Boccace : huitième journée, 8e et 9e nouvelles

NOUVELLE VIII

Deux hommes mariés se fréquentent journellement, l’un d’eux couche avec la femme de l’autre, lequel s’en étant aperçu, s’entend avec la femme du traître pour enfermer celui-ci dans une caisse sur laquelle ils prennent ensuite tous deux leurs ébats.

 Les dames avaient éprouvé du chagrin et de l’ennui à entendre raconter les malheurs d’Élena ; mais pour ce qu’elles estimaient qu’ils lui étaient en partie justement arrivés, ils leur avaient inspiré une pitié fort modérée, bien qu’elles tinssent l’écolier pour un homme rigide, fièrement entêté, voire cruel. Mais Pampinea étant parvenue à la fin de sa nouvelle, la reine ordonna à la Fiammetta de poursuivre. Celle-ci, désireuse d’obéir, dit : « — Plaisantes dames, pour ce qu’il me semble que la sévérité de l’écolier bafoué vous a quelque peu troublées, j’estime qu’il convient de ragaillardir vos esprits attristés par quelque chose de plus agréable ; c’est pourquoi j’entends vous dire une petite nouvelle à propos d’un jeune homme qui reçut une injure avec plus de mansuétude, et s’en vengea d’une façon plus modérée. Par elle, vous pourrez comprendre que, quand un homme fait tant que de se venger, il doit bien lui suffire d’avoir rendu un âne en échange de celui qu’il a reçu, sans chercher à tirer plus forte vengeance qu’il ne convient.
« Il faut donc que vous sachiez qu’à Sienne, ainsi que je l’ai entendu dire jadis, il y avait deux jeunes gens très aisés et de bonnes familles bourgeoises, dont l’un s’appelait Spinelloccio Tanena, et l’autre Zeppa di Mino ; tous les deux demeuraient porte à porte dans la rue Camollia. Ces deux jeunes gens étaient toujours ensemble, et paraissaient s’aimer autant et même plus que s’ils eussent été frères. Chacun d’eux avait pour femme une fort belle dame. Or il advint que Spinelloccio, fréquentant beaucoup la maison de Zeppa, que Zeppa y fût ou n’y fût pas, devint tellement familier avec la femme de ce dernier, qu’il finit par coucher avec elle, et les deux amants continuèrent un bon temps ce jeu sans que personne ne s’en aperçut. Pourtant, à la longue, Zeppa étant un jour chez lui sans que sa femme le sût, Spinelloccio s’en vint le demander. La dame lui dit qu’il n’était point à la maison ; sur quoi Spinelloccio étant monté promptement trouva la dame dans la salle et voyant qu’il n’y avait personne, se mit à la prendre dans ses bras et à l’embrasser ; et elle en fit autant. Zeppa qui vit cela, ne souffla mot, et se tint caché pour voir où le jeu s’arrêterait. Il ne tarda point à voir sa femme et Spinelloccio ainsi embrassés s’en aller dans la chambre et s’y enfermer, de quoi il fut fort courroucé. Mais comprenant que s’il faisait du bruit l’injure qui lui avait été faite n’en serait pas moindre, qu’au contraire elle serait augmentée de la honte, il donna toute sa pensée à chercher quelle vengeance il en devait tirer de façon que, sans qu’on n’en sût rien au dehors, il en fût satisfait. Après y avoir longtemps pensé, il crut avoir trouvé le moyen, et se tint caché pendant tout le temps que Spinelloccio demeura avec la dame.
« Quand celui-ci s’en fut allé, il entra dans la chambre où il trouva la dame qui n’avait pas encore fini de rajuster sur sa tête son voile que Spineloccio en jouant avec elle avait fait tomber, et il dit : « — Femme, que fais-tu là ? — » À quoi la dame répondit : « — Ne le vois-tu pas ? — » « — Oui bien — dit Zeppa — oui ; j’ai vu aussi autre chose que je n’aurais pas voulu voir. » — Sur ce, il entra en grandes explications sur ce qui s’était passé, et la dame, tremblant de peur, après lui avoir avoué ce qu’elle ne pouvait véritablement nier de ses relations avec Spinelloccio, se mit à pleurer et à lui demander pardon. À quoi le Zeppa dit : « — Vois, femme, tu as mal fait ; si tu veux que je te le pardonne, songe à faire entièrement ce que je t’ordonnerai, et le voici : je veux que tu dises à Spinelloccio que demain matin, sur l’heure de tierce, il trouve un motif quelconque pour me quitter et venir ici te trouver ; quand il y sera, je reviendrai, et dès que tu m’entendras, tu le feras aussitôt entrer dans cette caisse où tu l’enfermeras. Puis, quand tu auras fait cela je te dirai ce qu’il te restera à faire. Et tu ne devras avoir aucune hésitation à ce faire, car je te promets que je ne lui ferai aucun mal. — » La dame pour le contenter, dit qu’elle le ferait, et elle le fit en effet.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Le lendemain, sur la troisième heure, Zeppa et Spinelloccio étant ensemble, Spinelloccio qui avait promis à la dame d’aller la trouver à cette heure-là, dit à Zeppa : « — Je dois déjeuner ce matin avec un ami et je ne veux pas me faire attendre ; pour ce, va avec Dieu. — » Zeppa dit : « — Il n’est pas encore l’heure de déjeuner, il s’en faut. — » Spinelloccio dit : « — Cela ne fait rien ; j’ai aussi à causer avec lui d’une affaire, de sorte qu’il faut que j’y sois de bonne heure. — » Spinelloccio ayant donc quitté Zeppa, fit un détour et s’en alla chez ce dernier trouver sa femme. Ils venaient à peine d’entrer dans la chambre, que Zeppa revint. La dame l’entendant, se montra très effrayée, et le fit entrer dans la caisse comme son mari le lui avait dit ; après quoi, l’y ayant enfermé, elle sortit de la chambre.
