qu’elle avait pour lui. Mais c’est en vain qu’il formait une telle résolution, pour ce qu’il semblait que son amour redoublât alors que l’espoir lui manquait le plus.
« Le jeune homme persévérant dans cet amour, et continuant à dépenser démesurément, ses amis et ses parents comprirent qu’il finirait par détruire sa fortune et sa santé, pour quoi, ils le prièrent et lui conseillèrent de quitter Ravenne, et d’aller demeurer pendant quelque temps ailleurs, afin de mettre fin d’un même coup à sa passion et à ses prodigalités. Nastagio se moqua longtemps de cet avis, mais enfin, pressé par les sollicitations, et ne pouvant plus dire non, il déclara qu’il ferait ainsi ; et ayant fait faire de grands préparatifs, comme s’il voulait aller en France, en Espagne ou en d’autres lieux éloignés, il monta à cheval et, étant sorti de Ravenne accompagné de ses nombreux amis, il s’en alla en un lieu distant d’environ trois milles de Ravenne et appelé Chiassi. Là, ayant fait dresser les tentes et les pavillons, il dit à ceux qui l’avaient accompagné qu’il voulait y rester, et qu’ils eussent à s’en retourner à Ravenne. Nastagio s’étant donc installé en cet endroit, se mit à y mener la plus somptueuse vie qu’on eût jamais faite, invitant à dîner et à souper tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là, selon son habitude.
Botticelli, Nastagio degli Onesti, 1483. Musée du Prado

Botticelli, Nastagio degli Onesti, 1483. Musée du Prado

« Or il advint que, le mois de mai commençant à peine et le temps étant très beau, les cruautés de sa dame lui revinrent à l’esprit ; et, ordonnant à ses serviteurs de le laisser seul afin de pouvoir rêver plus à son aise, il alla, posant machinalement un pied devant l’autre et tout pensif, jusqu’à une forêt de pins. La cinquième heure du jour était déjà passée, et il était entré un bon mille dans la forêt, sans se souvenir de manger ni d’autre chose, quand soudain il lui sembla entendre une voix de femme pousser de grandes plaintes et des cris aigus, pour quoi, sa douce rêverie étant rompue, il leva la tête pour voir ce que c’était, et s’étonna de se trouver dans la forêt de pins. Puis, regardant devant lui, il vit sortir d’un fourré très épais d’arbrisseaux et de buissons, et venir en courant vers lui, une très belle jeune fille nue, échevelée et toute déchirée par les ronces et les épines, pleurant fort et criant merci. À ses côtés, courant d’un air acharné après elle, il vit deux énormes et féroces mâtins, qui, chaque fois qu’ils la pouvaient rejoindre, la mordaient cruellement ; enfin, derrière elle, il vit venir, monté sur un coursier noir, un chevalier brun, au visage fort courroucé, une épée à la main, et qui la menaçait de la tuer en l’accablant d’outrages. Ce spectacle frappa tout d’abord son esprit d’étonnement et d’épouvante, puis de compassion pour l’infortunée, d’où naquit en lui le désir de la délivrer d’une telle angoisse et de la mort, s’il le pouvait. Se trouvant sans armes, il courut prendre une branche d’arme en guise de bâton, et se mit en travers des chiens et du chevalier. Mais le chevalier, dès qu’il le vit, lui cria de loin : « — Nastagio, ne t’oppose point à cela ; laisse faire aux chiens et à moi ce que cette méchante femme a mérité. — »
