Boccace : huitième journée, 3e et 4e nouvelles

NOUVELLE III

Calandrino, Bruno et Buffamalcco vont dans la plaine du Mugnone chercher la pierre précieuse appelée l’Elitropia. Calandrino croit l’avoir trouvée. Il revient chez lui chargé de pierres. Sa femme l’ayant querellé, il entre en colère et la bat, puis il raconte à ses compagnons ce qu’ils savent mieux que lui.

 

La nouvelle de Pamphile finie — les dames en avaient tant ri qu’elles en rient encore — la reine ordonna à Elisa de poursuivre. Celle-ci, riant toujours, commença : « — Je ne sais, plaisantes dames, s’il me sera donné, avec une petite nouvelle de moi, non moins vraie qu’agréable, de vous faire autant rire que Pamphile l’a fait avec la sienne ; mais je m’efforcerai de le faire.
« En notre cité, qui a toujours abondé en toutes sortes de gens, était il n’y pas grand temps encore un peintre appelé Calandrino, homme simple et neuf, lequel allait presque toujours avec deux autres peintres appelés l’un Bruno et l’autre Buffamalcco, tous les deux fort enjoués, mais prudents et avisés, et qui fréquentaient Calandrino seulement pour ce qu’ils s’égayaient souvent de ses manières et de sa simplicité. Il y avait alors aussi à Florence un jouvenceau d’une merveilleuse adresse en tout ce qu’il voulait faire, facétieux et avenant, nommé Maso del Saggio. Ayant entendu parler de la simplicité de Calandrino, il résolut de s’amuser à ses dépens en lui faisant quelque farce, ou en lui faisant accroire quelque chose d’étrange. Un jour qu’il l’avait trouvé par aventure dans l’église de Saint-Jean, occupé à regarder les peintures et les bas-reliefs du tabernacle qui est sur l’autel de la susdite église, lesquels y avaient été mis depuis peu, il pensa que le lieu et le moment étaient opportuns pour ses projets. Ayant informé un de ses compagnons de ce qu’il entendait faire, tous deux s’approchèrent de l’endroit où Calandrino était assis tout seul, et feignant de ne pas le voir, ils se mirent à parler des vertus de certaines pierres, sujet sur lequel Maso raisonnait aussi sûrement que s’il avait été un grand et profond joaillier. Calandrino prêta l’oreille à ces raisonnements, et voyant qu’il n’y avait pas d’indiscrétion, il se leva et se joignit aux deux compagnons, ce qui plut fort à Maso. Comme il poursuivait ses théories, Calandrino lui demanda où se trouvaient ces pierres si remplies de vertu. Maso répondit que la plupart se trouvaient à Berlinzone, ville des Basques, en un pays qui s’appelait Bengodi, où l’on liait les vignes avec des saucisses et où l’on avait une oie pour de l’argent et un oison par-dessus le marché ; qu’il y avait une montagne toute de fromage de parmesan râpé, sur laquelle demeuraient des gens qui n’étaient pas occupés à autre chose qu’à faire des macarons et des ravioli et à les faire cuire dans du jus de chapon, puis, qu’ils les jetaient au bas de la montagne où ceux qui en prenaient le plus en avaient davantage. Tout près de là, courait un petit ruisseau de vin blanc, du meilleur qui se soit jamais bu, et où n’entrait pas une goutte d’eau. « — Oh ! — dit Calandrino — c’est là un bon pays ; mais, dis-moi, que fait-on des chapons que ces gens cuisent ? — » Maso répondit : « — les Basques les mangent tous. — » Calandrino dit alors : « — Y es-tu jamais allé ? — » À quoi Maso répondit : « — Tu demandes si j’y suis jamais allé ? J’y suis allé aussi bien une fois que mille. — » Calandrino dit alors : « — Et combien de milles y a-t-il d’ici ? — » Maso répondit : « — Il y en a plus de millante, qui toute la nuit chante. — » Calandrino dit : « — Ce doit donc être plus loin que les Abbruzzes. — » « — Oui bien — répondit Maso — c’est un peu plus loin. — »
