Boccace : neuvième journée, 1ere et 2e nouvelles

La huitième journée du Décaméron finie, commence la neuvième dans laquelle, sous le commandement d’Émilia, chacun devise comme il lui plaît et de ce qui lui agrée le mieux.

 

La lumière, dont la splendeur met en fuite les ombres de la nuit, avait déjà changé la teinte azurée du huitième ciel en une couleur bleue foncée, et les fleurettes commençaient à relever la tête par les prés, quand Émilia s’étant levée, fit appeler ses compagnes ainsi que les jeunes gens. Quand ils furent tous venus, suivant à pas lents leur reine, ils allèrent jusqu’à un bosquet peu éloigné du palais, et y étant entrés, ils virent les animaux tels que chevreuils, cerfs et autres, quasi rassurés des chasseurs depuis que la peste régnait, qui les attendaient comme s’ils n’eussent plus eu aucune crainte ou s’ils étaient devenus familiers. S’approchant tantôt de celui-ci, tantôt de celui-là, comme s’ils allaient les attraper, ils se divertirent quelque temps à les faire sauter et courir. Mais le soleil étant déjà élevé, il leur parut temps de s’en retourner. Ils étaient tous couronnés de feuilles de chêne, et les mains pleines d’herbes odoriférantes et de fleurs, et qui les eût rencontrés, n’aurait pu dire autre chose, sinon : ou bien ceux-ci ne seront pas vaincus par la mort, ou bien elle les frappera en pleine joie.
S’en allant donc de la sorte, pas à pas, chantant, jouant et plaisantant, ils arrivèrent au palais où ils trouvèrent toute chose parfaitement ordonnée et leurs serviteurs joyeux et empressés. Là, s’étant un peu reposés, ils n’allèrent point à table avant que six chansons légères, plus joyeuses les unes que les autres, n’eussent été chantées par les jeunes gens et par les dames. Après quoi, l’eau ayant été donnée pour les mains, le sénéchal, suivant le bon plaisir de la reine, les mit tous à table, et les victuailles ayant été servies, ils mangèrent allègrement. Quand ils eurent fini, ils se mirent pendant quelque temps à danser et à sonner du luth, puis sur l’ordre de la reine, chacun s’en alla reposer. Mais l’heure habituelle étant venue, ils se réunirent tous à l’endroit accoutumé pour deviser. Là, la reine se tournant vers Philomène, lui dit de donner le signal des nouvelles de la présente journée. Celle-ci, souriant, commença de cette façon :

NOUVELLE I

Madame Francesca, aimée d’un certain Rinuccio et d’un certain Alessandro, et n’en aimant aucun, s’en débarrasse adroitement en faisant entrer l’un dans un tombeau comme s’il était mort, et en faisant que l’autre aille l’en tirer, de sorte que ni l’un ni l’autre ne peuvent arriver à leurs fins.

 « — Madame, il m’agrée fort, puisque cela vous plaît, d’être la première à jouter dans ce champ ouvert et libre où votre magnificence nous a donné carrière pour raconter ; si je le fais bien, je ne doute point que ceux qui viendront après moi ne le fassent bien et mieux. Il a été souvent démontré dans nos récits, gracieuses dames, combien grandes et combien nombreuses sont les forces de l’amour ; je ne crois pas cependant qu’on ait tout dit là-dessus, ni qu’on aurait encore tout dit quand même, pendant une année entière, nous ne parlerions pas ici d’autre chose ; et pour ce que non seulement l’amour met les amants en multiples dangers de mort, mais qui les pousse à pénétrer dans les demeures des morts pour en arracher les morts, il me plaît de vous raconter là-dessus, en outre de celles qui ont été dites, une nouvelle par laquelle non seulement vous comprendrez la puissance de l’amour, mais où vous verrez avec quel bon sens une valeureuse dame se débarrassa de deux individus qui l’aimaient contre sa volonté.