« Comme il disait ainsi, les chiens ayant saisi la jeune fille aux flancs, la forcèrent à s’arrêter, et le chevalier les ayant rejoints, descendit de cheval. Nastagio s’étant approché de lui, dit : « — Je ne sais qui tu es, toi qui me connais ainsi ; mais néanmoins je te dis que c’est grande lâcheté à un chevalier armé de vouloir tuer une femme nue, et de lâcher les chiens contre elle, comme si c’était une bête sauvage. Pour moi, je la défendrai certainement autant que je pourrai. — » Le chevalier dit alors : « — Nastagio, je suis de la même cité que toi, et tu étais encore tout petit enfant, quand moi, qu’on appelait Messer Guido Degli Anastagi, je m’énamourai de cette femme que tu vois, bien plus encore que tu ne l’as fait de la fille des Traversari, et sa dureté, sa cruauté me rendirent si malheureux, qu’un jour, avec cette même épée que tu me vois à la main, je me tuai de désespoir ; et je suis condamné aux peines éternelles. Peu de temps après, celle-ci, qui avait été joyeuse outre mesure de ma mort, vint à mourir, et tant à cause de sa cruauté que de la joie qu’elle avait montrée de mes tourments et dont elle ne s’était point repentie, croyant en cela non seulement n’avoir point péché mais avoir bien mérité, elle fut également condamnée aux peines de l’enfer. Dès qu’elle y eût été précipitée, il nous fut imposé pour peine à tous deux, à elle de fuir ainsi devant moi, et à moi, qui l’avait tant aimée jadis, de la poursuivre comme une ennemie mortelle et non comme une dame aimée. Et toutes les fois que je l’atteins, je la tue avec cette même épée dont je me tuai moi-même ; je lui ouvre les reins, et je lui arrache ce cœur dur et froid où n’entrèrent jamais ni amour ni pitié, et je le donne, comme tu vas le voir tout à l’heure à manger à ces chiens avec le reste des entrailles. Après cela, elle ne reste guère de temps — ainsi le veut la justice et la puissance de Dieu — sans ressusciter comme si elle n’avait jamais été morte ; et de nouveau commence la douloureuse poursuite, et les chiens et moi nous nous remettons à la traquer ainsi ; et tous les vendredis, il arrive que je l’atteins ici à la même heure, et que j’en fais le carnage que tu vas voir. Et ne crois pas que les autres jours nous nous reposions ; mais je la rejoins en d’autres lieux, dans lesquels elle a pensé ou agi cruellement contre moi. Comme tu vois, d’amant je lui suis devenu ennemi, et je dois la poursuivre de cette façon autant d’années qu’elle a été cruelle de mois à mon égard. Donc, laisse la divine justice suivre son cours, et ne cherche pas à t’opposer à ce que tu ne pourrais empêcher. — »
Botticelli, Nastagio degli Onesti, 1483. Musée du Prado

Botticelli, Nastagio degli Onesti, 1483. Musée du Prado

« En entendant ces paroles, Nastagio, devenu tout tremblant, et n’ayant quasi pas un poil sur le corps qui ne fût hérissé, se retira en arrière, et, regardant la misérable jeune fille, il attendit en frémissant ce qu’allait faire le chevalier. Celui-ci, son discours terminé, courut comme un chien enragé, l’épée à la main, sur la jeune fille qui, agenouillée et fortement maintenue, par les deux matins, lui criait merci, et lui porta de toutes ses forces un coup de son épée dans la poitrine qu’il traversa de part en part. À peine la jeune fille eût-elle reçu le coup, qu’elle tomba la face contre terre, toujours pleurant et criant ; et le chevalier, ayant pris un couteau, lui ouvrit les reins, et, en ayant arraché le cœur et tout ce qui était autour, il le jeta aux deux mâtins, qui, comme des affamés, le mangèrent incontinent. Au bout de quelques instants la jeune femme, comme si rien ne s’était passé, se leva soudain sur pieds, et se remit à fuir vers la mer, les chiens toujours acharnés après elle et la déchirant toujours de leurs crocs. Quant au chevalier, il remonta à cheval, reprit son épée, et suivit la jeune femme ; et au bout d’un instant, ils furent tous si loin, que Nastagio ne put plus les voir.
