Boccace : deuxième journée, 3e et 4e nouvelles

NOUVELLE III

Trois jeunes gens, ayant dissipé leur avoir, tombent dans la misère. Leur neveu, revenant désespéré chez lui, fait la rencontre d’un abbé qui se trouve être la fille du roi d’Angleterre, laquelle l’épouse, répare les pertes de ses oncles et les rétablit dans leur premier état.

 

Les dames écoutèrent avec admiration le récit des aventures de Renauld d’Asti, louèrent sa dévotion, et rendirent grâce à Dieu et à saint Julien, qui, au moment où il en avait le plus besoin, lui avaient porté secours. On n’en accusa pas plus pour cela de sottise — bien que ceci fût dit tout bas — la dame qui avait su prendre le bien que Dieu lui avait envoyé chez elle. Pendant que l’on discourait en riant sur la bonne nuit qu’elle avait passée, Pampinea, qui était assise à côté de Philostrate, voyant que c’était à son tour de conter, se mit à songer à ce qu’elle avait à dire, puis, après avoir reçu l’ordre de la reine, non moins résolue que joyeuse, elle commença à parler ainsi : « — Valeureuses dames, plus on parle des agissements de la Fortune, et plus, à qui veut y bien regarder, il reste à dire. Et de cela personne ne doit s’étonner si l’on pense discrètement que toutes les choses que nous appelons sottement nôtres sont dans ses mains, et par conséquent sont continuellement transmises par elle des uns aux autres et réciproquement, selon son jugement secret et sans ordre connu de nous. C’est ce que l’on voit en toute circonstance et tout le long du jour, et ce qui a été démontré par quelques-unes des nouvelles précédentes. Néanmoins, puisqu’il plaît à notre reine qu’on parle encore sur ce sujet, j’ajouterai aux récits déjà faits une nouvelle de moi qui ne sera peut-être pas sans utilité pour ceux qui l’écouteront, et qui, je crois, devra plaire.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal. gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal. gallica.bnf.fr/BnF

« Il fut jadis dans notre cité un chevalier qui avait nom messer Tedaldo, lequel, selon que quelques-uns le veulent, appartenait à la famille des Lamberti. D’autres affirment qu’il était de celle des Agolanti, se fondant surtout sur la profession exercée dans la suite par ses fils, profession que les Agolanti ont toujours exercée et exercent encore. Mais, laissant de côté la question de savoir à laquelle des deux maisons il appartenait, je dis qu’il fut dans son temps un richissime chevalier, et qu’il eut trois fils, dont le premier s’appela Lambert, le second Tedaldo et le troisième Agolante, tous trois beaux et aimables jeunes gens. Le plus âgé n’avait pas encore accompli ses dix-huit ans, quand le richissime messer Tedaldo vint à mourir, leur laissant, comme à ses héritiers légitimes, tout son bien, meubles et immeubles. Se voyant très riches en argent comptant et en domaines, ils se mirent à dépenser sans aucun autre mobile que leur bon plaisir, sans frein ni retenue, entretenant un nombreux domestique, force chevaux de prix, des chiens, des oiseaux ; prodiguant les largesses ; courant les joutes ; faisant non-seulement ce qui convient à des gentilshommes, mais encore ce qui prenait fantaisie à leur juvénile appétit de faire. Cette vie ne dura pas longtemps, car le trésor que leur avait laissé leur père vint à s’épuiser, et leurs revenus ne suffisant pas à leurs dépenses accoutumées, ils se mirent à vendre et à engager