« Je dis donc que dans la cité de Pistoja fut jadis une très belle dame veuve. Deux de nos Florentins qui y vivaient en exil, et qui s’appelaient l’un Rinuccio Palermini et l’autre Alessandro Chiarmontesi, l’aimaient souverainement sans s’être aperçus de leur rivalité, épris qu’ils étaient de son mérite. Chacun d’eux faisait sans bruit tout ce qu’il pouvait pour gagner son amour. Cette gente dame qui avait nom madame Francesca de’ Lazzari, se voyant sans cesse pressée par leurs messages et leurs prières, y avait plus d’une fois prêté l’oreille d’une façon rien moins que sage ; mais voulant se dégager et ne le pouvant, il lui vint une idée pour se délivrer de leur poursuite ; ce fut de les requérir d’un service tel qu’elle estimait qu’aucun d’eux ne pourrait le faire, de sorte qu’alors, elle eût couleur de raison honnête pour ne plus les voir et pour ne plus écouter leurs messages.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Le jour même que cette idée lui vint, était mort à Pistoja un individu qui, bien que ses ancêtres eussent été gentilshommes, était réputé pour le plus méchant homme qui fut, non pas seulement dans Pistoja, mais dans le monde entier. En outre de sa manière de vivre, il était si contrefait et si monstrueux de visage, que quiconque ne l’aurait pas connu, en aurait eu peur à première vue. Il avait été enterré dans un tombeau hors de l’église des Frères Mineurs. La dame pensa que ce mort pourrait en partie lui être d’un grand secours pour son projet. Pour quoi, elle dit à sa servante : « — Tu sais l’ennui, la fatigue que me causent tout le long du jour les messages de ces deux Florentins, Rinuccio et Alessandro. Je ne suis nullement disposée à leur complaire en leur donnant mon amour, et pour m’en débarrasser, j’ai résolu, à propos des grandes offres qu’ils me font, de les éprouver par une chose qu’ils ne feront point, j’en suis sûre ; et de la sorte, je me débarrasserai de leur importunité. Écoute comment : Tu sais que ce matin a été enterré dans le cimetière des Frères Mineurs le fameux Scannadio — c’est ainsi que s’appelait ce méchant homme dont nous avons parlé plus haut — que les hommes les plus courageux de cette ville ne pouvaient voir sans en avoir peur, même avant qu’il fût mort. Tu vas t’en aller d’abord secrètement vers Alessandro, et tu lui parleras ainsi : « — Madame Francesca t’envoie dire que le moment est venu où tu peux posséder son amour que tu as tant désiré, et où tu peux te trouver avec elle si tu le veux, de la façon suivante : pour une raison que tu sauras plus tard, un de ses parents doit cette nuit porter chez elle le corps de Scannadio qui a été enseveli ce matin ; et comme elle a très peur de lui qui est mort, elle ne voudrait pas qu’on le lui apportât ; pour quoi, elle te demande comme un grand service, d’aller ce soir à l’heure du premier somme, dans le tombeau où Scannadio est enseveli, de te vêtir de ses habits, et de prendre sa place, jusqu’à ce qu’on vienne te chercher, et alors, sans rien dire ni rien faire de te laisser prendre et emporter chez elle où elle te recevra et où tu pourras rester auprès d’elle et t’en aller quand tu voudras, lui laissant faire le reste. — » S’il dit qu’il consent à le faire, c’est bon ; s’il dit qu’il ne le veut point, dis-lui de ma part qu’il ne se montre plus jamais où je serai, et, s’il tient à la vie, qu’il se garde de ne plus jamais envoyer messager ni message. Puis, tu iras vers Rinuccio Palermini et tu lui parleras ainsi : « — Madame Francesca te fait dire qu’elle est prête à faire selon ton plaisir, pourvu que tu lui rendes un grand service, à savoir que tu t’en ailles cette nuit, vers minuit, au tombeau où a été enseveli Scannadio, et que là, sans dire un mot, quoi que tu entendes ou que tu voies, tu l’enlèves sans bruit et le lui portes chez elle. Tu sauras alors pourquoi elle veut ainsi, et tu pourras jouir d’elle ; et s’il ne te convient pas de ce faire, elle te fait dire de ne plus jamais lui adresser messager ni message. — »
« La servante alla trouver les deux jeunes gens, et dit très adroitement à chacun comme on lui avait ordonné de dire. À quoi tous deux répondirent que, si cela lui plaisait, ils pénétreraient non pas dans un tombeau, mais dans l’enfer. La servante transmit la réponse à la dame, et celle-ci attendit de voir s’ils seraient assez fous pour le faire.