« Zeppa étant monté, dit : « — Femme, est-il l’heure de déjeuner ? — » La dame répondit : « — Oui, dans un moment. — » Zeppa dit alors : « — Spinelloccio est allé déjeuner ce matin avec un sien ami et a laissé sa femme seule, mets-toi à la fenêtre et appelle-la ; dis-lui qu’elle vienne déjeuner avec nous. — » La dame, craignant pour elle-même, et pour ce devenue tout à fait obéissante, fit ce que son mari lui ordonnait. La femme de Spinelloccio, après en avoir été bien priée par la femme de Zeppa, se décida à venir en apprenant que son mari ne devait pas déjeuner à la maison. Quand elle fut venue, Zeppa lui faisant de grandes caresses et la prenant amicalement par la main, ordonna doucement à sa femme d’aller à la cuisine, et emmena avec lui sa voisine dans la chambre où, à peine entré, il se retourna et ferma la porte en dedans. Quand la dame vit fermer la porte en dedans, elle dit : « — Eh ! Zeppa, que veut dire ceci ? C’est donc pour cela que vous m’avez fait venir ? Voilà l’amitié que vous portez à Spinelloccio, et la loyale compagnie que vous lui faites ? — » À quoi Zeppa s’était approché de la caisse où était le mari de la dame, et tenant celle-ci dans ses bras, dit : « — Femme, avant de te mettre en colère, écoute ce que je veux te dire : j’ai aimé et j’aime Spinelloccio comme un frère, et hier, bien qu’il ne le sache pas, j’ai trouvé que la confiance que j’avais en lui avait abouti à ceci, à savoir qu’il couche avec ma femme tout comme avec toi. Or, précisément parce que je l’aime, je n’entends pas tirer de lui une autre vengeance que de lui faire la même injure qu’il m’a faite : il a eu ma femme, et j’entends à mon tour t’avoir. Si tu refuses, il faudra certainement que je le prenne céans, et comme je n’entends pas laisser cette offense impunie, je lui ferai un tel jeu, que ni toi ni lui ne serez jamais plus joyeux de votre vie. — »
« La dame, oyant cela, et Zeppa continuant à la presser vivement, finit par le croire et dit : « — Mon cher Zeppa, puisque c’est sur moi que doit retomber cette vengeance, j’en suis contente, pourvu que, après ce que nous allons faire, tu me fasses rester en paix avec ta femme, comme j’entends, nonobstant ce qu’elle m’a fait, lui conserver mon amitié. — » À quoi Zeppa répondit : « — Certainement, je le ferai ; en outre, je te donnerai un rare et beau joyau comme tu n’en as jamais eu. — » Ceci dit, l’ayant prise dans ses bras, il se mit à l’embrasser, l’étendit sur la caisse où était enfermé le mari, et là, il se satisfit tout autant qu’il lui plut avec elle, et elle avec lui.
« Spinelloccio qui était dans la caisse, et qui avait entendu tout ce que Zeppa avait dit, ainsi que la réponse de sa femme, et qui, ensuite avait senti la danse de Trévise qu’on faisait sur sa tête, éprouva un moment une si grande douleur qu’il faillit en mourir ; et n’eût été qu’il craignait Zeppa, il aurait dit de grosses injures à sa femme, tout enfermé qu’il était. Cependant, en songeant que l’offense avait commencé de son chef, et que Zeppa avait raison de faire ce qu’il faisait, et qu’il s’était comporté envers lui humainement et comme un camarade, il se dit qu’il devait rester plus que jamais l’ami de Zeppa, si celui-ci y consentait.
« Zeppa, après être resté avec la dame autant qu’il lui plut, descendit de la caisse, et comme la dame lui demandait le joyau qu’il lui avait promis, il ouvrit la porte de la chambre et fit rentrer sa femme, laquelle ne dit autre chose que ceci : « — Madame, vous m’avez rendu un pain pour une fouace. — » Sur quoi, elle se mit à rire. Zeppa lui dit alors : « — Ouvre cette caisse — » ce qu’elle fit, et Zeppa montra à la dame son Spinelloccio. Il serait trop long de dire lequel des deux eut le plus de honte, du Spinelloccio à la vue de Zeppa et sachant que ce dernier savait ce qu’il avait fait, ou de la dame voyant son mari et comprenant qu’il avait entendu et senti ce qu’elle lui avait fait sur la tête. Zeppa lui dit : « — Voilà le joyau que je te donne. — »
« Spinelloccio, étant sorti de sa caisse, sans trop faire de réflexions, dit : « — Zeppa, nous sommes quitte à quitte ; et pour ce, il est bon, comme tu le disais tout à l’heure à ma femme, que nous restions amis, comme d’habitude ; et puisqu’entre nous deux il n’y a que nos femmes qui ne soient pas en commun, il faut les mettre en commun elles aussi. — » Zeppa y consentit, et dans la meilleure entente du monde tous les quatre déjeunèrent ensemble. À partir de ce jour, chacune de ces dames eut deux maris, et chacun de ceux-ci eut deux femmes, sans que jamais la moindre contestation ou la moindre querelle s’élevât entre eux à ce sujet. — »

NOUVELLE IX

Maître Simon, médecin, ayant été conduit de nuit en certain lieu par Bruno et Buffamalcco pour faire partie d’une troupe qui allait en course, est jeté par Buffamalcco dans une fosse d’ordure et y est laissé.

