Boccace : huitième journée, 1er et 2e nouvelles

La septième journée du Décaméron finie, commence la huitième, dans laquelle sous le gouvernement de Lauretta, on devise des tromperies que chaque jour les femmes font aux hommes, de celles que les hommes font aux dames, ou de celles que les hommes se font entre eux.

 Déjà, au sommet des plus hautes montagnes, apparaissaient, le dimanche matin, les rayons de la lumière naissante, et l’obscurité ayant complètement disparu, on discernait distinctement chaque chose, quand la reine s’étant levée ainsi que sa compagnie, ils s’en allèrent tout d’abord sur la colline, par les herbes pleines de rosée ; puis, vers la troisième heure, ils entrèrent dans une petite église voisine, où ils entendirent l’office divin. Revenus à la maison, ils mangèrent en liesse et en joie, chantèrent et dansèrent quelque peu, puis ayant eu congé de leur reine, ceux qui voulurent aller se reposer le purent. Mais quand le soleil eut passé le cercle du méridien, ils allèrent tous s’asseoir, selon qu’il plut à leur reine, auprès de la belle fontaine pour y conter des nouvelles comme d’habitude ; là sur le commandement de la reine, Néiphile commença ainsi :
NOUVELLE I

Gulfardo obtient de la femme de Guasparruolo de coucher avec elle moyennant une somme d’argent. Il emprunte la somme au mari et la donne à la dame. Puis, en présence de cette dernière, il dit à Guasparruolo qu’il a rendu l’argent prêté à sa femme et celle-ci est obligée de dire que c’est vrai.

 « — Puisque Dieu a ainsi disposé que je doive commencer la présente journée par ma nouvelle, j’en suis contente. Et pour ce, amoureuses dames, comme il a été jusqu’ici beaucoup parlé des tromperies faites aux hommes par les femmes, il me plaît de vous en conter une faite à une femme par un homme ; non que j’entende blâmer dans cette nouvelle ce que fit l’homme en question, ni prétendre que cela ne fut pas bien fait pour la femme, mais pour louer au contraire l’homme et blâmer la femme, et pour montrer que les hommes, eux aussi, savent bafouer qui les croit, comme ils sont bafoués par ceux en qui ils ont confiance. Cependant, à qui voudrait plus proprement parler, ce que j’ai à vous dire ne saurait être donné comme une tromperie, mais se devrait appeler justice ; pour ce que la femme doit être très honnête, et garder sa chasteté comme sa propre vie, sans fournir le moindre prétexte à ce qu’on la dénigre. Mais comme toutefois cela ne se peut complètement à cause de notre fragilité, j’affirme qu’elle est digne du feu, celle qui se vend pour de l’argent, comme aussi celle qui cède par amour, — connaissant combien grandes sont ses forces — mérite pardon d’un juge quelque peu indulgent, ainsi que Philostrate, il y a quelques jours, nous a fait voir qu’on en avait usé envers madame Philippa à Prato.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Il y eut donc jadis à Milan un Allemand à la solde, nommé Gulfardo, vaillant de sa personne et très loyal à ceux qu’il servait, ce qui d’ordinaire arrive rarement aux Allemands. Comme il rendait très loyalement l’argent qu’on lui prêtait, il aurait trouvé de nombreux marchands pour lui prêter à un petit intérêt tout l’argent qu’il aurait voulu. Pendant son séjour à Milan, il devint amoureux d’une très belle dame, nommée madame Ambruogia, femme d’un riche marchand qui avait pour nom Guasparruolo Cagastraccio, et avec lequel il était lié d’amitié. Il aimait la dame très discrètement, de sorte que le mari ni personne ne s’en était aperçu. Il lui fit un jour parler, la priant de vouloir bien lui accorder son amour, protestant que, de son côté, il était prêt à faire tout ce qu’elle lui commanderait. La dame, après de longs pourparlers, en vint à cette conclusion qu’elle était prête à faire ce que Gulfardo voulait, si deux choses devaient s’en suivre : à savoir l’une, que cela ne serait jamais révélé par lui à personne ; l’autre, que, en homme riche qu’il était, il lui donnerait deux cents florins d’or dont elle avait besoin pour quelque affaire ; ensuite, elle se tiendrait toujours à son service.
