Boccace : deuxième journée, 5e et 6e nouvelles

NOUVELLE V

Andreuccio de Pérouse, venu à Naples pour acheter des chevaux, éprouve dans une même nuit trois graves accidents ; il se tire de tous les trois et retourne chez lui avec un riche rubis.

 

« — Les pierreries trouvées par Landolfo — commença la Fiammetta, à qui c’était le tour de conter — m’ont remis en mémoire une nouvelle où il n’est guère moins question de périls que dans celle narrée par Lauretta, mais qui en diffère en ce que ces périls, au lieu de se dérouler en l’espace de plusieurs années peut-être, survinrent en une seule nuit, comme vous allez l’entendre.
« Suivant ce que j’ai appris, il y eut autrefois à Pérouse, un jeune homme nommé Andreuccio di Pietro, et qui était marchand de chevaux. Ayant appris qu’à Naples on les avait à bon marché, il mit dans sa bourse cinq cents florins en or, et comme il n’était jamais sorti de chez lui, il partit en compagnie d’autres marchands, et arriva à Naples un dimanche soir sur la fin du jour. S’étant informé auprès de son hôtelier, il s’en alla dès le lendemain matin au marché où il vit beaucoup de chevaux dont le bon nombre lui plurent. Il en marchanda plusieurs ; mais comme il ne put s’accorder sur aucun, afin de montrer qu’il était bien venu dans l’intention d’acheter, il tira à plusieurs reprises de sa bourse les florins qu’elle contenait, et les étala, comme un sot et un imprudent, aux yeux des allants et venants. Dans un de ces moments où il était en train de montrer sa bourse, il advint qu’une jeune Sicilienne très belle, mais disposée à se livrer au premier venu pour un prix modique, passa près de lui sans qu’il s’en aperçût et vit la bourse. Aussitôt elle se dit : « — Ne vaudrait-il pas mieux que cet argent fût à moi ? — » Et elle continua son chemin. Elle avait avec elle une vieille femme, sicilienne aussi, et qui, en apercevant Andreuccio, la laissa et courut affectueusement vers lui, pour l’embrasser ; ce que voyant la jeune femme, elle se tint sans rien dire à l’écart et attendit. Andreuccio s’étant retourné et ayant reconnu la vieille, lui fit grande fête ; puis, quand elle lui eut promis d’aller le voir à son auberge, elle le quitta sans poursuivre davantage l’entretien et Andreuccio se remit à marchander ; mais il n’acheta rien de cette matinée.
« La jeune femme qui avait vu d’abord la bourse d’Andreuccio, puis sa rencontre avec la vieille, désireuse de trouver un moyen d’avoir tout ou partie de l’argent, se mit à interroger adroitement sa compagne et lui demanda qui était ce jeune homme et d’où il venait, ce qu’il faisait là et comment elle le connaissait. La vieille l’informa de tout ce qui concernait Andreuccio, et lui raconta ce qu’il lui avait dit lui-même en quelques mots ; elle lui apprit qu’elle était restée longtemps chez son père en Sicile, puis à Pérouse ; elle lui dit aussi où il logeait et pourquoi il était venu. La jeune femme pleinement renseignée sur sa famille, sur lui-même et sur le nom de ses parents, se basa là-dessus avec une perfide malice pour arriver à ses fins. De retour chez elle, elle donna de l’ouvrage à la vieille pour toute la journée, afin de l’empêcher d’aller revoir Andreuccio ; puis elle prit à part une jeune servante qu’elle avait dressée à de pareils services, et l’envoya à la tombée de la nuit, à l’auberge où Andreuccio venait de rentrer. La servante, en y arrivant, le trouva par hasard sur le seuil de la porte et s’adressa justement à lui pour le demander. Quand elle sut par sa réponse que c’était bien lui à qui elle avait affaire, elle le tira à l’écart et lui dit : « — Messire, une gente dame de cette ville aurait volontiers, si cela vous plaisait, un entretien avec vous. — » En entendant cette confidence, Andreuccio regarda la jeune fille des pieds à la tête, et comme elle lui fit l’effet d’être la servante de la dame en question, il pensa que cette dame était devenue amoureuse de lui, comme du plus beau garçon qui fût alors à Naples. Il se hâta de répondre qu’il était prêt et demanda où et quand la dame voulait le voir. À quoi la suivante répondit : « — Messire, quand il vous plaira de venir, elle vous attend chez elle. — » Andreuccio, sans prévenir personne dans l’auberge, lui répondit vivement : « Eh bien ! va devant et je te suivrai. — » Sur quoi, la jeune suivante le conduisit chez sa maîtresse dans une rue appelée Maupertuis, dont le nom même indique quelle honnête rue c’était. Mais comme il n’en savait rien et qu’il ne s’en doutait même pas, il crut aller en un lieu fort honnête, près d’une dame estimable. La jeune servante le précédant toujours, il entra dans la maison sans hésiter, et pendant qu’il montait l’escalier, la suivante ayant appelé sa dame en lui disant : « — Voici Andreuccio — » il la vit qui l’attendait en haut de l’escalier.
« Elle était encore très jeune, grande de sa personne et fort belle de visage, vêtue et parée très élégamment. Dès qu’elle aperçut Andreuccio, elle descendit trois marches à sa rencontre, les bras ouverts, et lui sautant au cou, elle resta ainsi quelques instants sans rien dire, comme empêchée par un excès de tendresse. Enfin, tout en pleurs, elle le baisa au front, et d’une voix émue, elle lui dit : « — Ô mon Andreuccio, sois le bienvenu. — » Étonné, stupéfait de caresses si tendres, il répondit : « — Madame, soyez la bien trouvée. — » Alors l’ayant pris par la main, elle le conduisit dans son salon, d’où, sans lui dire un seul mot, elle le fit entrer dans sa chambre qui était toute parfumée de senteurs de roses, de fleurs d’oranger et d’autres odeurs, et où il vit un très beau lit tout encourtiné, de nombreuses robes sur les porte-manteaux, suivant la coutume du pays, et beaucoup d’autres vêtements très riches et très beaux, Étant encore tout neuf, il crut fermement en voyant toutes ces choses, qu’il était pour le moins chez une très grande dame.
« Après qu’ils se furent assis tous deux sur un siège qui était au pied du lit, la dame commença à parler de la sorte : « — Andreuccio, je suis certaine que tu t’étonnes des caresses que je te fais et de mes larmes, attendu que tu ne me connais pas, et que certainement tu ne te rappelles pas m’avoir jamais vue ; mais tu vas entendre une chose qui t’étonnera plus encore peut-être, c’est que je suis ta sœur, Et je puis te dire que, puisque Dieu m’a fait une telle grâce qu’avant de mourir j’aie vu un de mes frères — et je souhaite les voir tous — je mourrai maintenant contente. Et si tu n’as jamais entendu parler de cela, je vais te le dire. Pietro, mon père et le tien, comme tu as pu le savoir, je crois, habita longtemps à Palerme où, par sa bonté et ses manières agréables il fut et est encore très aimé de ceux qui l’ont connu. Parmi les personnes qui eurent de l’affection pour lui, ma mère, qui était une noble dame et qui se trouvait veuve alors, l’aima plus que tous, à tel point que, bravant la crainte de son père, de ses frères, bravant l’honneur même, elle se donna à lui, si bien que je naquis de cette liaison, comme tu vois. Par la suite, Pietro ayant été obligé de quitter Palerme et de retourner à Pérouse, il me laissa toute petite avec ma mère, et jamais, à ce que j’ai appris, il ne se souvint ni de moi ni d’elle ; de quoi, s’il n’était mon père, je le blâmerais fortement — laissant de côté l’affection qu’il aurait dû me porter à moi, sa fille, née non d’une servante ou d’une femme méprisable — à cause de l’ingratitude qu’il a montrée envers ma mère qui, sans savoir qui il était, mue par un amour fidèle, lui avait donné ses biens et sa personne. Mais quoi ! les mauvaises actions accomplies, depuis longtemps, sont plus faciles à blâmer qu’à réparer. La chose se passa donc ainsi ; il m’abandonna toute petite à Palerme où, quand je fus devenue grande, ma mère qui était riche, me donna pour femme à un gentilhomme de bien de Girgenti, lequel par amour pour ma mère et pour moi, revint habiter à Palerme. Là, en sa qualité de Guelfe, il noua des intelligences avec notre roi Charles ; intelligences qui furent connues du roi Frédéric avant qu’elles eussent pu produire leur effet, ce qui nous obligea à fuir de Sicile, alors que je m’attendais à être la plus grande dame qui eût jamais été en cette île. Ayant pris le peu que nous pûmes prendre — je dis peu, par rapport aux biens immenses que nous possédions — ayant abandonné nos terres et nos palais, nous nous réfugiâmes dans cette ville, où le roi Charles se montra si généreux envers nous, que nous fûmes dédommagées en grande partie des pertes que nous avions supportées pour lui. Il nous donna des domaines et des châteaux, et accorda à mon mari, qui est ton beau-frère, une pension régulière, comme tu pourras encore le voir. C’est ainsi que je me trouve à Naples, où, grâce à Dieu et non à toi, mon cher frère, j’ai pu te voir. — » Ayant ainsi parlé, elle l’étreignit de nouveau dans ses bras, et, tout en pleurs, elle le baisa tendrement au front.