« Calandrino, toujours simple, voyant que Maso disait tout cela d’un air impassible et sans rire, le croyait comme on pourrait croire à la vérité la plus manifeste et le tenait pour vrai ; sur quoi, il dit : « — C’est trop loin pour moi ; mais si ç’avait été plus près, je t’assure bien que j’irais une fois avec toi, rien que pour voir dégringoler ces macarons et pour m’en rassasier. Mais, dis-moi, de grâce, ne se trouve-t-il pas en ces contrées quelqu’une de ces pierres qui ont tant de vertu ? — » À quoi Maso répondit ; — Oui, on y trouve deux sortes de pierres qui ont une grandissime vertu : les unes sont les pierres à meule de Settignano et de Montisci, par la vertu desquelles, quand elles sont devenues meules, se fait la farine ; et pour ce, on dit dans ce pays de là-bas, que de Dieu viennent les grâces et les meules de Montisci ; mais on extrait une si grande quantité de ces pierres à meules qu’elles ne sont pas plus estimées chez nous que chez eux les émeraudes, car il y en a des montagnes plus grandes que le mont Morello et qui reluisent en plein minuit, à Dieu va. Et sache que celui qui ferait enchâsser ces belles pierres avant qu’elles soient percées et les apporterait au Soudan, en aurait ce qu’il voudrait. Les autres sont une pierre, que nous, lapidaires, appelons Élitropia, pierre de très grande vertu, pour ce que quiconque la porte sur lui, n’est vu de personne là où il n’est pas — » Alors Calandrino dit : « — Voilà de grandes vertus ; mais où se trouve cette seconde espèce de pierres ? — » À quoi Maso répondit qu’on en trouvait d’habitude dans le Mugnone. Calandrino dit : « — De quelle grosseur est cette pierre ? quelle couleur a-t-elle ? — » Maso répondit : « — Elle est de grosseur variée, les unes sont plus grosses et les autres moins, mais elles sont toutes quasi noires. — »
« Calandrino, ayant retenu toutes ces indications, fit semblant d’avoir autre chose à faire et quitta Maso, bien décidé à se mettre à la recherche de cette pierre. Mais il ne voulut pas le faire sans l’avoir dit à Bruno et à Buffamalcco, qu’il aimait tout particulièrement. Il se mit donc en quête d’eux afin que, sans nul retard, et avant toute autre chose, ils cherchassent avec lui, et il passa tout le reste de la matinée à demander où ils étaient. Enfin, l’heure de none étant déjà passée, il se souvint qu’ils travaillaient dans le couvent des dames de Faenza, et, bien que la chaleur fût grande, laissant là toutes ses autres affaires, il y courut et, les ayant appelés, il leur dit ceci : « — Compagnons, si vous voulez m’en croire, nous pouvons devenir les plus riches de Florence, pour ce que j’ai appris d’un homme digne de foi, que dans le Mugnone se trouve une pierre au moyen de laquelle celui qui la porte sur lui n’est vu de personne ; pour quoi, il me semble que nous devons aller la chercher sans aucun retard et avant que d’autres y aillent. Nous la trouverons pour sûr, car je la connais ; et dès que nous l’aurons trouvée, qu’aurons-nous à faire, sinon de la mettre en notre escarcelle et d’aller vers les tables des changeurs, qui, vous le savez, sont toujours chargées de gros et de florins, et d’en prendre autant que nous voudrons ? Personne ne nous verra, et nous pourrons ainsi nous enrichir incontinent, sans avoir besoin de barbouiller tout le long du jour les murs comme font les limaces. — »