leurs biens. Vendant aujourd’hui l’un, le lendemain l’autre, ils s’aperçurent à peine qu’ils en étaient venus à ne posséder presque plus rien. La pauvreté ouvrit alors leurs yeux que la richesse avait tenus fermés. C’est pourquoi Lambert, ayant un jour mandé les deux autres, leur représenta quelle avait été la magnificence de leur père et la leur, quelles avaient été leurs richesses, et la pauvreté à laquelle ils en étaient arrivés par leurs dépenses désordonnées. Du mieux qu’il sut, il les engagea, avant que leur misère fût plus connue, à vendre le peu qui leur restait et à partir avec lui ; ce qu’ils firent. Sans prendre congé de personne, sans aucune cérémonie, ils sortirent de Florence, et ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils furent arrivés en Angleterre. Là, ayant loué une petite maison, près de Londres, faisant mince dépense, ils se mirent avec âpreté à prêter à usure ; et la fortune leur fut en cela si favorable, qu’en peu d’années ils amassèrent de grandes sommes d’argent. Avec cet argent, retournant successivement tantôt l’un, tantôt l’autre, à Florence, ils rachetèrent une grande partie de leurs anciennes propriétés, en achetèrent de nouvelles et prirent femme. Continuant à faire l’usure en Angleterre, ils y firent venir un de leurs neveux, jeune homme qui avait nom Alexandre, et tous les trois revinrent à Florence, ayant oublié à quoi les avaient réduits une première fois leurs dépenses extravagantes. Bien que tous eussent de la famille, ils se remirent à dépenser plus étourdiment que jamais, jouissant d’un grand crédit auprès de tous les marchands, et empruntant de grosses sommes. Pendant quelques années, leur train fut soutenu par l’argent que leur envoyait Alexandre qui s’était mis à prêter aux barons sur le produit de leurs places fortes et de leurs autres charges, ce qui lui rapportait de gros bénéfices.
« Tandis que les trois frères dépensaient ainsi largement et empruntaient quand ils manquaient d’argent, comptant toujours fermement sur l’Angleterre, il advint que, contre toutes les prévisions, une guerre s’éleva en Angleterre entre le roi et l’un de ses fils, par laquelle toute l’île se divisa, qui tenant pour l’un, qui pour l’autre. Cela fut cause que la ressource des places fortes où commandaient les barons, fut enlevée à Alexandre qui n’avait plus rien pour garantir ses créances. Espérant que d’un jour à l’autre la paix se ferait entre le père et le fils et que, par conséquent, tout lui serait remboursé, intérêts et capital, Alexandre ne quittait pas l’île, et les trois frères qui étaient à Florence ne diminuaient en rien leurs énormes dépenses, empruntant chaque jour davantage. Mais lorsque après plusieurs années on ne vit aucun effet suivre les espérances, les trois frères non-seulement perdirent tout crédit, mais furent poursuivis, ceux à qui ils devaient voulant être payés. Leurs propriétés n’ayant pas suffi à solder toutes leurs dettes, ils furent mis en prison pour le reste, et leurs femmes ainsi que leurs enfants s’enfuirent de côté et d’autre, en assez pauvre équipage, ne sachant plus qu’attendre sinon une existence à jamais misérable. Alexandre, qui, pendant plusieurs années, avait attendu en Angleterre que la paix se fît, voyant qu’elle n’arrivait pas, et craignant non-seulement d’attendre en vain, mais que sa vie fût en danger, se décida à retourner en Italie et se mit tout seul en chemin.
