Boccace : huitième journée, 7e nouvelle

NOUVELLE VII

Un écolier aime une dame. Celle-ci amoureuse d’un autre, le fait rester toute une nuit à l’attendre dans la neige. L’écolier, pour s’en venger, trouve à son tour le moyen de faire rester la dame toute nue, pendant une nuit et un jour, en plein mois de juillet, au sommet d’une tour exposée aux mouches, aux taons et au soleil.

 

Les dames avaient bien ri du malheureux Calandrino, et elles en auraient ri bien davantage, n’eût été qu’il leur déplût de lui voir encore soutirer les chapons par ceux-là mêmes qui lui avaient volé son cochon. Mais quand la nouvelle fut finie, la reine ordonna à Pampinea de dire la sienne, et celle-ci commença sur-le-champ en ces termes : « — Très chères dames, il arrive souvent que la ruse est jouée par la ruse même, et pour ce il est peu prudent de s’amuser à se moquer des autres. Nous avons, à propos de plusieurs petites nouvelles qui ont été dites, bien ri des bons tours faits à certains individus, et l’on ne nous a point dit qu’il en eût été tiré aucune vengeance. Mais moi, j’entends vous faire avoir quelque compassion d’une juste rétribution rendue à une de nos compatriotes, attendu que le méchant tour qu’elle avait joué à autrui lui retomba sur la tête et qu’elle faillit mourir, ayant été jouée à son tour.
« Il n’y a pas encore beaucoup d’années, vivait à Florence une jeune femme belle de corps et d’un esprit altier, noble de naissance, et convenablement dotée des biens de la fortune. Elle avait nom Elena et était restée veuve de son mari ; mais elle n’avait jamais voulu se remarier, s’étant amourachée d’un bel et élégant jouvenceau de son choix. Délivrée de tout autre souci, elle se donnait avec lui du bon temps, et prenait le plus souvent qu’elle pouvait de joyeux ébats, grâce à l’aide d’une sienne servante en qui elle avait une grande confiance. Il advint qu’en ces temps, un jeune homme nommé Rinieri, gentilhomme de notre cité, après avoir longuement étudié à Paris — comme le font bon nombre de gens, non pour vendre ensuite la science par le menu, mais pour savoir la raison des choses et leurs causes, ce qui sied excellemment à un gentilhomme — s’en revint de Paris à Florence où, tenu en grand honneur, tant pour sa noblesse que pour son savoir, il se mit à vivre en citadin. Mais, comme il arrive souvent que ce sont ceux dont l’expérience des choses est la plus profonde qui se laissent les premiers entortiller par l’amour, ainsi il en advint de Rinieri. Étant un jour allé par manière de passe-temps à une fête, cette Elena s’offrit devant ses yeux, vêtue de noir, comme nos veuves ont coutume d’aller, et resplendissante, à son jugement, d’une telle beauté, d’un tel charme, qu’il ne lui semblait pas en avoir jamais vu de pareille. Il estima en lui-même que celui-là pouvait se dire heureux, auquel Dieu ferait la grâce de la pouvoir tenir nue en ses bras. L’ayant regardée une fois ou deux en silence et sachant que les choses belles et chères ne se peuvent acquérir sans peine, il résolut de consacrer toutes ses forces, toute sa sollicitude à plaire à cette dame, afin, lui plaisant, de conquérir son amour et de pouvoir jouir pleinement d’elle.
« La jeune dame, qui ne tenait point ses yeux fixés sur l’enfer, mais qui, s’estimant encore plus qu’elle ne valait, les roulait avec art, regardant autour d’elle, et remarquant bien vite ceux qui la regardaient avec plaisir, s’aperçut de l’attitude de Rinieri, et se dit en riant : « — Je ne serai pas venue en vain aujourd’hui ; car, si je ne me trompe, j’aurai pris un pigeon par le nez. — » Et s’étant mise à le regarder de temps en temps de la queue de l’œil, elle s’efforçait tant qu’elle pouvait de lui faire voir qu’elle s’intéressait à lui, car elle s’imaginait que plus elle en allécherait et plus elle en prendrait avec ses charmes, plus sa beauté en aurait de prix, surtout aux yeux de celui à qui elle l’avait donnée en même temps que son amour.
« Le savant écolier, laissant de côté les idées philosophiques, tourna toute sa pensée vers cette dame ; croyant pouvoir lui plaire, il se mit, une fois qu’il se fut informé de sa demeure, à passer devant sa porte, colorant ses allées et venues de divers prétextes ; de quoi la dame, pour les raisons déjà dites, se montrant très glorieuse, témoignait grand plaisir à le voir. Pour quoi, l’écolier, ayant trouvé moyen de s’accointer avec la servante de la dame, lui découvrit son amour, et la pria d’agir auprès de sa maîtresse de façon qu’il pût obtenir ses faveurs. La servante promit libéralement, et conta la chose à sa dame qui l’écouta avec la plus grande risée du monde, et dit : « — As-tu vu où celui-ci est venu perdre le bon sens qu’il a rapporté de Paris ? Or va, donnons-lui ce qu’il cherche. Tu lui diras, s’il te parle encore, que je l’aime encore plus qu’il ne m’aime ; mais, qu’il me faut sauvegarder mon honneur, pour que je puisse aller avec les autres dames le visage découvert, en quoi, s’il est aussi avisé qu’on le dit, il doit m’en estimer davantage. — » Ah ! la malheureuse, la malheureuse, elle ne savait pas, mes dames, quelle chose c’est que d’avoir à faire aux écoliers.
« La servante étant allée trouver Rinieri, fit ce que sa maîtresse lui avait ordonné. L’écolier, rempli de joie, se mit à adresser de plus chaudes prières, à écrire des lettres, à envoyer des présents, et tout cela était bien reçu ; mais aucune réponse ne lui était faite, sinon des réponses vagues et générales, et on le tint en cette guise pendant assez longtemps. Enfin, ayant tout découvert à son amant et celui-ci en ayant montré du dépit et quelque jalousie, la dame, pour lui montrer que ses soupçons étaient injustes, envoya sa servante vers l’écolier qui continuait à la solliciter vivement, pour lui dire de sa part qu’elle n’avait jamais pu satisfaire son désir depuis qu’il l’avait assurée de son amour, mais que pour les fêtes de la Nativité qui s’approchaient, elle espérait pouvoir se trouver avec lui, et pour ce qu’elle le priait de venir dans sa cour pendant la nuit du lendemain de la fête, si cela lui plaisait, et qu’alors elle viendrait le rejoindre le plus tôt qu’elle pourrait.