« Gulfardo, oyant cette avarice, et indigné de la vile proposition de celle qu’il croyait être une dame de valeur, changea quasi en haine son fervent amour pour elle, et résolut de la tromper. Il lui fit dire qu’il le ferait très volontiers, de même qu’il ferait tout ce qui lui plairait, pourvu que cela fût en son pouvoir ; qu’en conséquence elle lui fit dire quand elle voulait qu’il allât la trouver ; qu’alors il lui porterait l’argent, et que jamais personne ne le saurait, sauf un sien compagnon auquel il se fiait entièrement et qui l’accompagnait toujours dans tout ce qu’il faisait. La dame, en femme vile qu’elle était, fut satisfaite de cette réponse, et lui envoya dire que Guasparruolo son mari devait peu de jours après aller à Gênes pour ses affaires, qu’elle le lui ferait savoir, et l’enverrait chercher. Quand le moment lui sembla venu, Gulfardo s’en alla trouver Guasparruolo et lui dit : « — Je suis sur le point de traiter une affaire pour laquelle j’ai besoin de deux cents florins d’or, que je veux que tu me prêtes au même intérêt que tu m’en as prêté d’autres. — » Guaspuarruolo dit : « — Volontiers, — » et il lui compta sur le champ la somme.
« Peu de jours après, Guasparruolo alla à Genève, comme l’avait dit la dame ; pour quoi, celle-ci envoya dire à Gulfardo de venir et de lui apporter les deux cents florins d’or. Gulfardo prit avec lui son compagnon, s’en alla chez la dame, et, l’ayant trouvée qui l’attendait, la première chose qu’il fit fut de lui remettre les deux cents florins d’or, en présence de son compagnon, et de lui dire : « — Madame, prenez cet argent, et donnez-le à votre mari quand il sera de retour. — » La dame prit les florins, sans comprendre pourquoi Gulfardo lui parlait ainsi ; elle crut qu’il le faisait pour que son compagnon ne s’aperçût pas qu’elle se donnait à lui pour de l’argent. Pour quoi, elle dit : « — Je le ferai volontiers, mais je veux voir combien il y en a. — » Et ayant versé les florins sur une table et voyant qu’il y en avait bien deux cents, elle fut en elle-même fort contente. Elle les serra ; puis, étant revenue vers Gulfardo, elle le mena dans sa chambre où, non seulement cette nuit-là, mais plusieurs autres avant que son mari revînt de Gênes, elle le satisfit de sa personne.
« Guasparruolo étant de retour, Gulfardo saisit le moment où il était avec sa femme, alla le trouver et lui dit en présence de la dame : « — Guasparruolo, je n’ai pas eu besoin de l’argent, c’est-à-dire des deux cents florins d’or que tu me prêtas l’autre jour ; et pour ce, je les ai portés ici à ta femme, et je les lui ai remis ; tu effaceras donc mon compte. — » Guasparruolo, se tournant vers sa femme, lui demanda si en effet elle les avait reçus. La dame, qui voyait là le témoin, ne put nier, et dit « — Mais oui, je les ai reçus ; je ne m’étais pas encore souvenue de te le dire. — » Guasparruolo dit alors : « — Gulfardo, je suis satisfait, allez avec Dieu ; j’effacerai, en effet, votre compte. — » Gulfardo parti, la dame, se sentant jouée, donna à son mari le prix de son déshonneur et de sa méchanceté. Ainsi l’amant sagace, sans qu’il lui en coûtât rien, jouit de son avare dame. — »
NOUVELLE II

Le curé de Varlungo couche avec Monna Belcolore. Il lui laisse en gage son manteau et lui emprunte un mortier. Quelque temps après, il lui renvoie le mortier en lui faisant redemander le manteau qu’il dit lui avoir laissé en garantie. La dame rend le manteau en exhalant sa mauvaise humeur par un proverbe de circonstance.