« À cette fable si bien ordonnée, débitée si naturellement par elle qu’aucune hésitation n’était venue arrêter la parole entre ses dents, que sa langue n’avait pas un seul instant balbutié, Andreuccio, se rappelant qu’il était vrai que son père avait été à Palerme, connaissant par lui-même les mœurs des jeunes gens qui s’amourachent volontiers dans leur jeunesse, et voyant ces larmes si tendres, ces embrassements et ces baisers si honnêtes, tint pour plus que vrai ce qu’elle lui disait. Aussi, quand elle se tut, il lui répondit : « — Madame, vous ne devez pas être surprise si je m’étonne de ce qui m’arrive, car il est vrai que mon père n’a jamais parlé de votre mère ni de vous, ou s’il en a parlé, cela n’est point venu à ma connaissance ; de sorte que je ne vous connaissais pas plus que si vous n’aviez pas existé, et il m’est d’autant plus cher d’avoir trouvé ici une sœur, que je suis seul au monde et que j’étais loin d’espérer pareille aubaine. Et de vrai, je ne connais personne de si haute condition que vous ne dussiez lui être chère ; à plus forte raison m’êtes-vous chère à moi qui ne suis qu’un pauvre petit marchand. Mais je vous prie de m’éclairer sur un point ; comment avez-vous su que j’étais ici ? — » À quoi elle répondit : « — Ce matin je l’ai su par une pauvre femme qui reste souvent avec moi, et qui, à ce qu’elle m’a dit, a habité longtemps avec notre père a Palerme et à Pérouse ; et s’il ne m’avait pas semblé plus honnête que tu vinsses me voir dans cette maison qui est comme tienne, plutôt que d’aller te voir, moi, dans la maison d’un autre, il y a grand temps que je serais allée à toi. — » Puis elle se mit à demander des nouvelles de tous ses parents, en les nommant les uns après les autres ; à quoi Andreuccio répondit, plus convaincu par cette dernière preuve qu’il n’était besoin.
« L’entretien ayant été fort long et la chaleur étant grande, elle fit venir du vin de Grèce et des confetti, et versa à boire à Andreuccio. Après quoi celui-ci voulut partir, l’heure du dîner étant venue, mais elle ne le souffrit en aucune façon, fit semblant de se fâcher très fort, et, l’embrassant, elle dit : « — Hélas ! je vois bien que je te suis peu chère ; croirait-on que tu es auprès d’une sœur que tu n’as jamais vue, dans sa maison, où, venant à Naples, tu aurais dû descendre, et que tu veux la quitter pour aller dîner à l’auberge ! de vrai, tu dîneras avec moi, et bien que mon mari soit absent, ce qui me chagrine beaucoup, je saurai bien en ma qualité de dame te faire honneur. — » À quoi Andreuccio, ne sachant que répondre, dit : « — Vous m’êtes aussi chère qu’une sœur doit l’être, mais si je ne vais pas à mon auberge, on m’y attendra toute la soirée pour dîner, et je ferai une malhonnêteté. — » Elle dit alors : « — Loué soit Dieu ! n’ai-je pas chez moi assez de gens pour envoyer dire qu’on ne t’attende pas ! mais tu montrerais encore plus de courtoisie, tu ne ferais même que ton devoir, en envoyant dire à tes compagnons de venir dîner ici ce soir ; après quoi, si tu voulais toujours t’en aller, vous pourriez partir tous ensemble. — » Andreuccio répondit qu’il ne voulait pas de ses compagnons pour ce soir, mais que, puisque cela lui faisait plaisir qu’il restât, cela lui était à lui très agréable. Alors elle fit semblant d’envoyer dire à son auberge qu’on ne l’attendît pas pour dîner ; et, après bon nombre d’autres propos, ils se mirent à table où ils furent splendidement servis de mets nombreux, et où elle fit durer adroitement le repas jusqu’à la nuit obscure. Quand ils furent levés de table, et comme Andreuccio voulait partir, elle dit qu’elle ne le souffrirait point, pour ce que Naples n’était pas une ville où on pouvait aller sûrement la nuit, surtout un étranger ; qu’en envoyant dire qu’on ne l’attendît pas pour dîner, elle avait fait également prévenir qu’il ne viendrait pas coucher. Andreuccio la crut, toujours dupe de sa bonne foi, et comme il lui était agréable d’être près d’elle, il resta. Après le dîner, ils causèrent longuement, et une bonne partie de la nuit s’étant écoulée, elle laissa enfin Andreuccio reposer dans sa chambre, avec un jeune garçon pour lui indiquer ce dont il aurait besoin, et elle se retira avec ses femmes dans une autre chambre.
manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal. gallica.bnf.fr/BnF

manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal. gallica.bnf.fr/BnF

« La chaleur était grande ; aussi Andreuccio, se voyant seul, se mit sur-le-champ en bras de chemise, ôta ses chausses et les jeta sur le lit. Sollicité par un besoin naturel d’expulser le superflu de son ventre, il demanda au petit garçon où cela pourrait se faire, et celui-ci le conduisit dans un angle de la chambre et lui montra une porte en disant : « — Entrez là. — » Andreuccio y entra en toute confiance, mais ayant mis le pied par aventure sur une planche dont le bout opposé était détaché de la solive, il tomba avec elle au fond de la fosse. Dieu le protégea assez pour qu’il ne se fît aucun mal dans sa chute, bien qu’il fût tombé de haut ; mais il fut tout embrenné de l’ordure dont l’endroit était rempli. Afin que vous entendiez mieux ce que je viens de dire et ce qui suit, il faut que je vous décrive cet endroit. Dans une petite rue — comme nous en voyons surtout entre deux corps de bâtiments — on avait établi, entre les deux maisons voisines, deux solives sur lesquelles on avait cloué quelques planches, en ménageant une place pour s’asseoir. C’était avec une de ces planches qu’il était tombé.