« Comme il sortait de Bruges, il vit, par aventure, qu’en sortait aussi un abbé blanc, accompagné de beaucoup de moines, de nombreux domestiques et précédé d’un grand équipage. Près de lui, venaient deux vieux chevaliers, parents du roi, avec lesquels Alexandre s’aboucha comme avec des connaissances, et qui l’admirent volontiers en leur compagnie. Chemin faisant, Alexandre leur demanda discrètement qui étaient ces moines qui les précédaient avec une si grande suite, et où ils allaient. À quoi l’un des chevaliers répondit : « — Celui qui marche à la tête, est un jeune homme, notre parent, récemment élu abbé d’une des plus grandes abbayes d’Angleterre ; et pour ce qu’il n’a pas l’âge exigé par les lois pour une telle dignité, nous allons avec lui à Rome pour prier le saint père de lui accorder une dispense d’âge et de le confirmer dans sa dignité. Mais il ne faut parler de cela à personne. — »
« En chemin, le nouvel abbé, marchant tantôt devant, tantôt derrière ses gens, ainsi que nous voyons faire chaque jour aux seigneurs qui voyagent, aperçut près de lui Alexandre lequel était fort jeune, beau de personne et de visage, d’aussi bon ton et d’aussi belles manières que quiconque. À la première vue, il plut infiniment à l’abbé qui le fit appeler près de lui, se mit à lui causer et lui demanda qui il était, d’où il venait et où il allait. À quoi Alexandre répondit en exposant franchement sa situation, et après avoir satisfait à sa demande, lui offrit ses services dans le peu qu’il pourrait. L’abbé entendant sa belle façon de parler, frappé surtout de ses belles manières, le tint — bien que la profession qu’il exerçait fût assez servile — pour un gentilhomme, et s’éprit tout à fait de lui. Plein de compassion pour ses mésaventures, il le réconforta familièrement et lui dit d’avoir bonne espérance, pour ce que, s’il était homme de bien, Dieu le replacerait dans la situation d’où la fortune l’avait fait tomber et plus haut encore. Il le pria, puisqu’il allait en Toscane, de lui faire le plaisir de rester en sa compagnie, attendu qu’il y allait aussi. Alexandre le remercia de ses bonnes paroles et ajouta qu’il était entièrement à ses ordres.
« L’abbé cheminant donc avec Alexandre, dont la vue lui avait inspiré au cœur des sentiments tout nouveaux il advint qu’après plusieurs jours, ils arrivèrent dans une petite ville qui n’était pas trop richement pourvue en auberges. L’abbé voulant y loger, Alexandre le fit descendre chez un hôtelier qui avait été longtemps son domestique, et lui fit préparer la moins mauvaise chambre de la maison. Comme il était déjà devenu en quelque sorte le sénéchal de l’abbé, étant homme fort pratique, il logea du mieux qu’il put toute la suite de l’abbé, qui ça, qui là. Après que l’abbé eut soupé, la nuit étant déjà fort avancée et chacun ayant été dormir, Alexandre demanda à l’hôtelier où il pourrait reposer à son tour. À quoi l’hôte répondit : « — En vérité, je ne sais pas. Tu vois que tout est plein, et que moi et les miens sommes forcés de dormir sur le plancher. Cependant, dans la chambre de l’abbé, il y a un cabinet où je peux te conduire et te dresser un petit lit où tu pourras, si cela te va, passer la nuit de ton mieux. » — À quoi Alexandre dit : « — Comment veux-tu que j’aille dans la chambre de l’abbé, puisque tu sais qu’elle est si petite, que l’on n’a pu y faire coucher aucun de ses moines ? Si je m’étais aperçu qu’il y eût un cabinet quand on préparait son lit, j’y aurais placé ses moines, et j’aurais pris pour moi la chambre où ceux-ci dorment. — » À quoi l’hôtelier dit : » — La chose est faite, et tu peux, si tu veux, reposer en cet endroit le mieux du monde. L’abbé dort, ses courtines sont tirées ; je te porterai, sans bruit, un petit lit de plume, et tu y dormiras. — » Alexandre voyant que tout cela pouvait se faire sans déranger l’abbé, y consentit, et s’y arrangea le plus doucement possible.