L’écolier, plus que tout autre joyeux, se rendit au jour indiqué à la maison de la dame, et là, ayant été introduit dans la cour par la servante, il se mit à y attendre la dame. Celle-ci ayant ce soir-là fait venir son amant, et ayant soupé joyeusement avec lui, lui dit ce qu’elle avait l’intention de faire cette nuit, ajoutant : « — Et tu pourras voir quel est le genre d’amour que j’ai porté et que je porte à celui dont tu es si sottement jaloux. — » L’amant écouta cette déclaration avec un grand plaisir, désireux de voir par des faits ce que la dame lui donnait à entendre par ses paroles. Il avait par hasard fortement neigé la veille et tout était couvert de neige ; pour quoi l’écolier, après être resté quelque temps dans la cour, commença à avoir plus froid qu’il n’aurait voulu ; mais, dans l’espoir de se restaurer bientôt, il supportait patiemment son mal. Au bout de quelque temps la dame dit à son amant : « — Allons-nous en dans ma chambre, et regardons par une petite fenêtre ce que fait celui dont tu es devenu jaloux, et ce qu’il répondra à la servante que j’ai envoyée lui parler. — » Étant donc allés à la fenêtre, et voyant sans être vus, ils entendirent la servante parler d’une autre fenêtre à l’écolier, et lui dire : « — Rinieri, Madame est la femme la plus contrariée qui fût jamais, pour ce que ce soir il lui est venu un de ses frères, lequel, après avoir longtemps causé avec elle, a voulu ensuite souper ; il n’est pas encore parti, mais je crois qu’il s’en ira bientôt. Voilà pourquoi elle n’a pas pu venir te trouver, mais elle viendra tout à l’heure, et elle te prie de l’attendre sans t’impatienter. — » L’écolier croyant que c’était la vérité, répondit : « — Tu diras à ma dame qu’elle ne s’inquiète pas de moi jusqu’à ce qu’elle puisse sans inconvénient me venir voir ; mais qu’elle vienne le plus tôt qu’elle pourra. — » La servante étant rentrée, s’en alla dormir. La dame dit à son amant : « — Eh ! bien, qu’en dis-tu ? Crois-tu que si je lui voulais le bien que tu redoutes, je souffrirais qu’il restât ainsi là-bas à se geler ? — » Ceci dit, elle alla se mettre au lit avec son amant qui était déjà en partie satisfait, et tous deux se tinrent en fête et en joie un bon temps, riant et se moquant du malheureux écolier.
« Celui-ci, allant et venant par la cour, cherchait à se réchauffer, et n’ayant rien pour s’asseoir ou pour se garantir du serein, il maudissait la longue visite du frère de la dame. À chaque bruit qu’il entendait, il croyait que c’était la porte que la dame venait lui ouvrir, mais son espérance était vaine. Vers le milieu de la nuit, la dame s’étant satisfaite avec son amant, lui dit : « — Que te semble, ma chère âme, de notre écolier ? Lequel te semble plus grand, de son jugement ou de l’amour que je lui porte ? Le froid que je lui fais endurer fera-t-il sortir de ton esprit les soupçons qui ont fait entrer ce que je t’ai dit l’autre jour ? — » L’amant répondit : « — Oui, cœur de mon corps, je reconnais bien maintenant que tu es mon bien, mon repos, mon plaisir et tout mon espoir, comme je suis tout cela pour toi. — » « — Donc — dit la dame — baise-moi mille fois pour voir si tu dis vrai. — » Sur quoi l’amant la tenant étroitement embrassée, lui donnait non pas mille, mais plus de cent mille baisers. Quand ils se furent livrés quelque temps à ces doux propos, la dame dit : « Levons-nous un peu, et allons voir si le feu est un peu éteint dont mon nouvel amant me disait dans ses lettres qu’il brûlait tout entier. — » Et s’étant levés, ils allèrent à la fenêtre, et regardant dans la cour, ils virent en bas l’écolier danser sur la neige, au son d’un cliquetis de dents que le froid lui faisait faire, une danse si continuelle et si animée qu’ils n’en avaient jamais vu de pareille. Alors la dame dit : « — Qu’en dis-tu ma douce espérance ? Te semble-t-il que je sache faire danser les hommes sans trompe ni cornemuse ? — » À quoi l’amant répondit en riant : « — Oui, mon plaisir suprême. — » « — Je veux — dit la dame que nous descendions jusqu’à la porte ; tu te tiendras coi, je lui parlerai et nous verrons ce qu’il dira ; nous n’en aurons par aventure pas moins de plaisir que nous n’en avons eu à le voir. — » Et ayant ouvert doucement la chambre, ils descendirent jusqu’à la porte ; là, sans nullement l’ouvrir, la dame appela à voix basse l’écolier par un petit trou qui s’y trouvait.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« L’écolier, s’entendant appeler, loua Dieu, croyant qu’on allait enfin le faire entrer, et s’étant approché de la porte, il dit : « — Me voici, Madame ; ouvrez-moi pour Dieu, car je meurs de froid. — » La dame dit : « — Oh ! oui, car je sais que tu es un vrai frileux, et qu’il fait très froid, pour qu’il est tombé un peu de neige ; mais je sais qu’il en tombe bien davantage à Paris. Je ne puis pas encore t’ouvrir, pour ce que mon maudit frère, qui est venu hier soir souper avec moi, ne s’en va pas encore, mais il s’en ira bientôt, et je viendrai aussitôt t’ouvrir. J’ai eu grand’peine à le quitter un instant pour venir te réconforter et te dire de ne pas t’impatienter d’attendre ainsi. — » L’écolier dit : « — Eh ! Madame, je vous en prie par Dieu, ouvrez-moi, afin que je puisse me mettre à couvert, pour ce que depuis un moment il s’est mis à tomber la neige la plus épaisse du monde et qu’elle tombe encore ; alors je vous attendrai tant que cela vous agréera. — » La dame dit : « — Hélas ! mon doux bien, je ne peux pas ; cette porte fait un si grand bruit quand on l’ouvre, que je serais facilement entendue par mon frère, si je t’ouvrais. Mais je vais aller lui dire de s’en aller, afin de pouvoir ensuite t’ouvrir. — » « — Or, allez vite — dit l’écolier — Et je vous prie de faire faire un bon feu, afin qu’aussitôt que je serai entré, je puisse me réchauffer, car je me suis tellement refroidi, qu’à peine si je me sens. — » La dame dit : « — Cela ne doit pas être, si ce que tu m’as écrit est vrai, à savoir que tu brûles tout entier d’amour pour moi ; mais je suis sûre que tu te moques de moi. Mais, je m’en vais ; attends, et aie bon courage. — »
« L’amant qui entendait tout et qui prenait un suprême plaisir, retourna au lit avec la dame, et ils dormirent peu cette nuit, car ils la passèrent quasi toute à prendre leurs ébats et à se moquer de l’écolier. Le malheureux, changé en cigogne tellement il battait des dents, s’apercevant enfin qu’il était joué, essaya à diverses reprises d’ouvrir la porte, et examina s’il ne pourrait pas sortir d’un autre côté ; mais ne voyant pas comment, il tournait dans la cour comme un lion, maudissant le mauvais temps, la cruauté de la dame, la longueur de la nuit et sa propre simplicité. Fortement indigné contre la dame, le long et fervent amour qu’il lui avait porté se changea soudain en haine acerbe et cruelle, et il se mit à rouler dans sa pensée de nombreux projets pour trouver un moyen de se venger, ce qu’il désirait maintenant beaucoup plus qu’il n’avait tout d’abord désiré se trouver avec la dame.