 Après que les dames eurent quelque peu plaisanté sur la communauté des femmes des deux Siennois, la reine à laquelle il restait seule à parler pour ne pas faire tort à Dioneo, commença : « — Amoureuses dames, Spinelloccio méritait fort bien l’injure qui lui fut faite par Zeppa ; pour quoi, il ne me semble pas qu’il faille aigrement blâmer, comme Pampinea voulait peu auparavant nous le montrer, quiconque trompe celui qui court au-devant de la tromperie ou qui la mérite ; Spinelloccio avait mérité d’être bafoué, et moi j’entends vous parler de quelqu’un qui était allé chercher son propre dommage, estimant que ceux qui le lui firent subir ne sont point à blâmer, mais sont au contraire dignes de louanges. L’aventure arriva à un médecin qui retourna de Boulogne à Florence tout couvert de poil de vair, bien qu’il ne fût qu’un ignorant.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Comme nous le voyons chaque jour, nos concitoyens nous reviennent de Bologne, qui juge, qui médecin, qui notaire, avec les robes longues et larges, couleur d’écarlate et doublées de vair, et avec d’autres grandissimes apparences ; quant aux faits qui s’ensuivent, nous les voyons aussi chaque jour. Parmi ces faux savants, un maître Simone da Villa, plus riche de biens paternels que de science, nous revint, il n’y pas longtemps, docteur en médecine, selon ce qu’il disait lui-même, vêtu d’écarlate et coiffé d’une grande cornette, lequel prit une maison dans la rue que nous appelons aujourd’hui la rue du Concombre. Ce maître Simone tout nouvellement venu, comme je viens de le dire, avait entre autres remarquables habitudes, celle de demander à la personne qui se trouvait avec lui le nom de tous ceux qu’il voyait passer dans la rue ; et comme s’il avait dû composer les médecines qu’il donnait à ses malades d’après l’attitude des gens, il prêtait attention à tous et les recueillait en sa mémoire. Parmi ceux qui attirèrent plus particulièrement ses regards, il y eut deux peintres, dont il a été déjà parlé ici deux fois en ce jour, Bruno et Buffamalcco, qu’on voyait continuellement ensemble et qui étaient ses voisins. Et comme il lui parut que les deux compères s’embarrassaient moins de soucis et vivaient plus joyeusement que qui que ce fût au monde, ce qui était en effet, il s’informa à plusieurs personnes de leur condition. Chacun lui ayant dit qu’ils étaient de pauvres peintres, il se mit dans la tête qu’il n’était pas possible que leur pauvreté leur permît de vivre si joyeusement ; mais il pensa, pour ce qu’il avait entendu dire que c’étaient des hommes pleins d’astuce, qu’ils devaient tirer de grandissimes profits d’une autre façon qu’on ne connaissait pas. Pour quoi, il lui vint le désir de se lier avec eux, si c’était possible, ou tout au moins avec l’un deux. Il eut l’occasion de faire connaissance de Bruno, et celui-ci ayant au bout de quelques jours reconnu que ce médecin était un sot animal, se mit à tirer de lui le plus bel amusement du monde, grâce à ses sottises, et, de son côté, le médecin prenait avec lui un merveilleux plaisir. Après l’avoir plusieurs fois invité à déjeuner, et pour ce, croyant pouvoir deviser familièrement avec lui, il lui dit quel étonnement il éprouvait à les voir, lui et Buffamalcco, qui étaient de pauvres gens, vivre si joyeusement, et il les pria de lui apprendre comment ils faisaient.
« Bruno, entendant ce que lui disait le médecin, et la demande de celui-ci lui paraissant une de ses sottises et de ses âneries habituelles, se mit à rire, et pensa à lui répondre comme sa bêtise le méritait ; il dit : « — Maître, je ne dirais pas à beaucoup de personnes comment nous faisons, mais je n’aurai garde de refuser de vous le dire, à vous, parce que vous êtes un ami et que je sais que vous ne le direz pas à d’autres. Il est vrai que mon compagnon et moi, nous vivons aussi joyeusement et aussi bien qu’il paraît, et mieux encore ; cependant pas plus avec notre profession qu’avec les revenus que nous retirons de nos domaines, nous ne pourrions payer l’eau avec laquelle nous travaillons. Je ne veux point, pour cela, que vous croyiez que nous allions voler, mais nous allons en course, et c’est de là que, sans aucun dommage pour autrui, nous tirons tout ce qu’il faut pour nos plaisirs et pour nos besoins ; c’est de là que vient la vie joyeuse que vous nous voyez mener. — » Le médecin, oyant cela, s’étonna beaucoup, et sans savoir ce que c’était qu’aller en course, il le crut ; puis soudain il entra en un chaud désir de savoir ce que c’était qu’aller en course, et il pria instamment Bruno de le lui dire, lui affirmant qu’il ne le dirait pour sûr jamais à personne.
« — Holà ! maître — dit Bruno — que me demandez-vous ? C’est un trop grand secret que celui que vous voulez connaître, et chose à me ruiner et à me faire chasser du monde, voire à me faire mettre dans la bouche de Lucifer da San Gallo, si on le savait ; mais si grande est l’amitié que je porte à votre qualitative ânerie de Legnaja, et si grande est la confiance que j’ai en vous, que je ne peux vous refuser quelque chose que vous désirez ; et pour ce, je vous le dirai, à cette condition que vous me jurerez sur la croix de Montesone que jamais, comme vous me l’avez promis, vous ne le direz à personne. — » Le maître affirma qu’il ne le dirait point. « — Donc, mon doux maître — dit Bruno — il faut que vous sachiez qu’il n’y a pas encore longtemps il y avait en cette cité un grand maître en nécromancie, nommé Michele Scotto pour ce qu’il était d’Écosse, et que beaucoup de gentilshommes, dont bien peu sont aujourd’hui vivants, recevaient en grandissime honneur. Quand il voulut partir d’ici, sur leurs instances et sur leurs prières, il nous laissa deux de ses disciples fort suffisants pour le remplacer, auxquels il ordonna de se tenir toujours aux ordres des gentilshommes qui l’avaient ainsi honoré. Ceux-ci donc servaient loyalement les susdits gentilshommes dans leurs amours et dans leurs autres affaires ; puis, la cité leur plaisant, ainsi que les mœurs de ses habitants, ils résolurent d’y demeurer à tout