Boccace : première journée, 4e, 5e et 6e nouvelles

NOUVELLE IV

Un moine ayant commis un péché digne d’une très grave punition, échappe à la peine qu’il avait méritée en reprochant adroitement la même faute à son abbé.
 Déjà Philomène, débarrassée de sa nouvelle, avait fait silence, quand Dioneo qui était assis près d’elle, sans attendre le commandement de la reine, et voyant par l’ordre adopté que c’était à lui à conter, se mit à parler de la façon suivante. « — Amoureuses dames, si j’ai bien compris l’intention de vous toutes, nous somme ici pour nous divertir nous-mêmes en contant des nouvelles. Et pour ce, afin qu’il ne soit point contrevenu à cela, j’estime qu’il doit être permis à chacun — et c’est ce que notre reine elle-même a dit il y a un moment — de conter la nouvelle qu’il croit devoir le plus amuser. Pour quoi, venant d’entendre qu’Abraham avait eu l’âme sauvée par les bons conseils de Jeannot de Chevigné, et que Melchissedec par sa présence d’esprit avait défendu ses richesses des embûches de Saladin, je veux, sans m’exposer à des reproches de votre part, conter brièvement par quelle ruse un moine échappa à une grave punition corporelle.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal-Mandragore

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal-Mandragore

« Il était autrefois dans la Lunigiane, pays qui n’est pas très loin de celui-ci, un monastère plus renommé pour sa sainteté et plus fourni de moines qu’il ne l’est aujourd’hui. Parmi les religieux de ce monastère, se trouvait un jeune moine dont la vigueur et la jeunesse n’avaient pu être domptées par le jeûne et les veilles. Un jour que, par aventure, sur le coup de midi, alors que tous les autres moines dormaient, il se promenait tout seul autour du monastère ; lequel était situé dans un lieu fort solitaire, il aperçut une jeune fille très belle, qui était probablement la fille de quelque laboureur de la contrée, et qui s’en allait par les champs cueillant certaines herbes. À peine l’eût-il vue, qu’il fut assailli par une ardente concupiscence charnelle. Pour quoi, s’étant approché, il entra en conversation et, d’un propos à un autre, il fit si bien qu’il s’entendit parfaitement avec elle, et qu’il l’emmena avec lui dans sa cellule, ce dont personne ne s’aperçut.
« Pendant que, emporté par un trop grand désir, il se divertissait avec elle moins prudemment qu’il n’eût fallu, il advint que l’abbé, ayant achevé sa sieste, et passant tout doucement devant sa cellule, entendit le bruit qu’ils faisaient tous les deux. Afin de mieux reconnaître les voix, il s’approcha doucement de la porte pour écouter, et il reconnut qu’il y avait une femme dans la cellule. Son premier mouvement fut de se faire ouvrir ; puis il pensa qu’il valait mieux agir autrement. Il retourna dans sa chambre et attendit que le jeune moine sortît de la sienne. Ce dernier, bien qu’il fût fort occupé par l’extrême plaisir qu’il prenait avec la jeune fille, se tenait cependant sur ses gardes. Ayant cru entendre un bruit de pas dans le couloir, il mit l’œil au trou de la serrure ; il vit parfaitement l’abbé en train d’écouter, et il comprit bien que ce dernier avait pu s’apercevoir qu’une femme était dans sa cellule. De quoi, sachant qu’il devait lui advenir une grande punition, il fut fort chagrin. Pourtant, sans rien montrer de son ennui à la jeune fille, il se mit à chercher en toute hâte s’il ne pourrait trouver aucun moyen de salut. C’est alors qu’il lui vint à l’esprit une nouvelle ruse qui le fit parvenir à ses fins. Feignant d’être assez demeuré avec la jeune fille, il lui dit : « — Je vais chercher un moyen de te faire sortir d’ici sans que tu sois vue ; pour cela, attends-moi tranquillement jusqu’à ce que je revienne. — » Puis il sortit, ferma la cellule à clef et s’en alla droit à la chambre de l’abbé lui présenter la clef, ainsi que chaque moine faisait quand il sortait, et il lui dit d’un air calme : « — Messire, je n’ai pu ce matin faire rentrer tout les bois que j’avais fait couper ; en conséquence, avec votre permission, je vais aller à la forêt et le faire transporter. — »
