Boccace : deuxième journée, 9e nouvelle

NOUVELLE IX

Bernabo de Gênes, induit en erreur, perd son argent et ordonne de tuer sa femme innocente. Celle-ci se sauve et entre, sous des habits d’homme, au service du Soudan. Elle retrouve celui qui a trompé son mari, le fait punir, et ayant repris ses habits de femme, elle revient avec son mari à Gènes.

 Élisa ayant fourni sa tâche en contant sa touchante nouvelle, la reine Philomène qui était belle et grande de sa personne, et qui, plus que tout autre, était d’un visage riant et agréable, se recueillit un instant et dit : « — La convention faite avec Dioneo doit être observée ; pour quoi, comme il ne reste plus que lui et moi à dire des nouvelles, je dirai d’abord la mienne, et lui, qui a requis cela comme une faveur, parlera le dernier. — » Et ayant dit cela, elle commença ainsi : « — Parmi le vulgaire, on a coutume d’émettre souvent ce proverbe, à savoir que le trompeur reste au pied du trompé ; ce dont il ne semble pas qu’on pourrait démontrer la vérité, si les accidents qui arrivent ne la démontraient d’eux-mêmes. Et pour ce, poursuivant le sujet proposé, il m’est venu l’envie de vous démontrer, très chères dames, que cela est vrai comme on le dit ; et il ne devra point vous être désagréable de l’avoir entendu, afin que vous sachiez vous garder des trompeurs.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Il y avait en une auberge à Paris, plusieurs gros marchands italiens, venus là, qui pour une affaire, qui pour une autre, suivant leur coutume. Ayant un soir joyeusement soupé, ils se mirent à causer entre eux de diverses choses, et, d’un propos à un autre, ils en vinrent à parler de leurs femmes qu’ils avaient laissées chez eux, et l’un d’eux commença par dire en plaisantant : « — Je ne sais comment fait la mienne, mais ce que je sais bien, c’est que, quand il me tombe entre les mains une jeunesse qui me plaît, je mets de côté l’amour que je porte à ma femme, et je prends avec celle-ci tout le plaisir que je peux. — » Un autre répondit : « — Et moi, je fais de même, pour ce que si je crois que ma femme pourchasse de son côté les aventures, elle le fait ; et si je ne le crois pas, elle ne le fait pas moins ; et ainsi nous nous rendons la pareille ; pour un âne donné on en reçoit un autre. — » Le troisième, prenant la parole, en arriva à la même conclusion ; et bientôt tous semblèrent s’accorder en ceci que les femmes laissées à elles-mêmes n’entendaient point perdre leur temps. Un seul, qui avait nom Bernabo Lomellin de Gènes, dit le contraire, affirmant que, par faveur spéciale de Dieu, il avait pour femme la dame la mieux douée de toutes les vertus que doit avoir dame, chevalier ou écuyer, et qu’il n’y en avait peut-être pas une autre comme elle en Italie ou ailleurs ; pour ce qu’elle était belle de corps et encore très jeune, adroite et robuste de sa personne, et qu’il n’y avait rien de ce qui concernait les dames, comme par exemple les ouvrages de soie et semblables choses, qu’elle ne fît mieux qu’aucune autre. En outre, il disait qu’il n’y avait aucun écuyer ou serviteur, comme on voudra dire, qui servît à la table d’un seigneur mieux et d’une façon plus accorte qu’elle, attendu qu’elle était très bien élevée, sage et discrète. Il la vanta ensuite encore plus de ce qu’elle montait à cheval, portait un oiseau, lisait, écrivait et calculait mieux que si elle eût été un marchand ; et de là, après beaucoup d’autres éloges, il en arriva au sujet sur lequel on raisonnait en ce moment, affirmant avec serment, qu’on ne pouvait en trouver une plus honnête et plus chaste qu’elle ; pour quoi, il avait la certitude que, quand bien même il resterait hors de chez lui dix ans et même toujours, elle ne prêterait jamais la moindre attention à ces sornettes avec un autre homme.
