Boccace : deuxième journée, 1ère et 2e nouvelles

La première Journée du Décaméron finie, commence la deuxième, dans laquelle, sous le commandement de Philomène, on devise de ceux qui, après avoir été molestés par diverses choses, sont, au delà de leur espérance, arrivés à joyeux résultat.
 Déjà, avec sa lumière, le soleil avait porté partout le jour nouveau, et les oiseaux, éparpillés sur les vertes branches, en rendaient par leurs chants joyeux témoignage aux oreilles, lorsque les dames et les trois jeunes gens s’étant levés, pénétrèrent dans les jardins. Là, foulant à pas lents les herbes humides de rosée, faisant de belles guirlandes, ils se promenèrent longtemps de côté et d’autre. Et comme ils avaient fait le jour précédent, ainsi ils firent en ce présent jour : après avoir mangé au frais et s’être livrés à quelques danses, ils allèrent se reposer ; puis s’étant levés après none, ainsi qu’il plut à leur reine, et s’étant réunis dans le pré rempli de fraîcheur, ils s’assirent autour de Philomène. Celle-ci, qui était belle et d’aspect fort agréable, resta un instant sans rien dire, couronnée de sa guirlande de lauriers. Quand elle eut bien inspecté de l’œil toute la compagnie, elle ordonna à Néiphile de donner le signal des nouvelles en en contant une. Néiphile, sans chercher à s’excuser, se mit d’un air joyeux à parler ainsi :

 NOUVELLE I

Martellino feint d’être perclus et de recouvrer la santé sur le corps de saint Arrigo. Sa fourberie ayant été reconnue, il est battu, mis en prison, et en grand danger d’être pendu. Finalement, il en échappe.
 « — Souventes fois, très chères dames, il est advenu que celui qui s’était ingénié à rire d’autrui, et notamment à propos des choses que l’on doit respecter, s’est retrouvé seul avec ses mauvaises plaisanteries et le blâme qu’elles lui ont attiré. Donc, pour obéir au commandement de la reine, et pour entrer par ma nouvelle dans le sujet proposé, j’entends vous conter ce qui, d’abord malencontreusement, puis, hors de toute prévision, arriva très heureusement à un de nos concitoyens.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal-Gallica-bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal-Gallica-bnf.fr/BnF

« Il n’y a pas encore longtemps, il y avait à Trévise un Allemand nommé Arrigo, lequel, étant pauvre, servait pour de l’argent de portefaix à qui réclamait ses services ; toutefois, il était tenu par tous pour un homme de sainte et bonne vie. Que ce fût vrai ou faux, il arriva qu’à l’heure de sa mort, selon ce que les Trévisans affirment, toutes les cloches de la principale église de Trévise se mirent à sonner sans être tirées par personne. Cela ayant passé pour un miracle, chacun soutenait que cet Arrigo était un saint ; aussi la population de la cité accourut-elle à la maison où gisait le corps, et on le transporta comme on eût fait de celui d’un saint à l’église principale, suivi des boiteux, des paralytiques, des aveugles, et de tous les gens atteints d’une infirmité quelconque, comme si tous, en touchant le corbillard, devaient recouvrer la santé.