« Bruno et Buffamalcco, entendant cet imbécile, se mirent à rire en eux-mêmes, et se regardant l’un l’autre, firent semblant d’être fort émerveillés et approuvèrent le conseil de Calandrino. Cependant Buffamalcco demanda quel était le nom de cette pierre. Ce nom était déjà sorti de la mémoire de Calandrino qui était de grosse pâte ; pour quoi, il répondit : « — Qu’avons-nous à faire du nom, puisque nous en connaissons la vertu ? M’est avis que nous allions la chercher sans plus attendre. — » « Or, bien — dit Bruno — Comment est-elle faite ? — » Calandrino dit : — Elles sont de différentes formes, mais toutes quasi noires ; pour quoi, il me semble que nous devions ramasser toutes celles que nous verrons noires, jusqu’à ce que nous ayions mis la main sur la bonne ; et pour ce, ne perdons point de temps, allons. — » À quoi Bruno dit : « — Attends. — » Et s’étant tourné vers Buffamalcco, il dit : « — Il me paraît que Calandrino a bien parlé ; mais je ne crois pas que ce soit l’heure propice, pour ce que le soleil est haut et tombe d’aplomb sur le Mugnone ; il a calciné toutes les pierres, de sorte que maintenant toutes celles qui y sont doivent paraître blanches, comme le matin, avant que le soleil les ait séchées, elles paraissent toutes noires ; en outre, c’est aujourd’hui jour de travail et il y a par le Mugnone beaucoup de gens pour divers motifs. Ces gens, en nous voyant, pourraient deviner ce qui nous y fait aller, faire comme nous et peut-être trouver la pierre, et nous aurions perdu le trot pour l’amble. Il me semble, si cela vous va ainsi, que cette besogne doit se faire le matin, alors qu’on peut reconnaître plus facilement les noires d’avec les blanches, et un jour de fête alors qu’il n’y aura personne qui puisse nous voir. — »
« Buffamalcco approuva l’avis de Bruno auquel se rallia Calandrino, et ils convinrent que le dimanche matin suivant, ils iraient tous trois à la recherche de cette pierre ; mais sur toute chose Calandrino les pria de ne parler de cela à personne au monde, pour ce que la chose lui avait été confiée en secret. Cette recommandation faite, il leur dit ce qu’il avait entendu dire du pays de Bengodi, affirmant par serment que la chose était vraie. Calandrino les ayant quittés, les deux compères arrêtèrent ensemble ce qu’ils devaient faire en cette circonstance.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Calandrino attendit avec une vive impatience le dimanche matin. Ce jour étant venu, il se leva dès l’aurore, et ayant appelé ses compagnons, ils sortirent tous les trois par la porte San Gallo, descendirent dans le Mugnone, et se mirent à la recherche de la pierre. Calandrino allait en avant comme le plus ardent, sautant vivement deçà, delà ; partout où il voyait une pierre noire, il se jetait dessus, la ramassait et se la mettait sur l’estomac. Ses compagnons marchaient derrière lui, en ramassant tantôt une tantôt une autre. Mais Calandrino ne tarda pas à en avoir plein sa poitrine ; pour quoi, relevant les coins de sa robe qui n’était pas serrée, et en faisant une ample poche en les attachant à sa ceinture, il l’emplit ; puis, en ayant fait autant avec son manteau, il le remplit également de pierres. Sur quoi, Buffamalcco et Bruno voyant que Calandrino avait sa charge et que l’heure de manger s’approchait, Bruno dit à Buffamalcco, suivant ce qui était convenue entre eux : « — Où est Calandrino ? — » Buffamalcco qui le voyait près de lui, se tourna deçà, delà, regardant, et répondit : « — Je