Les hommes et les dames approuvaient également ce que Gulfardo avait fait à l’avare Milanaise, quand la reine, s’étant tournée vers Pamphile, lui ordonna en souriant de poursuivre ; pour quoi, Pamphile commença ainsi : « — Belles dames, il faut que je vous dise une petite nouvelle contre ceux qui nous nuisent continuellement sans que nous puissions leur nuire à notre tour, c’est-à-dire contre les prêtres qui ont entrepris une véritable croisade contre nos femmes, et qui s’imaginent avoir non moins gagné le pardon de toutes leurs fautes, quand ils peuvent en mettre une sous eux, que s’ils avaient amené le soudan enchaîné d’Alexandrie à Avignon. Les malheureux séculiers ne peuvent leur en faire autant, bien qu’en livrant assaut avec une ardeur non moindre à leurs mères, leurs sœurs, leurs amies et leurs filles, ils soulagent leur colère. Pour ce, j’entends vous raconter une amourette de village dont la conclusion est plus risible qu’elle n’est longue à dire, et de laquelle vous pourrez encore cueillir ce fruit que d’un prêtre il ne faut pas toujours croire.
« Je dis donc qu’à Varlungo, village tout proche d’ici, comme chacune de vous sait ou peut avoir appris, fut un vaillant prêtre, gaillard de sa personne au service des femmes. Comme il ne savait pas trop lire, il récréait le dimanche ses paroissiens au pied d’un ormeau avec force bonnes et saintes allocutions familières. Il visitait surtout les femmes, quand leurs maris étaient absents, mieux qu’aucun de ses prédécesseurs, leur portant jusque chez elles des images, de l’eau bénite, des bouts de chandelle, et leur donnant sa bénédiction. Or, il advint que parmi ses autres paroissiennes qu’il avait remarquées, une surtout lui plut qui avait nom Monna Belcolore. C’était la femme d’un laboureur qui se faisait appeler Bentivegna del Mazzo, et elle était vraiment une plaisante et fraîche paysanne, brune et bien découplée, et propre à savoir moudre mieux que toute autre. En outre, c’était celle qui, de toutes ses voisines, savait le mieux sonner des cymbales et chanter, L’eau court à la ravine, et mener une ronde ou une bourrée, quand besoin était, avec un beau mouchoir à la main. Aussi messer le curé s’en amouracha si fort, qu’il en devenait fou, et qu’il rôdait tout le long du jour pour tâcher de la voir. Et quand, le dimanche matin, il la voyait dans l’église, il disait un kyrie et un sanctus, s’efforçant de paraître un maître en l’art de chanter, alors qu’on l’eût pris pour un âne qui brayait. Au contraire, quand il ne la voyait pas il passait sur les offices très légèrement. Il savait toutefois si bien faire, que Bentivegna del Mazzo ne s’en apercevait point, ni aucun de ses voisins. Pour mieux gagner l’amitié de Monna Belcolore, il lui faisait de temps à autre un petit présent, lui envoyant tantôt un bouquet d’ails frais, dont il avait les plus beaux spécimens de tout le pays dans son jardin qu’il cultivait de ses mains, tantôt un panier de petits pois, un bouquet d’oignons nouveaux ou d’échalottes ; et, quand il voyait le moment favorable, après l’avoir guettée au passage, il lui donnait une bonne bourrade d’amitié, et elle, faisant la sauvage, feignait de ne pas s’apercevoir de son jeu, et se renfermait dans une attitude sévère ; pour quoi, messer le curé ne pouvait en venir à ses fins.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Or, il advint un jour que le curé, flânant çà et là dans la rue sur l’heure de midi, rencontra Bentivegna del Mazzo sur un âne et portant devant lui force provisions ; l’ayant abordé, il lui demanda où il allait. À quoi Bentivegna répondit : « — Ma foi, messire, en bonne vérité je vais jusqu’à la ville pour une affaire, et je porte tout cela à messer Bonaccorri da Ginestreto, afin qu’il m’aide pour je ne sais quoi dont me requiert le juge de l’édifice dans une assignation à comparaître qu’il m’a envoyée par son procureur. — » Le curé, tout joyeux, dit : « — Tu fais bien, mon fils ; or, va avec ma bénédiction, et reviens vite ; et si tu vois Lapuccio ou Naldino, n’oublie pas de leur dire qu’ils me rapportent ces attaches pour mes fléaux. — » Bentivegna dit que cela serait fait, et pendant qu’il s’en allait vers Florence, le curé pensa que c’était le moment d’aller trouver Belcolore et de tenter l’aventure. S’étant mis le chemin entre les pieds, il ne s’arrêta que lorsqu’il fut arrivé chez elle, et, entré dans la maison, il