jamais, et se prirent de grande et étroite amitié avec quelques-uns de nos concitoyens, sans regarder s’ils étaient nobles ou non, riches ou pauvres, mais seulement si leurs habitudes et leurs manières étaient conformes aux leurs. Pour complaire à ceux qui étaient ainsi devenus leurs amis, ils formèrent une société d’environ vingt-cinq membres qui devaient se réunir au moins deux fois par mois en un lieu choisi par eux ; là, chacun des assistants leur exprimait son désir, et soudain ils lui donnaient satisfaction cette nuit même. Comme Buffamalcco et moi nous étions en singulière relation et amitié avec ces deux nécromanciens, nous fûmes introduits par eux dans cette compagnie, et nous en sommes encore. Et je vous le dis, quand il arrive que nous nous rassemblons, c’est chose merveilleuse à voir que les tentures qui ornent la salle où nous mangeons, les tables servies d’une façon royale, la quantité des nobles et beaux serviteurs, tant hommes que femmes mis à la disposition de chaque membre de cette société ; et les bassines, les aiguières, les flacons, les coupes et les autres vases d’or et d’argent dans lesquels nous mangeons et buvons ; sans compter les victuailles nombreuses et variées au gré de chacun, qu’on apporte devant nous, chacune à son temps. Je ne pourrais jamais vous énumérer la qualité et la quantité des instruments de musique dont les doux sons s’y font entendre, ainsi que les chants pleins de mélodie qu’on y écoute ; je ne pourrais non plus vous dire la quantité de cire que l’on brûle à ces soupers, ni celle des confetti qui s’y consomment, et combien sont exquis les vins qui s’y boivent. Je ne voudrais pas, ma bonne tête de citrouille, que vous croyiez que nous nous tenons là avec les vêtements que vous nous voyez ; il n’y en a pas un de nous qui ne vous fit l’effet d’un empereur, tellement nous sommes parés de vêtements magnifiques et de belles choses. Mais par-dessus tous les plaisirs que nous y goûtons, il y a celui des belles dames que l’on fait venir de toutes les parties du monde, selon le désir de chacun. Vous y verriez la dame des Barbanicchi, la reine des Basques, la femme du Soudan, l’impératrice d’Osbech, la Chianchianfera de Norwège, la Sémistante de Berlinzone et la Scalpèdre de Narsia. Mais pourquoi vous les énumérer ? Il y a toutes les reines du monde, je dis jusqu’à la Schinchimurra du prêtre Jean, qui, pour moi, a des cornes au cul. Or, voyez à présent vous-même : après qu’on a bien bu et bien mangé des confetti, et dansé une danse ou deux, chacune de ces reines s’en va dans sa chambre avec celui qui l’a fait venir. Et sachez que ces chambres paraissent un paradis tant elles sont belles ; elles exhalent des parfums non moins agréables que ceux qui sortent des boîtes d’épices de votre boutique, quand vous faites piler le cumin ; il y a des lits qui vous paraîtraient plus beaux que celui du doge de Venise ; c’est là-dessus qu’on va se reposer. Or comment on s’y démène, comment les susdites tisseuses y tirent le châssis à elles pour faire le drap serré, je vous le laisse à penser. Mais parmi tous nos autres compagnons, ceux, à mon avis, qui sont le mieux partagés, c’est Buffamalcco et moi, pour ce que la plupart du temps Buffamalcco fait venir pour lui la reine de France et moi je fais venir la reine d’Angleterre, qui, toutes deux, sont les plus belles femmes du monde ; et nous avons su si bien faire, qu’elles n’ont point autre chose en tête que nous. Pour quoi, vous pouvez de vous-même penser si nous pouvons et devons vivre plus heureux que les autres hommes, puisque nous avons l’amour de deux si grandes reines ; sans compter que, quand nous voulons avoir d’elles un ou deux mille florins, nous les avons. C’est cela que nous appelons vulgairement aller en course ; pour ce que, de même que les corsaires pillent et dérobent les autres, ainsi nous faisons ; différant seulement d’eux en cela qu’ils ne rendent jamais ce qu’ils ont pris, et que nous, nous le rendons quand nous nous en sommes servi. Maintenant, mon bon maître, vous avez compris ce que nous appelons aller en course, et vous pouvez voir combien cela doit être tenu secret ; et pour ce plus ne vous le dis, ni ne vous en prie. — »
« Le maître, dont la science ne s’étendait probablement pas plus loin qu’à soigner les enfants de la teigne, ajouta autant de foi aux paroles de Bruno qu’on devrait le faire pour une bonne vérité, et il s’enflamma d’un si vif désir d’être admis dans cette société, qu’il n’avait jamais brûlé autant d’envie pour n’importe quelle chose désirable. Pour quoi, il répondit à Bruno que ce n’était point étonnant s’ils vivaient joyeux, et il se retint à grand’peine de ne pas le requérir sur-le-champ de le faire recevoir, remettant cela au moment où, lui ayant encore fait plus d’avances, il pourrait lui adresser sa requête avec plus de confiance. Ayant donc réservé cette question, il continua de plus en plus à le fréquenter, à l’avoir soir et matin à sa table et à lui témoigner une amitié démesurée ; et leur liaison était devenue si grande et si continuelle, qu’il ne semblait pas que le maître eût pu ni su vivre sans Bruno. Celui-ci, se voyant si bien traiter, pour ne point paraître ingrat de l’honneur que lui faisait le médecin, avait peint dans son salon le carême, un agnus Dei à l’entrée de sa chambre, et sur la porte de la rue un pot de chambre, afin que ceux qui auraient besoin de ses conseils sussent le reconnaître parmi ses autres confrères. Il lui avait peint aussi dans une petite galerie qu’il avait, la bataille des rats et des chats, laquelle paraissait au médecin une très belle chose. En outre, il disait parfois au maître quand il n’avait pas soupé avec lui : « — Cette nuit, j’ai été à l’assemblée, et comme j’étais un peu las de la reine d’Angleterre, j’ai fait venir la Gumèdre du grand Kan de Tartarie. — » Le maître disait : « — Que veut dire Gumèdre ? Je n’entends rien à ces noms. — » « — Ô mon maître, — disait Bruno — je ne m’en étonne point, car j’ai bien entendu dire que Porc-gras et Vennacena n’en parlent mie. — » Le maître dit : « — Tu veux dire Hippocrate et Avicennes. — » Bruno dit : « — Ma foi ! je n’en sais rien, je m’entends aussi mal à vos noms que vous aux miens ; mais la Gumèdre, dans la langue du grand Kan, veut dire impératrice dans notre langue. Oh ! quelle belle femme elle vous paraîtrait ! Je puis bien vous dire qu’elle vous ferait oublier les médecines et les arguments, et tous les emplâtres. — »