« Nastagio, ayant vu toutes ces choses, resta un grand moment, partagé entre la pitié et la peur ; mais bientôt il lui vint à l’idée que cette aventure pourrait grandement lui servir, puisqu’elle se renouvelait chaque vendredi. Pour quoi, ayant bien remarqué l’endroit, il rejoignit ses familiers ; puis, quand le moment lui parut venu, il fit mander le plus de parents et d’amis qu’il put, et leur dit : « — Vous m’avez longtemps pressé de ne plus aimer celle qui m’est tant ennemie, et de cesser mes prodigalités ; et je suis prêt à le faire, si vous m’accordez une grâce, qui est celle-ci : de faire en sorte que, vendredi prochain, Messer Paolo Traversari, sa femme, sa fille, toutes leurs parentes, et toutes les autres dames qu’il vous plaira, s’en viennent dîner ici avec moi. Vous verrez alors pourquoi je vous demande cela. — » Ceux à qui il parlait ainsi jugèrent la chose très facile à faire, et étant revenus à Ravenne, ils invitèrent dès qu’il en fut temps tous ceux que Nastagio voulait, et bien qu’on eût de la peine à faire venir la jeune fille qu’il aimait, elle se décida à y aller avec les autres. Nastagio fit magnifiquement préparer le repas, et fit placer les tables sous les pins, tout près de l’endroit où il avait vu mettre en pièces la cruelle dame. Et ayant fait mettre à table les hommes et les dames, il arrangea tout de façon que la jeune fille qu’il aimait fût assise juste vis à vis l’endroit où le fait devait se passer.
Botticelli, Nastagio degli Onesti, 1483. Musée du Prado

Botticelli, Nastagio degli Onesti, 1483. Musée du Prado

« Les dernières victuailles avaient déjà été entamées, quand la rumeur désespérée de la jeune femme pourchassée fut entendue de tous. De quoi chacun s’étonnant fort, et demandant ce que c’était, sans que personne pût le dire, tous se levèrent regardant ce que cela pouvait être, et ils virent la dolente jeune femme, et le chevalier et les chiens qui ne tardèrent pas à arriver au milieu d’eux. Une grande rumeur accueillit les chiens et le chevalier, et un grand nombre de convives se précipitèrent au secours de la jeune femme. Mais le chevalier leur parlant comme il avait parlé à Nastagio, non seulement les fit reculer, mais les remplit tous d’épouvante et d’étonnement. Et faisant ce qu’il avait fait la première fois, toutes les dames qui étaient là — et il y en avait beaucoup qui étaient parentes de la malheureuse jeune femme et du chevalier, et qui se souvenaient et de son amour et de sa mort — se mirent à pleurer amèrement, comme si elles s’étaient vu traiter elles-mêmes.
« Le supplice terminé, et la dame et le chevalier ayant poursuivi leur route, ceux qui avaient été témoins de l’aventure, se mirent à en deviser longuement et de diverses façons, mais celle qui fut le plus épouvantée de tous, ce fut la cruelle jeune fille qu’aimait Nastagio. Elle avait tout vu et entendu distinctement, et reconnu que ces choses la regardaient plus que toute autre, car elle se rappelait la cruauté dont elle avait toujours usé envers Nastagio ; pour quoi, il lui semblait qu’elle fuyait déjà devant lui qui la poursuivait plein de colère, et avoir les chiens à ses flancs. Et la peur qui lui vint de ceci fut si grande, que, pour qu’un pareil sort ne lui arrivât point, elle n’eût pas de tranquillité avant d’avoir — et cela se fit le soir même — changé sa haine en amour. Elle envoya donc secrètement sa fidèle camériste à Nastagio, pour le prier de sa part de venir la voir, pour ce qu’elle était prête à faire tout ce qu’il lui plairait. À quoi Nastagio fit répondre que cela lui était très agréable, mais que, si elle y consentait, il ne voulait avoir plaisir d’elle qu’avec honneur, et qu’il voulait la prendre pour femme. La jeune fille qui savait qu’il ne dépendait que d’elle d’être la femme de Nastagio, lui fit dire que cela lui plaisait.