« L’abbé qui ne dormait pas, et qui, au contraire, était tout entier à ses nouveaux désirs, avait entendu ce que l’hôtelier et Alexandre s’étaient dit, et avait vu où Alexandre s’était allé coucher. Fort content de cela, il se mit à dire en lui-même : « — Dieu a envoyé l’occasion favorable à mes désirs : si je ne la saisis pas, il est probable qu’elle ne se représentera plus. — » Et il résolut de la saisir. Tout faisant silence dans l’auberge, il appela à voix basse Alexandre, et lui dit de venir se coucher auprès de lui. Alexandre après beaucoup d’excuses, s’étant déshabillé, se mit à ses côtés. Alors l’abbé lui ayant mis la main sur la poitrine, se mit à le caresser de la même façon que les jeunes filles font avec leur amant. De quoi Alexandre s’étonna fort et crut que l’abbé était pris d’un amour déshonnête, pour le toucher de la sorte. Soit que l’abbé se doutât de sa crainte, soit qu’Alexandre eût fait quelque geste de dégoût, il se mit tout à coup à sourire, et ayant prestement écarté sa chemise, il prit la main d’Alexandre et la posa sur sa poitrine, disant : « — Alexandre, chasse ta mauvaise pensée, cherche, et reconnais ce que je cache à tous. — » Alexandre ayant posé la main sur le sein de l’abbé, trouva deux petits tétons ronds, fermes et délicats, qui semblaient faits d’ivoire. À cette découverte, voyant que c’était une femme, sans attendre une nouvelle invitation, il l’entoura lestement de ses bras, et se disposait à l’embrasser, quand elle lui dit : « — Comme tu peux le voir, je suis femme et non homme. Je suis partie pucelle de chez moi, et j’allais trouver le pape pour qu’il me marie. Par un effet de ta bonne fortune ou de mon malheur, dès que je t’ai vu l’autre jour, je me suis tellement éprise d’amour pour toi, que jamais femme n’a aimé un homme à ce point. Pour quoi, j’ai résolu de te prendre pour mari de préférence à tout autre. Aussi, si tu ne veux pas de moi pour femme, sors sur-le-champ d’ici et regagne ton lit. — » Alexandre, bien qu’il ne la connût pas, considérant quelle suite elle avait, estima qu’elle devait être noble et riche, et de plus il la voyait très belle. Pour quoi, sans réfléchir trop longtemps, il répondit que si cela lui plaisait à elle, cela lui était à lui très agréable. S’étant alors assise sur le lit, devant un tableau qui représentait l’effigie de Notre-Seigneur, elle lui mit au doigt un anneau et se fit épouser. Puis, s’étant embrassés, au grand plaisir de tous deux, ils se satisfirent tout le reste de la nuit. Ils prirent ensuite leurs mesures pour leurs plaisirs futurs et, le jour venu, Alexandre se leva, sortit de la chambre par où il y était entré, sans que personne sût où il avait couché pendant la nuit, et joyeux outre mesure. Il se remit en route avec l’abbé et son escorte, et plusieurs jours après, ils arrivèrent à Rome.
« Là, après s’être reposés quelques jours, l’abbé, les deux chevaliers et Alexandre, sans autre suite, allèrent trouver le pape et, leurs révérences faites, l’abbé se mit à parler ainsi : « — Saint-Père, vous devez mieux que personne savoir que tous ceux qui veulent vivre bien et honnêtement doivent autant que possible fuir les occasions qui pourraient les entraîner à faire le contraire. C’est pour cela que moi, qui ai le désir de vivre honnêtement, je me suis enfuie secrètement sous l’habit que vous me voyez, avec une grande partie du trésor du roi d’Angleterre, mon père, lequel voulait me marier au vieux roi d’Écosse, moi, jeune comme vous voyez, et que je me suis mise en route pour venir ici, afin que Votre Sainteté me mariât. Ce n’est pas tant la vieillesse du roi d’Écosse qui m’a fait fuir, que la peur de faire, à cause de la fragilité de ma jeunesse, quelque chose contre les lois divines et contre l’honneur du sang royal, si j’étais mariée à lui. Ainsi résolue, je venais, lorsque Dieu, qui seul connaît parfaitement ce qui convient à chacun, a placé devant mes yeux, par sa miséricorde je crois, celui qu’il lui plaît que j’aie pour mari. C’est ce jeune homme — et elle montra Alexandre — que vous voyez ici près de moi, et dont les