« La nuit, après une si longue attente, s’avançait, le jour étant proche, et l’aube commença à paraître ; pour quoi, la servante ayant sa leçon faite par la dame, descendit, ouvrit la cour, et ayant l’air d’avoir compassion du malheureux, dit : — Que male aventure lui puisse arriver d’être venu hier soir. Il nous a tenues toute la nuit en l’air, et t’a fait geler de froid. Mais tu sais qui c’était. Prends-en ton parti, car ce qui n’a pas pu se faire cette nuit, se fera une autre fois ; je sais très bien que rien ne pouvait arriver de plus déplaisant à Madame. — » L’écolier, plein de dépit, mais sachant en homme sage que les menaces sont des armes pour ceux qui sont menacés, refoula au fond de son cœur ce qu’il aurait voulu pouvoir en exhaler, et d’une voix soumise, sans se montrer aucunement courroucé, il dit : « — De vrai, j’ai passé la plus mauvaise nuit que j’aie jamais eue, mais j’ai bien vu que ce n’était aucunement la faute de la dame, pour ce qu’elle est venue elle-même, par pitié pour moi, s’excuser et me réconforter ; et, comme tu dis, ce qui n’a pu se faire cette nuit, se fera une autre fois. Recommande-moi à elle, et va avec Dieu. » — Et quasi tout raidi de froid, il s’en retourna chez lui comme il put. Là, brisé de fatigue et tombant de sommeil, il se jeta sur son lit pour dormir, et se réveilla quasi tout perclus des bras et des jambes. Pour quoi, ayant fait appeler un médecin et lui ayant exposé le froid qu’il avait éprouvé, il se fit soigner. Les médecins employant des remèdes énergiques et prompts, eurent grand’peine à guérir ses nerfs et à obtenir qu’ils pussent se détendre ; et s’il n’avait pas été jeune, et si la saison chaude n’était pas survenue, il aurait eu par trop à souffrir. Mais redevenu sain et bien portant, cachant soigneusement sa haine, il se montrait plus que jamais amoureux de sa veuve.
« Or, il advint qu’après un certain laps de temps, la fortune fournit à l’écolier l’occasion de satisfaire son désir, pour ce que le jouvenceau qui était aimé par la dame, sans aucun égard pour l’amour que celle-ci lui portait, s’amouracha d’une autre femme ; et comme il ne voulait peu ou prou dire ni faire chose qui lui fît plaisir, elle se consumait dans les larmes et dans l’amertume. Mais sa servante qui en avait grand’pitié, ne trouvant pas le moyen de distraire sa maîtresse du chagrin d’avoir perdu son amant, et voyant passer l’écolier dans la rue comme d’habitude, eut une folle pensée, à savoir qu’on devait pouvoir contraindre par quelque opération de nécromancie l’amant de sa dame à l’aimer comme il avait auparavant coutume de le faire, et que l’écolier devait être grand maître en cela ; ce qu’elle dit à sa dame. La dame, peu sage, sans réfléchir que si l’écolier avait connu la nécromancie, il l’aurait employée pour soi-même, ajouta foi aux paroles de sa servante, et lui dit aussitôt de savoir de lui s’il voulait le faire, et de lui promettre pour sûr, qu’en récompense elle ferait ce qu’il lui plairait.
« La servante fit la commission bien et en diligence ; ce qu’oyant l’écolier, il dit en soi-même tout joyeux : « — Dieu, sois loué ; le temps est venu où, avec ton aide, je châtierai la méchante femme de l’injure qu’elle m’a faite pour prix du grand amour que je lui portais. — » Et il dit à la servante : « — Tu diras à ma dame qu’elle ne soit point en peine à ce sujet, car, son amant fût-il dans l’Inde, je l’en ferai promptement venir et demander pardon de ce qu’il lui a fait contre son plaisir ; mais quant au moyen qu’elle aura à employer pour cela, j’entends le lui dire à elle quand et où cela lui plaira. Dis-lui donc ainsi, et réconforte-la de ma part. — » La servante fit la réponse et arrangea tout pour qu’ils pussent se trouver ensemble dans Santa Lucia del Prato. La dame et l’écolier y étant allés, la dame, ne se rappelant plus qu’elle l’avait conduit quasi à la mort, lui dit ouvertement son cas et ce qu’elle désirait, et le pria de la sauver. À quoi l’écolier dit : « — Madame, il est vrai que parmi les autres choses que j’ai apprises à Paris se trouve la nécromancie, dont je sais à coup sûr tout ce qu’on peut en savoir, mais pour ce qu’elle déplaît grandement à Dieu, j’avais juré de ne jamais m’en servir ni pour moi ni pour autrui. Il est vrai que l’amour que je vous porte est d’une telle force, que je ne saurais rien vous refuser de ce que vous voudriez que je fisse ; et pour ce, quand même je voudrais pour cela seul aller en la demeure du diable, je suis prêt à le faire, puisque cela vous plaît. Mais je vous rappellerai que la chose est plus malaisée à faire que vous ne vous l’êtes peut-être imaginée, surtout quand une femme veut ramener un homme à l’aimer et réciproquement quand l’homme veut ramener une femme, pour ce que cela ne se peut faire que par la personne intéressée, et que celui ou celle qui le fait doit être d’un grand courage, car il faut le faire de nuit, en des lieux solitaires et sans compagnie aucune, lesquelles choses, je ne sais si vous êtes disposée à les faire. — » À quoi la dame plus énamourée que sage, répondit : « — Amour m’éperonne d’une telle façon, qu’il n’est rien que je ne fisse pour ravoir celui qui m’a injustement abandonnée ; mais cependant si cela te plaît, indique-moi en quoi il faut que je me montre courageuse. — »
« L’écolier qui avait la queue marquée d’un mauvais poil, dit : « — Madame, il faudra que je fasse une image d’étain au nom de celui que vous désirez reconquérir ; quand je vous l’aurai envoyée, il faudra, la lune étant fortement en décroissance, que vous descendiez nue en un ruisseau d’eau courante, toute seule, à l’heure du premier sommeil, vous vous baignerez sept fois avec cette image ; puis, toujours toute nue, vous monterez sur un arbre ou sur le toit de quelque maison inhabitée, et là, tournée vers le vent de bise, l’image à la main, vous direz sept fois certaines paroles que je vous donnerai par écrit. Aussitôt que vous les aurez dites, viendront à vous deux damoiselles, des plus belles que vous ayez jamais vues ; elles vous salueront, et vous demanderont gracieusement ce que vous voulez que l’on fasse. Vous ferez en sorte de leur dire bien et dûment votre désir ; et gardez-vous de nommer une personne pour une autre. Dès que vous leur aurez parlé, elles s’en iront, et vous pourrez descendre à l’endroit où vous aurez laissé vos vêtements, vous revêtir et retourner chez vous. Et pour sûr avant la moitié de la nuit suivante, votre amant viendra en pleurant vous demander merci et miséricorde ; et sachez que jamais, à partir de ce jour, il ne vous laissera pour une autre. — »
« La dame, ayant écouté tout cela et y ajoutant foi entière, s’imagina avoir déjà son amant dans ses bras ; redevenue à demi joyeuse, elle dit : « — Sans aucun doute je ferai très bien tout cela, et j’ai le plus beau lieu du monde pour le faire. J’ai en effet un domaine au-dessus du Val d’Arno, lequel est très proche de la rivière, et comme nous sommes à présent en juillet, il sera très agréable de se baigner. Je me souviens aussi que non loin de la rivière est une tourelle inhabitée, si ce n’est que parfois les bergers montent par des échelles en bois de châtaigner sur une terrasse qui se trouve à son sommet, pour chercher à voir leurs bêtes égarées. C’est un lieu très solitaire et hors de tout chemin ; j’y monterai, et là j’espère le mieux du monde faire ce que tu m’ordonneras. — » L’écolier qui connaissait parfaitement le domaine de la dame et la tourelle, satisfait de savoir qu’elle consentait, dit : « — Madame, je ne suis jamais allé dans cet endroit, et pour ce je ne connais ni le domaine ni la tourelle ; mais si c’est comme vous dites, il ne peut pas y avoir d’endroit plus propice au monde. Et pour ce, quand il sera temps, je vous enverrai l’image et la prière ; mais je vous prie, quand vous aurez ce que vous désirez, et que vous aurez reconnu que je vous ai bien servi, souvenez-vous de moi et tenez la promesse que vous m’avez faite. — » À quoi la dame dit qu’elle le ferait sans faute, et, ayant pris congé de lui, elle s’en retourna chez elle.