« Au milieu d’un tel tumulte et concours de peuple, arrivèrent à Trévise trois de nos concitoyens, dont l’un était nommé Stecchi, l’autre Martellino et le troisième Marchese, et qui, visitant les cours des princes, amusaient par leurs bouffonneries et les bons tours qu’ils jouaient. N’étant jamais venus à Trévise, et voyant courir tout le monde, ils s’étonnèrent, et ayant appris le motif de ce tumulte, il leur vint envie d’y aller et de voir. Après qu’ils eurent fait déposer leurs bagages dans une auberge, Marchese dit : « — Nous voulons aller voir ce saint ; mais pour mon compte je ne vois pas comment nous pourrons y parvenir, car j’ai entendu dire que la place est remplie d’Allemands et d’autres gens d’armes que le gouverneur de cette ville y fait stationner afin qu’on ne commette pas de désordres. En outre, l’église, à ce qu’on dit, est tellement pleine de monde, que personne ne peut plus y entrer. — » Alors, Martellino qui désirait voir le spectacle, dit : « — Je ne m’arrête point à cela, car je trouverai bien un moyen d’arriver jusqu’au corps du saint. — » Marchese dit : « — Comment ? — » Martellino répondit : « — Je vais te le dire. Je ferai comme si j’étais paralytique ; toi, d’un côté, et Stecchi de l’autre, vous me soutiendrez comme si je ne pouvais marcher seul, et vous ferez semblant de vouloir me mener là, afin que le saint me guérisse ; il n’y aura personne qui, voyant cela, ne nous fasse place et ne nous laisse passer. — » Le moyen plut à Marchese et à Stecchi, et sans plus de retard ils sortirent de l’auberge.
« Arrivés en un endroit où ils étaient seuls, Martellino se tordit les mains, les doigts, les bras, les jambes, ainsi que la bouche, les yeux et tout le visage, de si merveilleuse façon, qu’aucun de ceux qui l’auraient vu, n’aurait pu dire qu’il n’était pas vraiment perclus et paralysé de toute sa personne. Ainsi contrefait et soutenu par Marchese et Stecchi, ils se dirigèrent tous trois vers l’église, d’un air plein de piété, et demandant humblement pour l’amour de Dieu, à tous ceux qui se trouvaient devant eux, de leur faire place, ce qu’ils obtenaient tout de suite. En peu de temps, tout le monde les regardant et criant : faites place, faites place ! ils parvinrent à l’endroit où était déposé le corps de saint Arrigo. Aussitôt, quelques galants hommes qui étaient autour prirent Martellino et le placèrent sur le corps, pour qu’à ce contact il revînt à la santé. Martellino, tout le monde étant attentif à ce qu’il adviendrait de lui, après être resté quelque temps dans cette position, se mit, comme quelqu’un qui savait parfaitement jouer ce rôle, à faire semblant d’étendre l’un de ses doigts, puis la main, puis le bras, et tout le reste du corps. Ce que voyant la foule, une si grande rumeur s’éleva en faveur de saint Arrigo, que le tonnerre n’aurait pu se faire entendre.
« Par aventure, se trouvait près de là un Florentin qui connaissait bien Martellino, mais qui ne l’avait pas reconnu quand on l’avait amené, à cause de son déguisement. Le voyant redressé, et l’ayant reconnu, il se mit sur-le-champ à rire et à dire : « — Dieu le punisse ! qui n’aurait cru, en le voyant venir, qu’il était véritablement paralysé ? — » Ces paroles furent entendues de quelques habitants de Trévise qui demandèrent aussitôt : « — Comment, il n’était point paralysé ? — » À quoi le Florentin répondit : « — Non pas, grâce à Dieu ; il a toujours été aussi droit que n’importe lequel de nous ; mais, comme vous avez pu le voir, il sait mieux que personne faire des contorsions et se contrefaire comme il veut. — » À peine ces gens eurent-ils entendu cela, qu’ils n’en demandèrent pas davantage ; se frayant de force un passage, ils se mirent à crier : « — Qu’on s’empare de ce traître, ce contempteur de Dieu et des saints, qui n’étant nullement paralysé, pour se moquer de notre saint et de nous, est venu ici comme s’il l’était. — » Et ce disant, ils le saisirent, et l’ayant entraîné loin de là, ils le prirent par les cheveux, lui arrachèrent tous les vêtements qu’il avait sur le dos, et se mirent à lui donner force coups de poing et coups de pied. Il n’y avait pas un seul des assistants qui ne se ruât à cette besogne. Martellino criait : pour Dieu ! grâce ! et se défendait tant qu’il pouvait ; mais cela ne lui servait à rien, la foule qui l’entourait devenant de plus en plus épaisse.