manières, la vaillance sont dignes des plus grandes dames du monde, bien que peut-être la noblesse de son sang ne soit pas aussi illustre que celle du sang royal. C’est donc lui que j’ai pris et que je veux pour époux ; et je n’en aurai jamais d’autre, quoi qu’en puisse penser mon père ou qui que ce soit. Le principal motif pour lequel je me suis mise en route n’existe donc plus ; mais il m’a plu d’achever mon voyage, autant pour visiter et adorer les lieux saints dont cette cité est remplie, et pour m’agenouiller aux pieds de Votre Sainteté, que pour déclarer ouvertement devant vous, et par conséquent devant tous les hommes, le mariage contracté entre Alexandre et moi en présence de Dieu. Pour quoi, je vous prie humblement que ce qui a plu à Dieu et à moi vous soit agréable, et que vous nous donniez votre bénédiction, afin qu’avec elle nous soyons plus sûrs que notre union plaira à Celui dont vous êtes le vicaire, et que nous puissions vivre et mourir ensemble à l’honneur de Dieu et de vous. — »
« Alexandre fut fort étonné en apprenant que sa femme était fille du roi d’Angleterre, et son cœur s’emplit d’une grande allégresse. Mais les deux chevaliers furent plus étonnés encore, et ils furent tellement courroucés, que s’ils avaient été ailleurs que devant le pape, ils auraient fait un mauvais parti à Alexandre et peut-être à la dame. D’un autre côté, le pape s’étonna beaucoup de l’habit porté par la dame et du choix qu’elle avait fait ; mais voyant qu’il n’y avait pas moyen de revenir sur ce qui était fait, il se rendit à sa prière. Tout d’abord il apaisa les chevaliers qu’il voyait si courroucés, et les ayant remis en paix avec la dame et avec Alexandre, il donna des ordres pour ce qui restait à faire.
« Le jour fixé par lui étant venu, en présence de tous les cardinaux et d’un grand nombre de personnages de haut rang qu’il avait invités et qui étaient venus pour assister à la magnifique fête qu’il avait fait préparer, il fit venir la dame revêtue d’habits royaux et qui était si belle et si plaisante à voir, qu’elle était justement louée par tous. Alexandre vint également revêtu d’habits splendides, ressemblant beaucoup moins, dans son maintien et dans son air, à un jeune usurier qu’à un prince de sang royal, et recevant les hommages des deux chevaliers. Puis le pape fit de nouveau célébrer solennellement les épousailles, et après avoir fait de belles et somptueuses noces, il leur donna congé avec sa bénédiction.
« Il plut à la dame et à Alexandre, en quittant Rome, d’aller à Florence où la renommée avait déjà porté la nouvelle. Ils y furent reçus par les Florentins avec de grands honneurs. La dame fit mettre en liberté les trois frères, après avoir fait payer tous leurs créanciers, et les remit, eux et leurs femmes, en possession de leurs biens. Fort approuvés de tous pour cela, Alexandre et sa femme, emmenant avec eux Agolante, quittèrent Florence et vinrent à Paris, où ils furent reçus avec beaucoup d’honneurs par le roi. De là, les deux chevaliers allèrent en Angleterre, et ils firent si bien auprès du roi, que celui-ci rendit ses bonnes grâces à sa fille et l’accueillit en grande fête, ainsi que son gendre qu’il fit peu de temps après chevalier, en lui donnant la comté de Cornouailles. Alexandre déploya tant d’habileté, tant de savoir faire, qu’il raccommoda le fils avec le père, dont il s’ensuivit un grand bien pour toute l’île, et ce qui lui conquit l’affection et l’estime de tous les habitants du pays. Quant à Agolante, il recouvra en totalité ce qui lui était dû, et il s’en revint à Florence, riche outre mesure, après avoir été fait chevalier par le comte Alexandre. Le comte vécut très glorieusement avec sa femme et, suivant l’affirmation d’aucuns, grâce à sa prudence, à sa valeur, et avec l’aide de son beau-père, il conquit par la suite l’Écosse et en fut couronné roi. — »

 NOUVELLE IV

Landolfo Ruffolo ruiné se fait corsaire. Pris par des Génois, il fait naufrage et se sauve sur une caisse pleine de pierreries. Il est recueilli à Gulfe par une brave femme et retourne chez lui plus riche qu’avant.