« L’écolier joyeux de ce que son projet semblait devoir aboutir, fit une image avec ses caractères particuliers, et écrivit une faribole quelconque en guise de prière ; puis, quand le moment lui sembla venu, il l’envoya à la dame, et lui fit dire que, la nuit suivante, elle eût à faire sans plus de retard ce qu’il lui avait dit ; après quoi, il s’en alla secrètement avec un sien serviteur chez un de ses amis qui demeurait tout près de la tourelle, pour achever son entreprise. De son côté, la dame se mit en route avec sa servante et s’en alla dans sa métairie. Dès que la nuit fut venue, feignant d’aller au lit, elle envoya sa servante se coucher, et à l’heure du premier somme, sortant de la maison, elle s’en vint près de la tourelle sur la rive de l’Arno. Là, après avoir bien regardé tout autour, ne voyant et n’entendant personne, elle se dépouilla de ses vêtements, qu’elle cacha sous un buisson, et se baigna sept fois avec l’image ; après quoi, toute nue, et l’image en sa main, elle se dirigea vers la tourelle. L’écolier qui, dès la tombée de la nuit, s’était caché près de la tourelle avec son serviteur, parmi les saules et les autres arbres, avait tout vu ; quand elle passa ainsi nue, quasi à côté de lui, et qu’il vit la blancheur de son corps vaincre l’obscurité de la nuit, il regarda sa poitrine et toutes les autres parties de sa personne, et les trouvant belles, et songeant à part soi à ce que ces beautés allaient devenir en peu d’instants, il eut quelque pitié d’elle ; d’un autre côté, l’aiguillon de la chair l’assaillit soudain, et fit lever sur pied tel qui dormait, le poussant à sortir de sa cachette, à aller s’emparer de la dame, et à en faire à son plaisir ; et il fut bien près d’être vaincu par l’un et l’autre de ces deux sentiments. Mais se rappelant qui il était et quelle avait été l’injure reçue, et pour quoi et par qui, et sa colère en ayant été rallumée, il chassa la pitié et l’appétit charnel, se raffermit dans sa résolution, et laissa aller la dame.
« Celle-ci étant montée sur la tour et tournée vers le vent de bise, commença à dire les paroles que l’écolier lui avait données par écrit. Quelques instants après, ce dernier étant entré sans bruit dans la tourelle, enleva doucement l’échelle par laquelle la dame était montée sur la terrasse ; après quoi il attendit ce qu’elle devait dire et faire. La dame, après avoir dit sept fois son oraison, se mit à attendre les deux damoiselles, et son attente fut si longue — sans compter que la fraîcheur de la nuit la lui faisait paraître plus longue qu’elle n’aurait voulu — qu’elle vit l’aurore apparaître ; pour quoi, toute marrie qu’il n’en fût point advenu comme l’écolier le lui avait annoncé, elle se dit : « — Je crains bien qu’il n’ait voulu me faire passer une nuit comme celle que je lui ait fait passer ; mais si telle a été son intention, il a mal su se venger, car celle-ci n’a pas été le tiers aussi longue que le fut la sienne, sans compter que le froid était de toute autre qualité. — » Et pour que le jour ne la surprît point en cet endroit, elle voulut descendre de la tour, mais elle vit que l’échelle n’y était plus. Alors, comme si la terre lui avait soudain manqué sous les pieds, ses esprits l’abandonnèrent et elle tomba vaincue sur la terrasse de la tour.
« Quand les forces lui revinrent, elle se mit à pleurer amèrement et à se plaindre ; et comprenant bien que tout cela était l’œuvre de l’écolier, elle se reprocha de l’avoir offensé et de s’être ensuite fiée à lui, qu’elle devait justement croire son ennemi. Elle resta longtemps plongée dans ces pensées. Puis, regardant s’il n’y avait aucun moyen de descendre, et n’en voyant point, elle se remit à pleurer, et en proie à d’amères pensées, elle se disait : « — Ô malheureuse que vont dire tes frères, tes parents, tes voisins et en général tous les Florentins, quand on saura que tu as été trouvée ici toute nue ? Ton honnêteté, jusque-là si estimée, on verra qu’elle était fausse ; et si tu essaies de trouver quelques mauvaises excuses — à la rigueur on en pourrait trouver — le maudit écolier, qui sait toutes tes affaires, ne te laissera pas mentir. Ah ! pauvre misérable, en une même heure tu auras perdu ton jeune amant qui ne t’aime plus et ton honneur ! — » Sa douleur devint alors si grande, qu’elle fut sur le point de se jeter du haut de la tour sur le sol.