« Parmi les marchands qui devisaient ainsi, il y avait un jeune homme appelé Ambrogiuolo de Plaisance, qui se mit à faire la plus grande risée du monde du dernier éloge que Bernabo avait donné à sa femme, et qui lui demanda, en le raillant, si l’empereur lui avait concédé un tel privilège plus qu’à tous les autres hommes. Bernabo quelque peu irrité, dit que ce n’était pas l’empereur mais Dieu, lequel pouvait un peu plus que l’empereur, qui lui avait concédé cette faveur. Alors Ambrogiuolo dit : « — Bernabo, je ne doute pas que tu croies dire vrai ; mais à ce qu’il me paraît, tu as peu regardé à la nature des choses ; pour ce que si tu y avais regardé, je sais que tu n’es point d’esprit assez grossier pour que tu n’eusses pas observé à ce sujet certaines choses qui te feraient parler avec plus de modération sur cette matière. Et pour que tu ne croies pas que nous, qui avons parlé très librement de nos femmes, nous nous imaginions avoir d’autres femmes que toi ou autrement faites que la tienne, mais que nous avons parlé ainsi d’après une expérience naturelle, je veux un peu raisonner avec toi sur ce sujet. J’ai toujours entendu dire que l’homme est le plus noble animal que Dieu ait créé parmi les êtres mortels, et qu’après lui vient la femme ; mais l’homme, comme on le croit généralement et comme on le voit par ses œuvres, est plus parfait ; et ayant une perfection plus grande, il doit sans aucun doute avoir plus de fermeté et de constance, pour ce que les femmes sont en général plus mobiles ; et la raison s’en pourrait démontrer par bon nombre d’arguments naturels que, pour le moment, j’entends laisser de côté. Donc, si l’homme qui est d’une plus grande fermeté, ne peut se défendre non pas seulement de céder aux prières d’une femme, mais de désirer celle qui lui plaît, et outre ce désir de faire tout ce qu’il peut pour se trouver avec elle, et cela non pas une fois par mois, mais mille fois par jour, qu’espères-tu qu’une femme naturellement mobile puisse faire aux prières, aux flatteries, aux présents, aux mille autres moyens dont usera un homme habile qui l’aime ? Crois-tu qu’elle pourra y résister ? Certes, quand bien même tu l’affirmerais, je ne crois pas que tu le crois ; et toi-même tu dis que ton épouse est femme et qu’elle est de chair et d’os, comme le sont les autres. Pour quoi, s’il est ainsi, elle doit avoir les mêmes désirs et les mêmes forces qu’ont les autres pour résister à ces appétits naturels ; il est donc possible, quoiqu’elle soit très honnête, qu’elle fasse ce que les autres font ; et il n’y a point de choses qu’on puisse ainsi nier rigoureusement ou dont on puisse affirmer le contraire, comme tu fais. — » À quoi Bernabo répondit et dit : « — Je suis marchand et non philosophe, et je répondrai comme marchand ; et je dis que je reconnais que ce que tu dis peut arriver aux sottes chez lesquelles il n’y a nulle vergogne ; mais celles qui sont sages ont un tel soin de leur honneur, qu’elles deviennent pour le garder plus fortes que les hommes qui de ce n’ont souci ; et ma femme est de celles qui sont ainsi faites. — » Ambrogiuolo dit : « — Vraiment, si chaque fois qu’elles se laissent aller à ces sortes d’aventures il leur poussait au front une corne qui serait une preuve de ce qu’elles auraient fait, je crois qu’il y en aurait peu qui s’y laisseraient aller ; mais loin qu’il leur pousse une corne, il