« Comme il lui tenait de temps en temps de semblables discours pour l’enflammer de plus en plus, il advint qu’un soir à la veillée, pendant que le maître tenait la lumière à Bruno qui peignait la bataille des rats et des chats, il pensa qu’il l’avait assez comblé de politesse pour qu’il pût se risquer à lui ouvrir son âme. Comme ils étaient seuls, il lui dit : « — Bruno, Dieu sait qu’il n’y a aujourd’hui personne au monde pour qui je ferais tout, comme je le ferais pour toi ; et pour un peu, si tu me disais d’aller d’ici à Peretola, je crois que j’irais ; et pour ce, je ne veux pas que tu t’étonnes si je te requiers de bonne amitié et en toute confiance. Comme tu sais, il n’y a pas longtemps que tu m’as parlé des faits et gestes de votre joyeuse compagnie, de quoi il m’en est venu un si grand désir d’en être, que je n’ai jamais rien désiré tant que cela. Et ce n’est pas sans raison, comme tu verras, s’il arrive jamais que j’en sois ; car je veux que tu te moques de moi si je n’y fais pas venir la plus belle servante que tu aies vue de longtemps et que j’ai aperçue l’année dernière à Cacavincigli. Je lui veux toute sorte de bien, et je lui ai offert dix gros bolonais si elle voulait consentir à m’écouter ; mais elle n’a pas voulu. C’est pourquoi, autant que je peux, je te prie de m’apprendre ce que j’ai à faire pour pouvoir être de la compagnie, et de t’employer pour que j’en sois ; de vrai, vous aurez en moi un bon et fidèle compagnon qui vous fera honneur. Tu vois d’ores et déjà comme je suis bel homme et comme mes jambes sont solides sous moi ; j’ai une figure qui paraît fraîche comme une rose, et en outre je suis docteur en médecine, et vous n’en avez, je crois, aucun parmi vous. Je sais nombre de belles choses, de belles chansons, et je veux t’en dire une. — » Et sur ce, il se mit à chanter.
« Bruno avait si grande envie de rire, qu’il en étouffait ; pourtant il se retint. La chanson finie, le maître dit : « — Que t’en semble ? — » Bruno dit : « — Pour sûr, les cithares en tiges de blé noir ne gagneraient point avec vous, tellement vous chantez fort et si majestueusement. — » Le maître dit : « — Je te dis que tu ne l’aurais jamais cru, si tu ne m’avais pas entendu. — » « — Pour sûr, vous dites vrai, — » dit Bruno. Le maître dit : « — J’en sais encore bien d’autres ; mais laissons cela pour le moment. Tel que tu me vois, mon père fut gentilhomme, bien qu’il habitât au village, et d’un autre côté j’appartiens par ma mère aux Vallecchio. Comme tu as pu le voir, j’ai bien les plus beaux livres et la plus belle garde-robe qu’aucun médecin de Florence. Sur ma foi en Dieu, j’ai une robe qui, tout compté, m’a bien coûté près de cent livres de bogatins, il y a déjà plus de dix ans ; pour quoi, je te prie le plus que je peux, de faire en sorte que je sois de votre compagnie, et sur ma foi, si tu le fais, tu peux tomber malade quand tu voudras, jamais je ne te demanderai un denier pour te soigner. — » Bruno, entendant cela, et le maître lui paraissant plus que jamais un énorme niais, il dit : « — Maître, faites un peu plus de lumière de ce côté, et ne vous impatientez pas jusqu’à ce que j’aie fini de faire les queues à ces rats, et puis je vous répondrai. — »
« Les queues finies, Bruno, feignant d’être fort ennuyé de ce qu’on lui demandait, dit : « — Mon maître, vous feriez de grandes choses pour moi, je le reconnais ; mais cependant celle que vous me demandez, bien qu’elle soit petite eu égard à la grandeur de votre cervelle, est très grande pour moi, et je ne connais personne au monde pour qui je la ferais, le pouvant si je ne la faisais pas pour vous, tant pour ce que je vous aime comme il convient, que pour vos paroles, lesquelles sont si remplies de bon sens qu’elles feraient non moins sortir les bigotes d’une paire de bottes que moi de ma résolution ; et plus je vous fréquente, plus vous me semblez sage. Et je vous dis encore ceci, que si je ne vous voulais pas du bien pour autre chose, je vous en voudrais pour ce que je vois que vous êtes énamouré d’une chose aussi belle que vous le dites. Mais je dois vous le dire : je n’ai pas en cette affaire autant de pouvoir que vous le croyez, et pour ce, je ne peux pas faire pour vous ce dont il serait besoin ; mais si vous me promettez sur votre grande et finie foi de me garder le secret, je vous dirai comment il faudra vous y prendre, et je sais qu’ayant, comme vous me l’avez dit tout à l’heure, de si beaux livres et tant d’autres choses, vous réussirez. — » À quoi le maître dit : « — Parle sans crainte ; je vois que tu ne me connais pas bien, et que tu ne sais pas encore comme je suis discret. Quand messer Guasparruolo était juge du podestat de Forlinpopoli, il y avait peu de choses qu’il fît sans me les faire savoir, pour ce qu’il me savait très discret. Et veux-tu voir si je dis vrai ? Je fus le premier à qui il dit qu’il allait épouser la Bergamina ; vois-tu maintenant ! — » « — Or bien, dit Bruno — si celui-ci se fiait à vous, je puis bien m’y fier, moi. Le moyen qu’il vous faudra employer est celui-ci : Nous avons toujours à la tête de notre compagnie un capitaine et deux conseillers, qu’on change de six mois en six mois ; sans aucun doute aux calendes prochaines Buffamalcco sera capitaine et moi je serai conseiller ; c’est chose arrêtée. Celui qui est capitaine peut beaucoup pour faire recevoir qui lui plaît ; pour ce, il me semble que vous devriez, tant que vous pourrez, vous lier avec Buffamalcco, et lui faire des politesses. C’est un homme qui, vous voyant si sage, s’éprendra de vous incontinent ; et quand vous vous le serez quelque peu attaché par votre mérite et toutes les bonnes choses que vous avez, vous pourrez lui faire votre demande ; il ne saura pas vous dire non. Je lui ai déjà parlé de vous, et il vous veut le meilleur bien du monde : quand vous aurez fait ainsi, laissez-moi faire avec lui. — » Le maître dit alors : « — Ce que tu me dis me plaît fort ; s’il est homme à se plaire avec les savants, et qu’il cause un peu avec moi, je ferai si bien qu’il viendra toujours me chercher, pour ce que j’ai tant d’esprit que j’en pourrais fournir à toute une ville et que je resterais encore fort savant. — »