« Le soleil étant levé, elle s’approcha le plus qu’elle put d’un des bords de la tour, regardant s’il ne passerait point quelque petit berger avec ses bêtes, qu’elle pût envoyer vers sa servante. Sur ces entrefaites, l’écolier qui avait dormi quelque peu au pied d’un buisson, se réveilla, la vit et fut vu d’elle. Il lui dit : « — Bonjour, Madame. Les damoiselles sont-elles venues ? — » La dame le voyant et l’entendant, se remit à pleurer fortement et le supplia de venir près de la tour pour qu’elle pût lui parler. L’écolier lui fut en cela très courtois ; sur quoi la dame s’étant mise à plat ventre sur la terrasse, ne laissa voir que sa tête sur le bord de la trappe, et dit en pleurant : « — Rinieri, vraiment si je t’ai fait passer une mauvaise nuit, tu t’es bien vengé de moi, pour ce que, bien que nous soyons en juillet, j’ai cru cette nuit, étant toute nue, que j’allais geler ; sans compter que j’ai tant pleuré sur le méchant tour que je t’ait fait et sur ma sottise de t’avoir cru, que c’est une merveille que les yeux me soient restés en tête. Et pour ce, je te prie, non pour l’amour de moi que tu ne saurais aimer, mais pour amour de toi-même, car tu es gentilhomme, de te contenter, pour venger l’injure que je t’ai faite, de ce que tu as fait jusqu’ici : fais-moi rendre mes vêtements et laisse-moi descendre d’ici ; ne cherche pas à m’enlever ce que, quand même tu le voudrais, tu ne pourrais plus me rendre, c’est-à-dire l’honneur. Et si je t’ai privé du plaisir d’être avec moi pendant cette nuit, je puis, à quelque moment que cela te plaise, t’en rendre plusieurs pour une. Contente-toi donc de cela, et comme il convient à un galant homme, qu’il te suffise d’avoir pu te venger et de me l’avoir fait savoir ; il n’y a point de gloire pour l’aigle à triompher d’une colombe ; donc, pour l’amour de Dieu et pour ton propre honneur, aie pitié de moi. — »
« L’écolier, se rappelant d’un cœur féroce l’injure reçue, et voyant la dame pleurer et supplier, éprouvait tout à la fois plaisir et ennui : plaisir de la vengeance qu’il avait désirée par-dessus tout ; ennui, l’humanité le portant à avoir pitié de la malheureuse. Mais pourtant l’humanité ne pouvant vaincre la férocité de son appétit de vengeance, il répondit : « — Madame Elena, si mes prières — que je n’ai point su, il est vrai, baigner de larmes et rendre mielleuses comme tu sais le faire maintenant pour les tiennes — m’avaient obtenu, la nuit que je mourais de froid dans ta cour pleine de neige, la faveur de pouvoir un instant m’abriter sous un endroit couvert, il me serait facile d’exaucer aujourd’hui tes prières. Mais s’il te soucie maintenant de ton honneur plus que par le passé, et qu’il te soit si pénible de rester ainsi nue, adresse ces prières à celui dans les bras duquel tu n’as pas craint, pendant la nuit que tu viens de rappeler, de rester nue, alors que tu m’entendais aller et venir dans ta cour, battant des dents et piétinant dans la neige ; fais-toi aider par lui ; dis-lui de te rendre tes vêtements, de t’apporter l’échelle pour descendre ; efforce-toi de l’intéresser à ton honneur que tu n’as pas hésité à mettre à toute heure mille fois en péril pour lui. Pourquoi ne l’appelles-tu pas pour qu’il te vienne en aide ? À qui cela appartient-il mieux qu’à lui ? Tu es à lui, et à qui donnera-t-il aide et protection, s’il ne te protège et s’il ne t’aide ? Appelle-le, sotte que tu es, et essaie si l’amour que tu lui portes, si ton adresse jointe à la sienne, te pourront délivrer de ma sottise à propos de laquelle pendant que tu te satisfaisais avec lui, tu lui demandais ce qu’il lui semblait être le plus fort, de ma sottise ou de l’amour que tu lui portais. Tu ne saurais maintenant te montrer accommodante au sujet de ce que je ne désire point, pas plus que tu ne pourrais me le refuser, si je le désirais ; réserve tes nuits pour ton amant, s’il arrive que tu partes d’ici vivante ; tes nuits sont à lui : moi, j’en eus trop d’une, et il me suffit d’avoir été bafoué une fois. Usant de toute ton astuce dans tes paroles, tu t’ingénies aussi à capter ma bienveillance en me flattant ; tu m’appelles gentilhomme plein de valeur, et tu t’efforces doucement à m’amener à renoncer, en homme magnanime, à te punir de ta méchanceté ; mais tes flatteries ne m’obscurciront point aujourd’hui les yeux de l’intelligence comme le firent autrefois tes promesses déloyales. Je me connais : je n’en ai pas autant appris de moi-même, pendant tout le temps que je suis resté à Paris, que tu ne m’en as fait connaître dans une seule de tes nuits. Mais, à supposer que je sois magnanime, tu n’es pas de celles à qui la magnanimité doit montrer ses effets. Pour les bêtes sauvages comme toi, la fin du châtiment comme de la vengeance doit être la mort, alors que pour les hommes on doit se contenter de ce que tu dis. Pour quoi, bien que je ne sois pas aigle, te connaissant non pour colombe mais pour serpent venimeux, j’entends te poursuivre de toute la force de ma haine, comme mon plus ancien ennemi. Tout ce que je te fais ne se peut d’ailleurs appeler vengeance mais plutôt châtiment, en tant que la vengeance doit surpasser l’offense, ce qui n’arrivera point ici ; pour ce que si j’avais voulu me venger, me souvenant à quelle extrémité tu réduisis mon âme, ta vie ne m’aurait pas suffi si je te l’avais prise, non plus que cent autres comme la tienne, car j’aurais occis une vile, mauvaise et coupable femme. Et que diable — mettant de côté le peu de beauté de ta figure que quelques années feront disparaître en la remplissant de rides — vaux-tu plus qu’une autre pauvre servante, toi qui as failli faire mourir un galant homme, comme tu m’appelais il y a un moment, dont la vie pourra peut-être encore être un jour plus utile en ce monde que cent mille de tes pareilles ne pourraient l’être pendant toute la durée de l’univers ? Je t’apprendrai donc par le châtiment que tu endures, ce que c’est que de te moquer des hommes qui ont un sentiment dans le cœur, ce que c’est que de se moquer des écoliers, et je te donnerai sujet de ne plus jamais tomber dans une pareille folie, si tu en réchappes. Mais si tu as si grand désir de descendre, que ne te jettes-tu à terre ? En te rompant le col, avec l’aide de Dieu, tu te délivreras en même temps du supplice où il te semble être, et tu me rendras l’homme le plus heureux du monde. Maintenant, je ne t’en veux plus dire davantage ; j’ai su si bien faire que je t’ai fait monter là-haut ; sache à présent si bien faire, toi, que tu en descendes comme tu sus te moquer de moi. — »