« L’abbé, afin de mieux constater la faute commise, et voyant que le moine ne s’était point aperçu qu’il l’avait vu, se réjouit de cet incident, prit la clef et lui donna la permission demandée. Dès qu’il l’eut vu partir, il se mit à réfléchir sur ce qu’il valait mieux faire, ou bien ouvrir la cellule en présence de tous et leur montrer la faute, pour qu’ensuite ils n’eussent pas occasion de murmurer contre lui quand il punirait le moine, ou bien apprendre par la jeune fille même comment la chose s’était passée. Et songeant à part lui que celle-ci pouvait être la femme ou la fille d’un homme auquel il n’aurait pas voulu faire cette honte de la montrer à tous les moines, il résolut de voir d’abord qui elle était, et de prendre ensuite un parti. Il s’en alla doucement à la cellule, l’ouvrit, entra et referma la porte. La jeune fille, voyant entrer l’abbé, toute éperdue et tremblant de honte, se mit à pleurer. Messire l’abbé ayant jeté l’œil sur elle et la voyant belle et fraîche, sentit, quelque vieux qu’il fût, l’aiguillon de la chair non moins vif que ne l’avait senti son jeune moine, et il se mit à dire en lui-même : « — Eh ! pourquoi ne prendrais-je pas du plaisir quand je puis en avoir ? Avec cela que les privations et les ennuis seront toujours prêts tant que je voudrai ! Voilà une belle jeune fille, et personne au monde ne sait qu’elle est ici. Si je puis la décider à satisfaire mes désirs, je ne vois pas pourquoi je ne le ferais pas. Qui le saura ? Personne ne le saura jamais, et péché caché est à moitié pardonné. Cette occasion ne se représentera peut être jamais plus. J’estime qu’il est grandement sage de prendre le bien quand Dieu vous l’envoie. — » Ce disant, et ayant du tout au tout changé le projet pour lequel il était venu, il s’approcha de la jeune fille, se mit à la consoler doucement et à lui dire de ne pas pleurer, et, de parole en parole, il finit par lui exprimer son désir. La jeune fille, qui n’était ni de fer ni de diamant, se plia très complaisamment au désir de l’abbé, lequel l’ayant saisie dans ses bras et embrassée à plusieurs reprises, monta avec elle sur le lit du moine. Mais songeant au poids considérable de sa dignité et à l’âge tendre de la jeune fille, craignant peut-être de la blesser sous sa corpulence, il ne se mit pas sur elle ; il la fit mettre sur lui, et, dans cette posture, se divertit longtemps avec elle.
« Le moine qui avait fait semblant d’aller au bois, s’était caché dans le dortoir. Dès qu’il vit l’abbé entrer dans sa chambre, il fut tout de suite rassuré, comprenant que sa ruse devait réussir, et quand il vit fermer la porte en dedans, il en fut certain. Sortant de l’endroit où il était, il s’en vint doucement regarder par une fente, et il vit et entendit tout ce que l’abbé faisait et disait. Lorsqu’il parut à l’abbé être assez demeuré avec la jeune fille, il l’enferma dans la cellule et retourna à sa chambre. Peu après, entendant venir le moine, et croyant qu’il revenait du bois, il s’apprêta à le réprimander fortement et à le faire mettre au cachot, afin de posséder à lui seul la proie si bien gagnée. L’ayant fait appeler, il l’admonesta gravement et d’un ton sévère, et ordonna qu’il fût conduit au cachot. Le moine répondit prestement : « — Messire, je ne suis pas encore assez resté dans l’ordre de Saint-Benoît, pour pouvoir en connaître toutes les règles. Vous ne m’aviez pas encore montré que les moines dussent s’humilier sous les femmes comme dans les jeûnes et dans les veilles. Mais maintenant que vous me l’avez montré, je vous promets, si vous me pardonnez pour cette fois, de ne plus jamais pécher en cela, mais de faire toujours comme je vous ai vu faire. — » L’abbé qui était un homme avisé, comprit sur-le-champ que non-seulement le moine avait plus d’esprit que lui, mais qu’il avait vu ce qu’il avait fait. Pour quoi, se reprochant sa propre faute, il eut honte d’infliger au moine une punition qu’il avait méritée aussi bien que lui. Il lui pardonna, et après lui avoir recommandé le silence sur ce qu’il avait vu, ils firent sortir sans bruit la jeune fille, et il est à croire qu’ils durent la faire rentrer plus d’une fois depuis. — »