n’en reste à celles qui sont sages ni traces, ni empreinte ; et la honte et le déshonneur ne consistent que dans les choses ébruitées ; pour quoi, quand elles peuvent le faire en secret, elles le font, ou bien elles perdent l’occasion par bêtise. Et crois ceci pour certain, que celle-là seule est chaste qui n’a jamais été sollicitée de personne, ou qui ayant elle-même sollicité, n’a point été écoutée. Et encore que je sache par des raisons naturelles et vraies qu’il en doive être ainsi, je n’en parlerais pas avec autant de certitude que je le fais, si je n’en avais fait souvent l’épreuve avec bon nombre d’entre elles. Et je te dis ceci, à savoir que si j’étais auprès de ta femme si sage, je me ferais fort de l’amener en peu de temps à faire ce que j’ai déjà obtenu de bien d’autres. — » Bernabo, courroucé, répondit : « — Notre discussion pourrait s’éterniser en paroles ; tu dirais ceci et moi cela, et finalement il n’en résulterait rien. Mais puisque tu dis qu’elles sont toutes aussi faciles, et que ton talent de séduction est si puissant, je consens — afin de te rendre certain de l’honnêteté de ma femme — à ce qu’on me coupe la tête si tu peux jamais l’amener à faire en ceci selon ton plaisir ; et si tu ne le peux pas, je ne veux pas que tu perdes moins que mille florins d’or. — » Ambrogiuolo déjà échauffé par la discussion, répondit : « — Je ne sais trop ce que je ferais de ton sang si j’étais victorieux ; mais si tu as envie de voir la preuve de ce que je t’ai dit, mets cinq mille florins d’or, lesquels doivent t’être moins chers que ta tête, contre mille des miens ; et tandis que tu n’as fixé aucun terme, je consens à m’engager à aller à Gênes et, dans trois mois, à dater du jour où je partirai d’ici, à faire de ta femme à ma volonté, et à rapporter en témoignage une de ses choses les plus précieuses, et à te donner de telles et de si grandes preuves, que tu confesseras toi-même que c’est vrai, à condition que tu me promettras sur ta foi de ne point aller avant le terme fixé à Gênes, ni d’écrire à ta femme quoi que ce soit sur ce sujet. — » Bernabo dit que cela lui plaisait beaucoup, et bien que les autres marchands qui étaient là s’efforçassent de le détourner de ce faire, prévoyant quel grand mal en pouvait naître, les esprits des deux marchands étaient si échauffés, que, passant outre aux observations de leurs autres compagnons, ils s’engagèrent vis-à-vis l’un de l’autre par un bel écrit de leur propre main.
« L’obligation signée, Bernabo resta à Paris et Ambrogiuolo, le plus tôt qu’il put, s’en vint à Gènes. Après y être demeuré quelques jours et s’être informé avec beaucoup de précautions du nom de la rue où demeurait la dame et de sa manière de vivre, il en entendit dire tout ce qu’il en avait entendu déjà de Bernabo et bien plus encore ; pour quoi il lui parut qu’il avait fait une entreprise folle. Mais cependant, s’étant abouché avec une pauvre femme, laquelle fréquentait beaucoup la maison de la dame qui lui voulait grand bien, et ne pouvant arriver à autre chose, il la corrompit à force d’argent, et se fit porter par elle dans une caisse artistement construite selon ses indications, non-seulement dans la maison, mais dans la chambre de la gente dame. Là, comme si la bonne femme s’en voulait aller quelque part, elle pria, suivant la leçon que lui avait faite Ambrogiuolo, qu’on lui gardât la caisse