dit : « — Dieu envoie céans le bien qui est ailleurs ! — » La Belcolore qui était montée au grenier, l’ayant entendu, dit : « — Oh ! messire, soyez le bien venu ; qu’allez-vous faire par cette chaleur ? » Le curé répondit : « — Si Dieu me favorise, je venais passer un moment avec toi, pour ce que j’ai trouvé ton homme qui allait à la ville. — » La Belcolore, étant descendue du grenier, s’assit et se mit à trier des graines de choux que son mari avait battues peu auparavant. Le curé se mit à lui dire : « — Eh ! bien, Belcolore, me dois-tu toujours faire mourir de la sorte ? » La Belcolore se mit à rire, et dit : « — Oh ! que vous fais-je donc ? — » Le curé dit : « — Tu ne me fais rien, mais tu ne me laisses pas te faire ce que je voudrais et ce que Dieu ordonne. — » La Belcolore dit : « — Allons, allons, est-ce que les prêtres font de pareilles choses ? — » Le curé répondit : « — Nous les faisons mieux que les autres hommes ; et pourquoi pas ? Je dis plus : nous faisons une bien meilleure besogne, et sais-tu pourquoi ? parce que nous savons moudre avec peu d’eau ; mais en vérité, il t’en résultera du bien si tu ne dis rien et me laisses faire. — » La Belcolore dit : « — Et quel bien peut-il m’en advenir ? On dit que vous êtes tous plus avares que le diable. — » Alors le curé dit : « — Je ne sais ; demande toi-même. Veux-tu une paire de souliers, un ruban, un beau fichu de soie ? Veux-tu autre chose ? — » La Belcolore dit : « — Allons donc ! j’ai de tout cela ; mais si vous me voulez tant de bien, rendez-moi un service, et je ferai ensuite ce que vous voudrez. — » Le curé dit alors : « — Dis ce que tu veux, et je le ferai volontiers. — » Alors la Belcolore dit : « — Il faut que j’aille samedi à Florence pour rendre la laine que j’ai filée, et pour faire raccommoder mon rouet ; si vous me prêtez cinq lires, — je sais que vous les avez, — je retirerai de chez l’usurier ma jupe de perse et ma ceinture des jours de fête que j’apportai en mariage ; car vous voyez que je ne puis aller à l’église ni en aucun lieu convenable, pour ce que je ne les ai pas. Je ferai toujours ensuite ce que vous voudrez. — » Le curé répondit : « — Dieu me donne le bon an, je ne les ai pas sur moi ; mais crois-moi, avant samedi, je ferai en sorte que tu les auras pour sûr. — » « — Oui — dit la Belcolore — vous êtes tous ainsi de grands prometteurs, et puis vous ne tenez rien. Croyez-vous me faire à moi comme vous avez fait à la Biliuza, qui s’en retourna au son de la musette ? Sur ma foi en Dieu, vous ne le ferez pas ; car elle est devenue pour cela fille publique. Si vous ne les avez pas, allez les chercher. — » — Eh ! — dit le curé — ne me fais pas aller en ce moment jusqu’à la maison ; tu vois que j’ai risqué l’aventure pendant qu’il n’y a personne, et peut-être quand je reviendrais y aurait-il quelqu’un qui nous gênerait ; et je ne sais pas quand je pourrais trouver un moment aussi favorable que celui-ci. — » La belle dit : « — Bon, si vous voulez y aller, allez-y ; sinon, passez-vous en. — »
« Le curé voyant qu’elle n’était pas le moins du monde disposée à faire ce qu’il voulait sans un salvum me fac, et désirant, lui, faire la chose sine custodia, dit : « — Écoute, tu ne crois pas que je te les donnerai ; afin que tu me croies, je te laisserai en gage mon manteau de drap bleu que voici. — » La Belcolore leva les yeux et dit : « — Ce manteau ! Et que vaut-il ? — » Le curé dit : « — Comment, que vaut-il ? Je veux que tu saches qu’il est en drap de Douai, deux fois, trois fois fin, et il y en a chez nous qui le tiennent pour quatre fois fin ; il n’y a pas encore quinze jours qu’il m’a coûté sept lires chez le frippier Lotto, et je l’ai eu à bon marché, y ayant bien gagné cinq sols, à ce que m’a dit Buglietto qui, tu le sais, se connaît fort bien en ces sortes de draps. — » « — Eh quoi ! — dit la Belcolore — que Dieu me soit en aide, je ne l’aurais jamais cru ; mais donnez-le moi d’abord. — » Messer le curé qui avait l’arbalète tendu, ôta son manteau et le lui donna ; et elle, après qu’elle l’eut serré, dit : « — Messire allons dans la grange ; car il n’y va jamais personne. — » Et ils y allèrent. Là, le curé, lui donnant les plus doux baisers du monde, et la faisant parente de messer le bon Dieu, se satisfit un bon temps avec elle : puis, étant parti en soutane, comme s’il revenait de faire une noce, il s’en retourna à l’église.