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Pendant que l’écolier parlait ainsi, la malheureuse dame ne cessait de pleurer, et le temps s’écoulait, le soleil montant toujours plus haut. Quand elle vit qu’il se taisait, elle dit : « — Hélas ! homme cruel, si cette maudite nuit te fut si douloureuse, et si ma faute te parut si grande que ni ma jeune beauté, ni mes larmes amères, ni mes humbles prières n’ont pu émouvoir ta pitié, laisse-toi au moins émouvoir, et relâche-toi de ta rigueur et de ta sévérité, par cela seul que je me suis confiée tout dernièrement à toi, et que je t’ai découvert tous mes secrets, ce qui t’a fourni l’occasion de pouvoir me faire reconnaître ma faute ; comme aussi, si je ne m’étais pas confiée à toi, tu n’aurais pu trouver aucun moyen de te venger de moi, ce que tu parais avoir souhaité avec tant d’ardeur. Hélas ! laisse ta colère et pardonne-moi désormais ; si tu veux me pardonner et me faire descendre d’ici, je suis toute prête à abandonner mon déloyal amant, et à t’avoir seul pour amant et pour maître, bien que tu dénigres fort ma beauté, en la donnant pour passagère et de peu de prix. Quelle que soit ma beauté, je sais que, comme celle des autres femmes, si on ne la doit point estimer pour autre chose, elle est un amusement et un passe-temps pour la jeunesse des hommes ; et tu n’es point vieux. Et, bien que je sois cruellement traitée par toi, je ne peux cependant pas croire que tu voudrais me donner une mort si cruelle que de me forcer à me jeter en désespérée au bas de cette tour, devant tes yeux auxquels — tu l’avouerais si tu n’étais pas devenu menteur — j’ai tellement plu jadis. Hélas ! aie pitié de moi, pour l’amour de Dieu ; aie pitié ! le soleil commence à devenir trop chaud, et, de même que le trop grand froid m’a fait souffrir cette nuit, la trop grande chaleur commence à me faire endurer grandissime souffrance. — »
« L’écolier qui prenait plaisir à prolonger cette conversation, répondit : « — Madame, tu ne t’es point confiée à moi à pause de l’amour que tu me portais, mais pour reconquérir celui que tu avais perdu, et pour ce ta confiance ne mérite autre chose qu’un traitement pire. Et tu as cru follement, si tu t’es imaginée que cette voie a été la seule ouverte à la vengeance que je souhaitais. J’en avais mille autres ; en faisant semblant de t’aimer, j’avais tendu autour de tes pieds plus de mille lacs ; et avant peu, si ce cas ne s’était pas présenté, tu devais de toute nécessité tomber dans l’un d’eux. Quel qu’eût été celui où tu fusses tombée, tu n’aurais pas éprouvé une peine ni une honte moindres que celui-ci ne t’en occasionne ; si j’ai employé celui-ci, ce n’est point par considération pour toi, mais pour me satisfaire plus vite. Et quand bien même tous eussent manqué, j’avais ma plume, avec laquelle j’aurais écrit sur ton compte tant de choses et de telle façon que, quand tu les aurais sues — et tu les aurais sues — tu aurais désiré mille fois n’être point née. Les forces de la plume sont beaucoup plus grandes que ne l’estiment ceux qui ne les ont point éprouvées par leur propre expérience. Je jure Dieu — puisse-t-il m’être propice jusqu’à la fin dans cette vengeance que je prends de toi, comme il me l’a été dès le commencement — que j’aurais écrit sur toi des choses telles que, rougissant de toi-même, tu te serais crevé les yeux pour ne point te voir ; et pour ce, ne reproche pas à la mer d’avoir été accrue par un petit ruisselet. De ton amour, ou de te posséder, je n’ai, comme je t’ai déjà dit, nul souci ; sois donc à celui avec qui tu as été, si tu le peux ; de même que je l’ai haï autrefois, je l’aime présentement en pensant à ce qu’il t’a fait. Vous allez, vous amourachant des jouvenceaux et convoitant leur amour, pour ce que vous les voyez le teint plus vif, la barbe plus noire, la taille élancée, et qu’ils dansent et qu’ils joutent ; mais tout cela, ceux qui sont quelque peu plus âgés l’ont eu eux aussi, et ils savent de plus tout ce que ces jouvenceaux ont encore à apprendre. En outre, vous les trouvez meilleurs cavaliers, faisant plus de milles en leur journée que les hommes plus mûrs. Certes, je confesse qu’ils savent secouer les jupons avec plus de force, mais les gens plus âgés, étant plus experts, savent mieux en quels endroits se tiennent les puces. Il vaut mieux manger peu et savoureux, que beaucoup et insipide ; le grand trot rompt et fatigue, quelque jeune qu’on soit, tandis que l’allure douce, encore qu’elle vous fasse arriver moins vite à l’auberge, vous y conduit au moins sans fatigue. Vous ne vous apercevez point, bêtes sans intelligence, combien de mal est caché sous ce peu de belle apparence. Les jouvenceaux ne se contentent point d’une seule, mais autant ils en voient, autant ils en désirent, d’autant ils se croient dignes. Pour quoi, leur amour ne peut être stable, et tu peux à cette heure en avoir par toi-même une preuve irrécusable. Il leur semble qu’ils méritent d’être révérés et caressés par leurs dames, et ils n’ont pas de plus grande gloire que de se vanter de celles qu’ils ont eues, lequel défaut en a fait tomber beaucoup, qui ne le redisent point, sous les coups de frères irrités. Bien que tu prétendes que tes amours n’ont jamais été connues que par ta servante et par moi, tu n’en sais rien, et tu crois mal si tu crois ainsi. Dans sa rue et dans la tienne, on ne parle que de cela ; mais la plupart du temps ceux à qui ces choses arrivent en dernier lieu sont ceux qui y sont les plus intéressés. Les jouvenceaux vous volent par-dessus le marché, tandis que les gens âgés vous font des présents. Donc, toi qui as mal choisi, reste à celui à qui tu t’es donnée, et laisse à une autre celui dont tu t’es moquée, car j’ai trouvé une dame bien au-dessus de toi, et qui a su mieux me connaître que tu ne l’as fait. Et afin que tu puisses emporter dans l’autre monde une plus grande certitude du désir de mes yeux que tu ne sembles l’avoir en ce monde par mes paroles, jette-toi tout de suite en bas, et ton âme, aussitôt reçue dans les bras du diable, comme je crois, pourra voir si mes yeux se seront troublés ou non de t’avoir vue précipitée de là-haut. Mais pour ce que je crois que tu ne voudras point me faire un tel plaisir, je te conseille, si le soleil commence à te chauffer, de te souvenir du froid que tu m’as fait souffrir, et si tu mêles ce souvenir à la chaleur que tu endures, sans aucun doute tu en sentiras le soleil adouci. — »
« L’inconsolable dame, voyant que les paroles de l’écolier avaient une conclusion si cruelle, recommença à se lamenter et dit : « — Eh bien ! puisque rien ne peut t’émouvoir de pitié pour moi, laisse-toi toucher au nom de l’amour que tu portes à cette dame plus avisée que moi que tu as trouvée et dont tu dis être aimé ; pardonne-moi pour que je puisse me revêtir, et fais-moi descendre d’ici. — » L’écolier se mit alors à rire, et voyant que la troisième heure était déjà largement passée, il répondit : « — Eh bien ! je ne saurais te dire non, puisque tu m’en as priée au nom d’une telle dame. Dis-moi où sont tes vêtements, j’irai te les chercher et je te ferai descendre. — » La dame, croyant cela, se rassura un peu, et lui indiqua l’endroit où elle avait déposé ses habits. L’écolier, étant sorti de la tour, ordonna à son serviteur de ne point s’éloigner, et de veiller à ce que personne n’entrât dans la tour avant qu’il ne revînt ; après quoi, il s’en alla chez un de ses amis, où il déjeuna tout à son aise ; puis, quand l’heure lui sembla venue, il s’en fut dormir.