Botticelli, Nastagio degli Onesti, 1483.Palais Pucci Florence

Botticelli, Nastagio degli Onesti, 1483.Palais Pucci Florence

Pour quoi, se faisant elle-même la messagère de tout cela, elle dit à son père et à sa mère qu’elle était contente de devenir la femme de Nastagio, de quoi son père et sa mère furent très satisfaits ; et le dimanche suivant, Nastagio l’ayant épousée, les noces furent faites, et il vécut longtemps heureux avec elle. Et cette peur ne fut pas seulement cause de cet heureux dénouement, mais toutes les ravignanaises en devinrent si craintives, que, depuis, elles ont toujours été beaucoup plus complaisantes aux désirs des hommes qu’elles ne l’avaient été auparavant. — »

NOUVELLE IX

Federigo degli Alberighi aime et n’est point aimé. Ayant dépensé tout son bien en prodigalités, il ne lui reste plus qu’un faucon qu’il donne à manger à sa dame venue chez lui pour le voir. Celle-ci apprenant cette nouvelle preuve d’amour, change de sentiment, le prend pour mari et le fait riche.

Philomène avait déjà cessé de parler, quand la reine, ayant vu qu’il ne restait plus personne à raconter, sinon Dioneo, à cause de son privilège, dit d’un air joyeux : « — C’est à moi maintenant de parler ; et je le ferai volontiers, très chères dames, en racontant une nouvelle semblable en partie à la précédente, non seulement pour que vous connaissiez combien votre beauté a de pouvoir sur les cœurs généreux, mais pour que vous appreniez à être vous-mêmes, quand il faut, dispensatrices de vos faveurs, sans laisser toujours ce soin à la fortune qui, la plupart du temps, les distribue sans discrétion, mais, comme au hasard, d’une façon tout à fait immodérée.
« Vous saurez donc que Coppo di Borghese Domenichi — qui fut et est peut-être encore de nos jours considéré dans notre cité comme un homme vénérable et de grande autorité, et qui est digne d’éternelle renommée par ses qualités et ses vertus bien plus que par la noblesse de sa race — se plaisait souvent à deviser avec ses voisins et autres des choses passées, ce qu’il faisait avec une clarté, une mémoire et une éloquence bien supérieures à celles de tous les autres hommes. Il avait coutume de dire, entre autres belles choses, qu’il y eut autrefois à Florence un jeune homme Federigo, fils de messer Filippo Alberighi, et qui, en faits d’armes et en courtoisie, était estimé au-dessus de tous les damoiseaux de Toscane. Ce jeune homme, comme il arrive à la plupart des gentilshommes, s’énamoura d’une gente dame appelée Monna Giovanna, tenue en son temps pour une des plus belles et des plus agréables qui fussent à Florence ; et pour gagner son amour, il donnait des joutes, des tournois, des fêtes, prodiguait les présents, et dépensait sa fortune sans être arrêtée par rien. Mais la dame, non moins honnête que belle, ne prenait pas plus garde à ces choses faites pour elle, qu’à celui qui les faisait.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Federigo dépensant donc fort au delà de ses moyens, et ne gagnant rien, les ressources finirent par lui manquer, comme il advient ordinairement, et il demeura pauvre, sans qu’il lui restât autre chose qu’une petite métairie du revenu de laquelle il vivait très strictement, et qu’un faucon, un des meilleurs qui fût au monde. Pour quoi, plus amoureux que jamais, et voyant qu’il ne pouvait plus mener la vie de citadin, comme il l’aurait désiré, il s’en alla demeurer à la campagne, dans sa petite métairie. Là, comme il pouvait, oiselant et sans rien demander à personne, il supportait patiemment sa pauvreté. Or, il advint qu’un jour, Federigo en étant ainsi arrivé à une extrême pauvreté, le mari de Monna Giovanna tomba malade, et se voyant près de mourir, fit son testament. Il était très riche, et institua pour héritier un sien fils déjà grandet, stipulant toutefois que, ayant beaucoup aimé Monna Giovanna, il la substituait à son fils si celui-ci venait à mourir sans héritier légitime ; puis il mourut.