« Ce que voyant, Stecchi et Marchese commencèrent à se dire entre eux que la chose allait mal, et craignant pour eux-mêmes, ils hésitaient à le secourir. Bien plus, ils criaient avec les autres qu’il fallait le mettre à mort, songeant néanmoins comment ils pourraient le tirer des mains du peuple qui l’aurait certainement tué, si une idée n’était venue subitement à Marchese. Tous les familiers de la Seigneurie étant dehors, Marchese, le plus vite qu’il put, s’en alla trouver celui qui remplaçait le podestat et dit : « — Justice, au nom de Dieu ! il y a là-bas un méchant homme qui m’a volé ma bourse avec cent florins d’or. Je vous prie de le faire prendre, afin que je retrouve mon bien. — » Dès qu’on eut entendu sa plainte, une douzaine de sergents coururent à l’endroit où le malheureux Martellino était peigné sans peigne ; avec la plus grande peine du monde pour percer la foule, ils l’arrachèrent de ses mains, tout rompu et tout moulu, et le conduisirent au palais. Un grand nombre de gens l’y suivirent, prétendant qu’il s’était joué d’eux, et ayant appris qu’il avait été arrêté comme coupeur de bourses, il leur parut qu’il n’y avait pas de meilleure occasion pour se venger de lui, de sorte que chacun se mit à dire aussi qu’il lui avait enlevé sa bourse. Ce qu’entendant, le juge du podestat, qui était un homme brutal, le fit prestement mener en un lieu sûr et se mit à l’interroger. Mais Martellino répondit en plaisantant, tenant cette accusation pour peu sérieuse ; de quoi le juge courroucé le fit lier à l’estrapade où il le fit traiter de la bonne manière, afin de lui faire avouer ce qu’on lui reprochait et le faire ensuite pendre par la gorge. Quand on l’eut reposé par terre, le juge, lui demandant de nouveau si ce qu’on avait dit contre lui était vrai, Martellino, voyant qu’il ne lui servait à rien de dire non, dit : « — Monseigneur, je suis prêt à confesser la vérité, mais faites dire d’abord à chacun de ceux qui m’accusent quand et où je lui ai coupé sa bourse, et je vous dirai ce que j’ai fait et ce que je n’ai pas fait. — » Le juge dit : « — Ceci me plaît. — » Et en ayant fait appeler quelques-uns, l’un dit que sa bourse lui avait été coupée huit jours auparavant, l’autre six, un autre quatre, et quelques-uns le jour même. Ce qu’entendant, Martellino dit : « — Monseigneur, ils mentent tous par la gorge. Mais la preuve que moi je vous ai dit la vérité, c’est que je ne suis jamais venu en cette ville, sinon depuis peu d’heures. Et à peine y ai-je été arrivé, que je suis allé, pour ma mésaventure, voir le corps du saint, où j’ai été coiffé comme vous pouvez voir. Et vous pouvez vous assurer de la vérité de ce que je dis, par l’officier de la Seigneurie qui préside à l’arrivée des étrangers, ainsi que par son livre, et enfin par mon hôtelier. Pour quoi, si vous trouvez que tout s’est passé comme je vous dis, vous ne voudrez pas, sur les instances de ces méchants hommes, me torturer et me mettre à mort. — »
« Pendant que les choses en étaient à ce point, Marchese et Stecchi, qui avaient appris que le juge du podestat procédait sérieusement contre lui et l’avait déjà mis à l’estrapade, furent pris de grande peur et se dirent : « — Nous avons mal fait ; nous l’avons tiré de la poêle, pour le jeter dans le feu. » Pour quoi, ayant cherché avec sollicitude partout, et ayant réussi à retrouver leur hôtelier, ils lui contèrent l’aventure. De quoi celui-ci riant beaucoup, les mena à un certain Sandro Agolanti qui habitait Trévise et avait grand crédit auprès du gouverneur, et lui ayant dit en détail tout ce qu’il en était, il se joignit à eux pour le prier de s’occuper des intérêts de