Lauretta était assise auprès de Pampinea ; voyant cette dernière arrivée à la fin de sa glorieuse nouvelle, sans plus attendre elle se mit à parler de la sorte : « — Très gracieuses dames, aucun acte de la fortune, à mon avis, ne se peut voir de plus grand, que lorsque quelqu’un, d’une infime misère s’élève à l’état royal, comme la nouvelle de Pampinea nous a montré qu’il était advenu à son Alexandre. Et puisque à quiconque racontera désormais sur le sujet imposé, il faudra parler dans ces limites, je ne rougirai point de dire une nouvelle qui ne présente pas un aussi splendide dénouement bien qu’elle traite d’infortunes encore plus grandes. Je sais bien que, vu la beauté de la précédente, ma nouvelle sera écoutée avec moins d’intérêt, mais comme je ne peux pas davantage, ce sera mon excuse.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal. gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal. gallica.bnf.fr/BnF

« On croit généralement que le rivage qui s’étend de Reggio à Gaëte est la partie la plus agréable de l’Italie. C’est là que, tout près de Salerne, est une côte dominant la mer et que les habitants appellent la côte d’Amalfi. Elle est parsemée de petites cités, de jardins et de ruisseaux ; peuplée de citoyens riches et se livrant au commerce aussi activement que qui que ce soit. Parmi les cités susdites, il en est une appelée Ravello, dans laquelle, de même qu’on y compte aujourd’hui des gens riches, il y eut autrefois un nomme richissime, nommé Landolfo Ruffolo. Sa fortune ne lui suffisant pas, il voulut la doubler, et il faillit la perdre presque tout entière et se perdre lui-même avec. Cet homme donc, suivant l’habitude des marchands, après s’être tracé un plan, acheta un très grand navire, consacra toute sa fortune à le charger de marchandises variées, et partit avec lui pour l’île de Chypre. Il y trouva plusieurs autres vaisseaux chargés des mêmes marchandises que celles qu’il avait apportées ; pour quoi, non seulement il dut vendre les siennes à vil prix, mais les jeter à l’eau pour s’en débarrasser, ce qui le mena à une ruine presque complète. Fort ennuyé de ce résultat, ne sachant que faire et se voyant, d’homme très riche, devenu en si peu de temps presque pauvre, il pensa à se tuer ou à voler pour restaurer ses affaires, afin de ne pas s’en revenir pauvre dans son pays d’où il était parti riche. Ayant trouvé acheteur pour son grand navire, avec l’argent de cette vente et celui qu’il avait retiré de ses marchandises, il acheta un navire léger, propre à faire métier de corsaire, et l’arma de tout ce qu’il fallait pour un tel service ; puis il se mit à piller les autres pour se refaire, et principalement les Turcs.
« À ce métier, la fortune lui fut beaucoup plus favorable qu’elle ne lui avait été pour la vente de ses marchandises. Au bout d’un an à peine, il avait pillé et pris tant de navires turcs, qu’il se trouva avoir non-seulement rattrapé ce qu’il avait perdu en marchandises, mais l’avoir grandement doublé. Pour quoi, consolé de sa première perte, jugeant qu’il était assez riche pour ne pas en risquer une seconde, il se dit que ce qu’il avait devait lui suffire, sans en chercher davantage. En conséquence, il se disposa à retourner chez lui. Mais craignant les hasards du commerce, il ne prit pas la peine de convertir son argent en marchandises ou en valeurs il l’emporta sur le navire avec lequel il l’avait gagné, et fit force de rames pour s’en revenir. Il était déjà parvenu dans l’Archipel, lorsqu’un soir un vent de sirocco s’étant élevé — qui non-seulement contrariait sa marche, mais fit devenir la mer très grosse, à ce point que son léger navire n’aurait pu le supporter — il se réfugia dans un port formé par une petite île où, à l’abri de ce vent, il se proposa d’en attendre un meilleur. Peu d’instants après, deux grosses caraques génoises, venant de Constantinople, entrèrent à grand’peine dans le port, pour fuir la tempête devant laquelle Landolfo avait fui lui-même. Ceux qui les montaient, ayant aperçu le navire, et voyant que la voie pour partir lui était fermée ; apprenant à qui il appartenait et sachant par la renommée que c’était à un homme très riche, se disposèrent à s’en emparer, en gens naturellement très avides de rapines et de gains. Ils mirent à terre une partie des leurs armés d’arbalètes, et les firent placer de façon que personne ne pût descendre du navire sans s’exposer à être criblé de traits. Puis se faisant remorquer par des chaloupes, et aidés par le courant, ils accostèrent le petit navire de Landolfo dont ils s’emparèrent en un clin d’œil sans beaucoup de peine et sans perdre un homme. Ayant fait descendre Landolfo sur une de leurs caraques, et ayant fait transborder tout ce qui se trouvait sur le navire, ils le coulèrent bas, retenant Landolfo prisonnier et ne lui laissant sur le dos que de méchants haillons.