ne sais ; mais il n’y a qu’un moment il était devant nous. — » Bruno dit : « — Il n’y a qu’un moment ? je crois, moi, qu’il est chez lui en train de déjeuner, et qu’il nous a laissés ici faire cette sottise d’aller cherchant les pierres noires par le Mugnone. — » « — Eh ! comme il a bien fait, — dit alors Buffamalcco — de s’être moqué de nous et de nous avoir laissés ici, puisque nous avons été assez sots pour le croire. Vois, quels autres que nous auraient été assez sots, pour croire qu’une pierre d’une telle vertu se doive trouver dans le Mugnone ? — «
« Calandrino, entendant ce dialogue, s’imagina que la fameuse pierre lui était tombée entre les mains, et que grâce à sa vertu, bien qu’il fût à côté d’eux, ses compagnons ne le voyaient pas. Joyeux outre mesure d’une si heureuse chance, il résolut de retourner chez lui sans rien leur dire, et étant revenu sur ses pas, il se mit en route. Ce voyant, Buffamalcco dit à Bruno : « — Et nous, qu’allons-nous faire ? nous en allons-nous ? — » À quoi Bruno répondit : « — Allons-nous en ; mais je jure Dieu que Calandrino ne nous en fera plus une seule ; et si j’étais près de lui, comme j’ai été toute la matinée, je lui donnerais un tel coup de pierre dans les jambes, qu’il se souviendrait pendant un mois au moins de cette farce qu’il nous a faite. — » Dire ainsi, prendre une pierre et la jeter dans les jambes de Calandrino, fut tout un. Calandrino ayant senti le coup, leva le pied et se mit à souffler, mais il continua à se taire et poursuivit son chemin. Buffamalcco ayant pris en main un des cailloux qu’il avait ramassés, dit à Bruno : « — Tiens, vois ce beau caillou ; que ne va-t-il donner au beau milieu des reins de Calandrino ! — » Et le lançant, il lui en donna un grand coup dans les reins. Bref, de cette façon, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, ils le poursuivirent à coups de pierres jusqu’à la porte San Gallo. Là, après avoir jeté les pierres qu’ils avaient récoltées, ils s’arrêtèrent un instant auprès des gardiens de la gabelle Ceux-ci, qui avaient été prévenus par eux, faisant semblant de ne point voir Calandrino, le laissèrent passer en riant de leur mieux.
« Sans s’arrêter, Calandrino alla droit à sa maison qui était près du Coin des Moulins ; et tout favorisa si bien l’aventure que, pendant tout le temps que Calandrino marcha le long de la rivière et qu’il traversa la ville, personne ne lui adressa la parole, bien qu’il eût rencontré quelques passants, pour ce que presque tout le monde était à déjeuner. Calandrino entra donc ainsi chargé à la maison. Sa femme, nommée Monna Tessa, belle et intelligente dame, se trouvait par hasard en haut de l’escalier. Déjà un peu irritée de sa longue absence, elle se mit en le voyant venir, à l’apostropher ainsi : « — Le diable ne te fait jamais rentrer ; tout le monde a déjeuné, quand toi tu reviens déjeûner. — » À ces mots, Calandrino, comprenant que sa femme l’avait déjà vu, se mit à dire, plein de courroux et de dépit : « — Ah ! méchante femme, tu étais là ? Tu m’as ruiné ; mais, sur ma foi en Dieu, je te le revaudrai. — » Et étant monté dans une petite chambre, il déchargea toutes les pierres qu’il avait ramassées ; puis, tout furieux, il courut vers sa femme, et l’ayant saisie par les cheveux, il la jeta par terre et lui donna par tout le corps tant de coups de pieds et de coups de poings, qu’il ne lui laissa pas un cheveu sur la tête ou un endroit qui ne fût meurtri, la malheureuse criant en vain merci en joignant les mains.