 

NOUVELLE V

La marquise de Montferrat, au moyen d’un repas uniquement composé de poules, et avec quelques paroles gracieuses, réprime le fol amour du roi de France.
La nouvelle contée par Dioneo amena tout d’abord quelque vergogne au cœur des dames qui l’écoutaient, vergogne qui se manifesta par une honnête rougeur sur leur visage. Puis, se regardant les unes les autres, et pouvant à peine tenir leur sérieux, elles écoutèrent en riant sous cape. Mais quand la nouvelle fut finie, la reine, après avoir gourmandé Dioneo, et lui avoir fait comprendre que de semblables récits ne devaient pas être faits devant des dames, se retourna vers la Fiametta qui était assise sur l’herbe auprès de lui, et lui ordonna de suivre l’ordre adopté. Celle-ci commença gracieusement et d’un air joyeux : « — De même que je vois avec plaisir que nous ayons entrepris de prouver par nos récits la force des belles et promptes réponses, et combien les hommes ont raison de chercher à aimer toujours une dame de plus haut lignage qu’eux, je crois aussi que c’est chez les dames une grande prévoyance que de savoir se garder de prendre de l’amour pour un homme de plus haute condition qu’elles. Il m’est donc venu à l’esprit, mes belles dames, de vous démontrer, dans la nouvelle que j’ai à vous dire, comment, par ses actes et ses paroles, une gente dame se garda de ce péril et en écarta autrui.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal-Mandragore