« La nuit étant venue, à l’heure du premier somme, Alessandro Chiarmontesi, s’étant mis un simple pourpoint, sortit de chez lui pour aller prendre la place de Scannadio dans le tombeau ; mais en y allant, il lui vint une grande pensée de peur en l’esprit ; et il se mit à se dire : « — Eh ! suis-je bête ! où vais-je ? Sais-je si les parents de cette dame, s’étant par hasard aperçus que je l’aime et croyant ce qui n’est pas, ne font pas cela pour me tuer dans ce tombeau ? Si cela était, je me serais perdu moi-même et l’on n’en saurait jamais rien qui pût leur nuire. Sais-je aussi si ce n’est pas quelque ennemi à moi qui a imaginé cette aventure et qui, étant peut-être aimé d’elle, la veut ainsi contenter ? — » Puis il disait : « — Mais supposons que rien de tout cela ne soit vrai et que ses parents me doivent porter chez elle ; je dois croire qu’ils n’ont pas l’intention d’enlever le corps de Scannadio pour le tenir dans leurs bras ou pour le lui mettre dans les bras à elle ; au contraire, il est à croire qu’ils veulent le mettre en pièces pour ce qu’il leur a peut-être fait quelque injure. Elle m’a fait dire que je ne bouge pas, quoi que je sente. Mais s’ils m’arrachent les yeux ou les dents, s’ils me brisent les membres, ou se livrent sur moi à quelque jeu de ce genre, que deviendrai-je ? Comment pourrais-je rester muet ? Et si je parle, ils me reconnaîtront et me maltraiteront, ou bien s’ils ne me font point de mal, cela ne m’avancera en rien, car ils ne me laisseront point avec la dame ; celle-ci dira ensuite que j’ai désobéi à ses ordres, et ne fera jamais chose qui me plaise. — » Ce disant, il fut tout près de retourner chez lui ; mais pourtant son grand amour le poussa en avant avec des arguments contraires et d’une telle force, qu’ils le conduisirent jusqu’au tombeau. Il l’ouvrit et y entra, dépouilla Scannadio de ses habits, qu’il revêtit et s’enferma dans le tombeau. À peine eut-il pris la place de Scannadio, qu’il se mit à lui revenir en la pensée ce qu’était ce dernier, ce qu’il avait entendu dire des choses qui arrivaient la nuit non seulement dans les sépulcres des morts mais ailleurs, et tous les poils de son corps se hérissèrent et il lui semblait que Scannadio allait se lever tout d’un coup et l’étrangler céans. Mais, grâce à son fervent amour, il réussit à chasser toutes ces funèbres pensées, et se tenant étendu comme s’il était mort, il se mit à attendre ce qu’il adviendrait de lui.