« Se trouvant donc au fond de la fosse, Andreuccio, fort marri de l’aventure, se mit à appeler le jeune garçon ; mais celui-ci, dès qu’il l’eut entendu tomber, s’était empressé d’aller le dire à la dame, qui courut promptement à sa chambre voir si ses vêtements y étaient. Les ayant trouvés ainsi que l’argent qu’Andreuccio, peu confiant, portait toujours imprudemment sur lui et pour lequel, feignant d’être de Palerme et se faisant passer pour fille d’un Pérousin, elle avait ourdi cette ruse, sans plus se soucier de lui, elle s’empressa de fermer la porte par laquelle il était sorti. Andreuccio, voyant que le jeune garçon ne lui répondait pas, se mit à crier plus fort, mais inutilement. Déjà soupçonneux, et commençant, mais trop tard, à s’apercevoir qu’on l’avait trompé, il grimpa sur un petit mur qui séparait la fosse de la voie publique et, ayant sauté dans la rue, il s’en alla à la porte de la maison qu’il reconnut très bien, et là il appela longtemps en vain, frappa et se démena comme un diable.
« Comprenant alors clairement sa mésaventure, il se mit à se lamenter, et à dire : hélas ! comme en peu de temps j’ai perdu cinq cents florins et une sœur ! Après plusieurs plaintes de ce genre, il se mit de nouveau à frapper à la porte et à crier, tant et si bien que plusieurs voisins qu’il avait réveillés, se levèrent, ne pouvant supporter cet ennuyeux tapage. Une des servantes de la dame, d’un air à moitié endormie, s’étant mise à la fenêtre, cria de mauvaise humeur : « — Qui frappe là-bas ? — » « — Oh ! — dit Andreuccio — « ne me connais-tu pas ? je suis Andreuccio, frère de madame Fleur de Lys. — » À quoi elle répondit : « — Brave « homme, si tu as trop bu, va dormir et tu reviendras demain. Je ne sais ce que signifie cet Andreuccio dont tu parles et les sornettes que tu débites ; va-t-en, et laisse-nous dormir, s’il te plaît. — » « — Comment ! — dit Andreuccio — tu ne sais pas ce que je dis ? Certes, oui, tu le « sais ; mais si les parentés de Sicile sont ainsi faites « qu’elles s’oublient en si peu de temps, rends-moi aux « moins mes vêtements que j’ai laissés là-haut, et je m’en « irai volontiers à la garde de Dieu. — » À quoi elle dit en riant : « — Brave homme, je crois que tu rêves. — » À ces mots, rentrer et fermer la fenêtre fut pour elle l’affaire d’une seconde. Sur quoi Andreuccio, déjà certain de son malheur, fut près de changer en rage sa grande colère, et il résolut d’obtenir par les injures ce qu’il n’avait pu ravoir par les prières. Pour quoi, ayant pris une grosse pierre, il recommença à cogner furieusement à la porte à coups répétés et bien plus fort que la première fois.
« À ce bruit, les voisins qu’il avait déjà réveillés, croyant avoir affaire à quelque fou qui criait ainsi pour être désagréable à cette bonne dame, se mirent à la fenêtre et, de même que tous les chiens d’une rue aboient contre un chien étranger, crièrent « — C’est une grande infamie de venir à cette heure débiter de pareilles injures sous les fenêtres des dames de qualité. Pour Dieu, brave homme, va-t-en ; laisse-nous dormir, s’il te plaît. Si tu as affaire avec cette dame, tu reviendras demain ; mais ne nous ennuie pas ainsi cette nuit. — « Enhardi probablement par ces paroles, un ruffian de la dame, qui était dans la maison et qu’Andreuccio n’avait ni vu, ni entendu, se mit à la fenêtre, et d’une voix forte et terrible, dit : « — Qui est là-bas ? — » À cette voix, Andreuccio leva la tête et vit un individu qui lui parut devoir être un homme d’importance, à la barbe noire et touffue et qui bâillait et se frottait les yeux comme s’il sortait du lit. Non sans trembler, il lui répondit : « — Je suis un frère de la dame qui habite là-dedans. — » Mais celui-ci, sans attendre qu’Andreuccio eût terminé sa réponse, et plus farouche qu’avant, dit : « — Je ne sais qui me tient de descendre et de te donner tant de coups de bâtons que je t’aie vu décamper, assassin, fâcheux ivrogne que tu es, qui ne veux pas nous laisser dormir de cette nuit. — » À ces mots, ayant rentré la tête, il ferma la fenêtre. Quelques-uns des voisins qui connaissaient fort bien son honnête profession, dirent doucement à Andreuccio : « — Pour Dieu, brave homme, va-t-en, si tu ne veux pas te faire tuer ici cette nuit ; va-t-en, ce sera meilleur pour toi. — » Andreuccio, qu’avaient épouvanté l’apparition et la grosse voix du ruffian, crut prudent de suivre les conseils qui lui semblaient dictés par pure charité pour lui. Plus chagrin que jamais, désespéré à l’idée de son argent perdu, il reprit, pour s’en retourner à son auberge, le chemin que lui avait fait suivre la veille la jeune servante, sans trop savoir où il allait. La puanteur qu’il exhalait l’incommodant fort, et voulant se diriger vers la mer pour s’y laver, il prit à main gauche et s’engagea dans une rue appelée rue Catalana.
« Il gagnait ainsi le haut de la ville, lorsque, par aventure, il aperçut deux individus qui se dirigeaient vers lui, une lanterne à la main. Craignant qu’ils ne fussent de la police, ou des gens mal intentionnés, il se réfugia, pour les éviter, dans une masure qu’il vit près de lui. Mais ces individus, comme s’ils avaient projeté de se rendre au même endroit, entrèrent aussi dans la masure, et l’un d’eux ayant déposé à terre certains instruments en fer qu’il portait sur l’épaule, ils se mirent à les examiner et à causer sur la façon dont ils s’en serviraient. Pendant qu’ils parlaient, l’un d’eux dit : « — Que veut dire ceci ? Je sens une puanteur telle que je n’en ai jamais senti de pareille. — » Ce disant, il leva un peu la lanterne, et ils virent le malheureux Andreuccio. Stupéfaits, ils demandèrent : « — Qui est là ? — » Andreuccio se taisait ; mais s’approchant tout près de lui avec leur lumière, ils lui demandèrent ce qu’il faisait là en un si malpropre état. Alors Andreuccio leur conta tout ce qui lui était arrivé. Ceux-ci cherchant dans leur esprit où cette aventure pouvait bien lui être advenue, se dirent entre eux : C’est certainement dans la maison de Scarabone Buttafuoco, que le coup a été fait. Et s’étant retourné vers lui, l’un d’eux lui dit : « — Brave homme, bien que tu aies perdu ton argent, tu as fort à remercier Dieu d’être tombé dans la fosse et de n’avoir pu rentrer dans la maison, car si tu n’étais pas tombé, il est sûr que, dans ton premier sommeil, tu aurais été assassiné, et tu aurais perdu la vie en même temps que ton argent. Mais que te sers désormais de gémir ? Tu ne pourrais pas plus ravoir un denier de cet argent, qu’une des étoiles du ciel ; tu pourras même fort bien être assassiné si l’on apprend jamais que tu as dit un mot de tout cela. — » Ceci dit, ils se consultèrent un moment, et lui dirent : « — Vois, nous avons compassion de toi ; c’est pourquoi si tu veux nous aider dans ce que nous allons faire, nous pouvons te certifier que tu toucheras pour ta part beaucoup plus que ce que tu as perdu. — »
« On avait le jour même enterré un archevêque de Naples, nommé messer Philippe Minutolo, lequel avait été enseveli avec de très riches ornements et un rubis au doigt qui valait à lui seul, disait-on, plus de cinq cents florins d’or. Les deux compères avaient projeté de dépouiller l’archevêque, et ils déclarèrent leur projet à Andreuccio. Celui-ci, plus intéressé qu’avisé, consentit à les suivre. Ils se dirigeaient vers la cathédrale lorsque Andreuccio sentant toujours très mauvais, l’un d’eux dit : « — Ne pourrions-nous trouver moyen de le laver un peu, afin qu’il ne sente pas si fort ? — » L’autre dit : « — Oui ; nous sommes près d’un puits où il y a d’habitude une corde et un grand seau ; allons-y et nous l’y laverons promptement. — » Arrivés au puits, ils trouvèrent bien la corde, mais le seau avait été enlevé ; pour quoi ils convinrent d’attacher Andreuccio à la corde, de le descendre dans le puits où il se laverait, puis, une fois lavé, de le remonter, toujours au moyen de la corde ; ce qu’ils firent.
