Boccace : huitième journée, 10e nouvelle

NOUVELLE X

Une Sicilienne enlève par ruse à un marchand l’argent qu’il avait apporté à Palerme ; celui-ci y étant revenu et feignant d’y avoir apporté encore plus de marchandises que la première fois, emprunte de l’argent à la dame et lui laisse en paiement de l’eau et de l’étoupe.

Combien la nouvelle de la reine fit en plusieurs endroits rire les dames, il ne faut pas le demander ; il n’y en eut pas une à qui, de fou rire, les larmes n’en vinssent aux yeux une douzaine de fois. Mais quand elle fut finie, Dioneo qui savait que c’était son tour dit : « — Gracieuses dames, c’est chose manifeste que les bons tours sont d’autant plus plaisants qu’ils sont joués artificieusement aux trompeurs mêmes. Et pour ce, bien que vous ayiez toutes raconté de très belles choses, j’entends en raconter une qui devra encore plus vous plaire que celles déjà dites, d’autant que celle qui fut jouée était une maîtresse femme en fait de jouer les autres, et bien supérieure à toutes celles et à toux ceux dont vous avez parlé.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« C’était l’usage — et peut-être l’est-ce encore aujourd’hui — dans toutes les villes maritimes qui ont un port, que tous les marchands qui y arrivent avec des marchandises, après les avoir fait décharger, les fassent porter dans un entrepôt qu’en beaucoup d’endroits on nomme douane et que tient le conseil ou le seigneur de la ville. Et là, ceux qui sont préposés à cet effet, après avoir reçu un état détaillé de la marchandise et du prix, donnent au marchand un magasin dans lequel il dépose lui-même sa marchandise et l’enferme sous clef ; puis les susdits douaniers inscrivent sur le livre de la douane, au compte du marchand, toute la marchandise et se font ensuite payer leurs droits par le marchand au fur et à mesure que celui-ci retire de la douane tout ou partie de son dépôt. C’est sur ce livre de la douane que les courtiers s’informent de la qualité et de la quantité des marchandises qui s’y trouvent, quels sont les marchands à qui elles appartiennent, pour ensuite traiter avec eux à l’occasion d’échanges, de trocs, de vente ou d’autres genres d’affaires. Cet usage, comme en beaucoup d’autres lieux, existait à Palerme, en Sicile. Là, également, il y avait et il y a encore bon nombre de femmes très belles de corps, mais ennemies de l’honnêteté, et qui, par qui ne les connaîtrait pas, seraient et sont tenues grandes et très honnêtes dames. Étant toutes à l’affût d’une occasion non pas de plumer mais d’écorcher les hommes, dès qu’elles apercevaient un marchand étranger, elles couraient s’informer au livre de la douane de ce qu’il possédait et de ce qu’il pouvait faire ; puis, par leurs agaceries et leurs avances amoureuses, par leurs doux propos, elles s’ingéniaient à amorcer ces marchands et à les faire tomber dans leurs lacs amoureux. Elles en ont déjà séduit un grand nombre auxquels elles ont soutiré des mains une bonne partie de leurs marchandises, sinon toutes ; il y en a même qui y ont laissé la marchandise, le navire, la chair et les os, si doucement la barbière a su mener le rasoir.