« Buffamalcco et Bruno, après avoir ri quelque temps avec les gardiens, se mirent à suivre Calandrino de loin et à petits pas. Arrivés à la porte de chez lui, ils entendirent la raclée qu’il donnait à sa femme, et, feignant alors d’arriver, ils l’appelèrent. Calandrino, tout en sueur, rouge et enflammé de colère, vint à la fenêtre et les pria de monter. Ils montèrent, faisant semblant d’être un peu irrités, et, quand ils furent en haut, ils virent la chambre pleine de pierres, la dame échevelée, le visage meurtri, toute pâle et pleurant à chaudes larmes dans un coin, et Calandrino assis dans un autre coin, les vêtements défaits et soufflant comme un homme harassé. Quand ils eurent regardé un certain temps, ils dirent : « Qu’est-ce donc, Calandrino ? Veux-tu bâtir, que nous voyons ici tant de pierres ? — » Puis ils ajoutèrent : « — Et Monna Tessa, qu’a-t-elle ; il paraît que tu l’as battue ! Qu’est-ce que tout cela ? — » Calandrino, fatigué d’avoir porté ses pierres et d’avoir battu sa femme avec tant de rage, tout chagrin de la bonne fortune qu’il croyait avoir perdue, ne pouvait rassembler ses esprits et répondre une seule parole. Pour quoi, comme il se taisait, Buffamalcco reprit : « — Calandrino, si tu avais un autre sujet de colère, tu n’aurais pas dû te moquer de nous comme tu l’as fait, en nous laissant comme deux badauds dans le Mugnone où tu nous avais menés pour y chercher avec toi la pierre précieuse, et en t’en revenant ici sans nous dire ni à Dieu, ni à Diable, ce que nous avons pris fort mal ; mais pour sûr, ce sera la dernière farce que tu nous feras jamais. — »
« À ces mots, Calandrino, faisant un effort, répondit : « — Compagnons, ne vous fâchez pas ; la chose s’est passée autrement que vous croyez. Moi, malheureux ! j’avais trouvé cette pierre ; et voulez-vous voir si je vous dis vrai ? Quand vous vous êtes tout d’abord demandé où j’étais, je n’étais pas à plus de dix pas de vous ; et voyant que vous vous en reveniez sans me voir, je suis passé devant vous, et je m’en suis venu, vous précédant de quelques pas. — » Et commençant par l’un des bouts, il leur raconta jusqu’à la fin ce qu’ils avaient fait et dit, il leur montra sur son dos et sur ses jambes les coups qu’ils lui avaient donnés ; puis, il ajouta : « — Je vous dis qu’en passant par la porte de la ville, ayant sur moi toutes ces pierres que vous voyez là, on ne m’a rien dit, et vous savez cependant si ces gardiens sont d’ordinaire ennuyeux et déplaisants à vouloir tout examiner. En outre, j’ai rencontré par la rue plusieurs de mes compères et amis qui ont toujours l’habitude de me dire bonjour et de m’inviter à boire ; pas un d’eux ne m’a adressé le moindre mot, absolument comme s’ils ne me voyaient point. Enfin, arrivé céans, cette diablesse de femme est venue au-devant de moi et m’a vu, pour ce que, comme vous le savez, les femmes ôtent toute vertu aux objets ; sur quoi, moi qui pouvais m’estimer le plus heureux de tous les citoyens de Florence, je suis resté le plus misérable ; c’est pourquoi je l’ai battue tant que j’ai pu me servir de mes mains, et je ne sais à quoi tient que je ne lui saigne les veines ; que maudite soit l’heure où je la vis pour la première fois, et où elle vint céans. — » Et sa colère s’étant rallumée, il voulut se lever pour la battre de nouveau.
« Buffamalcco et Bruno, à ce récit, feignant de s’étonner fort, affirmaient ce que Calandrino avait dit, et ils avaient si grande envie de rire qu’ils en étouffaient ; mais en le voyant se lever furieux pour battre de nouveau sa femme, ils s’y opposèrent et le retinrent, disant qu’en tout ceci ce n’était pas la dame qui était fautive, mais bien lui qui savait que les femmes font perdre toute vertu aux objets et qui, ne l’avait pas prévenue de se garder de se présenter devant lui de tout ce jour ; et que Dieu l’avait empêché de prévoir cela, soit parce que cette bonne fortune ne devait pas lui arriver à lui, soit parce qu’il avait voulu tromper ses compagnons auxquels il devait tout dire dès qu’il s’était aperçu qu’il avait trouvé la pierre. Enfin, après de nombreuses paroles de ce genre, ils lui firent faire, non sans peine, la paix avec sa malheureuse femme, et le laissant tout mélancolique dans sa maison pleine de pierres, ils s’en allèrent. — »
NOUVELLE IV

Le prévôt de Fiesole aime une dame veuve dont il n’est point aimé. Il couche avec sa servante croyant coucher avec elle, et les frères de la dame, d’accord avec celle-ci, font de telle sorte que le prévôt est trouvé par son évêque couché avec la servante.