« À peine l’eurent-ils descendu, qu’il survint plusieurs familiers de la Seigneurie auxquels la chaleur extrême et la poursuite de quelque malfaiteur avaient donné soif, et qui venaient au puits pour y boire. Les deux compagnons les apercevant, se mirent incontinent à fuir, sans que les familiers eussent le temps de les voir. Cependant, Andreuccio qui s’était lavé au fond du puits, agita la corde pour qu’on le remontât. Les familiers, après avoir déposé leurs boucliers de bois, leurs armes et leurs casques, se mirent à tirer la corde, croyant ramener au bout le seau plein d’eau. Dès qu’Andreuccio se vit arrivé au bord du puits, il lâcha la corde et saisit la margelle à pleines mains. Ce que voyant, les familiers pris de peur soudaine, sans dire une parole, lâchèrent à leur tour la corde et se mirent à fuir le plus vite qu’ils purent. De quoi Andreuccio s’étonna fort, et s’il ne se fût pas bien tenu, il serait retombé au fond du puits, non sans grand danger de se tuer. Mais, ayant réussi à sortir, et ayant vu les armes qu’il savait que ses compagnons n’avaient pas apportées, il s’étonna encore davantage.
« Ne sachant ce que cela voulait dire, et craignant quelque méchant tour de sa mauvaise fortune, il se décida à s’en aller sans toucher à rien, et partit sans savoir où il allait. Chemin faisant, il rencontra ses deux compagnons qui revenaient pour le tirer du puits. En le voyant, ils furent très étonnés et lui demandèrent qui l’en avait retiré. Andreuccio répondit qu’il ne le savait pas, et leur raconta comment cela s’était fait et ce qu’il avait trouvé à sa sortie. Ceux-ci, comprenant tout, lui dirent en riant pourquoi ils s’étaient enfuis et quels étaient ceux qui l’avaient tiré du puits. Comme il était près de minuit, sans discourir davantage, ils se dirigèrent vers la cathédrale. Y étant entrés sans bruit, ils allèrent droit au tombeau qui était de marbre et fort grand, et, au moyen de leurs instruments de fer, ils soulevèrent le couvercle de façon qu’un homme pût s’y introduire. Ceci fait, l’un d’eux se mit à dire : « — Qui entrera là-dedans ? — » À quoi l’autre répondit : « — Ce ne sera pas moi. — » « — Ni moi — dit le premier — mais qu’Andreuccio y entre. — » « — Je n’en ferai rien — dit Andreuccio. — » Alors les deux autres s’étant retournés vers lui, dirent : « — Comment, tu n’y entreras pas ! Par Dieu, si tu n’y entres pas, nous te donnerons tant de coups de cette barre de fer sur la tête, que nous te laisserons pour mort. — » Andreuccio tremblant de peur, entra, disant en lui-même : « — Ceux-ci me font entrer pour mieux me tromper. Quand je leur aurai donné tout ce qui est là-dedans, et pendant que je sortirai à grand peine de ce caveau, ils s’en iront et je resterai sans rien. — » Pour quoi, il résolut de se faire d’abord sa part ; se rappelant l’anneau précieux dont ils lui avaient parlé, ainsi qu’il a été dit plus haut, il le tira du doigt de l’Archevêque et le mit au sien : puis il leur passa la crosse, la mître et les gants, et, dépouillant le cadavre jusqu’à la chemise, il leur donna tout, disant qu’il n’y avait plus rien. Les autres affirmant que l’anneau devait y être, lui dirent de chercher partout ; mais lui répondant qu’il ne le trouvait pas, et faisant semblant de chercher, les amusa quelque temps. De leur côté, les deux compères qui n’étaient pas moins rusés que lui, tout en lui disant de bien chercher, retirèrent vivement la barre de fer qui soutenait le couvercle, et s’enfuirent, le laissant enfermé dans le tombeau.
« Chacun peut s’imaginer ce que devint Andreuccio en se voyant ainsi enfermé. À plusieurs reprises il essaya, de la tête et des épaules, de soulever le couvercle, mais il y perdit sa peine ; enfin, vaincu par la douleur, il s’évanouit et tomba sur le cadavre de l’archevêque. Qui eût pu alors le voir, aurait eu de la peine à dire qui, de l’archevêque ou de lui, était le plus mort. Revenu à lui, il se mit à gémir lamentablement, se voyant dans l’alternative de mourir de faim au milieu de la puanteur et de la vermine d’un corps mort, si personne ne venait ouvrir le sépulcre, ou, si quelqu’un venait l’ouvrir, et l’y trouvait, d’être pendu comme voleur.
« Au beau milieu de ses réflexions, de plus en plus chagrin, il entendit marcher dans l’église, et parler plusieurs personnes. C’était, comme il ne tarda pas à s’en apercevoir, des gens qui venaient faire précisément ce que lui et ses compagnons avaient déjà fait ; de quoi sa peur s’augmenta fort. Quand les nouveaux venus eurent soulevé le couvercle, ils en vinrent à savoir qui entrerait, ce que nul ne voulait faire. Cependant, après une longue discussion, un prêtre dit : « — De quoi avez-vous peur ? Croyez-vous qu’il va vous manger ? Les morts ne mangent pas les vivants. J’y entrerai, moi. — » Et ayant ainsi parlé, il se mit à plat ventre sur le bord du tombeau, tournant la tête au dehors, et y introduisit ses jambes pour y entrer plus facilement. Ce que voyant, Andreuccio se leva, saisit le prêtre par une jambe et fit mine de vouloir le tirer à lui. Le prêtre se sentant saisi, poussa un cri strident et se jeta précipitamment hors du tombeau. Ses compagnons épouvantés se mirent à fuir comme s’ils étaient poursuivis par cent mille diables, et laissant le tombeau ouvert. Andreuccio, joyeux au delà de tout espoir, se précipita au dehors, et sortit en toute hâte de l’église par l’endroit où il y était entré. Après avoir marché à l’aventure, ayant au doigt le susdit anneau, il se trouva à la pointe du jour sur la plage, et de là se rabattit sur son auberge, où ses compagnons et son hôtelier avaient été toute la nuit fort en peine de lui. Quand il leur eut raconté ce qui lui était arrivé, l’hôtelier lui donna le conseil de partir sur-le-champ de Naples, ce qu’il fit aussitôt ; et il s’en revint à Pérouse, ayant échangé son argent contre une bague, alors qu’il était allé pour acheter des chevaux. — »

 NOUVELLE VI

Madame Beritola, ayant perdu ses deux fils, est trouvée sur une île déserte avec deux chevreaux. Elle va en Lunigiane où l’un de ses fils, entré au service de son seigneur, est surpris avec la fille de celui-ci et mis en prison. Reconnu par sa mère, il épouse la fille du seigneur, et son frère ayant été retrouvé, ils reviennent tous en leur premier état.
 Les dames, ainsi que les jeunes gens, avaient ri beaucoup des infortunes d’Andreuccio narrées par la Fiammetta, quand Emilia, voyant que la nouvelle était terminée, et sur l’ordre de la Reine, commença ainsi : « — Ce sont choses graves et ennuyeuses que les variations de la fortune, et comme toutes les fois qu’on en parle, c’est une occasion de réveil pour notre esprit légèrement disposé à s’endormir sous ses caresses trompeuses, je pense qu’heureux et malheureux ne doivent jamais refuser de les entendre, car les premiers y puisent un avertissement et les seconds une consolation. C’est pour quoi, bien qu’on ait déjà dit beaucoup de choses là-dessus, j’entends vous conter une nouvelle non moins vraie qu’émouvante, laquelle, encore qu’elle eut fini joyeuse, parle d’une peine si grande et si longue, que je peux à peine croire qu’elle ait pu être adoucie par la joie qui la suivit.