« La dame, restée sur la tour, quoiqu’un peu réconfortée par un sot espoir, s’en fut, bien triste encore, s’asseoir à l’endroit où le mur faisait un peu d’ombre, et se mit à attendre, faisant d’amères réflexions. Plongée dans ses pensées, tantôt espérant, tantôt désespérant de voir revenir l’écolier avec ses vêtements, et passant d’une idée à une autre, elle s’endormit, vaincue parla douleur, et comme une personne qui n’avait pas dormi de toute la nuit précédente. Le soleil qui était déjà très ardent, ayant atteint le milieu de sa course, frappait à découvert et d’aplomb sur le corps tendre et délicat de la dame, et dardait sur sa tête que rien ne protégeait, avec une telle force, que non seulement il lui brûla les chairs, mais qu’il les lui fendit et les lui ouvrit toutes, et la cuisson fut telle qu’elle réveilla l’infortunée qui dormait. Se sentant brûler, elle voulut changer un peu de place, mais à chaque mouvement il lui semblait que toute sa peau s’ouvrait et éclatait, comme nous voyons faire d’une feuille de parchemin brûlée quand on veut l’étirer ensuite ; en outre, la tête lui faisait si mal qu’il lui semblait qu’elle allait se rompre, ce qui n’était en rien surprenant. La terrasse de la tour était si brûlante, qu’elle ne pouvait s’y tenir ni sur les pieds ni autrement ; pour quoi, ne pouvant rester à la même place, elle allait et venait en gémissant. En outre, comme il ne faisait pas un souffle de vent, il y avait des mouches et des taons en grandissime quantité, lesquels se posant sur ses chairs fendues, la piquaient si cruellement, que chaque piqûre lui semblait une pointure d’aiguillon ; pour quoi, elle ne cessait de les chasser avec les mains, maudissant la vie, son amant et l’écolier. Étant ainsi molestée, blessée, torturée par la chaleur horrible du soleil, par les mouches et les taons, comme aussi par la faim et plus encore par la soif ; livrée à l’angoisse de mille pensers douloureux, elle se dressa sur ses pieds et se mit à regarder si elle ne verrait pas ou n’entendrait pas quelqu’un s’approcher d’elle, disposée, quoi qu’il lui en dût advenir, à l’appeler et à lui demander secours. Mais sa mauvaise fortune lui avait encore enlevé cette chance. Les laboureurs avaient tous quitté les champs à cause de la chaleur ; ajoutons que ce jour-là, personne n’était venu travailler près de la tour, tous les voisins étant à battre leur blé chez eux ; pour quoi, elle n’entendait rien que les cigales, et ne voyait que l’Arno qui, lui apportant le désir de boire de son eau, n’apaisait point sa soif, mais l’augmentait au contraire. Elle apercevait aussi plus loin des bois ombreux et des maisons où elle aurait bien voulu être, et qui lui étaient également un sujet d’angoisse.
« Que dirons-nous plus de la malheureuse dame ? Le soleil sur sa tête, la chaleur de la terrasse sous ses pieds, les piqûres des mouches et des taons par côté l’avaient tellement rongée de toutes parts, que la pauvre femme qui, la nuit précédente, dissipait les ténèbres par la blancheur de sa peau, était devenue maintenant rouge comme rage, toute zébrée de sang, et aurait paru, à qui aurait pu la voir, la plus vilaine chose du monde. Pendant qu’elle était ainsi, sans espérance et sans conseil, attendant plutôt la mort qu’autre chose, l’écolier, l’heure de none étant passée, se réveilla, et se souvenant de sa dame, il retourna vers la tour pour voir ce qu’il en était d’elle, et envoya manger son serviteur qui était encore à jeun. La dame l’ayant entendu, vint toute faible et succombant sous l’angoisse, s’asseoir sur le bord de la trappe, et se mit à dire en gémissant : « — Rinieri, tu t’es bien vengé outre mesure, car si je t’ai fait geler de nuit dans ma cour, tu m’as de jour fait rôtir sur cette tour, voire brûler, et de plus mourir de faim et de soif ; pour quoi, je te prie, pour l’amour de Dieu seul, de monter ici, et, puisque je n’ai pas le cœur de me donner la mort moi-même, de me la donner toi, car je la désire plus que toute autre chose, tant est grand le tourment que j’éprouve. Et si tu ne veux pas me faire cette grâce, fais-moi apporter au moins un verre d’eau, que je puisse y baigner ma bouche à laquelle mes larmes ne suffisent point, tant est grande la sécheresse et l’ardeur que je ressens. — »
« L’écolier reconnut bien à sa voix quelle était sa faiblesse ; il vit aussi en partie son corps tout grillé par le soleil, tout cela et ses humbles prières lui inspirèrent un peu de pitié pour elle ; mais pourtant il répondit : « — Méchante femme, tu ne mourras point de mes mains ; tu mourras des tiennes si l’envie t’en vient ; et tu auras de moi autant d’eau pour alléger ta chaleur que j’eus de toi du feu pour alléger mon froid. Je ne me plains que d’une chose, à savoir que, tandis que la maladie occasionnée par le froid que j’éprouvai dut se guérir par la chaleur d’un fumier infect, la maladie produite par la chaleur que tu endures présentement se pourra soigner par le froid de l’eau de rose odoriférante ; et que, alors que j’ai failli perdre les nerfs et tout le corps, toi, écorchée par cette chaleur, tu resteras aussi belle que le serpent qui a quitté sa vieille peau. — » « — Oh ! misérable de moi — dit la dame — que Dieu donne à ceux qui me veulent du mal ces beautés acquises de telles façons ; mais toi, plus cruel qu’aucune bête féroce, comment as-tu pu souffrir de me briser de cette manière ? Qu’aurais-je pu attendre de plus de toi ou de tout autre, si j’avais fait périr toute ta famille sous les plus cruels tourments ? Certes, je ne sais pas quelle plus grande cruauté on aurait pu exercer envers un traître qui aurait mis à mort toute une cité, que celle avec laquelle tu m’as traitée en me faisant rôtir au soleil et manger des mouches ; tu n’as pas même voulu me donner un verre d’eau, alors qu’aux assassins condamnés par la justice et qu’on mène à la mort, on donne à boire souvent du vin quand ils le demandent. Eh bien ! puisque je vois que tu persistes dans ton acerbe cruauté, et que la passion que j’endure ne peut en rien t’émouvoir, je me disposerai patiemment à recevoir la mort, afin que Dieu ait miséricorde de mon âme ; et je le prie de jeter un juste regard sur ton ouvrage. — » Et ces paroles dites, elle se traîna péniblement vers le milieu de la terrasse, désespérant d’échapper à une si ardente chaleur. Là, pleurant abondamment, et se lamentant sur son triste sert, elle crut mourir de soif et de douleur, non pas une fois, mais mille.