Élisa était arrivée à la fin de sa nouvelle qu’elle avait racontée au grand plaisir de toute la compagnie, quand la reine, s’étant tournée vers Emilia, lui témoigna le désir qu’elle continuât en contant la sienne ; celle-ci commença aussitôt de la sorte : « — Valeureuses dames, combien les prêtres, les moines, et en général tous les clercs se montrent obsesseurs de nos esprits, cela a été, selon ce que je me rappelle, montré dans plusieurs des nouvelles qui ont déjà été dites ; mais comme on n’en pourrait jamais raconter là-dessus autant qu’il y en a, j’entends, en sus de ces nouvelles, vous en dire une sur un prévôt, qui, malgré tout le monde, voulait avoir, qu’elle y consentît ou non, les faveurs d’une gente dame, laquelle en femme fort sage, le traita comme il le méritait.
« Comme chacune de vous le sait, Fiesole, dont nous pouvons voir d’ici le coteau, fut jadis une grande cité, fort ancienne, et bien qu’elle soit aujourd’hui toute ruinée, elle n’a jamais cessé pour cela de posséder un évêque, et elle en a encore un. Près de l’église cathédrale de cette ville, une noble dame, veuve, appelée Monna Piccarda, possédait une maison qui n’était pas fort grande ; et pour ce qu’elle n’était pas la plus riche femme du monde, elle y demeurait la plus grande partie de l’année, ayant avec elle ses deux frères, jeunes gens bien élevés et courtois. Or, il advint que cette dame fréquentant l’église cathédrale, comme elle était encore très jeune, belle et plaisante, le prévôt de l’Église s’amouracha d’elle si fort qu’il ne pouvait plus tenir en place nulle part. Au bout de quelque temps, il fut assez audacieux pour dire lui-même à la dame quel était son désir, et pour la prier de consentir à avoir son amour pour agréable et à l’aimer comme il l’aimait.
« Ce prévôt était déjà vieux d’années, mais d’un tempérament très jeune, entreprenant et hautain et ayant de soi-même grande estime. Grâce à ses manières déplaisantes et à ses airs railleurs, il était si maussade et si importun, qu’il n’y avait personne qui lui voulût du bien ; et si quelqu’un le détestait, c’était bien la dame en question, car non seulement, elle ne pouvait pas le souffrir, mais elle l’avait plus en haine que le mal de tête. Pour quoi, en femme avisée, elle lui répondit : « — Messire, que vous m’aimiez, cela peut m’être fort agréable, et je dois vous aimer et vous aimerai volontiers ; mais entre votre amour et le mien, rien de déshonnête ne doit se produire. Vous êtes mon père spirituel, vous êtes prêtre et vous approchez déjà beaucoup de la vieillesse, toutes choses qui vous doivent rendre honnête et chaste. D’un autre côté, je ne suis point une enfant à qui ces sortes d’amour puissent convenir, et je suis veuve. Vous savez quelle honnêteté on exige des veuves ; pour ce, excusez-moi, car je ne vous aimerai jamais de la façon que vous me demandez, de même que je ne veux pas être aimée ainsi de vous. — »
« Le prévôt, ne pouvant pour cette fois en tirer autre chose, ne se tint pas pour étonné ni vaincu du premier coup, mais déployant une persévérance importune, il la sollicita à plusieurs reprises, soit par lettres et par messages, soit lui-même quand il la voyait venir à l’église. Pour quoi, ces poursuites paraissant fort pénibles et fort ennuyeuses à la dame, elle résolut de s’en débarrasser comme il le méritait, puisqu’elle ne pouvait pas faire autrement ; toutefois, elle ne voulut rien faire sans avoir d’abord causé avec ses frères. Après leur avoir dit de quelle façon le prévôt se comportait envers elle, et ce qu’elle avait l’intention de faire, et après avoir obtenu leur assentiment, elle alla quelques jours après à l’église, comme elle en avait l’habitude. Dès que le prévôt la vit, il s’en vint à elle, et, comme il faisait d’ordinaire, il se mit à lui parler sur un ton familier. La dame, le voyant venir, se tourna vers lui, lui fit bon visage, et après qu’ils se furent retirés dans un coin, et que le prévôt lui eut tenu plusieurs de ses propos habituels, elle poussa un grand soupir, et dit : « — Messire, j’ai très souvent entendu dire qu’il n’y a place si forte, qu’étant assiégée tous les jours, elle ne soit enfin prise une fois, ce que je vois bien m’être advenu. Vous avez tellement tourné