« Monna Giovanna étant donc restée veuve, allait, comme c’est la coutume parmi nos dames, passer la saison d’été à la campagne avec son fils, dans une de ses propriétés, très voisine de celle de Federigo. Pour quoi, il advint que le jeune garçon fit connaissance avec Federigo, et prit plaisir à jouer avec les oiseaux et avec les chiens ; et ayant vu plusieurs fois voler le faucon de Federigo, et ce faucon lui plaisant extrêmement, il désirait vivement l’avoir, mais il n’osait pas le demander, voyant qu’il était très cher à son maître. Les choses étant ainsi, il advint que le jeune garçon tomba malade ; de quoi la mère fut fort affligée, et comme elle n’avait que lui et qu’elle l’aimait autant qu’on pouvait aimer, elle ne cessait de se tenir près de lui tout le long du jour, et de le réconforter, et de lui demander s’il y avait quelque chose qu’il désirât, le suppliant de le lui dire, car s’il était possible de l’avoir, elle la chercherait jusqu’à ce qu’il l’eût.
« Le jeune garçon, ayant entendu plusieurs fois cette demande, dit : « — Ma mère, si vous me faites avoir le faucon de Federigo, je crois que je serai promptement guéri. — » La dame, à ces mots, resta un instant pensive, et se mit à réfléchir à ce qu’elle devait faire. Elle savait que Federigo l’avait toujours aimée, et n’avait jamais obtenu d’elle un seul regard ; pour quoi elle disait : « — Comment lui enverrai-je demander ce faucon qui est, à ce que j’ai entendu dire, le meilleur qui ait jamais volé, et qui en outre est son soutien en ce monde ? Et comment serais-je assez égoïste pour vouloir en priver un gentilhomme à qui nul autre plaisir n’est resté ? — » Embarrassée par ces pensées, bien qu’elle fût certaine d’avoir le faucon si elle le demandait, elle ne savait que dire à son fils, et ne lui répondait pas. Enfin l’amour qu’elle avait pour ce fils l’emporta tellement, qu’elle résolut de le contenter, et, quoi qu’il dût en arriver, d’aller elle-même demander l’oiseau au lieu de l’envoyer demander, et elle répondit à l’enfant : « — Mon fils, prends courage, et efforce-toi de guérir, car je te promets que la première chose que je ferai demain matin, sera d’aller chercher moi-même le faucon, et je te l’apporterai. — » L’enfant tout joyeux de cette promesse, montra le jour même un peu de mieux.
« Le lendemain matin, la dame, s’étant fait accompagner d’une autre dame, s’en alla, comme en se promenant, à la petite maison de Federigo et le fit demander. Le temps n’étant pas propice, il n’avait pas été oiseler ce jour-là, de sorte qu’il se trouvait dans son jardin, où il surveillait quelques travaux. Entendant que Monna Giovanna le demandait à la porte, il s’étonna vivement et accourut joyeux. La dame, le voyant venir, vint à sa rencontre d’un air plaisant, et après que Federigo l’eût respectueusement saluée, elle dit : « — Bonjour, Federigo. — » Et elle poursuivit : « — Je suis venue te récompenser des dommages que tu as éprouvés autrefois pour moi, quand tu m’aimais plus qu’il n’aurait été besoin ; et la récompense est celle-ci : j’entends, avec la compagne que voici, dîner avec toi de bonne amitié ce matin. — » À quoi Federigo répondit humblement : « — Madame, je ne me souviens pas avoir reçu aucun dommage de vous, mais tant de bien au contraire, que si jamais j’ai valu quelque chose, c’est grâce à votre mérite et à l’amour que je vous porte que cela est arrivé. Et certes, votre gracieuse venue m’est plus agréable que s’il m’était donné de pouvoir dépenser de nouveau tout ce que j’ai dépensé, bien que vous soyez venue chez un pauvre hôte. — » Et