« Là, réfléchissant que les bouts de chandelle qu’il retirait de l’offerte pendant toute l’année ne valaient pas la moitié de cinq lires, il lui parut avoir fait une mauvaise affaire, et il se repentit d’avoir laissé le manteau ; sur quoi, il songea au moyen de le ravoir sans rien payer. Comme il était quelque peu rusé, il eut bientôt trouvé le moyen de le ravoir, et ne tarda pas à le mettre à exécution. Le lendemain étant jour de fête, il envoya l’enfant d’un de ses voisins chez cette Monna Belcolore, pour la prier de lui prêter son mortier en pierre, car il avait ce matin-là à déjeuner chez lui Binguccio dal Poggio et Nuto Buglietto, et il voulait faire de la sauce. La Belcolore le lui envoya. Quand l’heure du déjeuner fut venu, le curé attendant que Bentivegna del Mazzo et la Belcolore fussent à manger, appela son clerc et lui dit : « — Prends ce mortier et rapporte-le à la Belcolore, et dis-lui : le curé vous fait dire grand merci, et que vous lui renvoyiez le manteau que l’enfant vous a laissé en gage. — » Le clerc alla avec le mortier chez la Belcolore et la trouva à table, qui déjeunait avec Bentivegna. Ayant mis le mortier par terre, il fit la commission du curé. La Belcolore, s’entendant réclamer le manteau, voulut répondre ; mais Bentivegna, d’un air fâché, dit : « — Donc, tu demandes un gage à messer le curé ? Je fais vœu au Christ qu’il me vient envie de te donner un grand coup de poing. Allons rends-le lui vite, et que la teigne te prenne ; garde-toi, quelque chose qu’il veuille désormais, même si c’était notre âne, de ne lui jamais dire non. — » La Belcolore se leva en grommelant, alla à son coffre, en tira le manteau et le donna au clerc en disant : « — Tu diras à messer le curé ceci de ma part : la Belcolore a dit qu’elle fait vœu à Dieu que vous ne ferez jamais plus de sauce dans son mortier ; car vous ne lui avez pas fait si bel honneur pour cette fois. — » Le clerc s’en alla avec le manteau et fit la commission au curé ; à quoi celui-ci dit en riant : « — Tu lui diras, quand tu la verras, que si elle ne me prête plus son mortier, je ne lui prêterai plus mon pilon ; l’un vaut l’autre. — »
« Bentivegna croyait que sa femme avait ainsi parlé parce qu’il l’avait tancée, et n’en eut cure. Mais la Belcolore fut fort irritée contre le curé et lui tint rigueur jusqu’aux vendanges. Par la suite, le curé l’ayant menacée de la faire aller dans la bouche du grand Lucifer, elle eut une belle peur, et pour du mou et des châtaignes qu’il lui donna, elle se remit d’accord avec lui ; de sorte qu’ils firent plusieurs fois ripaille ensemble. En échange des cinq lires, le curé lui fit raccommoder ses cymbales et y fit poser une petite sonnette ; ce dont elle se contenta. — »