autour de moi, tantôt avec de douces paroles, tantôt avec une prévenance, tantôt avec une autre, que vous m’avez fait renoncer à ma résolution, et que je suis disposée, puisque je vous plais si fort, à me donner à vous. — » Le prévôt tout joyeux dit : « — Madame, grand merci ; à dire vrai, je me suis fort étonné que vous ayez résisté si longtemps, pensant que cela ne m’arriva jamais avec aucune autre. J’ai dit souvent, au contraire : si les femmes étaient d’argent, elles ne vaudraient pas un denier, pour ce qu’aucune ne soutiendrait l’épreuve. Mais pour le moment, laissons cela. Quand et où pourrons-nous nous trouver ensemble ? — » À quoi la dame répondit : « — Mon doux seigneur, le moment pourrait bien être l’heure qu’il vous plairait le plus, car je n’ai pas de mari à qui je doive rendre compte de mes nuits ; mais je ne sais en quel endroit. — » Le prévôt dit : « — Comment ! pourquoi pas dans votre maison ? — » La dame répondit : « — Messire, vous savez que j’ai deux jeunes frères qui, de jour et de nuit, viennent chez moi avec leurs compagnons, et ma maison n’est pas trop grande ; et pour ce vous ne pourriez y venir à moins de consentir à vous y comporter en muet, sans dire mot ni faire le moindre bruit, et à vous tenir dans l’obscurité comme les aveugles. Si vous vouliez faire de la sorte, cela se pourrait, pour ce qu’ils ne pénètrent jamais dans ma chambre ; mais leur chambre est si près de la mienne, qu’on ne peut y dire un mot à voix basse qu’on ne l’entende. — » Le prévôt dit alors : « — Madame, qu’à ceci ne tienne pour une nuit ou deux, en attendant que je songe à trouver un autre endroit où nous puissions être plus à l’aise. — » La dame dit : « — Messire, cela dépend de vous ; mais je vous prie d’une chose, c’est que cela reste secret entre nous, et que jamais on n’en sache rien. — » Le prévôt dit alors : « — Madame, n’en doutez point, et s’il est possible, faites que ce soir nous puissions nous trouver ensemble. — » La dame dit : « — Cela me va. — » Et lui ayant indiqué la façon dont il devait venir et le moment, elle le quitta et revint chez elle.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Cette dame avait une servante qui n’était guère plus jeune, mais qui avait le visage le plus laid et le plus disgracieux qui se vît jamais, attendu qu’elle avait le nez fort camard, la bouche torte, les lèvres grosses, les dents mal placées et fort grandes, qu’elle avait des propensions à loucher, et toujours mal aux yeux, et que son teint était si vert et si jaune, qu’elle paraissait avoir passé l’été non à Fiesole mais à Sinagaglia. En outre, elle était boiteuse et un peu déhanchée du côté droit. Son nom était Ciuta, et pour ce qu’elle avait une figure si laide, chacun l’appelait Ciutazza. Bien qu’elle fût contrefaite de sa personne, elle était pourtant quelque peu malicieuse. La dame la fit appeler auprès d’elle et lui dit : « — Ciutazza, si tu veux me rendre un service cette nuit, je te donnerai une belle chemise neuve. — » La Ciutazza, entendant parler de la chemise, dit : « — Madame, si vous me donnez une chemise, je me jetterai dans le feu, et même plus. — » « — Or bien, — dit la dame — je veux que tu couches cette nuit avec un homme dans mon lit, et que tu lui fasses des caresses, mais garde-toi bien de prononcer une parole, de façon à n’être point entendue de mes frères qui dorment, comme tu sais, tout à côté ; je te donnerai ensuite la chemise. — » La Ciutazza dit : « — Je coucherai avec six, au lieu d’un, s’il est besoin. — »
« Donc, le soir venu, messer le prévôt s’en vint comme on le lui avait dit. Les deux jeunes gens, selon qu’ils en étaient convenus avec la dame, étaient dans leur chambre et se faisaient entendre ; pour quoi, le prévôt étant entré sans bruit et sans lumière dans la chambre de la dame, s’en alla, comme elle le lui avait dit, droit au lit où s’était déjà glissée la Ciutazza, bien informée par sa maîtresse de ce qu’elle avait à faire. Messer le prévôt, croyant avoir la dame à côté de lui, prit la Ciutazza dans ses bras et se mit à l’embrasser sans dire mot, et la Ciutazza de son côté lui en fit autant ; sur quoi le prévôt commença à se satisfaire avec elle, prenant enfin possession des biens si longtemps désirés.