pendant quelques jours. La caisse étant donc restée dans la chambre, et la nuit étant venue, Ambrogiuolo, à l’heure où il pensait que la dame dormait, ouvrit la caisse au moyen de certains engins, et se trouva sans avoir fait de bruit dans la chambre où il y avait une lumière allumée. Pour quoi, il se mit à examiner l’aspect de la chambre, les peintures et toutes les autres choses remarquables qui s’y trouvaient, afin de les retenir en sa mémoire. Puis, s’étant approché du lit et voyant que la dame ainsi qu’une petite fille qui était avec elle dormaient profondément, il la découvrit tout entière et reconnut qu’elle était aussi belle nue que sous ses vêtements, mais il ne vit aucun signe qu’il pût rappeler, hors un qu’elle avait sous le sein gauche et qui consistait en une petite excroissance autour de laquelle étaient quelques poils blonds comme l’or ; cela vu, il la recouvrit doucement, bien que, la voyant si belle, il lui fût venu le désir de risquer sa vie et de se coucher près d’elle. Mais cependant, ayant ouï dire qu’elle était dure et rebelle à ces sortes de jeux, il ne s’y hasarda point ; et étant resté tout à son aise dans la chambre pendant la plus grande partie de la nuit, il s’empara d’une bourse, d’une soubreveste qu’il prit dans un coffre, d’un anneau, d’une ceinture, et mit le tout dans sa caisse qu’il ferma comme elle était auparavant, après y être rentré ; et, dans cette situation, il passa deux nuits, sans que la dame s’aperçût de rien. Le troisième jour, la bonne femme, suivant l’ordre qui lui avait été donné, revint chercher sa caisse et la reporta à l’endroit où elle l’avait prise. Ambrogiuolo en sortit, et ayant, selon la promesse faite, payé la bonne femme, il retourna le plus tôt qu’il put à Paris avec les objets en question, et avant le terme fixé.
« Là, ayant réuni en présence de Bernabo les marchands qui avaient assisté à la discussion et au pari, il dit qu’il avait gagné l’enjeu déposé entre leurs mains, pour ce qu’il avait fait ce dont il s’était vanté ; et pour montrer que c’était vrai, il décrivit d’abord la forme de la chambre et les peintures qui y étaient ; puis il montra les objets qu’il avait apportés avec lui, affirmant les avoir reçus de la dame. Bernabo avoua que la chambre était faite comme il le disait, et reconnut également que les objets avaient appartenus à sa femme, mais il dit qu’Ambrogiuolo pouvait avoir su par quelque domestique comment la chambre était faite, et avoir eu de même lesdits objets ; pour quoi, s’il n’avait pas autre chose à dire, cela ne lui semblait pas suffisant pour se déclarer vainqueur. À quoi, Ambrigiuolo dit : « — De vrai, cela devrait suffire ; mais puisque tu veux que j’en dise davantage, je le dirai. Je te dirai donc que madame Ginevra, ta femme, a sous le sein gauche un petit signe, autour duquel sont cinq ou six poils blonds comme l’or. — »
Quand Bernabo entendit cela, il sentit une telle douleur, qu’il lui sembla qu’on lui avait donné d’un couteau au cœur ; et le visage tout bouleversé, bien qu’il n’eût pas encore dit une parole, il donna assez manifestement à voir que ce qu’Ambrogiuolo disait était vrai, et après un moment, il dit : « — Seigneurs, ce que dit Ambrogiuolo est vrai ; et pour ce, puisqu’il a gagné, qu’il vienne quand il lui plaira, et il sera payé. — » Et, comme il avait dit, le jour suivant Ambrogiuolo fut entièrement payé.