« Or, il n’y a pas encore longtemps, il advint, qu’envoyé par ses maîtres, arriva à Palerme un de nos jeunes florentins dit Nicolo da Cignano, bien qu’il s’appelât réellement Salabaetto, avec un si fort chargement de draps de laine qui lui restait de la foire de Salerne, qu’il pouvait bien valoir cinq cents florins d’or. Après en avoir remis la liste aux douaniers, il les mit dans un magasin, et sans trop montrer grande presse de les vendre, il se mit à se divertir par la ville. Comme il était frais et blond, fort beau et bien portant, il advint qu’une de ces barbières qui se faisait appeler madame Blanchefleur, ayant eu vent de ses faits et gestes jeta l’œil sur lui. S’en étant aperçu et pensant que c’était une grande dame, il crut qu’il lui avait plu pour sa beauté, et il résolut de mener très secrètement cette amourette. Sans en rien dire à personne, il se mit à passer et à repasser devant la maison de la dame. Celle-ci, s’en étant aperçue, commença par l’allumer avec quelques œillades pour lui faire voir qu’elle se consumait pour lui, puis elle lui envoya secrètement une de ses femmes qui connaissait admirablement l’art du maquerellage. Cette femme, quasi les larmes aux yeux, après forces paroles, lui dit qu’avec sa beauté et ses manières plaisantes, il avait séduit sa dame à ce point qu’elle n’avait de repos ni le jour ni la nuit ; et pour ce, quand il lui plairait, elle désirait par-dessus tout pouvoir se rencontrer avec lui secrètement dans une maison de bains. Puis, ayant tiré un anneau de sa bourse, elle le lui donna de la part de sa dame.
« Salabaetto, entendant cela, fut l’homme le plus joyeux qu’il y eut jamais ; il prit l’anneau, le porta à ses yeux, et le baisa ; puis il le mit à son doigt et répondit à la bonne femme que si madame Blanchefleur l’aimait, elle en était bien payée, pour ce que lui l’aimait plus que sa propre vie, et qu’il était tout prêt à aller la trouver dès que cela lui ferait plaisir et à quelque heure que ce fût. La messagère étant donc retournée vers sa dame avec cette réponse, revint peu après dire à Salabaetto à quelle maison de bains il devait aller l’attendre le lendemain à l’heure de vesprée. Salabaetto sans en souffler mot à personne ; y alla à l’heure qui lui avait été indiquée et trouva que la maison de bains avait été retenue par la dame. Il y était depuis quelques instants à peine, quand vinrent deux esclaves chargées l’une d’un grand et beau matelas de coton, et l’autre d’un grand panier plein de toutes sortes de choses. Ce matelas ayant été étendu sur une litière dans une des chambres de l’établissement, on mit dessus une paire de draps légers bordés de soie, et une couverture de coton de Chypre très blanche, avec deux oreillers richement brodés. Salabaetto s’étant déshabillé et étant entré au bain, les deux esclaves le lavèrent et le nettoyèrent complètement.
« Il n’attendit guère sans que la dame vînt à la maison de bains avec deux autres esclaves. Là, dès qu’elle fut seule avec lui, elle fit à Salabaetto une grandissime fête, et après les plus beaux soupirs du monde, après l’avoir à plusieurs reprises accolé et baisé, elle lui dit : « — Je ne sais pas quel autre que toi aurait pu m’amener à faire cela ; tu m’as mis le feu aux armes, chien de Toscan. — » Après quoi, selon qu’il lui plut, ils entrèrent tous deux nus au bain avec les deux esclaves. Alors la dame, sans le laisser toucher par personne autre, lava merveilleusement Salabaetto de la tête aux pieds, avec du savon parfumé à l’odeur de girofle ; puis elle se fit laver et frotter à son tour par les esclaves. Cela fait, les esclaves apportèrent deux draps très blancs et très fins d’où s’échappait une si forte odeur de rose, que tout ce qui était là sentait la rose ; dans l’un elles enveloppèrent Salabaetto et dans l’autre la dame ; puis, les ayant pris sur leur dos, elles les portèrent tous les deux sur le lit préparé. Là, après qu’ils eurent transpiré pendant un instant, les esclaves leur enlevèrent les draps, et les mirent tout nus dans des draps frais ; alors on tira du panier des flacons d’argent magnifiques et pleins les uns d’eau de rose, les autres d’eau de fleur d’oranger, ceux-ci d’eau de fleur de jasmin, ceux-là d’eau de naffe, dont on les arrosa de la tête aux pieds ; puis on sortit les boîtes de confetti et les vins précieux, et ils se réconfortèrent un peu.