« Le jour suivant, le vent ayant changé, les caraques firent voile vers le levant et voguèrent heureusement tout ce jour-là. Mais, vers le soir, un vent de tempête se mit à souffler, lequel, soulevant d’immenses vagues, sépara les deux caraques. La force du vent fut telle, que la caraque sur laquelle était le pauvre Landolfo fut poussée violemment sur l’île de Céphalonie, et vint frapper contre un rocher où elle s’ouvrit et se brisa comme un morceau de verre qui rencontrerait un mur. Les malheureux qui la montaient — la mer étant déjà toute couverte de marchandises qui surnageaient, de caisses, de tables, comme d’ordinaire en ces sortes d’accidents — bien que la nuit fut très obscure, la mer grosse et houleuse, se mirent à nager, ceux du moins qui savaient, et s’accrochèrent à tous les objets que le hasard faisait passer à leur portée. Parmi eux, le malheureux Landolfo, bien qu’il eût auparavant souvent appelé la mort, préférant mourir plutôt que de retourner chez lui pauvre comme il se voyait, la voyant si près, en eut peur. Comme les autres, une table s’étant trouvée à portée de sa main, il s’y attacha, espérant que Dieu, ne voulant pas le noyer, lui enverrait quelque secours. S’étant mis à cheval sur la table, ballotté d’un côté et d’autre par la mer et par le vent, il s’y soutint de son mieux jusqu’au jour. Alors, regardant autour de lui, il ne vit rien que les nuages et la mer, et une caisse qui surnageait et s’approchait parfois de lui à sa grande peur, car il craignait d’en être heurté de façon à se noyer. Chaque fois qu’elle s’approchait de lui, il l’éloignait avec la main autant qu’il pouvait, bien qu’il eût peu de forces. Sur ces entrefaites, il advint qu’un coup de vent et un coup de lame s’abattirent si fort sur cette caisse, qu’elle heurta violemment la table où était Landolfo. La table fut renversée et Landolfo précipité dans les flots. Revenu à la surface, il se mit à nager, poussé plus par la peur que par ses propres forces, et aperçut la table loin de lui ; pour quoi, craignant de ne pouvoir parvenir jusqu’à elle, il s’approcha de la caisse qui était tout près de lui, et, se plaçant à plat ventre sur le couvercle, il se mit à la diriger avec les bras.