Minuit approchant, Rinuccio sortit à son tour de chez lui pour faire ce que sa dame lui avait envoyé dire ; tout en y allant, il lui vint une foule de pensées diverses sur ce qui pourrait bien lui arriver de cette aventure, comme par exemple de tomber aux mains de la Seigneurie pendant qu’il aurait le corps de Scannadio sur les épaules, et d’être condamné au feu comme sorcier ; ou bien d’encourir la haine des parents de Scannadio ou de tant d’autres, si cela se savait ; lesquelles pensées faillirent l’arrêter du tout. Mais, passant outre, il dit : « — Eh ! dirai-je non, à la première chose dont je suis requis par cette gente dame que j’ai tant aimée et que j’aime tant, surtout quand il s’agit de gagner ses faveurs ? Quand même je serais sûr de mourir, ne devrais-je pas me mettre à faire ce que je lui ai promis ? — » Et ayant poursuivi son chemin, il alla jusqu’au tombeau qu’il ouvrit doucement. Alessandro entendant ouvrir, bien qu’il eût grand peur, se tint coi. Rinuccio étant entré, et croyant prendre le corps de Scannadio, prit Alessandro par les pieds et le tira en dehors, puis le plaçant sur ses épaules, il se dirigea vers la demeure de la gente dame, et tout en marchant de la sorte il heurtait son fardeau tantôt à un angle de maison, tantôt à une planche qui se trouvait sur un des côtés de la rue, et la nuit était si sombre et si obscure qu’il ne pouvait distinguer là où il allait.
« Rinuccio était déjà arrivé à la porte de la gente dame qui s’était mise à la fenêtre avec sa servante, pour voir si Rinuccio apporterait Alessandro, et qui se préparait déjà à les renvoyer tous les deux, lorsque les familiers de la Seigneurie qui s’étaient postés dans cette rue et y attendaient en silence le moment de surprendre un bandit, entendant le bruit des pas de Rinuccio, tirèrent soudain une lumière pour voir ce que c’était et où il fallait aller, et, remuant leurs écus et leurs lances crièrent : qui est là ? Rinuccio les reconnaissant, et n’ayant pas le temps de réfléchir longuement, laissa tomber Alessandro, et s’enfuit aussi vite que ses jambes pouvaient le porter. Alessandro s’étant relevé promptement, s’enfuit d’un autre côté emportant sur son dos les vêtements du mort qui étaient fort longs.
« La dame, grâce à la lumière des familiers, avait parfaitement vu Rinuccio avec Alessandro sur ses épaules ; elle avait également vu qu’Alessandro avait sur lui les habits du mort, et elle s’était fort étonnée de la grande audace de tous les deux ; mais quelque grand que fût son étonnement, elle rit beaucoup en voyant Alessandro jeté à terre, puis prendre la fuite. Joyeuse d’un tel résultat, et louant Dieu qui l’avait débarrassée de la poursuite de ceux-ci, elle rentra dans sa chambre, affirmant avec sa servante que sans aucun doute tous les deux l’aimaient beaucoup, puisqu’ils avaient fait, comme il apparaissait bien, ce qu’elle leur avait imposé.
« Rinuccio, pestant et maudissant son aventure, ne s’en retourna point pour cela chez lui, mais les familiers ayant quitté la rue, il revint à l’endroit où il avait jeté Alessandro, et se mit à le chercher à tâtons pour le retrouver, afin d’achever son entreprise ; mais ne le retrouvant pas, et pensant que les familiers l’avaient emporté, il s’en retourna fort mécontent chez lui. Quant à Alessandro, ne sachant que faire, et sans avoir reconnu celui qui l’avait emporté, tout dolent de l’aventure il s’en retourna également chez lui.