ayant ainsi parlé, il la reçut, tout honteux, dans sa demeure, d’où il la conduisit dans le jardin ; et là, n’ayant personne pour lui tenir compagnie, il dit : « — Madame, puisqu’il n’y a personne autre, voici cette bonne vieille femme de ce jardinier, qui vous tiendra compagnie, pendant que je vais faire mettre la table. — » Bien que sa pauvreté fut extrême, il ne s’était jamais tant encore aperçu combien lui manquaient les richesses qu’il avait semées à profusion. Mais ce matin là, ne trouvant rien pour faire honneur à la dame pour l’amour de laquelle il avait reçu avec tant d’honneurs une infinité de gens, il se repentit amèrement. Anxieux outre mesure, maudissant sa destinée, il courait çà et là, comme un homme hors de soi ; et ne trouvant ni argent ni rien sur quoi il pût emprunter, comme l’heure s’avançait et que son désir était grand de faire honneur de quelque chose à la gente dame ; que d’un autre côté il ne voulait recourir à personne autre qu’à son jardinier, il vint à jeter les yeux sur son bon faucon qu’il vit dans sa chambrette, perché sur sa barre. Pour quoi, n’ayant pas d’autre ressource, il le prit, et le trouvant gras, il pensa qu’il serait un digne mets pour une telle dame. Donc, sans plus réfléchir, lui ayant tordu le col, il le fit promptement plumer et apprêter par sa servante, puis mettre à la broche et rôtir. Enfin, la table ayant été mise avec des nappes fort blanches, dont il lui restait encore quelques-unes, il retourna dans le jardin, l’air joyeux, dire à la dame que le dîner qu’il avait pu lui faire était prêt. La dame s’étant levée avec sa compagne, elles allèrent à table, et sans savoir ce qu’on leur offraient, elles mangèrent le bon faucon avec Federigo qui les servait de grand cœur.
« Après s’être levées de table et être demeurées quelque temps à deviser avec lui de choses plaisantes, il parut temps à la dame de dire pourquoi elle était venue, et elle se mit à parler ainsi doucement à Federigo : « — Federigo, si tu te rappelles ta vie passée et mon honnêteté que, d’aventure, tu as prise pour de la dureté et de la cruauté, je ne doute point que tu ne te doives étonner de ma présomption quand tu sauras la principale raison pour laquelle je suis venue ici ; mais si tu avais des enfants, ou si tu en avais eu, par quoi tu eusses pu connaître combien grande est l’affection qu’on leur porte, je suis certaine que tu m’excuserais en partie. Mais tu n’en as pas, et moi j’en ai un ; je ne puis donc me soustraire aux lois communes aux autres mères. Pour obéir à ces lois si fortes, il faut, à mon grand regret et contre toute convenance, que je te demande de me donner une chose que je sais t’être souverainement chère avec juste raison, pour ce que ta mauvaise fortune ne t’a pas laissé d’autre plaisir, d’autre ressource, d’autre consolation. Ce que je te demande, c’est ton faucon, dont mon enfant est si fort désireux que, si je ne lui apporte pas, je crains que cela n’aggrave tellement sa maladie qu’il ne m’arrive de le perdre. Et pour ce, je te prie, non par l’amour que tu me portes, et qui ne t’oblige à rien, mais par ta noblesse de cœur, par la courtoisie qui s’est montrée en toi plus grande que chez tout autre, de consentir à me le donner, afin que je puisse dire que, grâce à cette libéralité, j’ai sauvé la vie de mon fils, et que je te suis, pour cela, éternellement obligée. — »