« Bernabo, ayant quitté Paris, s’en vint à Gênes, l’esprit fortement courroucé contre la dame. Comme il était déjà proche de la ville, il ne voulut point y entrer, mais il s’arrêta à une vingtaine de milles, dans un de ses domaines, d’où il envoya à Gênes un de ses familiers en qui il avait grande confiance, avec deux chevaux et des lettres où il disait à la dame qu’il était de retour, et qu’elle vînt le rejoindre. Il ordonna en outre secrètement au familier lorsqu’il serait arrivé avec la dame dans un endroit qui lui paraîtrait propice, de la tuer sans miséricorde, et de revenir vers lui. Le familier arrivé à Gênes, ayant remis les lettres et rempli son message, fut accueilli par la dame avec une grande joie, et le lendemain matin, montée à cheval avec le familier, elle s’achemina vers sa maison de campagne. Tout en cheminant ensemble, et causant de choses et d’autres, ils parvinrent en un vallon profond et solitaire, couvert d’arbres et de rochers énormes. L’endroit paraissant favorable au familier pour accomplir sans danger pour lui l’ordre de son maître, il tira son coutelas, et saisissant la dame par le bras, il dit : « — Madame, recommandez votre âme à Dieu, car sans pousser plus avant, il vous faut mourir. — » La dame, voyant le coutelas et entendant ces paroles, dit tout épouvantée : « — Grâce, de par Dieu ; avant que de me tuer, dis-moi en quoi je t’ai offensé, que tu doives me tuer. — » « — Madame — dit le familier — vous ne m’avez offensé en rien, mais je ne sais en quoi vous avez offensé votre mari, si ce n’est qu’il m’a ordonné de vous tuer en chemin sans avoir aucune pitié de vous ; et il m’a menacé, si je ne le faisais pas, de me faire pendre par la gorge. Vous savez combien je lui suis soumis, et si je puis dire : non, quand il m’impose de faire quelque chose. Dieu sait que votre sort me fait de la peine, mais je ne puis pas autre chose. — » À quoi la dame dit en pleurant : « — Ah ! Dieu merci, tu ne voudrais pas, pour un autre, devenir le meurtrier de qui ne t’a point offensé. Dieu qui connaît tout, sait que jamais je n’ai rien fait qui me doive faire recevoir une telle récompense de mon mari. Mais laissons cela ; tu peux, si tu le veux, complaire en même temps à Dieu, à ton maître et à moi de la façon suivante : prends mes vêtements, après m’avoir donné seulement ta veste et un capuchon, et retourne avec eux vers celui qui est ton maître et le mien, et dis-lui que tu m’as tuée ; et je te jure, par mon salut que je te devrai, que je m’éloignerai, et que j’irai si loin que jamais ni lui, ni toi, ni personne en ces contrées n’aura de mes nouvelles. — » Le familier qui se disposait à contre-cœur à la tuer, se laissa facilement apitoyer ; pour quoi, ayant pris ses vêtements, il lui donna sa mauvaise veste et un capuchon, lui laissa le peu d’argent qu’elle avait, et après l’avoir priée de s’éloigner de ces contrées, il la laissa à pied dans le vallon et s’en alla vers son maître auquel il dit que non-seulement son ordre avait été exécuté, mais qu’il avait abandonné aux loups le corps de sa femme après l’avoir tuée. Bernabo, quelques temps après retourna à Gênes, où le fait ayant été su, on le blâma fortement.
« La dame, restée seule et désolée, s’en alla, dès que la nuit fut venue et en se contrefaisant le plus qu’elle pouvait, vers un petit village qui était près de là, où, ayant acheté à une vieille femme ce dont elle avait besoin, elle rajusta la veste à son dos en la raccourcissant, fit de sa chemise une paire de chausses, et se coupa les cheveux ; après quoi ayant tout à fait l’allure d’un marinier, elle s’en alla vers la mer. Elle y trouva par aventure un gentilhomme catalan, nommé segnor Encararch, lequel était descendu d’un navire à lui qui était non loin de là, à Albe, pour se rafraîchir à une fontaine. Étant entrée en pourparlers avec ce gentilhomme, elle s’engagea avec lui comme serviteur, et monta sur le navire, se faisant appeler Sicuran da Finale. Là, son maître lui ayant donné des vêtements moins misérables, elle se mit à le servir si bien et avec tant de dévouement, qu’elle gagna complètement sa faveur.