« Le lendemain matin, le tombeau de Scannadio ayant été trouvé tout ouvert et Scannadio n’y ayant point été vu, pour ce que Alessandro l’avait jeté tout au fond de la fosse, tout Pistoja en fit une foule de gorges chaudes, les sots estimant que le diable l’avait emporté. Néanmoins, chacun des deux amants, ayant fait savoir à la dame ce qu’il avait fait et ce qui était intervenu, et s’excusant là-dessus de n’avoir pu lui obéir complètement, lui réclama ses faveurs et son amour. Mais celle-ci refusant de les croire, leur fit répondre sèchement qu’elle ne ferait jamais rien pour eux, puisqu’ils n’avaient pas fait ce qu’elle leur avait demandé ; et ainsi elle s’en débarrassa. — »

 NOUVELLE II

Une abbesse se lève en toute hâte et dans l’obscurité, pour aller surprendre au lit une de ses nonnes qu’on lui avait dit être couchée avec son amant. Étant elle-même couchée avec un prêtre, elle croit mettre sur sa tête son voile appelé psautier, et y met les culottes du prêtre ; ce que voyant la nonne accusée, elle l’en fait apercevoir, est absoute et peut tout à son aise rester avec son amant.

Déjà Philomène se taisait et l’adresse de la dame à se débarrasser de ceux qu’elle ne voulait pas aimer avait été approuvée par tous, tandis qu’au contraire l’audacieuse présomption des deux amants avait été taxée de folie plutôt que d’amour, quand la reine dit gracieusement à Elisa : « — Continue, Elisa. — » Celle-ci commença aussitôt : « — Très chères dames, madame Francesca sut très habilement, comme il a été dit, se débarrasser de ceux qui l’ennuyaient ; mais une jeune nonnain, la fortune lui aidant, se tira par une parole adroite d’un péril imminent. Et, comme vous savez, il y a beaucoup de gens, qui, étant très sots, se mettent à admonester les autres, à les morigéner. Ceux-là, comme vous pourrez le voir par ma nouvelle, sont parfois très justement châtiés par la fortune ; c’est ce qui advint à l’abbesse sous les ordres de laquelle était la nonne dont je dois vous parler.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Vous saurez donc qu’il y a en Lombardie un monastère très fameux pour sa sainteté et sa religion. Entre autres nonnes qui s’y trouvaient, était une jeune fille de sang noble et douée d’une merveilleuse beauté. Elle s’appelait Isabetta, et un jour un de ses parents étant venu la voir à la grille avec un beau jeune homme, elle s’énamoura de celui-ci. Le jouvenceau la voyant si belle, et ayant vu dans ses yeux ce qu’elle désirait, s’enflamma également pour elle, et tous deux endurèrent pendant longtemps cet amour sans pouvoir en tirer aucun fruit. Enfin, l’un et l’autre étant sollicité par une même envie, le jeune homme trouva un moyen de voir secrètement sa nonne, de quoi celle-ci fut fort contente, de sorte qu’il la visita non une fois mais souvent, au grand plaisir de chacun d’eux. Ce manège continuant, il arriva qu’une nuit il fut vu par une des dames de la maison, sans que ni l’un ni l’autre s’en aperçût, au moment où il quittait l’Isabetta pour s’en aller. La dame le redit à quelques-unes de ses compagnes. Leur premier mouvement fut d’aller l’accuser auprès de l’abbesse qui avait nom madame Usimbalda, bonne et sainte personne suivant l’opinion des dames nonnains et de quiconque la connaissait ; puis elles pensèrent, afin qu’elle ne pût nier, qu’il valait mieux la faire surprendre avec le jeune homme par l’abbesse elle-même. Ayant donc gardé le silence, elles se partagèrent en secret les veilles et les gardes afin de la surprendre.