« Il semblait à Salabaetto qu’il était au paradis, et il avait examiné plus de mille fois la dame qui, de vrai, était très belle, et chaque heure lui paraissait durer cent ans dans son désir de voir ces esclaves s’en aller pour qu’il pût rester seul dans les bras de la belle. Sur l’ordre de celle-ci, les esclaves, après avoir laissé dans la chambre un flambeau allumé, s’en allèrent enfin, et la dame et Salabaetto s’étant mutuellement embrassés, ils demeurèrent ainsi pendant une grande heure, au grandissime plaisir de Salabaetto à qui il semblait que la dame était dévorée d’amour pour lui. Mais quand il parut temps à celle-ci de se lever, elle fit revenir les esclaves et ils se revêtirent ; puis, buvant de nouveau et mangeant des confetti, ils se restaurèrent quelque peu et se lavèrent le visage et les mains avec les eaux de senteur susdites. Alors, désirant partir, la dame dit à Salabaetto : « — Si cela t’agrée, ce me serait à moi une grande faveur que tu t’en vinsses ce soir souper et coucher avec moi. — » Salabaetto qui déjà était pris par la beauté et par la grâce rusée de cette femme, croyant fermement être aimé d’elle comme s’il eût été l’âme de son corps, répondit : « — Madame, tout ce qui peut vous plaire m’agrée très fort, et pour ce, ce soir et toujours, j’entends faire ce qu’il vous plaira, et ce que vous m’ordonnerez. — »
« Sur ce, la dame étant retournée chez elle, et ayant fait orner sa chambre de ce qu’elle avait de plus beau fit apprêter un splendide souper et attendit Salabaetto. Celui-ci, dès que l’obscurité fut un peu venue, s’en alla la rejoindre, et ayant été joyeusement reçu, soupa en grande liesse et admirablement servi. Puis, étant entrés dans la chambre de la dame, il y sentit une merveilleuse odeur de bois d’aloès ; il vit un lit très riche, sur les colonnes duquel étaient sculptés des oiseaux de Chypre, et une foule de beaux vêtements sur les porte-manteaux. Toutes ces choses ensemble, et chacune d’elles en particulier, lui firent penser que sa maîtresse devait être une grande et riche dame. Bien qu’il eût entendu murmurer le contraire sur sa façon de vivre, il ne le voulut croire pour rien au monde ; et s’il pensait qu’elle avait déjà bien pu se jouer de quelques imbéciles, il ne pouvait s’imaginer qu’une pareille chose dût lui arriver à lui. Il coucha donc cette nuit avec elle, à son grandissime plaisir, s’en éprenant de plus en plus. Le lendemain matin, la dame lui ceignit une belle et jolie ceinture d’argent, lui donna une belle bourse et lui dit : « — Mon doux Salabaetto, je me recommande à toi ; et de même que ma propre personne, tout ce qui est ici est à ton service, ainsi que tout ce qui dépend de moi. — » Salabaetto, joyeux, l’accola et la baisa, puis étant parti de chez elle, il s’en alla là où les autres marchands se tenaient d’habitude.