« Peu de temps après, il arriva que ce gentilhomme catalan navigua avec un de ses chargements jusqu’à Alexandrie où il apportait certains faucons voyageurs au soudan, auquel il alla les présenter. Le Soudan l’ayant quelquefois invité à sa table, et ayant remarqué les façons de Sicuran qui le suivait partout pour le servir, et ses façons lui ayant plu, il le demanda au catalan ; celui-ci, bien que cela le contrariât beaucoup, le lui donna. En peu de temps, Sicuran, par son savoir-faire, ne gagna pas moins la faveur et l’amitié du soudan, qu’il ne l’avait fait pour le catalan. Pour quoi, il advint par la suite qu’une grande réunion de marchands chrétiens et sarrazins devant se tenir à une certaine époque sous la forme d’une foire de l’année, dans la ville d’Acre soumise à l’autorité du soudan, celui-ci, qui avait coutume d’y envoyer chaque année, en outre de quelques officiers, un de ses grands dignitaires, afin de veiller à la garde et à la sûreté des marchands et de leurs marchandises, résolut, le moment venu, d’y envoyer Sicuran, lequel savait déjà très bien la langue du pays ; et ainsi fut fait. Sicuran étant donc venu à Acre en qualité de seigneur et capitaine de la garde des marchands et des marchandises, il s’acquitta avec soin et promptitude de ce qui était de son office, et en allant et examinant tout autour de lui, il vit un grand nombre de marchands siciliens, pisans, génois, vénitiens et d’autres contrées d’Italie, avec lesquels il se lia volontiers en souvenir de son pays. Or, il advint, une fois entre autres, qu’étant descendu en une boutique de marchands vénitiens, il vit parmi les autres joyaux une bourse et une ceinture qu’il reconnut sur-le-champ lui avoir appartenu, ce dont il s’étonna ; mais, sans témoigner autrement son étonnement, il demanda gracieusement à qui elles appartenaient et si on voulait les vendre. Ambrogiuolo de Plaisance était venu à la foire avec beaucoup de marchandises, sur un navire de vénitiens ; entendant que le capitaine de la garde demandait à qui étaient ces objets, il s’avança et dit en riant : « — Messire, ces objets sont à moi et je ne les vends point ; mais s’ils vous plaisent, je vous les donnerai volontiers. — » Sicuran, en le voyant rire, soupçonna que ce marchand l’avait reconnu à quelqu’un de ses gestes ; mais néanmoins, faisant bonne contenance, il dit : « — Tu ris peut-être parce que tu me vois, moi homme d’armes, questionner sur ces objets de femme ? — » Ambrogiuolo dit : « — Messire, je ne ris point de cela, mais je ris de la façon dont j’ai acquis ces objets. — » À quoi Sicuran dit : « — Eh ! que Dieu te donne bonne aventure ; si c’est une chose qui puisse se dire, dis-moi comment tu les as eus. — » « — Messire — dit Ambrogiuolo — elles m’ont été données avec d’autres choses par une gente dame de Gênes, appelée madame Ginevra, femme de Bernabo Lomellin, une nuit que je couchais avec elle, et elle m’a prié de les garder pour l’amour d’elle. Or, je ris, pour ce que je me souviens de la sottise de Bernabo qui fut assez fol pour parier cinq mille florins d’or contre mille, que je n’amènerais pas sa femme à faire à mon plaisir, ce que je fis cependant et gagnant ainsi le pari ; quant à lui, qui aurait dû plutôt se punir de sa bêtise que de s’en prendre à sa femme d’avoir fait ce que toutes les femmes font, il s’en revint de Paris à Gênes, où, à ce que j’ai appris depuis, il la fit occire. — »
« En entendant cela, Sicuran comprit aussitôt quel avait été le motif de la colère de Bernabo contre sa femme, et reconnaissant clairement que cet homme était la cause de tous ses malheurs, il résolut en soi-même de ne pas le laisser impuni. Il feignit donc d’avoir eu son récit comme agréable, et se lia adroitement avec lui d’une étroite amitié, si bien que, sur ses encouragements, Ambrogiuolo, la foire finie, le suivit à Alexandrie avec tout ce qu’il avait ; là, Sicuran lui fit construire une boutique et lui donna un grand nombre de ses propres deniers ; pour quoi, voyant qu’il en résultait grand profit pour lui, Ambrogiuolo prolongeait volontiers son séjour. Sicuran, désireux de prouver son innocence à Bernabo, n’eut point de repos qu’il n’eût trouvé, grâce à l’entremise de plusieurs gros marchands génois qui étaient à Alexandrie, l’occasion de le faire venir ; et Bernabo étant en assez pauvre état, il le fit accueillir en secret par un sien ami, jusqu’à ce que le moment lui parût venu d’exécuter ce qu’il avait l’intention de faire.