« Très chères dames, vous devez savoir qu’après la mort de l’empereur Frédéric II, Manfred fut couronné roi de Sicile. Auprès de ce dernier, était dans une très grande situation un gentilhomme de Naples, nommé Arrighetto Capece, lequel avait pour femme une belle et gente dame également napolitaine, appelée madame Beritola Caracciola. Cet Arrighetto avait en mains le gouvernement de l’île, quand il apprit que le roi Charles Ier avait vaincu et tué Manfred à Bénévent, et que tout le royaume se soumettait à lui. Se fiant peu à la courte fidélité des Siciliens, et ne voulant pas devenir le sujet de l’ennemi de son seigneur, il s’apprêtait à fuir. Mais ce projet ayant été connu par les Siciliens, lui et plusieurs autres amis et serviteurs du roi Manfred furent aussitôt remis prisonniers au roi Charles, qui prit ensuite possession de l’île. Madame Beritola, en un tel changement de choses, ne sachant ce qu’il était advenu d’Arrighetto, et soupçonnant toutefois ce qui était arrivé, eut peur de recevoir quelque outrage et, ayant abandonné tout ce qu’elle avait, elle monta sur une barque avec son jeune fils à peine âgé de huit ans, appelé Giusfredi et s’enfuit, enceinte et pauvre, à Lipari, où elle accoucha d’un autre enfant mâle, qu’elle appela le Chassé ; elle prit ensuite une nourrice, et monta avec cette dernière et ses enfants sur un navire, pour s’en retourner chez ses parents, à Naples. Mais il arriva tout autrement que ce qu’elle avait prévu, attendu que le navire, qui devait aller à Naples, fut poussé par la force du vent vers l’île de Ponza, où, l’ayant fait entrer dans un petit bras de mer, l’équipage attendit le moment propice pour continuer le voyage.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal. gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal. gallica.bnf.fr/BnF

« Madame Beritola étant, comme les autres, descendue sur l’île, et ayant trouvé un lieu solitaire et reculé, se mit à se lamenter sur son Arrighetto. Comme elle faisait ainsi chaque jour, il advint qu’une fois qu’elle était occupée à gémir, sans que personne, mariniers ou autres, s’en fût aperçu, une galère de corsaires survint, qui fit main basse sur tout l’équipage et s’enfuit avec sa prise. Madame Beritola, sa lamentation quotidienne finie, retourna au rivage pour rejoindre ses enfants, comme elle avait coutume de faire, et ne trouva personne. De quoi elle s’étonna tout d’abord, puis soudain, se doutant de ce qui était arrivé, elle jeta les yeux sur la mer et vit la galère qui n’était pas encore fort éloignée et qui emmenait le navire derrière elle. Par quoi elle comprit que, de même que son mari, elle avait perdu ses fils. Et se voyant pauvre, et seule, et abandonnée, sans savoir si elle devait jamais retrouver aucun des siens, elle tomba évanouie sur le rivage en appelant son mari et ses enfants. Il n’y avait là personne pour rappeler par de l’eau fraîche ou autrement ses forces perdues ; pour quoi, ses esprits purent aller à la débandade tant qu’il leur plut ; mais après qu’en son misérable corps ses forces furent revenues avec les larmes et les gémissements, elle appela longuement ses enfants, et s’en alla longtemps les cherchant dans toutes les cavernes environnantes. Quand elle vit que sa peine était vaine et que la nuit arrivait, espérant et ne sachant quoi, elle se préoccupa de son propre sort, et, s’éloignant du rivage, elle se réfugia dans cette même caverne où elle était accoutumé de pleurer et de se lamenter. Après une nuit passée dans une frayeur mortelle et une douleur indescriptible, le jour vint, et l’heure de tierce étant passée, comme elle n’avait pas soupé la veille, elle se mit, poussée par la faim, à manger de l’herbe comme elle put, pleurant et vivement préoccupée de la façon dont elle allait vivre. Pendant qu’elle songeait ainsi, elle vit venir une chèvre qui, après être entrée tout près de là dans une caverne, en sortit peu d’instants après et s’en alla dans la forêt. Pour quoi, s’étant levée, elle entra dans la caverne d’où la chèvre était sortie, et vit deux petits chevreaux, nés sans doute le jour même, et qui lui parurent la chose la plus douce et la plus charmante du monde. Comme depuis son nouvel accouchement son lait n’était pas encore passé, elle les prit tendrement, et les mit sur son sein. Ceux-ci ne refusant point le service offert, se mirent à la téter comme ils auraient fait avec leur mère, et depuis ce moment ne firent aucune distinction entre leur mère et elle. Pour quoi, la gente dame, estimant avoir trouvé en ce lieu désert une compagnie, et devenue l’amie de la chèvre non moins que de ses petits, résolut de vivre et de mourir là, paissant l’herbe et buvant de l’eau, et pleurant chaque fois qu’elle se rappelait son mari, ses fils et sa vie passée.
« La gente dame demeurant en cet état et devenue sauvage, il advint, après plusieurs mois, que poussé aussi par une tempête, un navire de Pisans vint à l’endroit où elle était arrivée elle-même longtemps avant, et qu’il y demeura plusieurs jours. Sur ce navire était un gentilhomme nommé Conrad, des marquis Malespini, avec une sienne dame vertueuse et sainte ; ils revenaient en pèlerinage de tous les lieux saints qui sont dans le royaume de Pouille, et s’en retournaient chez eux. Un jour Conrad pour se désennuyer se mit à parcourir l’île avec sa femme, quelques-uns de ses familiers et ses chiens. Arrivés non loin de l’endroit où était madame Beritola, les chiens de Conrad commencèrent à poursuivre les deux chevreaux qui, déjà grands, s’en allaient paître. Les chevreaux, chassés par les chiens, ne cherchèrent pas d’autre refuge que la caverne où était madame Beritola. Ce que voyant, celle-ci se leva, prit un bâton et fit reculer les chiens. À ce moment, Conrad et sa femme, qui suivaient leurs chiens, étaient survenus, et voyant cette femme qui était devenue noire, maigre et poilue, ils furent très surpris, et madame Beritola s’étonna encore plus de les voir. Mais après que, sur ses instances, Conrad eût fait retirer ses chiens, ils l’amenèrent après force prières à dire qui elle était et ce qu’elle faisait là ; et elle leur fît connaître entièrement sa condition, ses malheurs et sa sauvage résolution. Ce qu’entendant, Conrad, qui avait beaucoup connu Arrighetto Capece, pleura de compassion, et par de douces paroles s’efforça de la détourner de sa sauvage résolution, lui offrant de la ramener chez elle, ou de la garder auprès de lui, avec autant de respect que si elle eût été sa propre sœur, jusqu’à ce que Dieu lui envoyât fortune plus joyeuse. La dame ne se pliant pas à ses offres, Conrad la laissa avec sa femme à qui il dit de faire venir de quoi manger, de revêtir la pauvre déguenillée d’une de ses robes, et de faire tout son possible pour la ramener avec elle. La gente dame, restée avec madame Beritola pleura tout d’abord beaucoup avec elle sur ses infortunes, et ayant fait venir des vêtements et de la nourriture, l’amena avec la plus grande peine du monde à les prendre et à manger ; enfin après beaucoup de prières, et madame Beritola lui affirmant qu’elle ne consentirait jamais à aller là où elle serait connue, elle lui persuada de s’en venir avec elle en Lunigiane avec les deux chevreaux et la chèvre, laquelle entre temps était rentrée, et, non sans grande surprise de la gente dame, lui avait fait une très grande fête. Sur ces entrefaites, le beau temps étant revenu, madame Beritola monta avec Conrad et sa femme sur leur navire, ainsi que la chèvre et les deux chevreaux, à cause desquels — comme la plupart ne savaient pas son nom — elle fut surnommée la Chevrière, et poussés par un bon vent jusqu’à la baie de la Magra, ils y mirent pied à terre et montèrent à leur château. Là, madame Beritola, en habit de veuve, se tint auprès de la femme de Conrad, humble et obéissante, comme si elle était sa damoiselle, et portant toujours grande tendresse à ses chevreaux qu’elle faisait amplement nourrir.