« Il revit de cette façon plusieurs fois la dame, sans que cela lui coûtât la moindre chose du monde, et de plus en plus épris d’elle. Sur ces entrefaites, il vendit ses marchandises comptant et avec un bon gain, ce que la dame apprit sur-le-champ, non par lui, mais par d’autres. Salabaetto étant un soir allé la voir, elle se mit à plaisanter et à jouer avec lui, à l’accoler et à le baiser, se montrant si fort éprise qu’elle paraissait devoir mourir d’amour dans ses bras ; elle voulait par-dessus le marché, lui donner deux magnifiques nappes d’argent qu’elle avait, ce que Salabaetto refusait d’accepter, ayant déjà reçu d’elle, à diverses reprises, pour une valeur d’au moins trente florins d’or, sans avoir pu lui faire accepter chose qui valût un sol. À la fin, quand elle l’eut bien allumé par ses caresses et ses libéralités, une de ses esclaves, à laquelle elle avait donné des ordres en conséquence, vint l’appeler ; pour quoi, après être sortie de la chambre et être restée un instant dehors, elle rentra tout en larmes, se jeta le visage sur le lit, et se mit à pousser les plus grandes lamentations que jamais femme ait faites. Salabaetto s’en étonnant, la prit dans ses bras, se mit à pleurer avec elle, et lui dit : « — Eh ! cœur de mon corps, qu’avez-vous si soudain ? qu’elle est la cause de cette douleur ? Dites-le moi, chère âme. — » Après que la dame se fut fait longtemps prier, elle dit : « Hélas ! mon doux seigneur, je ne sais que faire ni que dire ; je viens de recevoir une lettre de Messine ; c’est mon frère qui m’écrit que, dussé-je vendre et engager tout ce que j’ai chez moi, je lui envoie sans faute, d’ici à huit jours, mille florins d’or, sinon qu’il aura la tête coupée ; et je ne sais ce que je dois faire pour avoir promptement cette somme. Si j’avais seulement quinze jours devant moi, je trouverais moyen de l’avoir d’un endroit où l’on m’en doit bien davantage, ou bien je vendrais quelqu’une de mes propriétés ; mais, comme je ne le puis pas, je voudrais être morte plutôt que d’avoir reçu cette méchante nouvelle. — » Cela dit, se montrant fort désolée, elle ne s’arrêtait pas de pleurer.
« Salabaetto, auquel les flammes amoureuses avaient enlevé une grande partie de son bon sens, croyant ces larmes vraies et plus encore ces paroles, dit : « — Madame, je ne pourrais vous offrir mille florins d’or, mais je puis bien vous en prêter cinq cents, si vous pensez pouvoir me les rendre d’ici à quinze jours. Par bonheur pour vous, j’ai vendu hier mes marchandises, car autrement je n’aurais pas pu vous prêter un sol. — » « — Hélas ! — dit la dame — tu as donc manqué d’argent ? Pourquoi ne m’en demandais-tu pas ? Si je n’ai pas mille florins ici, j’en avais bien cent et même deux cents à te donner. Tu m’as ôté tout courage pour recevoir de toi le service que tu m’offres. — » Salabaetto, de plus en plus gagné par ces paroles, dit : « — Madame, je ne veux pas que vous me refusiez pour cela ; car si j’avais eu le même besoin d’argent que vous, je vous en aurais fort bien demandé. — » « — Hélas ! — dit la dame — mon doux Salabaetto, je reconnais bien là ton véritable et parfait amour pour moi, puisque, sans attendre que je te le demande, tu m’offres généreusement de me venir en aide en cette circonstance, en me prêtant une si forte somme. Certes, je n’avais pas besoin de cela pour être tout à toi, mais cela fait que je t’appartiens bien plus encore, et jamais je n’oublierai que je te dois la vie de mon frère. Mais Dieu sait que c’est bien malgré moi que je prends cet argent, considérant que tu es marchand et sachant ce que les marchands peuvent faire avec leur argent. Mais pour ce que la nécessité m’y force, et que j’ai le ferme espoir de te le rendre bientôt, je l’accepterai, et pour le reste, si je ne trouve pas un moyen plus prompt, j’engagerai tout ce que je possède. — » Ayant dit cela tout en pleurant, elle se laissa tomber le visage sur le sein de Salabaetto. Celui-ci se mit à la consoler, et après être resté toute la nuit avec elle, pour bien lui montrer qu’il était son libéral serviteur, sans attendre qu’elle lui en fît la demande, il lui porta cinq cents beaux florins d’or qu’elle prit, riant en son cœur et pleurant des yeux, Salabaetto s’en remettant à sa simple parole.