« La chose ayant été ainsi convenue, Bruno raconta tout à Buffamalcco ; sur quoi il semblait à Buffamalcco qu’il se passerait mille ans avant qu’on en vînt à faire ce que voulait ce maître sot. Le médecin qui désirait par-dessus tout aller en course, n’eut pas de cesse qu’il ne fût devenu l’ami de Buffamalcco, ce dont il vint facilement à bout. Il commença à lui donner les plus beaux dîners et les plus beaux déjeuners du monde, ainsi qu’à Bruno ; et ceux-ci humant les vins exquis, les gros chapons, et quantité d’autres bonnes choses, le tenaient de fort près sans se faire trop inviter ; et disant toujours qu’ils ne le feraient point pour un autre, ils ne le quittaient pas. Cependant, quand le moment parut venu au maître, il adressa sa demande à Buffamalcco comme il l’avait déjà fait à Bruno. De quoi Buffamalcco se montra fort courroucé et fit de grands reproches à Bruno, disant : « — J’en jure le grand Dieu de Pasignano, je me tiens à peine de te donner un tel coup de poing sur la tête que le nez te tombe dans les talons, traître que tu es, car ce n’est pas un autre que toi qui as dévoilé ces choses-là au maître. — » Mais ce dernier l’excusait fort, disant et jurant qu’il l’avait su d’autre part ; enfin, il finit par l’apaiser. Buffamalcco s’étant retourné vers le maître dit : « — Mon maître, on voit bien que vous avez été à Bologne, et que vous avez apporté la bouche close jusqu’en cette ville ; je dis plus : vous n’avez pas appris l’A B C sur une pomme, comme bon nombre d’imbéciles veulent faire, mais vous l’avez appris sur un melon qui est si long ; et si je ne me trompe, vous avez été baptisé un dimanche. Et bien que Bruno m’ait dit que vous avez étudié là-bas la médecine, il me paraît à moi que vous avez appris à prendre les hommes ; ce que, avec votre esprit et vos belles paroles, vous savez faire mieux qu’homme que j’aie jamais vu. — »
« Le médecin lui coupant la parole, se tourna vers Bruno et dit : « — Quelle chose c’est que de causer avec des savants et de les fréquenter ! Qui aurait aussi vite saisi toutes les particularités de mon esprit, comme l’a fait ce galant homme ? Tu ne t’es pas aperçu, toi, de ce que je valais, aussi vite que lui ; mais au moins, ce que je t’ai dit quand tu me disais que Buffamalcco se plaisait avec les savants hommes, te semble-t-il que je l’aie fait ? — Bruno dit : — Encore mieux. — » Alors le maître dit à Buffamalcco : « — Tu aurais bien dit autre chose si tu m’avais vu à Bologne, où il n’y avait personne, grand ni petit, docteur ou écolier, qui ne me voulût le meilleur bien du monde, tant je savais les captiver tous par mes raisonnements et mon esprit. Et je te dirai plus : Je n’y disais jamais un mot qui ne fît rire tout le monde, si fort je leur plaisais ; et quand j’en partis, ils firent tous entendre les plus grandes lamentations du monde, et tous voulaient que je restasse ; et la chose en vint à ce point que pour me faire rester, ils voulaient que je fusse chargé d’enseigner la médecine aux écoliers qui s’y trouvaient ; mais je ne voulus point, étant résolu de venir ici où j’ai de gros héritages qui ont toujours été à ceux de ma maison, ce que je fis. — »
« Bruno dit alors à Buffamalcco : « — Que t’en semble ? Tu ne me croyais pas quand je te le disais. Par ma foi, il n’y a pas en cette ville médecin qui se connaisse à l’urine d’âne comme celui-ci, et pour sûr tu n’en trouverais pas ; d’ici aux portes de Paris, un autre pareil. Va, tâche maintenant de refuser de faire ce qu’il veut — » Le médecin dit : « — Bruno dit vrai, mais je ne suis pas connu ici. Vous êtes gens aussi grossiers que pas un ; mais je voudrais que vous me vissiez au milieu de docteurs, comme je sais m’y tenir. — » Buffamalcco dit alors : « — Vraiment, maître, vous en savez bien plus que je n’aurais jamais cru ; vous parlant comme on doit parler à un savant de votre espèce, je vous dis mirifiquement que je m’efforcerai sans faute de vous faire entrer dans notre compagnie. — »
« Après cette promesse, le médecin redoubla les politesses qu’il leur faisait ; et eux, en joyeux compères, lui faisaient chevaucher la chèvre des plus grandes sottises du monde ; et ils lui promirent de lui donner pour maîtresse la comtesse de Civilari, qui était la plus belle chose qu’on pût trouver dans tous les lieux d’aisance de l’humaine génération. Le médecin ayant demandé quelle était cette comtesse, Buffamalcco lui dit : « — Ma bonne citrouille à semence, c’est une très grande dame, et il y a peu de maison par le monde sur lesquelles elle n’ait pas quelque juridiction ; les Frères Mineurs eux-mêmes lui rendent hommage au son des trompettes. Et je puis vous dire que quand elle se promène, elle se fait bien sentir, bien que le plus souvent elle se tienne enfermée ; mais cependant il n’y a pas longtemps elle a passé devant votre porte, une nuit qu’elle allait à l’Arno se laver les pieds et prendre un peu l’air ; mais elle demeure le plus souvent dans la Latrine. La plupart du temps quelques-uns de ses sergents vont autour d’elle, portant tous en signe de sa puissance la verge et le plomb. Quant à ses barons, on en voit partout eu quantité, comme le Tamagnin de la porte, don Etron, Manico de Scopa, le Squachere et d’autres, qui sont, je crois de vos amis, mais dont, pour l’heure, vous ne vous souvenez pas. C’est dans les bras charmants d’une si grande dame que nous vous mettrons, si notre projet réussit, laissant de côté cette Cacavincigli. — » Le médecin, qui était né et avait grandi à Bologne, n’entendait point les expressions de ceux-ci, pour quoi il se déclara satisfait d’avoir cette dame.