« Les Corsaires qui s’étaient emparés à Ponza du navire sur lequel madame Beritola était venue, s’en allèrent avec tous ses compagnons à Gênes après l’avoir laissée, ne l’ayant pas vue. Là, le butin ayant été partagé entre les patrons de la galère, la nourrice de madame Beritola et les deux enfants échurent entr’autres choses à un messer Guasparrino d’Oria, qui l’envoya avec les deux enfants à sa demeure pour y servir tous trois en qualité de serfs. La nourrice affligée outre mesure de la perte de sa dame et de la malheureuse fortune où elle se voyait tombée, elle et les deux enfants, pleura longtemps ; mais quand elle vit que les larmes ne servaient à rien, et qu’elle était esclave comme eux — encore qu’elle fût une pauvre femme elle était cependant sage et avisée — elle se consola d’abord du mieux qu’elle put ; puis voyant où ils étaient arrivés, elle s’avisa que si les deux enfants étaient reconnus, ils pourraient d’aventure recevoir de mauvais traitements. En outre, espérant qu’un jour ou l’autre la fortune pourrait changer, et qu’eux-mêmes, s’ils étaient encore vivants, pourraient revenir à leur situation perdue, elle pensa qu’il ne fallait découvrir à personne qui ils étaient avant qu’elle ne vît qu’il en fût temps ; de sorte que, à tous ceux qui l’interrogeaient là-dessus, elle disait qu’ils étaient ses fils. Elle n’appelait pas l’aîné Giusfredi, mais Jeannot de Procida ; quant au plus jeune, elle ne prit pas la peine de changer son nom ; et elle eut grand soin d’expliquer à Giusfredi pourquoi elle avait changé le sien, et à quel danger il pouvait être exposé s’il était reconnu. Et elle lui rappelait cela non une fois, mais très souvent ; sur quoi l’enfant, qui était fort intelligent, se conduisait avec beaucoup de prudence, suivant la recommandation de la sage nourrice.
« Les deux garçons et la nourrice, mal vêtus et plus mal chaussés, employés aux plus vils offices, vécurent donc ensemble patiemment pendant plusieurs années dans la demeure de messer Guasparrino. Mais Jeannot, âgé déjà de seize ans, ayant plus de cœur qu’il ne convenait à un serf, et dédaignant la bassesse de sa condition servile, monta un jour sur les galères qui allaient à Alexandrie, et quittant le service de messer Guasparrino, s’en alla en plusieurs endroits, mais sans pouvoir réussir en rien. À la fin, trois ou quatre ans après son départ de chez messer Guasparrino, étant devenu un beau et grand jeune homme, et ayant appris que son père qu’il croyait mort était encore vivant, mais retenu en captivité et en prison par le roi Charles, il parvint, quasi désespérant de la fortune et allant à l’aventure, en Lunigiane, où il devint par hasard un des familiers de Conrad Malespina, qu’il servit très fidèlement et qui en fut très satisfait. Et bien que quelquefois il vît sa mère qui était avec la femme de Conrad, il ne la reconnut pas, ni elle non plus, tellement l’âge les avait changés l’un et l’autre de ce qu’ils étaient quand ils s’étaient vus pour la dernière fois.
« Jeannot étant donc au service de Conrad, il advint qu’une fille de celui-ci, dont le nom était Spina, restée veuve d’un Niccolo da Grignano, revint à la maison de son père. Elle était fort belle et très agréable, et avait à peine dépassé seize ans. Par aventure elle jeta les yeux sur Jeannot et Jeannot sur elle, et ils s’énamourèrent l’un de l’autre. Cet amour ne resta pas longtemps sans effet, et il se passa plusieurs mois avant que personne s’en aperçût. Pour quoi, se croyant trop assurés du secret, ils commencèrent à agir d’une manière moins discrète que n’en demandaient de pareilles relations ; et un jour qu’ils allaient le long d’un bois agréable et très touffu, la jeune fille et Jeannot ayant laissé tout le reste de la compagnie, y entrèrent ; croyant avoir beaucoup d’avance sur ceux qui les suivaient, ils s’assirent en un endroit agréable, plein d’herbe et de fleurs et entièrement entouré par les arbres, et se mirent à prendre l’un de l’autre un amoureux plaisir. Ils étaient depuis longtemps ensemble, bien que le grand plaisir qu’ils avaient éprouvé leur eût fait paraître le temps court, lorsqu’ils furent surpris en cet endroit, d’abord par la mère de la jeune fille, puis par Conrad. Celui-ci, affligé outre mesure de ce qu’il voyait, les fit saisir sans en dire le motif par trois de ses serviteurs, les fit conduire enchaînés dans un de ses châteaux, et frémissant de colère et de courroux, il se disposait à les faire honteusement mourir. La mère de la jeune fille ayant compris par quelques paroles échappées à Conrad, quelle était son intention à l’égard des coupables, et ne pouvant supporter cette idée, bien qu’elle fût très courroucée et qu’elle pensât que sa fille avait mérité les plus cruels châtiments pour la faute qu’elle avait commise, s’en vint trouver son époux irrité et se mit à le supplier de ne pas se laisser aller à devenir dans sa vieillesse le meurtrier de sa fille, ni à se souiller les mains du sang d’un de ses serviteurs, le conjurant de trouver une autre manière de satisfaire sa colère, comme par exemple de les faire emprisonner et de leur faire pleurer en prison la faute commise. La bonne dame insista tant par ces paroles et par beaucoup d’autres, qu’elle détourna Conrad de la pensée de les faire mourir ; il ordonna donc que chacun des deux amants fût emprisonné en un lieu séparé, et là, bien gardé ; qu’on ne leur donnât que peu de nourriture, et qu’on leur fît subir de durs traitements, jusqu’à ce qu’il disposât autrement d’eux ; et ainsi fut fait. Ce que fut leur vie dans la captivité et dans les larmes continuelles, au milieu de plus de privations qu’il n’aurait été besoin, chacun peut le penser.