Martellino. Sandro, après avoir bien ri, s’en alla trouver le gouverneur et demanda qu’on fit venir Martellino, ce qui fut fait. Ceux qui allèrent le chercher, le trouvèrent encore en chemise devant le juge, fort ému et ayant grand peur, pour ce que le juge ne voulait entendre aucune raison. Au contraire, ayant par aventure les Florentins en haine, il était tout disposé à le faire pendre, et ne voulait pas, tout d’abord, le céder au gouverneur ; il ne le fit que contraint et à contre cœur. Lorsque Martellino fut devant le gouverneur, et après qu’il lui eût tout dit, il le pria pour grande grâce de le laisser aller, car avant qu’il ne fût de retour à Florence, il lui semblerait toujours avoir la corde au cou. Le gouverneur rit beaucoup de cette aventure, et fit donner un vêtement à chacun de trois compagnons ; après quoi ils s’en retournèrent chez eux sains et saufs, sortis, contre toute espérance, d’un si grand péril. — »

 NOUVELLE II

Renauld d’Asti, ayant été dévalisé, arrive à Castel-Guiglielmo où il reçoit l’hospitalité d’une dame veuve. Après avoir été dédommagé de toutes ses pertes, il retourne chez lui sain et sauf.
 Les dames rirent sans mesure des infortunes de Martellino racontées par Néiphile, et, parmi les jeunes gens, ce fut Philostrate qui rit le plus. Comme il était assis près de Néiphile, la reine lui ordonna de conter après elle. Sans aucun retard, il commença ainsi : « — Belles dames, il faut que je vous conte une nouvelle où les choses de la religion seront en partie mêlées à des mésaventures ainsi qu’à des scènes d’amour, et qui certainement ne pourra qu’être avantageuse à entendre, spécialement par ceux qui voyagent à travers les pays peu sûrs de l’amour, où quiconque n’a pas dit la patenôtre de saint Julien est bien souvent mal logé, encore qu’il ait bon lit.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal. gallica-bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal. gallica-bnf.fr/BnF

« Donc, au temps du marquis Azzo de Ferrare, un marchand nommé Renauld d’Asti était venu à Bologne pour ses affaires. Après les avoir terminées, et comme il s’en revenait chez lui, il advint qu’au sortir de Ferrare, et chevauchant du côté de Vérone, il rencontra des gens qui paraissaient être des voyageurs et qui étaient en réalité des brigands et des hommes de méchante vie et condition, avec lesquels il fit route en causant imprudemment. Ces gens, voyant qu’il était marchand, et pensant qu’il devait porter de l’argent sur lui, formèrent le projet de le voler au premier moment qu’ils verraient propice. Pour ce, afin qu’il ne prît aucun soupçon, ils s’en allaient avec lui, parlant, en gens modestes et de condition paisible, de choses honnêtes et loyales, et se faisant, autant qu’ils pouvaient et savaient, humbles et doux envers lui ; pour quoi Renauld s’estimait très heureux de les avoir rencontrés, pour ce qu’il était seul avec un de ses domestiques qui l’accompagnait, à cheval. Ainsi cheminant, et passant, comme il advient dans les conversations, d’une chose à une autre, ils en vinrent à parler des prières que les hommes adressent à Dieu, et l’un des brigands — ils étaient trois — dit à Renauld : « — Et vous, mon gentilhomme, quelle oraison avez-vous l’habitude de dire en voyageant ? — » À quoi Renauld répondit : « — De vrai, je suis un homme matériel et grossier, et j’ai peu d’oraisons en mains ; je vis à l’antique et je laisse courir deux sols pour vingt-quatre derniers. Mais néanmoins, j’ai toujours eu l’habitude en voyageant de dire, le matin quand je quitte l’auberge, une patenôtre et un ave Maria pour l’âme du père et de la mère de saint Julien ; après quoi, je prie Dieu et