« À peine la dame eut-elle l’argent, que les manières commencèrent à changer ; tandis qu’auparavant, toutes les fois qu’il avait plu à Salabaetto d’aller voir la dame, l’entrée de la maison lui avait été libre, on trouvait maintenant toutes sortes de prétextes qui faisaient qu’il pouvait à peine entrer une fois sur sept, et il ne trouvait plus le même visage, les mêmes caresses, le même accueil qu’avant. Le terme où il devait ravoir son argent étant passé depuis un mois et même deux, il le réclama, mais on lui donna de belles paroles en paiement. Sur quoi, Salabaetto s’apercevant de la ruse de la méchante femme et son peu de sens ; sentant qu’il ne pouvait dire de tout ceci que ce qu’il lui plairait à elle de dire, n’ayant de ce prêt aucun écrit ni témoignage, et n’osant s’en plaindre à personne, tant pour ce qu’il en avait été averti auparavant que par crainte des moqueries que sa bêtise méritait, dolent outre mesure, se désolait en lui-même de sa sottise. Ayant reçu de ses maîtres plusieurs lettres où on lui enjoignait de changer l’argent et de l’envoyer, et comme il ne pouvait pas le faire, il se décida à partir afin que sa faute ne fût pas découverte. Étant monté sur un navire, il s’en alla, non à Pise, comme il aurait dû, mais à Naples.
« Il y avait à Naples, à cette époque, notre compère Pietro dello Canigiano, trésorier de madame l’impératrice de Constantinople, homme de grande intelligence et d’esprit subtil, et qui était grand ami de Salabaetto et de sa famille. Au bout de quelques jours, Salabaetto se plaignit à lui, et comme il était un homme très discret, il lui raconta ce qu’il avait fait et sa triste aventure, lui demandant aide et conseil pour trouver un moyen de gagner sa vie à Naples, et affirmant qu’il avait l’intention de ne plus jamais retourner à Florence. Le Canigiano, fâché de cela dit : « — Tu as mal fait ; tu t’es mal comporté ; tu as mal obéi à tes maîtres ; tu as dépensé trop d’argent à la fois pour tes plaisirs ; mais ce qui est fait est fait ; il faut voir à le réparer. — » Et, en homme avisé, il vit promptement ce qu’il y avait à faire, et il le dit à Salabaetto. Le conseil plut à celui-ci, et il se décida à le suivre. Il avait encore quelque argent, et le Canigiano lui en ayant prêté quelque peu, il fit faire de nombreux ballots bien ficelés et bien emballés ; il acheta une vingtaine de barriques à huile, qu’il fit remplir ; puis, ayant chargé le tout, il s’en retourna à Palerme. Là, il donna aux douaniers la liste et le prix des barriques, et après les avoir fait inscrire toutes à son nom, il les mit en magasin, disant qu’il n’y voulait point toucher jusqu’à ce que d’autres marchandises qu’il attendait fussent arrivées.
« Blanchefleur ayant appris cela, et ayant entendu dire que ce qu’il avait présentement apporté valait bien deux mille florins d’or et plus, sans compter ce qu’il attendait et qui en valait bien plus de trois mille, pensa que ce qu’elle lui avait soutiré était peu de chose, et résolut de lui rendre les cinq cents florins, afin d’avoir la plus grande partie des cinq mille. Elle l’envoya chercher, et Salabaetto, devenu prudent, y alla. La dame, feignant de ne rien savoir de ce qu’il avait apporté, lui fit une merveilleuse fête, et dit : « — Si tu étais fâché contre moi parce que je ne t’ai pas rendu ton argent à l’époque fixée… — » Salabaetto se mit à rire et dit : « — Madame, il est vrai que cela m’a bien un peu fâché, car je me serais arraché le cœur pour vous le donner si j’avais cru vous faire plaisir ; mais je veux que vous entendiez comment je suis fâché contre vous. L’amour que je vous porte est tel, que j’ai fait vendre la plus grande partie de mes biens, et que j’ai apporté ici de la marchandise pour plus de deux