« Sicuran avait déjà fait raconter à Ambrogiuolo son histoire devant le Soudan dont ce dernier avait eu grand plaisir ; mais quand il vit que Bernabo était arrivé, il pensa qu’il ne fallait point retarder davantage. Ayant choisi le moment favorable, il supplia le Soudan de faire venir devant lui Ambrogiuolo et Bernabo, et en présence de Bernabo, si cela ne se pouvait faire de bon gré, d’exiger par la rigueur qu’Ambrogiuolo dît la vérité au sujet de ce qu’il se vantait d’avoir obtenu de la femme de Bernabo. C’est pourquoi, Ambrogiuolo et Bernabo étant venus, le Soudan, en présence de nombreux assistants, ordonna d’un air sévère à Ambrogiuolo de dire la vérité, et comment il avait gagné cinq mille florins d’or à Bernabo, là était aussi présent Sicuran, en lequel Ambrogiuolo avait la plus grande confiance, et qui, d’un air plus courroucé encore, le menaçait des plus cruels supplices, s’il ne le disait. Pour quoi, Ambrogiuolo, doublement épouvanté, et se voyant contraint de parler, ne s’attendant du reste à d’autre châtiment que la restitution des cinq mille florins d’or et des objets volés par lui, raconta, en présence de Bernabo et de tous les autres, comment le fait s’était passé. Et quand Ambrogiuolo eût parlé, Sicuran, comme s’il eût été l’exécuteur des volontés du soudan, se tourna vers Bernabo et dit : « — Et toi, que fis-tu à ta femme, à propos de cette tromperie ? — » À quoi Bernabo répondit : « — Moi, irrité d’avoir perdu mon argent, et de l’affront que je croyais avoir reçu de ma femme, je la fis tuer par un de mes familiers ; et, d’après ce que m’a raconté celui-ci, elle fut promptement dévorée par les loups. — »
« Toutes ces choses ayant été dites en présence du soudan, entendues et comprises par lui, sans qu’il sût encore à quoi Sicuran, qui avait tout ordonné et qui avait posé lui-même les questions, voulait en venir, celui-ci lui dit : « — Mon seigneur, vous pouvez très clairement voir combien cette bonne dame se peut glorifier de son amant et de son mari ; car l’amant lui ravit l’honneur en même temps qu’il détruit sa réputation et ruine son mari, et le mari, croyant plus facilement au mensonge d’autrui qu’à la vérité dont une longue expérience lui devait avoir donné la certitude, la fait tuer et la donne à manger aux loups ; en outre, l’affection que lui porte l’amant et le mari est telle, qu’étant longtemps restés près d’elle, aucun ne la reconnaît. Mais pour ce que vous savez maintenant fort bien ce que chacun d’eux a mérité, si vous voulez me permettre, comme une faveur spéciale, de faire punir le trompeur et de pardonner au trompé, je ferai venir ici cette dame devant vous et devant eux. — » Le Soudan, disposé en cette circonstance à complaire jusqu’au bout à Sicuran, dit que cela lui plaisait, et qu’il fît venir la dame. Bernabo, qui croyait fermement que sa femme était morte, s’étonna beaucoup ; quant à Ambrogiuolo, prévoyant déjà son châtiment, et tremblant d’être réduit à chose pire encore qu’à rendre l’argent, il ne savait s’il devait souhaiter ou craindre que la dame vînt, et il attendait sa venue avec une grande anxiété.