« Federigo, entendant ce que la dame lui demandait, et voyant qu’il ne pouvait le lui donner, pour ce qu’il le lui avait servi à manger, se mit, en sa présence, à gémir, ne pouvant répondre un seul mot. La dame crut que ces gémissements provenaient de la douleur qu’il avait de se séparer du bon faucon, plus que de toute autre chose, et elle fut sur le point de dire qu’elle ne le voulait plus ; mais s’étant contenue, elle attendit la réponse que ferait Federigo quand il aurait cessé de gémir. Celui-ci lui dit : « — Madame, depuis qu’il a plu à Dieu que je misse en vous mon amour, la fortune m’a été contraire en bien des choses, et j’ai eu à me plaindre de ses rigueurs ; mais ces rigueurs ont toutes été légères en comparaison de celle qu’elle m’envoie présentement et pour laquelle je ne lui pardonnerai jamais, pensant que vous êtes venue ici, en ma pauvre maison, alors que vous n’avez pas daigné y venir pendant que j’étais riche, pour me demander un petit présent, et qu’elle ait ainsi fait que je ne puisse vous le donner. Et je vous dirai très brièvement pourquoi je ne peux vous faire ce présent. À peine ai-je entendu que vous me faisiez la faveur de vouloir dîner avec moi, que, considérant votre haut rang et votre valeur, j’ai jugé digne et convenable de vous faire honneur, selon mon pouvoir, d’un mets plus rare que ceux qu’on sert d’habitude aux autres personnes ; pour quoi, me rappelant le faucon que vous me demandez et sa bonté, j’ai pensé que ce serait un mets digne de vous, et vous l’avez eu ce matin tout rôti sur votre assiette. Je croyais l’avoir très bien employé, mais maintenant que je vois que vous le désirez d’une autre façon, il m’est si douloureux de ne pouvoir vous le donner, que je ne m’en consolerai jamais, je crois. — » Ayant ainsi parlé, il fit jeter devant elle, en témoignage, les plumes, les pattes et le bec du faucon.
« Ce que voyant et entendant la dame, elle le blâma tout d’abord d’avoir, pour donner à manger à une femme, tué un tel faucon ; puis elle admira profondément en elle-même sa grandeur d’âme que la pauvreté n’avait pu ni ne pouvait abattre. Enfin, tout espoir d’avoir le faucon étant perdu, et remplie de crainte pour la santé de son fils, elle s’en alla toute mélancolique et retourna vers l’enfant. Celui-ci, soit chagrin de n’avoir pas eu le faucon, soit que la maladie dût le mener là, mourut au bout de peu de jours, au grandissime chagrin de la mère. Quand elle fut restée quelque temps dans l’amertume et les larmes, comme elle était demeurée fort riche et qu’elle était encore jeune, ses frères la voulurent plus d’une fois contraindre à se remarier. Bien qu’elle n’eût pas voulu le faire, voyant cependant qu’ils insistaient, elle se rappela ce que valait Federigo et la dernière preuve qu’il lui avait donnée de sa magnificence, en tuant un si précieux faucon pour lui faire honneur, et elle dit à ses frères : « — Je resterais volontiers comme je suis, si vous y consentiez ; mais si pourtant il vous plaît que je prenne un mari, je n’en prendrai certainement jamais d’autre que Federigo Degli Alberighi. — » À quoi ses frères, se moquant d’elle, dirent : « — Sotte, qu’est-ce que tu dis ? Comment veux-tu de lui qui n’a rien au monde ? — » Elle leur répondit : « — Mes frères, je sais bien qu’il en est comme vous dites, mais j’aime mieux un homme qui ait besoin de richesse, que richesse qui ait besoin d’un homme. — » Ses frères, voyant sa résolution, et connaissant Federigo pour un homme de grande valeur, bien qu’il fût pauvre, lui donnèrent leur sœur, selon le désir de celle-ci, avec toutes ses richesses. Federigo, se voyant marié à une dame de ce mérite et qu’il avait tant aimée, et en outre très riche, devint plus économe et vécut en joie avec elle jusqu’à la fin de ses jours. — »