mille florins, et que j’en attends du Ponant pour plus de trois mille. J’entends établir en cette ville un magasin et m’y fixer, pour être toujours près de vous, car il me semble être plus satisfait de votre amour qu’aucun autre amant puisse l’être du sien. — À quoi la dame dit : « — Vois, Salabaetto, tout ce qui t’agréera me plaît fort, comme étant l’homme que j’aime plus que ma vie, et je suis très contente que tu sois revenu ici avec cette intention, car j’espère avoir encore beaucoup de bon temps avec toi ; mais je veux un peu m’excuser de ce que tu as trouvé parfois la porte fermée quand tu as voulu venir ici, dans le temps où tu fus pour t’en aller, comme aussi de ce que tu n’y as pas été quelquefois aussi bien reçu que d’habitude, enfin de ce que je ne t’ai pas rendu ton argent au terme convenu. Tu sauras que j’étais alors plongée dans une grandissime douleur, dans une grandissime affliction, et que lorsqu’on est dans une telle disposition, quelque fortement qu’on aime les gens, on ne peut leur faire aussi bon visage, ni être aussi attentionné pour eux comme ils le désireraient ; tu sauras ensuite qu’il est très difficile à une femme de trouver mille florins d’or ; on nous dit tout le long du jour des mensonges, on ne nous tient pas ce qu’on nous avait promis, de sorte que nous sommes forcées, à notre tour, de mentir ; et de là vient, et non d’autre cause, que je ne t’ai pas rendu ton argent ; mais je l’ai eu peu de temps après ton départ, et si j’avais su où te l’envoyer, pour sûr je te l’aurais envoyé ; mais, comme je ne le savais pas, je te l’ai gardé. — » Et s’étant fait apporter une bourse où étaient les mêmes florins qu’il lui avait donnés, elle la lui mit dans la main, et dit : « — Vois s’il y en a bien cinq cents. — »
« Jamais Salabaetto n’avait été plus content. Ayant compté les florins et en ayant trouvé cinq cents, il les serra sur lui et dit : « — Madame, je vois que vous dites vrai, mais vous en avez bien assez fait ; et je vous dis que, pour l’amour que je vous porte, vous ne m’en sauriez demander pour vos besoins une si grande quantité que si je le pouvais faire, je ne les misse à votre service ; et quand je serai établi ici, vous pourrez en faire l’épreuve. — » Ayant de cette façon réintégré son amour avec elle en paroles, Salabaetto se remit à la fréquenter assidûment, et, de son côté, la dame lui procurait les plus grands plaisirs et les plus grands honneurs du monde, lui témoignant l’amour le plus vif. Mais Salabaetto voulant, par une tromperie, punir la tromperie de sa maîtresse, un jour que celle-ci lui avait fait dire de venir souper et coucher avec elle, y alla si mélancolique et si triste, qu’on eût dit qu’il voulait mourir. Blanchefleur, l’accolant et le baisant, se mit à lui demander pourquoi il avait un tel chagrin. Après qu’il se fut fait prier un peu, il dit : « — Je suis perdu, pour ce que le navire sur lequel est la marchandise que j’attendais a été pris par des corsaires de Monaco et est mis à rançon pour dix mille florins d’or, sur lesquels il faut que j’en paie mille ; et je n’ai pas un denier sur moi, pour ce que les cinq cents que tu m’as rendus, je les ai immédiatement envoyés à Naples pour en acheter de la toile pour faire venir ici. Or, si je veux vendre maintenant la marchandise que j’ai ici, c’est à peine si je pourrai avoir un denier de mes deux denrées, pour ce que ce n’est pas le moment, et je ne suis pas encore assez connu ici pour trouver quelqu’un qui me vienne en aide ; et pour ce, je ne sais que faire ni que dire. Si je n’envoie pas l’argent tout de suite, la marchandise sera conduite à Monaco, et je n’en reverrai jamais un morceau. — »