« Dans cette situation, poussé çà et là par les vagues, n’ayant rien à manger et buvant plus qu’il n’aurait voulu, sans savoir où il était et sans avoir autre chose que la mer, il passa tout le jour et toute la nuit suivante. Le lendemain, réduit à l’état d’éponge, et s’accrochant fortement des deux mains aux rebords de la caisse, à la façon de ceux qui sont près de se noyer et qui saisissent un objet quelconque, il parvint, soit par la volonté de Dieu, soit par la force du vent, près du rivage de l’île de Gulfe, où, par aventure, une pauvre femme nettoyait avec du sable mêlé à l’eau salée les vases de sa cuisine. Dès qu’elle vit s’approcher cette masse informe, elle prit peur et se mit à fuir en criant. Landolfo ne pouvait parler et y voyait à peine ; c’est pourquoi il ne lui dit rien. Cependant, comme le flux le poussait vers la terre, la femme finit par reconnaître la forme d’une caisse, et regardant avec plus d’attention, elle vit les bras qui pendaient en dehors, puis la figure du naufragé, et comprit ce que c’était. Pour quoi, mue de compassion, elle entra dans la mer, qui s’était enfin calmée, le saisit par les cheveux, et le tira à terre avec la caisse dont elle eut beaucoup de peine à lui détacher les mains. Après avoir placé la caisse sur la tête de sa petite fille qui était avec elle, elle emporta Landolfo, comme elle eût fait d’un petit enfant, jusque dans sa cabane, où, après l’avoir mis dans un bain chaud, elle le frotta et le lava jusqu’à ce que la chaleur lui revînt avec une partie de ses forces. Quand elle crut le moment venu, elle le sortit du bain et le réconforta avec du bon vin et des confitures ; enfin, du mieux qu’elle put, elle le soigna, si bien que ses forces étant revenues, il reconnut où il était. C’est pourquoi la bonne femme crut devoir lui rendre la caisse qu’elle avait sauvée, et lui dit d’oublier désormais sa mésaventure ; ce qu’il fit.
« Landolfo, qui ne se souvenait pas de la caisse, la prit néanmoins quand la bonne femme la lui présenta, pensant qu’elle ne pouvait avoir si peu de valeur qu’il ne la vendît un jour. Comme il la trouva fort légère, son espérance fut très amoindrie ; néanmoins, la bonne femme n’étant pas à la maison, il l’ouvrit pour voir ce qu’il y avait dedans, et il y trouva un grand nombre de pierreries, les unes travaillées, les autres brutes. Ce voyant, et reconnaissant qu’elles avaient une grande valeur, car il s’y entendait un peu, il loua Dieu qui n’avait pas voulu l’abandonner encore, et il se sentit tout réconforté. Mais, en homme qui ayant été deux fois en peu de temps le jouet de la fortune devient méfiant une troisième, il pensa qu’il lui faudrait beaucoup de prudence pour emporter ces richesses jusque chez lui. Pour quoi, il les enveloppa du mieux qu’il put dans quelques chiffons, et dit à la bonne femme qu’il n’avait plus besoin de la caisse et qu’il la priait de lui donner un sac en échange. La bonne femme le fit volontiers, et après l’avoir remerciée le plus qu’il put du service qu’il en avait reçu, il partit, son sac sur l’épaule, et, étant monté sur un bateau, il passa à Brindisi ; de là, sans s’éloigner de la côte, il arriva enfin à Trani où il retrouva quelques-uns de ses compatriotes qui étaient drapiers. Il fut habillé par eux quasi pour l’amour de Dieu, après qu’il leur eût raconté tous ses malheurs, hormis l’incident de la caisse. On lui prêta en outre un cheval, et, après lui avoir fourni une escorte pour le conduire jusqu’à Ravello où il disait vouloir retourner, on le fit partir. Là, se sentant enfin en sûreté, et remerciant Dieu qui l’avait conduit, il délia son sac, examina avec plus d’attention qu’il ne l’avait fait auparavant toutes ses pierreries, et trouva qu’il en avait tant et de si belles, qu’en les vendant à un prix convenable et même à prix réduit, il serait du double plus riche que quand il était parti. Ayant trouvé à s’en défaire, il envoya une grosse somme d’argent en récompense du service reçu à la bonne femme de Gulfe qui l’avait tiré de la mer, et il fit un don pareil à ceux de Trani qui l’avaient habillé. Il garda pour lui le reste, sans plus vouloir se livrer au commerce, et en vécut honorablement jusqu’à la fin. — »

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