« Peu de temps après cette conversation, les peintres lui dirent qu’on allait le recevoir. La veille de la nuit où l’on devait se réunir, le maître les eut tous deux à déjeuner, et quand ils eurent déjeuné, il leur demanda quel moyen il devait prendre pour aller dans cette compagnie. Buffamalcco lui dit : « — Voyez, maître, il vous faut beaucoup de fermeté, pour ce que si vous n’étiez pas très ferme, vous pourriez être refusé et nous causer à nous un grand dommage ; et vous allez voir en quoi il vous faut être très ferme. Il faut que vous vous arrangiez de façon à vous trouver ce soir, sur le premier somme, sur un de ces tombeaux relevés qu’on a construits il y a peu de temps, en dehors de Santa Maria Novella, avec une de vos plus belles robes sur le dos, afin que, pour la première fois, vous comparaissiez honorablement devant la compagnie, et aussi pour ce que, — d’après ce qui nous a été dit… mais cette fois-là nous n’y étions pas — comme vous êtes gentilhomme, la comtesse entend vous faire chevalier du bain à ses frais ; là, vous attendrez jusqu’à ce que vienne vous chercher celui que nous enverrons. Et pour que vous soyez informé de tout, il viendra pour vous chercher une bête noire et cornue, pas très grande ; elle ira, faisant devant vous sur la place de grands sauts et soufflant très fort pour vous effrayer ; mais quand elle verra que vous ne vous épouvantez point, elle s’approchera doucement de vous. Quand elle sera tout près, vous descendrez alors sans crainte de dessus le tombeau, et sans penser à invoquer Dieu ou les saints, vous monterez sur son dos, et aussitôt que vous y serez monté, vous vous croiserez les mains sur la poitrine, sans toucher la bête. Alors, elle s’en ira doucement et vous portera vers nous. Mais pendant tout ce temps, si vous vous recommandez à Dieu ou aux saints, ou si vous avez peur, je vous préviens qu’elle pourrait bien vous jeter en un lieu où vous ne sentiriez pas bon ; et pour ce, si vous n’avez pas assez de cœur pour ne point trembler n’y allez pas, car vous vous nuiriez à vous-même, sans aucun profit pour nous. — »
« Le médecin dit alors : « — Vous ne me connaissez pas encore ; vous vous méfiez peut-être parce que je porte des gants aux mains et des vêtements longs. Si vous saviez ce que j’ai fait autrefois de nuit à Bologne, quand j’allais parfois avec mes camarades courir les femmes, vous seriez étonnés. Sur ma foi en Dieu, il y eut telle nuit où, une femme ne voulant pas venir avec nous — c’était une malheureuse et, qui pis est, pas plus haute que le coude — je lui donnais tout d’abord de grands coups de poing, puis l’ayant prise de force, je crois que je la portai plus d’un jet d’arbalète, et je fis tant qu’il fallut qu’elle vînt avec nous. Une autre fois, je me souviens que, n’ayant avec moi personne autre qu’un mien serviteur, je passai un peu après l’Ave Maria le long du cimetière des Frères Mineurs, où l’on avait le jour même enterré une femme, et je n’éprouvai pas la moindre peur. Pour ce, ne vous méfiez pas de mon courage, car, pour courageux et vaillant, je ne le suis que trop. Et je vous dis que pour vous faire honneur, je mettrai ma robe d’écarlate avec laquelle je fus fait docteur ; vous verrez si la compagnie ne se réjouira pas quand elle me verra, et si je ne serai pas fait promptement capitaine. Vous verrez aussi comme la chose ira quand j’y serai, puisqu’avant même de m’avoir vu, cette comtesse s’est tellement amourachée de moi, qu’elle veut me faire chevalier du bain ; et probablement la chevalerie ne m’ira pas si mal, et je saurai bien la soutenir. Laissez-moi seulement faire. — » Buffamalcco dit : « — Vous parlez fort bien ; mais prenez garde de me faire le tour de ne pas venir ou de ne pas vous y trouver quand nous vous enverrons chercher. Je dis cela pour ce qu’il fait froid, et que vous, messieurs les médecins, vous craignez beaucoup le froid. — » « — Ne plaise à Dieu — dit le médecin — je ne suis pas de ces frileux ; je n’ai cure du froid ; quand je me lève la nuit pour les besoins du corps, comme il arrive parfois à chacun, je ne mets pas autre chose sur ma chemise que ma pelisse ; et pour ce, j’y serai certainement. — »
« Les deux compères étant partis, le maître, dès que la nuit fut venue, trouva un prétexte vis-à-vis de sa femme, et ayant pris en cachette sa belle robe, il l’endossa, et quand il lui parut temps, il se rendit sur un des tombeaux susdits ; là sur ces marbres resserrés, le froid était grand, il se mit à attendre la bête. Buffamalcco qui était grand et robuste de sa personne, se procura un de ces masques dont on se servait pour certains jeux qui ne se font plus, et se mit sur le dos une pelisse noire à l’envers ; et il s’accoutra de telle sorte avec elle qu’il ressemblait à un ours, si ce n’est que sa figure était celle d’un diable et avait des cornes. Ainsi accoutré, il s’en alla sur la place neuve de Santa Maria Novella, suivi de loin par Bruno, qui voulait voir comment la chose irait. Dès qu’il se fut aperçu que le maître y était, il se mit à gambader et à faire une grandissime rumeur par la place, à souffler, à hurler et à grincer des dents comme s’il eût été enragé. À peine le maître l’eut-il vu et entendu, que tous ses poils se hérissèrent sur son dos, et qu’il se mit à trembler de tous ses membres, comme quelqu’un qui était plus poltron qu’une femme ; et il eut un moment où il aurait préféré être chez lui que là. Mais cependant, puisqu’il y était venu, il s’efforça de se rassurer, tant l’emportait son désir d’arriver à voir les merveilles dont on lui avait parlé.