« Quand la dame eut fait cela, elle ordonna à ses frères de faire le reste de ce qui était convenu, et ceux-ci, étant sortis sans bruit de leur chambre, s’en allèrent vers la grande place ; et la fortune leur fut plus favorable pour ce qu’ils voulaient faire qu’ils ne l’avaient eux-mêmes souhaité, pour ce que, la chaleur étant grande, l’évêque s’était informé d’eux, dans l’intention d’aller jusque chez eux pour se promener et se rafraîchir. Mais comme il les vit venir, il leur dit son intention et se mit en route avec eux. Étant entré dans une petite cour très fraîche, où un grand nombre de flambeaux étaient allumés, il prit grand plaisir à boire d’un bon vin qu’ils lui offrirent. Quand il eut bu, les jeunes gens dirent : « — Messire, puisque vous nous avez fait une telle grâce de daigner visiter notre pauvre petite maison, en laquelle nous venions vous inviter, nous vous prions de consentir à voir une petite chose que nous voulons vous montrer. — » L’évêque répondit qu’il y consentait volontiers ; pour quoi, l’un des jeunes gens prit une des torches allumées, passa devant, et l’évêque et tous les autres le suivant, il se dirigea vers la chambre où messer le prévôt était couché avec la Ciutazza.
« Pressé d’arriver, le prévôt s’était hâté de chevaucher, et il avait déjà couru plus de trois milles, avant que ceux-ci vinssent ; pour quoi, étant fatigué, il se reposait, tenant, nonobstant la chaleur, la Ciutazza dans ses bras. Le jeune homme étant donc entré dans la chambre, son flambeau à la main et suivi de l’évêque et de tous les autres, leur montra le prévôt tenant entre ses bras la Ciutazza. Sur quoi, messer le prévôt s’étant levé en sursaut, et voyant les lumières et tous ces gens autour de lui, fut pris de honte et de peur, et se cacha la tête sous les draps. L’évêque lui adressa de grands reproches, lui fit retirer la tête hors du lit et lui fit voir avec qui il était couché. Le prévôt, ayant reconnu la tromperie de la dame, devint soudain, tant par le dépit qu’il en eut, que par la honte qu’il éprouvait, l’homme le plus désespéré qui fût jamais. Sur l’ordre de l’évêque, s’étant revêtu, il fut envoyé sous bonne garde à la maison pour y faire grande pénitence du péché commis. L’évêque voulut ensuite savoir comment il se faisait qu’il fût venu coucher là avec la Ciutazza. Les jeunes gens lui dirent tout. Sur quoi l’évêque approuva fort la dame ainsi que les jeunes gens qui, ne voulant pas souiller leurs mains du sang des prêtres, avaient traité le prévôt comme il le méritait.
« L’évêque lui fit pleurer son péché pendant quarante jours, mais l’amour et le dépit le lui firent pleurer plus de quarante-neuf, sans compter que de longtemps il ne pouvait passer dans la rue sans être montré du doigt par les enfants qui disaient : « — Vois celui qui couche avec la Ciutazza. — Ce qui lui causait un si grand ennui, qu’il faillit quasi en devenir fou. Et c’est ainsi que la valeureuse dame se débarrassa de la poursuite importune du prévôt, et que la Ciutazza gagna une chemise et une bonne nuit. — »