saint Julien de me donner bon logis pour la nuit suivante. Et très souvent déjà, pendant ma vie, je me suis trouvé dans mes voyages en de grands périls ; non seulement j’en ai toujours échappé, mais la nuit d’après j’ai trouvé bon gîte et bonne auberge. Pour quoi, j’ai la ferme croyance que saint Julien, en l’honneur de qui je dis cette oraison, m’a obtenu cette grâce de Dieu. Et il ne me semblerait pas que la journée pût se bien passer, ni qu’il pût m’advenir heureusement pour la nuit d’après, si je ne l’avais pas dite le matin. — » À quoi celui qui avait fait la demande dit : « — Et ce matin, l’avez-vous dite ? — » À quoi Renauld répondit : « — Oui bien. — » Alors son interlocuteur qui savait ce qui devait s’en suivre, dit en lui-même : « — Tu en auras besoin, car si aucun empêchement ne survient, à mon avis, tu seras cependant mal logé. — » Puis il lui dit : « — Moi aussi, j’ai déjà bien voyagé et je n’ai jamais dit cette oraison, quoique je l’aie entendu recommander par bon nombre de gens, et malgré cela, il ne m’est jamais arrivé d’être logé autrement que très bien. Il est vrai qu’à la place de cette oraison, j’ai l’habitude de réciter le derupésti, ou la intemerata, ou le de profundis, dont la vertu est grande, comme avait coutume de me dire ma grand’mère. — »
« Ainsi parlant de choses et d’autres et poursuivant leur route, en attendant le lieu et le moment propices à leur mauvais dessein, il advint qu’un soir, au delà de Castel-Guiglielmo, au passage d’une rivière, les trois compagnons voyant l’heure avancée, l’endroit solitaire et sombre, se jetèrent sur Renauld, le volèrent et l’ayant laissé à pied et en chemise, s’en allèrent en lui disant : « — Va, et vois si ton saint Julien te donnera bon logis cette nuit, car le nôtre nous en donnera un excellent. — » Et ayant passé la rivière, ils continuèrent leur chemin. Quant au domestique de Renauld, le voyant attaqué, comme un poltron qu’il était, il n’essaya pas la moindre tentative pour le défendre, mais faisant faire volte face au cheval qu’il montait, il ne cessa de courir jusqu’à ce qu’il fût à Castel-Guiglielmo où, le soir étant déjà venu, il se logea sans prendre plus de souci.
« Renauld, resté en chemise et à pied, le froid étant très grand et la neige tombant avec force, ne savait que faire ; voyant la nuit venir, transis et claquant des dents, il se mit à regarder s’il n’apercevrait pas autour de lui quelque refuge où il pût passer la nuit, afin de ne pas mourir de froid. Mais n’en voyant aucun — la contrée avait été un peu auparavant en guerre et tout avait été brûlé — et saisi par le froid, il se dirigea en courant vers Castel-Guiglielmo, ne sachant pas si son domestique s’était réfugié là ou ailleurs, et pensant que, s’il pouvait y entrer, Dieu lui enverrait du secours. Mais la nuit obscure le surprit à plus d’un mille encore de la ville, de sorte qu’il y arriva si tard qu’il trouva les portes fermées et les ponts levés, et qu’il ne put y entrer. Désolé, inconsolable, se lamentant, il regardait autour de lui s’il ne pourrait du moins trouver un endroit où il ne recevrait pas la neige sur le dos, lorsqu’il vit par hasard une maison qui avançait un peu en dehors des remparts, et sous la saillie de laquelle il résolut de se mettre pour attendre le jour. Y étant allé, il y trouva une porte ; malheureusement, elle était fermée. Devant la porte, se trouvait amassée un peu de paille ; triste et dolent, il s’y coucha, ne cessant de se plaindre à saint Julien, et disant que ce n’était pas là ce qu’avait mérité la foi qu’il avait en lui. Mais saint Julien, ayant jeté les yeux sur le pauvre diable, lui prépara sans retard un bon gîte.