« Quand Buffamalcco eut exhalé quelque temps sa rage, comme je viens de le dire, feignant de s’apaiser, il s’approcha du tombeau sur lequel était le maître, et se tint immobile. Le maître, tout tremblant de peur, ne savait que faire, s’il devait monter sur la bête ou n’y pas monter. Enfin, craignant qu’elle ne lui fît du mal s’il n’y montait pas, cette nouvelle peur chassa la première, et il descendit du tombeau disant tout bas : Dieu me soit en aide ! Puis il monta sur la bête, et après s’y être bien installé, il se croisa les mains, tout tremblant, de la façon qu’il lui avait été dit. Alors Buffamalcco se dirigea doucement vers Santa Maria della Scala, et marchant à quatre pattes il le porta jusque vers les dames de Ripole. Il y avait alors dans cette rue des fosses dans lesquelles les laboureurs des champs voisins faisaient vider la comtesse de Civillari pour engraisser leurs champs. Dès que Buffamalcco fut auprès, il s’approcha du bord de l’une d’elle, et prenant bien son temps, il porta la main à l’un des pieds du médecin, et s’en débarrassant d’un coup d’épaule, il le jeta dans la fosse la tête la première, puis il se mit à grincer des dents, à sauter, à faire le furieux, et s’en alla le long de Santa Maria della Scala du côté du pré d’Ognisanti où il retrouva Bruno qui, ne pouvant se retenir de rire, s’était enfui. Et tous deux s’en donnant à cœur joie, se mirent à regarder de loin ce que ferait le médecin embrené.
« Messer le médecin, se voyant dans un endroit si abominable, s’efforçait de se relever et d’en sortir, et retombant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, il s’empêtra de la tête aux pieds ; enfin, dolent et tout plaintif, après en avoir avalé quelques drachmes, il réussit à en sortir, en y laissant toutefois son capuchon. S’essuyant avec les mains du mieux qu’il pouvait, ne sachant quel autre parti prendre, il s’en retourna chez lui et frappa jusqu’à ce qu’on lui ouvrît. Il était à peine entré, et la porte venait de se refermer sur lui, que Bruno et Buffamalcco arrivèrent juste pour entendre comment le maître était reçu par sa femme. S’étant mis à écouter, ils entendirent la dame lui dire les plus grosses injures qui eussent jamais été dites à un pauvre diable ; elle disait : « — Eh ! comme cela te sied bien ! Tu étais allé voir quelque autre femme, et tu voulais paraître devant elle avec honneur dans ta robe d’écarlate. Or, ne te suffisais-je pas, moi ? Ma mie, je suffirais à tout un peuple, et non seulement à toi. T’eusse-t-on aussi bien noyé comme on t’a jeté là où tu méritais d’être jeté. Voilà, par ma foi, un honnête médecin ! Il a femme, et il va la nuit chercher les femmes des autres ! — » Et pendant que le médecin se faisait laver du haut en bas, la dame ne cessa de le tourmenter jusqu’à minuit avec de semblables reproches et bon nombre d’autres.
« Le lendemain matin, Bruno et Buffamalcco, après s’être peints sur toute la peau des taches livides comme en laissent les coups de bâton, s’en vinrent à la maison du médecin, et le trouvèrent déjà levé. Étant entrés, ils sentirent que tout y puait, car on n’avait pas encore pu tout nettoyer. Le médecin les voyant venir, alla à leur rencontre, disant que Dieu leur donnât le bonjour. À quoi Bruno et Buffamalcco, qui s’étaient entendus d’avance, répondirent d’un air courroucé : « — Nous ne vous en disons pas autant ; au contraire, nous prions Dieu qu’il vous donne tant de male an que vous en mourriez, comme étant le plus déloyal, le plus grand traître qui existe ; pour ce qu’il n’a point dépendu de vous, alors que nous nous efforcions de vous faire honneur et plaisir que nous n’ayions été assommés comme des chiens. Grâce à votre déloyauté, nous avons reçu cette nuit tant de coups, qu’il en faudrait moins pour qu’un âne aille à Rome ; sans compter que nous avons été sur le point d’être chassés de la compagnie dans laquelle nous avions tout préparé pour vous faire recevoir. Et si vous ne nous croyez point, regardez notre pauvre corps comme il est arrangé. — » Et s’étant retirés dans un coin, ils ouvrirent le devant de leurs vêtements et lui montrèrent leur poitrine toute peinte, qu’ils se hâtèrent de recouvrir. Le médecin voulait s’excuser et parler de sa mésaventure, et comment il avait été jeté dans la fosse ; mais Buffamalcco lui dit : « — Je voudrais qu’il vous eût jeté du haut du pont dans l’Arno. Pourquoi vous êtes-vous recommandé à Dieu et aux saints ? Ne vous avais-je point prévenu d’avance de ne point le faire ? — » Le médecin dit : « — Sur ma foi en Dieu, je ne m’y suis point recommandé. — » « — Comment — dit Buffamalcco, — vous ne vous êtes pas recommandé ! Vous vous y êtes recommandé très fort ; notre messager nous a dit que vous trembliez comme la feuille et ne saviez où vous étiez. Or, vous nous avez bien joué le tour ; mais personne ne nous le fera plus, et nous vous en ferons à vous l’honneur qu’il convient. — » Le médecin se mit à leur demander pardon et à les prier pour Dieu de ne point lui faire de reproches ; et du mieux qu’il sut il s’efforça de les apaiser. Et de peur qu’ils ne divulguassent son aventure, il leur fit depuis ce moment beaucoup plus de politesses et d’amitiés qu’il ne leur en avait fait auparavant, les engageant souvent à sa table et autres choses semblables. C’est ainsi, comme vous venez de l’entendre, qu’on enseigne le bon sens à qui n’en a point appris à Bologne. — »