« La dame fut fort affligée de cet événement, car il lui semblait que tout était perdu pour elle ; et songeant au moyen qu’elle devait prendre pour que la marchandise n’allât point à Monaco, elle dit : « — Dieu sait que j’en suis très ennuyée par amour pour toi ; mais que sert de se tant lamenter ? Si j’avais cet argent, Dieu sait que je te le prêterais sur-le-champ ; mais je ne l’ai pas. Il est vrai qu’il y a une personne, qui l’autre jour me prêta les cinq cents florins qui me manquaient, mais elle prête à grosse usure, car elle ne le veut pas faire à moins de trente pour cent. Si tu veux user de cette personne, il faudra lui fournir un bon gage ; et pour moi, je suis décidée à engager tout ce que je possède et jusqu’à ma personne pour te servir. Mais pour le reste, quelle garantie donneras-tu ? — » Salabaetto comprit la raison qui poussait la dame à lui rendre ce service, et que ce serait elle qui prêterait l’argent. Cela lui plaisant fort, il la remercia tout d’abord, puis il lui dit que la nécessité le contraignant, il ne reculerait pas devant un gros intérêt. Il ajouta qu’il donnerait pour sûreté la marchandise qu’il avait en douane, en la faisant inscrire au nom de celui qui lui prêterait l’argent, mais qu’il voulait garder la clef des magasins, tant pour pouvoir montrer sa marchandise si quelqu’un lui demandait à la voir, que pour qu’elle ne fût touchée, gâtée ou changée par personne. La dame dit qu’il parlait bien, et que c’était là une sûreté suffisante.
« En conséquence, quand le jour fut venu, elle envoya chercher un courtier en qui elle avait grande confiance, et ayant causé avec lui de cette affaire, elle lui donna mille florins d’or que le courtier prêta à Salabaetto, et qui fit inscrire en son nom à la douane ce que Salabaetto y avait ; après quoi, tous étant d’accord, ils vaquèrent à leurs autres affaires. Salabaetto, le plus tôt qu’il put, monta sur un navire avec mille cinq cents florins d’or et s’en retourna à Naples vers Pietro dello Canigiano. De là, il envoya ce qui revenait à ses maîtres qui l’avaient envoyé avec des draps ; il paya à Pietro et aux autres tout ce qu’il leur devait, et se donna ensuite du bon temps avec le Canigiano, grâce au bon tour joué à sa Sicilienne. Puis, ne voulant plus rester marchand, il s’en vint à Ferrare. Blanchefleur, ne voyant plus Salabaetto à Palerme, commença à s’en étonner et conçut des soupçons. Après l’avoir attendu deux bons mois, voyant qu’il ne venait pas, elle fit ouvrir les magasins par le courtier. Ayant tout d’abord visité les tonneaux qu’elle croyait être pleins d’huile, elle les trouva remplis d’eau de mer, ayant chacun seulement la valeur d’un barillet d’huile à l’entour de la bonde. Puis, ayant ouvert les ballots, on les trouva tous, hors deux qui contenaient des draps, remplis d’étoupes ; bref, le tout ne valait pas plus de deux cents florins. De quoi Blanchefleur se tenant pour jouée, pleura longuement les cinq cents florins et plus encore les mille prêtés, disant souvent en elle-même : « — Qui a affaire avec un Toscan, ne doit pas être borgne. — » Et ainsi, restant avec sa perte et le mauvais tour qu’on lui avait fait, elle vit que les uns en savent autant que les autres. — »
Dès que Dioneo eut fini, Lauretta comprenant que le terme de sa royauté était arrivé, après avoir loué le conseil de Pietro Canigiano, lequel réussit fort bien, ainsi que la sagacité de Salabaetto qui ne fut pas moindre à mettre le conseil à exécution, ôta la couronne de laurier de dessus sa tête et la mit sur celle d’Émilia, en disant d’un air amical : « — Madame, je ne sais quelle plaisante reine nous aurons en vous, mais pour belle, nous l’aurons à coup sûr ; faites donc que vos actes répondent à votre beauté. — » Puis elle retourna s’asseoir. Émilia rougit un peu, non pas tant d’être faite reine, que de se voir publiquement louée de ce que les dames ont coutume de désirer le plus, et son visage devint ce que deviennent les roses nouvelles au lever de l’aurore. Cependant, après avoir tenu un instant les yeux baissés, et quand sa rougeur eut disparu, ayant donné ses ordres à son sénéchal pour les besoins de la compagnie, elle se mit à parler ainsi :