« Il y avait alors dans Castel-Guiglielmo une dame veuve et plus belle de corps que n’importe qui ; le marquis Azzo qui l’aimait plus que sa propre vie, la tenait là à sa disposition. La susdite veuve habitait justement dans la maison sous laquelle Renauld s’était décidé à rester. Par aventure, le marquis avait fait dire la veille, à sa maîtresse, qu’il viendrait passer la nuit chez elle, où il avait ordonné de préparer en secret un bain et un excellent souper. Tout étant prêt, et la dame n’attendant plus que la venue du marquis, il advint qu’un messager se présenta aux portes de la ville, portant au marquis des nouvelles qui le firent subitement monter à cheval. Pour quoi, ayant envoyé dire à la dame qu’elle ne l’attendît pas, il se mit sur-le-champ en route. La dame, quelque peu désappointée, ne sachant que faire, se décida à entrer dans le bain préparé pour le marquis, puis à souper et à se mettre au lit.
« Étant donc entrée dans le bain qui se trouvait tout à côté de la porte où le malheureux Renauld s’était tapis hors de la ville, la dame entendit les gémissements et le claquement de dents de Renauld qui semblait changé en cigogne. Ayant appelé sa servante, elle lui dit : « — Va là-haut, et regarde hors des remparts qui est au pied de cette porte et ce qu’on y fait. — » La servante y alla, et la transparence de l’atmosphère aidant, elle vit Renauld en chemise et nu, assis en cet endroit comme je vous l’ai dit, et tremblant de toutes ses forces ; pour quoi elle lui demanda qui il était. Renauld, tremblant si fort qu’il pouvait à peine prononcer une parole, lui dit le plus brièvement qu’il put qui il était, comment et pourquoi il était là ; puis il se mit à la supplier, si cela se pouvait, de ne pas le laisser mourir de froid pendant la nuit. La servante, apitoyée, revint trouver la dame et lui conta tout. Celle-ci, émue aussi de pitié, se rappela qu’elle avait la clef de cette porte qui servait parfois aux entrées clandestines du marquis, et dit : « — Va vite lui ouvrir. Le souper est prêt et personne ne le mangerait, et nous avons de quoi le loger. — » La servante ayant vivement approuvé la dame de son humanité, retourna vers Renauld, lui ouvrit et le fit entrer. La dame le voyant presque raide de froid, lui dit : « — Et vite, brave homme, entrez dans ce bain qui est encore chaud. — » Et lui, sans attendre plus longue invitation, le fit volontiers, et tout réconforté par la chaleur, il lui sembla ressusciter. Pendant ce temps, la dame lui fit tenir prêts des vêtements que son mari portait peu avant sa mort. Lorsqu’il les eut revêtus, ils semblaient qu’il eussent été faits pour lui. Alors, attendant les ordres de la dame, il se mit à remercier saint Julien qui l’avait délivré de la mauvaise nuit à laquelle il s’attendait, et l’avait conduit à bonne auberge à ce qu’il lui semblait.