« Le Soudan ayant donc accordé à Sicuran ce qu’il demandait, celui-ci, pleurant et se jetant à ses genoux, quitta la voix d’homme, n’ayant plus désir de garder son déguisement masculin, et dit : « — Mon seigneur, je suis la malheureuse Ginevra, obligée d’errer six ans par le monde à l’aventure sous un déguisement d’homme, par ce traître d’Ambrogiuolo qui m’a faussement et déloyalement accusée, et par cet homme inique et cruel qui m’a livrée à son serviteur pour me tuer et me donner à manger aux loups. — » Et déchirant le devant de ses habits et montrant sa poitrine, elle fit voir ouvertement au soudan et à tous les autres qu’elle était femme ; puis se tournant vers Ambrogiuolo, elle lui demanda, en l’injuriant, s’il avait jamais couché avec elle, comme il s’en était auparavant vanté. Celui-ci l’ayant déjà reconnue, et devenu quasi-muet de honte, ne disait rien.
« Le soudan qui l’avait toujours tenue pour un homme, ce voyant et entendant, tomba en un tel étonnement que, malgré ce qu’il avait vu et entendu, il crut que c’était plutôt un songe qu’une réalité. Mais pourtant, quand son étonnement fut passé, reconnaissant la vérité, il combla d’éloges la vie, la constance, les mœurs et la vertu de la Ginevra qu’il avait jusque-là appelée Sicuran. Et après lui avoir fait apporter de très riches habits et lui avoir donné des dames pour lui tenir compagnie, suivant la demande qu’elle lui adressa il fit grâce à Bernabo de la mort qu’il avait méritée. Ce dernier, ayant reconnu sa femme, se jeta à ses pieds en pleurant et en demandant pardon ; sur quoi, bien qu’il en fût peu digne, elle le lui accorda avec bonté, et, le faisant lever, l’embrassa tendrement comme son mari.
« Aussitôt après, le soudan commanda qu’incontinent Ambrogiuolo fut lié à un pal en un endroit élevé de la ville, et enduit de miel, et qu’on ne l’en détachât pas qu’il n’en tombât de lui-même ; et ainsi fut fait. Puis il ordonna que tout ce qui avait appartenu à Ambrogiuolo fût donné à la dame, ce qui n’était pas peu de chose et ne valait pas moins de dix mille roubles. Et après avoir fait préparer une très belle fête, où il traita fort honorablement Bernabo en sa qualité de mari de madame Ginevra, et madame Ginevra comme une très valeureuse dame, il leur donna, tant en joyaux, qu’en vases d’or et d’argent et en espèces, pour une valeur de plus de dix mille autres roubles. Puis, la fête terminée, il leur fit préparer un navire et leur donna licence de retourner à Gênes quand cela leur plairait. Ils y revinrent très riches et dans une grande allégresse, et ils y furent accueillis avec de grands honneurs, spécialement madame Ginevra, que tout le monde croyait morte, et qui, pendant tout le temps qu’elle vécut, eut une grande réputation de vertu.
« Quant à Ambrogiuolo, le jour même où il fut lié au pal et enduit de miel, il fut tué et dévoré, à son grand supplice, par les mouches, les guêpes et les taons dont le pays est infesté ; et ses ossements blanchis et retenus seulement par les nerfs, restèrent pendant longtemps sans qu’on y touchât, comme un témoignage, pour quiconque les voyait, de sa méchanceté. Et ainsi le trompeur resta au pied de celui qu’il avait trompé. — »

 

 

 

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