« Jeannot et la Spina étaient depuis un an déjà dans une si poignante situation, sans que Conrad se fût souvenu d’eux, quand il advint que le roi Pierre d’Aragon, par la connivence de messire Jean de Procida, souleva l’île de Sicile et l’enleva au roi Charles ; de quoi Conrad, comme Gibelin, fit grande fête. Jeannot ayant appris cette nouvelle par un de ceux qui le gardaient, poussa un grand soupir et dit : « — Hélas ! voilà quatorze ans passés que je vais errant misérablement par le monde, n’attendant rien autre que cela, et maintenant que la chose est arrivée, afin que jamais plus je n’aie à espérer de bonheur, elle me trouve en prison, d’où je n’espère jamais sortir, si ce n’est mort. — » « — Et comment ! — dit le geôlier — que t’importe à toi ce que les plus grands rois se font entre eux ? Qu’avais-tu à faire en Sicile ? — » À quoi Jeannot dit : « — Il me semble que mon cœur se brise lorsque je me rappelle ce que jadis eut à y faire mon père, que je me souviens, encore que je fusse petit enfant quand je m’enfuis, avoir vu grand seigneur du vivant du roi Manfred. — » Le geôlier poursuivit : « — Et qui fut ton père ? — » « — Je puis désormais — dit Jeannot — nommer mon père en toute sûreté, puisque je me vois tombé dans le même danger où je craignais de le trouver lui-même. Il fut appelé et s’appelle encore, s’il vit, Arrighetto Capece, et moi je ne me nomme pas Jeannot, mais Giusfredi ; et je ne doute point que, si j’étais hors d’ici et que je retournasse en Sicile, je n’y eusse encore une grande situation. — »
« Le brave gardien, sans pousser la conversation plus avant, à la première occasion qu’il eut, raconta tout cela à Conrad. Ce que voyant Conrad, bien qu’il se montrât disposé à ne pas s’en rapporter au prisonnier, il s’en alla vers madame Beritola, et lui demanda affectueusement si elle n’avait pas eu un enfant qui avait nom Giusfredi. La dame répondit en pleurant que si l’aîné des deux enfants qu’elle avait eus était vivant, il s’appellerait ainsi et serait âgé de vingt-deux ans. En entendant cela, Conrad comprit que c’était bien lui, et il lui vint à la pensée, s’il en était ainsi, qu’il pouvait d’un même coup faire une grande miséricorde, et effacer sa honte ainsi que celle de sa fille, en la donnant pour femme à ce jeune homme ; et pour ce, ayant fait venir secrètement Jeannot, il l’interrogea minutieusement sur toute sa vie passée. Voyant par des indices manifestes qu’il était vraiment Giusfredi, fils d’Arrighetto Capece, il lui dit : « — Jeannot, tu sais de quelle nature et combien grande est l’injure que tu m’as faite en la personne de ma propre fille, alors que je te traitais bien et amicalement, et que tu devais, comme tout serviteur doit faire, toujours t’efforcer d’agir en vue de mon honneur et de mes intérêts ; bien des gens si tu leur avais fait ce que tu m’as fait, t’auraient fait honteusement mourir, ce que ma pitié n’a pas voulu. Maintenant, puisqu’il en est comme tu dis, et que tu es fils de gentilhomme et de gente dame, je veux, si tu le veux toi-même mettre fin à tes angoisses et te tirer de la misère et de la captivité où tu es, et d’un même coup remettre ton honneur et le mien en leur place voulue. Comme tu le sais, la Spina, que tu as prise par un amour indigne de toi et d’elle, est veuve, et sa dot est grande et bonne. Quelles sont ses mœurs et son père et sa mère, tu le sais. De ton état présent, je ne dis rien. Pour quoi, dès que tu le voudras, je consens, puisqu’elle fut ton amante d’une façon déshonnête, qu’elle devienne honnêtement ta femme, et que tu restes ici près de moi et près d’elle tant qu’il te plaira, comme mon fils. — »
« La prison avait abattu les forces physiques de Jeannot, mais son âme généreuse, digne de son origine, n’avait en aucune façon été diminuée, non plus que l’amour qu’il avait pour sa dame. Et bien qu’il désirât ardemment ce que Conrad lui offrait, et qu’il se vît en son pouvoir, il n’abaissa en rien la réponse que sa grandeur d’âme lui indiquait qu’il devait faire, et il répondit : « — Conrad, ce n’est ni la cupidité de devenir seigneur, ni le désir d’acquérir de l’argent, ni autre motif semblable qui me firent jamais attenter, comme un traître, à tes intérêts. J’aimais ta fille, et je l’aime et l’aimerai toujours, pour ce que je la tiens digne de mon amour. Et si j’ai agi vis-à-vis d’elle moins qu’honnêtement selon l’opinion des gens vulgaires, j’ai commis la faute à laquelle est toujours exposée la jeunesse, laquelle faute, si l’on voulait qu’elle ne se produisît pas, il faudrait supprimer la jeunesse ; de même, si les vieux voulaient se rappeler avoir été jeunes et mesurer les fautes des autres aux leurs, et les leurs à celles des autres, elle ne serait pas si grave que toi et beaucoup d’autres la font ; je l’ai commise comme ami, non comme ennemi. Ce que tu m’offres, je l’ai toujours désiré, et si j’avais cru que cette faveur eût dû m’être accordée, il y a longtemps que je l’aurais demandée ; et elle me sera maintenant d’autant plus chère, que mon espérance de l’avoir était moindre. Si tu n’as point véritablement l’intention que tes paroles me font entrevoir, ne me repais point d’une espérance vaine ; fais-moi ramener en prison, et là, fais-moi souffrir tout ce qu’il te plaira ; pour moi, tant que j’aimerai la Spina, je t’aimerai toujours par amour d’elle, quoi que tu me fasses, et je t’aurai en respect. — »
« Conrad, voyant cela, s’étonna ; il eut Jeannot en grande estime, et, tenant son amour pour fervent, le jeune homme ne lui en fut que plus cher. Pour ce, s’étant levé, il l’accola et le baisa, et sans plus de retard, ordonna que la Spina fut secrètement amenée. Celle-ci était devenue dans sa prison, maigre, pâle et débile, et presqu’une autre femme que celle qu’elle paraissait d’ordinaire, de même que Jeannot était devenu un autre homme ; tous deux, en présence de Conrad, et d’un consentement mutuel, contractèrent mariage suivant nos usages. Et lorsque après quelques jours, pendant lesquels, sans rien dire à personne de ce qui s’était fait, il leur fit donner tout ce dont ils avaient besoin et ce qui leur plaisait il lui parut temps de rendre leurs mères heureuses, ayant fait appeler sa femme et la Chevrière, il leur parla ainsi : « — Que diriez-vous, Madame, si je vous faisais retrouver votre fils aîné, et s’il était le mari d’une de mes filles ? — » À quoi la Chevrière répondit : « — Je ne pourrais rien vous dire, sinon que si je pouvais vous être plus attachée que je le suis, je le serais d’autant plus que vous m’auriez rendu une chose plus chère que je ne me suis chère à moi-même, et en me la rendant de la façon que vous dites, vous me feriez retrouver un peu de mon espérance perdue, — » et, pleurant, elle se tut. Alors Conrad dit à sa femme : « — Et à toi, femme, que t’en semblerait, si je te donnais un tel gendre ? — » À quoi la dame répondit : « — Non pas seulement l’un d’eux, qui sont gentilshommes, mais un ribaud, s’il vous plaisait, me plairait. — » Alors Conrad dit : « — Femmes, j’espère avant peu de jours vous rendre en cela joyeuses. — » Et voyant déjà les deux jeunes gens revenus en leur premier état, il les fit vêtir honorablement et demanda à Giusfredi : « — Ne goûterais-tu pas une allégresse encore plus grande que celle dont tu jouis, si tu voyais ici ta mère ? — » À quoi Giusfredi répondit : « — Je ne saurais croire que les chagrins que lui ont causé ses malheurs l’aient laissée vivre si longtemps ; mais pourtant si cela était, cela me serait souverainement cher, d’autant que, par ses avis, je croirais pouvoir recouvrer une grande partie de mes biens en Sicile. — » Alors Conrad fit venir l’une et l’autre dames. Elles firent toutes deux une merveilleuse fête à la nouvelle épouse, ne s’étonnant pas peu de l’inspiration qui avait pu pousser Conrad à une clémence telle qu’il l’eût unie à Jeannot. Madame Beritola, à quelques mots de Conrad, se mit à regarder Jeannot, et une vertu occulte réveillant en elle le souvenir des traits enfantins du visage de son fils, sans attendre d’autre explication, les bras ouverts, elle lui sauta au col. Son émotion surabondante et l’allégresse maternelle ne lui permirent pas de prononcer une parole ; au contraire, elle sentit ses forces tellement l’abandonner, qu’elle tomba quasi morte dans les bras de son fils. Celui-ci, bien qu’il s’étonnât beaucoup, se rappelant l’avoir vue souventes fois auparavant en ce même castel sans la reconnaître, reconnut cependant sur-le-champ la douce odeur maternelle, et se blâmant lui-même de son aveuglement passé, il la reçut en pleurant dans ses bras et la baisa tendrement. Et quand madame Beritola, grâce aux soins de la dame de Conrad et de la Spina qui lui prodiguaient l’eau fraîche et tous les autres soins, eût rappelé ses forces perdues, elle embrassa de nouveau son fils avec force larmes et douces paroles, et, pleine de tendresse maternelle, elle le baisa plus de mille fois ; et lui, de son côté, l’accueillit très respectueusement.