« La dame, après s’être reposée un peu, fit faire un grand feu dans une de ses chambres, s’y installa et demanda des nouvelles du brave homme. À quoi la servante répondit : « — Madame, il s’est habillé ; c’est un bel homme, et il a tout l’air d’être une personne de bien et de bonnes manières. — » « — Va donc — dit la dame — appelle-le et dis-lui qu’il vienne ici près du feu où il soupera, car je sais qu’il n’a pas soupé. — » Renaud, entré dans la chambre et voyant la dame, la salua respectueusement et lui rendit grâces de son mieux pour sa bonne action. La dame, l’ayant vu et entendu, et le trouvant tel que la servante avait dit, l’accueillit d’un air joyeux. Elle le fit asseoir familièrement devant le feu à côté d’elle et l’interrogea sur l’accident qui l’avait amené là. Sur quoi, Renauld lui conta tout par ordre. La dame avait, par suite de l’arrivée à Castel-Guiglielmo du domestique de Renauld, entendu parler de cette affaire, ce qui fit qu’elle ajouta foi à ce qu’il lui disait ; elle lui apprit à son tour ce qu’elle savait au sujet de son domestique, et où il pourrait facilement le trouver le lendemain matin. Puis, la table mise, Renauld, sur les instances de la dame, et après qu’ils se furent tous deux lavé les mains, se mit à souper. Il était grand de sa personne, beau et agréable de figure, et de manières gracieuses et avenantes ; c’était un homme d’âge moyen. La veuve l’ayant regardé à plusieurs reprises, le trouva fort à son goût, et l’appétit de la concupiscence se trouvant réveillé en elle par l’idée que le marquis devait venir coucher avec elle, elle se mit en tête d’en devenir amoureuse.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal. gallica-bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal. gallica-bnf.fr/BnF

« Donc, après le souper, s’étant levée de table, elle prit conseil de sa servante pour savoir s’il ne lui semblerait pas juste que, puisque le marquis s’était moqué d’elle, elle usât du bien que la fortune lui envoyait. La servante, voyant le désir de la dame, l’engagea le plus qu’elle put et qu’elle sut à contenter ce désir. Quant à la dame, retournée près du feu où elle avait laissé Renauld seul, elle se mit à le regarder amoureusement et lui dit : « — Eh ! Renauld, pourquoi êtes-vous si pensif ? Ne croyez-vous pas que vous pourrez être dédommagé d’un cheval et de quelques vêtements que vous avez perdus ? Rassurez-vous et tenez-vous en joie ; vous êtes chez vous ; même, je veux vous dire davantage, car vous voyant sur le dos ces habits qui appartiennent à mon défunt mari, il m’a semblé que c’était lui, et il m’est venu ce soir cent fois le désir de vous accoler et baiser ; et si je n’avais craint de vous déplaire, je l’eusse certainement fait. — » Renauld, entendant ces paroles et voyant le feu des regards de la dame, en homme qui n’est point sot s’avança vers elle les bras ouverts et lui dit : « — Madame, quand je songe que c’est grâce à vous que je puis dire désormais que je suis en vie, et d’où vous m’avez tiré, je crois que ce serait grande injure de ma part si je ne m’empressais de faire tout ce qui peut vous être agréable. Donc, contentez votre désir de m’accoler et me baiser, car moi, je vous accolerai et baiserai plus que volontiers. — » Après cela, plus n’était besoin de paroles. La dame toute allumée d’amoureux désirs, se jeta prestement dans ses bras, et après que mille fois, la serrant étroitement, il l’eût embrassée et eût été embrassé par elle, ils se levèrent de là, s’en allèrent dans la chambre et sans plus de retard, s’étant déshabillés, pleinement et à de nombreuses reprises, avant que le jour vînt, ils satisfirent leurs désirs.
« Mais dès que l’aurore vint à paraître, selon le bon plaisir de la dame, ils se levèrent, afin que cette aventure ne pût être soupçonnée par personne ; elle lui donna des vêtements en assez mauvais état et ayant rempli sa bourse d’argent, elle le pria de tenir tout ceci caché ; enfin, après lui avoir montré le chemin qu’il devait prendre pour retrouver son domestique, elle le fit sortir par la porte où il était entré. Le jour étant tout à fait revenu et les portes ayant été ouvertes, il entra dans Castel-Guiglielmo comme s’il arrivait de loin et retrouva son domestique. Pour quoi, ayant revêtu les habits qu’il avait dans sa valise, il se disposait à monter sur le cheval de son domestique, lorsqu’il advint, comme par miracle, que les trois brigands qui l’avaient volé la veille furent pris à la suite d’un nouveau méfait et conduits en cette ville. Sur leurs aveux, on lui restitua son cheval, ses vêtements et son argent. Il ne perdit pas autre chose qu’une paire de jarretières dont les brigands ne se rappelèrent pas ce qu’ils avaient fait. Pour quoi Renauld, rendant grâce à saint Julien, monta à cheval et retourna sain et sauf chez lui. Quant aux trois brigands, ils allèrent, dès le lendemain, battre l’air de leurs talons. — »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>