« L’heure de vespres étant déjà arrivée, l’écolier estimant avoir assez fait, fit prendre les vêtements de la dame, les fit envelopper dans le manteau de son serviteur, et s’en alla à la maison de la malheureuse, où il trouva la servante qui était assise sur le seuil de la porte, triste, désolée, ne sachant quel parti prendre, et il lui dit : « — Bonne femme, qu’est-il arrivé à ta maîtresse ? — » À quoi la servante répondit : « — Messire, je ne sais. Je croyais ce matin la trouver dans le lit où il m’avait semblé la voir aller hier soir ; mais je ne l’ai trouvée ni là, ni ailleurs, et je ne sais ce qu’elle est devenue, de quoi j’éprouve un grandissime chagrin. Mais vous, messire, ne saurez-vous rien m’en dire ? — » À quoi l’écolier répondit : « — Eussé-je pu te tenir aussi avec elle là où je l’ai tenue, afin de te punir de ta faute comme je l’ai punie de la sienne ! Mais pour sûr, tu ne m’échapperas pas des mains que je ne te paie tes bons offices, de sorte que tu ne fasses jamais plus de méchant tour à personne sans te souvenir de moi. — » Cela dit, il dit à son domestique. « — Donne-lui ces vêtements, et dis-lui qu’elle aille trouver sa maîtresse, si elle veut. — » Le domestique fit selon qu’il lui avait ordonné ; pour quoi, la servante ayant pris les vêtements et les ayant reconnus, et se rappelant ce qu’on venait de lui dire, trembla qu’ils ne l’eussent tuée, et eut peine à se retenir de crier. L écolier étant parti, elle s’en alla sur-le-champ, en courant, vers la tour et toute en pleurs.
« Ce même jour, un laboureur de la dame avait par hasard perdu deux cochons ; comme il allait à leur recherche, il arriva vers la tourelle un peu après le départ de l’écolier, et regardant partout s’il ne verrait pas ses cochons, il entendit les plaintes que poussait la malheureuse dame ; pour quoi, s’étant approché, il cria tant qu’il put : « — Qui est-ce qui se plaint là-haut ? — » La dame reconnut la voix de son laboureur, et l’ayant appelé par son nom, elle dit : « — Eh ! va chercher ma servante, et fais en sorte qu’elle puisse venir me trouver ici. — » Le laboureur, l’ayant reconnue, dit : « — Hélas ! Madame, qui vous a portée là-haut ? Votre servante vous a cherché tout aujourd’hui ; mais qui aurait jamais pensé que vous deviez être là ? — » Et ayant pris les deux bras de l’échelle, il se mit à la dresser comme elle devait être, et à la lier avec des cordes et des bâtons en travers. Sur ces entrefaites, survint la servante qui étant entrée dans la tour, ne pouvant plus retenir sa voix et se frappant le front avec les mains, se mit à crier : « — Hélas ! ma douce âme, où êtes-vous ? — » La dame l’entendant, dit le plus fort qu’elle put : « — Ma sœur, je suis ici, en haut ; ne pleure pas, mais apporte-moi vite mes vêtements. — » Quand la servante l’entendit parler, quasi toute réconfortée, elle monta par l’échelle que le laboureur avait déjà presque entièrement raccommodée, et, aidée par lui, elle parvint sur la terrasse. Quand elle vit sa maîtresse, qui ressemblait non à un corps humain, mais à un cep de vigne à moitié brûlé, toute brisée, toute pâle, gisant nue sur la terre, elle mit ses mains sur ses yeux, et se mit à pleurer comme si elle était morte. Mais la dame la pria de se taire pour l’amour de Dieu, et de l’aider à se vêtir. Ayant appris d’elle que personne ne savait où elle avait été, sinon ceux qui lui avaient apporté ses vêtements et le laboureur qui était encore là, elle se calma un peu, et elle les pria, pour l’amour de Dieu, de n’en jamais rien dire à personne.
« Le laboureur, après de nombreuses paroles, ayant mis sur ses épaules la dame qui ne pouvait marcher, la porta enfin sans encombre hors de la tour. La malheureuse servante, qui était restée en arrière, en descendant avec moins de précautions, fit un faux pas, tomba de l’échelle par terre et se rompit la cuisse, sur quoi, de douleur, elle se mit à mugir si fort qu’on aurait dit un lion. Le laboureur, ayant déposé la dame sur un tas d’herbes, alla voir ce qu’avait la servante, et ayant vu qu’elle avait la cuisse rompue, il la porta aussi sur le tas d’herbes, et la posa à côté de la dame. Celle-ci, voyant ce nouveau malheur s’adjoindre à tous ses autres maux, celle dont elle espérait aide plus que de toute autre avec la cuisse cassée, fut affligée outre mesure, et recommença à pleurer si misérablement que non seulement le laboureur ne la put consoler, mais qu’il se mit de son côté à pleurer aussi. Mais, le soleil étant déjà bas, afin que la nuit ne les surprît point en cet endroit, selon le désir de l’inconsolable dame, il s’en alla chez lui, et là, ayant appelé ses deux frères et sa femme, ils revinrent tous les quatre avec une civière sur laquelle ils mirent la servante et la portèrent à la maison. Puis le laboureur ayant réconforté la dame avec un peu d’eau fraîche et de bonnes paroles, la prit sur son dos et la porta dans sa chambre. La femme du laboureur, après lui avoir donné à manger du pain lavé et l’avoir déshabillée, la mit au lit, et ils prirent leurs mesures pour que la servante et elle fussent transportées à Florence pendant la nuit ; ce qui fut fait. Là, la dame qui avait à sa disposition un grand fonds de mensonges, ayant inventé une fable tout à fait opposée à ce qui était arrivé, fit croire à ses frères et à ses sœurs, et à tout le monde que tout cela était arrivé à sa servante et à elle par enchantements de démons. Les médecins furent appelés, et non sans grandissime angoisse et péril pour la dame dont la peau resta plus d’une fois attachée à ses draps, ils la guérirent d’une ardente fièvre et des autres accidents. Ils guérirent aussi la servante de sa cuisse cassée. Sur quoi, la dame ayant oublié son amant, se garda dorénavant de se moquer des autres et d’aimer. Quant à l’écolier, apprenant que la servante s’était rompue la cuisse, il estima avoir obtenu une entière vengeance, et joyeux, il passa outre sans plus rien dire.
« Voilà donc ce qu’il advint à la sotte jeune dame de ses moqueries. Elle avait cru se jouer d’un écolier comme elle aurait fait d’un autre, ne sachant point que la plupart d’entre eux, sinon tous, savent où le diable a la queue. Et pour ce, gardez-vous, mes dames, de vous moquer de personne, et surtout des écoliers. — »