« L’Isabetta ne se méfiant point de cela et ignorant tout, il arriva qu’une nuit elle fit venir son amant ; ce que surent aussitôt celles qui la surveillaient. Quand elles crurent le moment venu, une bonne partie de la nuit étant déjà passée, elles se partagèrent en deux bandes, dont l’une resta à faire la garde à la porte de la cellule de l’Isabetta, et l’autre courant à la chambre de l’abbesse, frappa à la porte, et comme celle-ci répondait, elles lui dirent : « — Sus, Madame, levez-vous vite, car nous avons découvert que l’Isabetta a un jouvenceau dans sa cellule. — »
« Cette même nuit, l’abbesse était en compagnie d’un prêtre qu’elle introduisait souvent dans un coffre. Entendant tout ce bruit, et craignant que les nonnains, par trop de précipitation ou de méchant désir, ne poussassent tellement la porte que celle-ci s’ouvrît, elle se leva précipitamment, et s’habilla de son mieux dans l’obscurité ; croyant prendre certains voiles pliés que les nonnes portent sur la tête et qu’elles appellent le psautier, elle prit les culottes du prêtre, et sa hâte fut si grande que, sans s’en apercevoir, elle se les jeta sur la tête à la place du psautier, et sortit de sa chambre dont elle ferma vivement la porte, en disant : « — Où est cette maudite de Dieu ? — » Et avec les autres, qui brûlaient d’une telle envie de faire trouver l’Isabetta en faute qu’elles ne s’apercevaient pas de ce que l’abbesse avait sur la tête, elle arriva à la porte de la cellule qu’elle jeta par terre, aidée par l’une et par l’autre. Étant entrées dans la cellule, les nonnes trouvèrent au lit les deux amants étroitement embrassés et qui, tout étourdis d’être ainsi surpris, ne sachant que faire, se tinrent coi. La jeune fille fut sur-le-champ saisie par les autres nonnes et, sur l’ordre de l’abbesse, conduite au chapitre. Le jouvenceau, remis de son émotion, avait repris ses habits et attendait la fin de l’aventure, disposé à faire un mauvais parti à toutes celles qu’il pourrait joindre s’il était fait le moindre mal à sa jeune nonnain, et à l’emmener avec lui.
« L’abbesse, après s’être assise au chapitre, en présence de toutes les nonnes qui n’avaient de regards que pour la coupable, se mit à lui adresser les plus grandes injures qui eussent été jamais dites à une femme, comme ayant contaminé, par ses actes indignes et vitupérables, l’honneur, la bonne renommée du couvent, si cela venait à se savoir au dehors ; aux injures, elle ajoutait les plus graves menaces. La jeune nonne, honteuse et timide, se sentant coupable, ne savait que répondre, et se taisait, inspirant compassion à toutes les autres. Comme l’abbesse continuait à se répandre en reproches, la jeune fille venant à lever les yeux, vit ce que l’abbesse avait sur la tête, et les liens de la culotte qui pendaient deçà et delà ; sur quoi, s’avisant de ce que c’était, elle dit, toute rassurée : « — Madame, que Dieu vous soit en aide ; rajustez votre coiffe et puis dites-moi tout ce que vous voudrez. — » L’abbesse, qui ne la comprenait pas, dit : « — Quelle coiffe, femme coupable ? As-tu maintenant le courage de plaisanter ? Te semble-t-il avoir commis une chose où les bons mots aient leur raison d’être ? — » Alors la jeune nonne dit de nouveau : « — Madame, je vous prie de nouer votre coiffe, puis dites-moi ce qu’il vous plaira. — » Là-dessus, plusieurs des nonnes levèrent les yeux sur la tête de l’abbesse, et celle-ci y ayant également porté les mains, on s’aperçut pourquoi l’Isabetta parlait ainsi. L’abbesse, reconnaissant son erreur, et voyant que toutes les nonnes s’en étaient aperçues et qu’il n’y avait pas moyen de la cacher, changea soudain de langage, et se mit à parler sur un tout autre ton qu’elle avait fait jusque-là ; elle en vint à conclure qu’il est impossible de se défendre des excitations de la chair ; et pour ce, elle dit que chacune devait se donner en cachette autant de bon temps qu’elle pourrait, comme on avait fait jusqu’à ce jour. Ayant fait relâcher l’Isabetta, elle s’en retourna coucher avec son prêtre, et l’Isabetta avec son amant, qu’elle fit revenir souvent depuis, en dépit de celles qui lui portaient envie. Pour les autres qui étaient sans amant, elles pourchassèrent en secret leur aventure du mieux qu’elles surent. — »