« Mais après que les embrassements honnêtes et joyeux eurent été renouvelés à trois ou quatre reprises, non sans grande joie des assistants, et que l’un et l’autre eurent narré leurs aventures, Conrad, ayant déjà signifié à ses amis le plaisir qu’il éprouvait dans sa nouvelle alliance, et ordonné une belle et magnifique fête, Giusfredi lui dit : « — Conrad, vous m’avez réjoui en bien des choses, et vous avez longtemps honoré ma mère ; maintenant, pour que rien de ce qui peut se faire par vous ne nous manque, je vous prie de nous donner, à ma mère et à moi, le plaisir de faire venir à la fête mon frère qui, à l’état de serf, habite la maison de messer Guasparrino d’Oria, lequel, comme je vous l’ai dit déjà, nous prit, lui et moi, dans une de ses courses ; et puis d’envoyer en Sicile quelqu’un qui s’informe exactement de l’état du pays et se mette en quête de savoir ce qu’il est advenu de mon père Arrighetto, s’il est vivant ou mort, et, s’il est vivant, en quelle situation il se trouve ; et qui, une fois pleinement renseigné sur toutes ces choses, s’en revienne vers nous. — » La demande de Giusfredi plut à Conrad, et, sans aucun retard, il envoya secrètement des émissaires à Gênes et en Sicile.
« Celui qui alla à Gênes, après avoir trouvé messer Guasparrino, le pria vivement de la part de Conrad de lui envoyer le Chassé et sa nourrice, et lui expliqua en détail ce qui avait été fait par Conrad au sujet de Giusfredi et de sa mère. Messer Guasparrino s’étonna fort en entendant cela, et dit : « — Il est vrai que je ferais pour Conrad tout ce que je pourrais, pourvu que cela lui plût. J’ai bien chez moi, voilà quatorze ans déjà, le garçon que tu réclames et sa mère, et je les lui enverrai volontiers ; mais tu lui diras de ma part qu’il prenne garde d’avoir été trop crédule en ajoutant foi aux paroles de Jeannot que tu dis se faire appeler aujourd’hui Giusfredi, pour ce qu’il est plus malin qu’il ne croit. — » Ayant ainsi dit, et après avoir fait honneur au brave messager, il se fit amener en secret la nourrice, et l’interrogea prudemment sur ce fait. Celle-ci, ayant su la révolte de Sicile, et apprenant qu’Arrighetto était vivant, la peur qu’elle avait eue jadis fut entièrement dissipée et elle lui dit de point en point tout ce qui était arrivé, ainsi que les raisons qui l’avaient fait agir comme elle avait agi. Messer Guasparrino, voyant que le récit de la nourrice était parfaitement conforme à celui de l’envoyé de Conrad, commença à y ajouter foi, et, d’une manière ou d’une autre, en homme très fin qu’il était, s’étant informé de cette aventure, et trouvant que ses recherches lui donnaient de plus en plus la certitude du fait, il eut honte du vil traitement fait au jeune garçon. Sur quoi, pour racheter sa faute, comme il avait une belle fillette âgée de onze ans, et qu’il connaissait ce qu’Arrighetto avait été et était, il la lui donna pour femme avec une grosse dot ; puis, après une grande fête donnée à cette occasion, il monta sur une galère bien armée, accompagné du garçon, de sa fille, de l’ambassadeur de Conrad et de la nourrice, et s’en vint à Lerici, où il fut reçu par Conrad qui le mena, avec toute sa suite en un sien château, situé non loin de là et où était préparée la grande fête.
« Quelle fut la joie de la mère en revoyant son fils ; quel fut l’accueil que se firent les deux frères ; celui que tous les trois firent à la fidèle nourrice ; quelle fut la fête que tous firent à messer Guasparrino et à sa fille, et celle qu’il fit à tous ; celle enfin à laquelle se livrèrent ensemble Conrad et sa femme, ses fils et ses amis, tout cela ne pourrait se décrire par des mots, et pour ce, Mesdames, je vous laisse le soin de l’imaginer. Afin que la fête fut complète, Dieu, qui comble de ses dons quand il a une fois commencé, voulut qu’arrivât la joyeuse nouvelle qu’Arrighetto était en vie et en bonne situation. En effet, au plus fort de la fête, les convives, hommes et femmes, étant encore assis à table, revint le messager qui était allé en Sicile et qui, entre autres choses, raconta, au sujet d’Arrighetto, qu’il était gardé en captivité par le roi Charles, quand la révolte contre le roi éclata dans la ville ; le peuple en fureur courut à la prison, tua les gardiens, et fit sortir le prisonnier. Puis, comme il était le principal ennemi du roi Charles, les révoltés le firent leur capitaine et se mirent, à sa suite, à chasser et à tuer les Français. Pour quoi, il s’était attiré à un haut point la faveur du roi Pierre, lequel l’avait rétabli dans tous ses biens et dans tous ses titres, ce qui faisait qu’il était en grande et bonne situation. Le messager ajouta qu’il l’avait reçu avec de grands honneurs, et qu’il avait montré une grande joie au sujet de sa femme et de son fils, dont il n’avait jamais rien su depuis ses malheurs. En outre, il leur envoyait une frégate montée par de nombreux gentilshommes que précédait le messager. Celui-ci fut accueilli et écouté avec une grande joie ; et aussitôt, Conrad et quelques-uns de ses amis, allèrent à la rencontre des gentilshommes qui venaient pour madame Beritola et pour Giusfredi, et leur firent un joyeux accueil ; puis Conrad les introduisit au banquet qui n’était pas encore à moitié achevé. Là, la dame et Giusfredi, et tous les autres, leur témoignèrent une telle joie, que jamais on n’en vit de pareille. Quant à eux, avant de se mettre à manger, ils saluèrent Conrad et sa femme de la part d’Arrighetto, et les remercièrent du mieux qu’ils surent et qu’ils purent de l’honneur fait à la femme et au fils d’Arrighetto, mettant ce dernier à leur disposition pour tout ce qui dépendrait de lui. S’étant ensuite tournés vers messire Guasparrino, dont le service était inattendu, ils lui dirent qu’ils étaient certains que, lorsque Arrighetto saurait ce qu’il avait fait pour le Chassé, il lui rendrait de semblables grâces et plus grandes encore. Après quoi ils prirent part à la fête et mangèrent joyeusement en compagnie des deux nouvelles épousées et des deux nouveaux époux. Conrad fêta son gendre et ses autres parents et amis, non-seulement ce jour-là, mais pendant un bon nombre d’autres. Quand la fête fut un peu calmée, il parut temps à madame Beritola, à Giusfredi et aux autres de partir, et, au milieu des pleurs de Conrad, de sa dame et de messer Guasparrino, ils montèrent sur la frégate, emmenant la Spina. Poussés par un vent prospère, ils arrivèrent promptement en Sicile, où tous, les fils et les femmes, furent reçus à Palerme par Arrighetto, avec une telle fête que jamais on ne pourrait le dire. On croit qu’ils y vécurent tous longtemps et très heureux, et, en gens reconnaissants des bienfaits reçus, très amis de messire Dieu. — »

 

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