« Aimables dames, nous voyons très manifestement que, lorsque les bœufs sont restés une partie du jour à travailler liés au joug, on les délie du joug et on les laisse aller paître librement, où il leur plaît, à travers les bois. Nous voyons aussi que les jardins plantés d’arbres variés sont non moins beaux, voire plus beaux que les bois que nous voyons plantés seulement de chênes. Pour quoi, considérant toutes les journées que nous avons passées à deviser sous un sujet imposé, j’estime qu’il est non seulement utile mais opportun que nous prenions un peu de liberté, de façon à reprendre des forces pour rentrer sous le joug. Et pour ce, je n’entends pas restreindre à aucun sujet spécial ce que vous aurez à dire demain, mais je veux que chacun devise selon qu’il lui plaira, ayant pour certain que la variété des choses qui seront dites ainsi, ne sera pas moins agréable que si nous parlions d’une seule. Quand nous aurons fait ainsi, celui de nous qui me succédera dans la royauté, pourra, comme étant plus fort, nous astreindre plus sûrement à nos lois accoutumées. — » Cela dit, elle donna à chacun sa liberté jusqu’à l’heure du dîner.
Chacun approuva ce que la reine avait dit, comme étant fort sage ; et s’étant levés, ils se livrèrent qui à un divertissement, qui à un autre : les dames à tresser des guirlandes et à s’ébattre, les jeunes gens à jouer et à chanter ; et ainsi ils passèrent le temps jusqu’à l’heure du dîner. Cette heure venue, ils dînèrent joyeusement autour de la belle fontaine, puis, après le dîner, ils se récréèrent suivant leur habitude, chantant et dansant. Enfin la reine, pour suivre l’exemple de ses prédécesseurs, nonobstant les chansons qui avaient été déjà dites volontairement par plusieurs d’entre eux, ordonna à Pamphile d’en chanter une. Celui-ci commença aussitôt ainsi :

Amour, il est si grand le bien
Que par toi j’éprouve, ainsi que mon allégresse et ma joie,
Que je suis heureux, brûlé de ta flamme.
L’abondante allégresse que j’ai dans le cœur,
Venant de cette haute et chère joie
Dans laquelle tu m’as jeté,
Ne pouvant y tenir, s’échappe au dehors,
Et sur ma figure éclairée
Montre mon joyeux état ;
Car, étant énamouré
En si haut et si recommandable lieu,
Il m’est doux d’être dans le feu où je brûle.
Je ne sais pas exprimer par mon chant,
Ni écrire avec les doigts,
Ô Amour, le bien que je ressens :
Et si je le savais, il me faudrait cacher.
Car s’il était connu,
Il se changerait en tourment.
Mais je suis si satisfait,
Que tout ce que je dirais, serait peu et faible
Avant que j’en eusse dit seulement une partie.
Qui pourrait croire que mes bras
Eussent pu jamais arriver
À la tenir là où je l’ai tenue,
Et que jamais mon visage
L’eût pu approcher aussi
Par sa grâce et pour mon bonheur ?
On ne voudrait pas croire
À mon bonheur ; C’est pourquoi tout entier je brûle,
Cachant ce qui me réjouit et me rend heureux.

La canzone de Pamphile était finie, et bien que tous y eussent répondu, il n’y en eut aucun qui n’en notât les paroles avec plus d’attention qu’il ne lui appartenait, s’efforçant de deviner ce qu’il convenait au chanteur de tenir caché. Et bien qu’ils s’imaginassent toutes sortes de choses, aucun d’eux pourtant ne devina la vérité. Mais la reine, voyant la chanson de Pamphile finie, et que les jeunes dames et les jeunes gens s’iraient volontiers reposer, ordonna que chacun s’en allât dormir.