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal-Mandragore

« Le marquis de Montferrat, homme d’une grande vaillance et gonfalonier de l’Église, avait passé les mers pour suivre une croisade générale faite à main armée par les Chrétiens. Comme on parlait de sa valeur à la cour du roi Philippe le Borgne, lequel s’apprêtait lui aussi à partir de France pour la même croisade, un chevalier prétendit qu’il n’y avait pas sous les étoiles un couple pareil au marquis et à sa femme, attendu que, autant le marquis l’emportait en tout sur les autres chevaliers, autant la dame l’emportait sur les autres femmes du monde par sa beauté et sa vertu. Ces paroles entrèrent de telle façon dans l’esprit du roi de France, que sans avoir jamais vu cette dame, il se mit soudain à l’aimer avec passion, et résolut, pour faire le voyage qu’il projetait, de ne pas prendre la mer ailleurs qu’à Gênes, pour ce que, allant jusque-là par terre, il aurait une occasion favorable d’aller voir la marquise, songeant aussi que, si le marquis était absent, il pourrait mener son désir à bonne fin. Et, comme il l’avait résolu, il fit ; c’est pourquoi, ayant envoyé en avant le gros de ses gens, il se mit lui-même en route avec peu de serviteurs et de gentilshommes. Arrivé près des terres du marquis, il envoya un jour à l’avance prévenir la dame qu’elle l’attendît pour déjeuner le matin suivant. La dame, sage et avisée, répondit gracieusement que c’était pour elle une faveur au-dessus de toute autre, et qu’il serait le bienvenu. Puis elle se mit à réfléchir sur ce que voulait dire la visite d’un pareil roi, alors que son mari était absent, et elle ne se trompa point en pensant que c’était sa réputation de beauté qui l’amenait ; néanmoins, en vaillante dame, elle se disposa à lui faire honneur. Elle fit prévenir ceux de ses gentilshommes qui étaient restés auprès d’elle, et préparer, après avoir pris leurs conseils, tout ce qu’il fallait, mais elle voulut ordonner autant de poules qu’il y en avait dans le pays, elle ordonna elle seule le festin et les mets. Ayant fait rassembler sans retard à ses cuisiniers de préparer uniquement ce genre de mets pour le royal convive.
« Au jour dit, le roi arriva et fut reçu par la dame avec grande fête et grand honneur. Comme il la regardait, elle lui parut belle et avenante bien au delà de ce qu’il avait pu en juger par les paroles du chevalier ; il s’en émerveilla beaucoup et lui fit force compliments, son désir s’allumant d’autant plus qu’il trouvait que la dame surpassait l’idée qu’il s’en était faite auparavant. Après qu’il eût pris quelque repos dans des appartements richement décorés de tout ce qui convenait pour recevoir un tel personnage, et l’heure du dîner étant venue, le roi et la marquise s’assirent à la même table, tandis que les autres convives, selon leur qualité, prirent place aux autres tables. On servit alors successivement au roi des plats nombreux, des vins excellents et rares, et comme en outre il ne cessait de regarder complaisamment la belle marquise, il éprouvait un grand plaisir. Pourtant les plats se succédant les uns aux autres, le roi commença à s’étonner un peu en voyant que les mets, très variés comme assaisonnement, se composaient uniquement de poules. Bien qu’il connût le pays où il était comme étant très copieux en gibier de diverses espèces, et qu’il eût annoncé son arrivée à la dame assez tôt pour qu’elle pût faire chasser, cependant, quel que fût son étonnement, il ne voulut pas en prendre occasion pour le lui témoigner, si ce n’est au sujet de ses poules : et s’étant tourné vers elle d’un air joyeux, il lui dit : « — Madame, est-ce qu’en ce pays il ne naît que des poules, sans aucun coq ? — » La marquise comprit très bien la question, et il lui sembla que, suivant son désir, Dieu l’avait envoyée en temps opportun pour faire connaître ses dispositions. À la demande du roi, elle se tourna vers lui et lui répondit avec franchise : « — Monseigneur, non ; mais les femmes, bien qu’elles diffèrent entre elles par les vêtements et les dignités, sont toutes faites ici comme ailleurs. — » Le roi, à ces paroles, comprit très bien la raison pour laquelle on lui avait servi un repas tout en poules, ainsi que la sagesse cachée sous cette réponse. Il s’aperçut qu’il perdrait son éloquence avec une pareille femme et que ce n’était point le lieu d’employer la force. Pourquoi, de même qu’il s’était enflammé inconsidérément pour elle, il comprit qu’il fallait sagement pour son honneur éteindre le feu si malencontreusement allumé. Sans plus dire un mot, craignant ses réponses, il renonça à tout espoir et, le dîner fini, afin de couvrir par un prompt départ le motif de sa visite déshonnête, il la remercia de l’honneur qu’il avait reçu d’elle, la recommanda à Dieu, et partit pour Gênes. — »

 

NOUVELLE VI

Un brave homme confond par un bon mot la méchante hypocrisie des gens de religion.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal-Mandragore

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal-Mandragore

Après que toutes les dames eurent approuvé la courageuse et spirituelle leçon donnée par la marquise au roi de France, Émilia, qui était assise près de la Fiametta, commença, sur le bon plaisir de la reine, à parler ainsi : « Moi non plus je ne vous cacherai pas la leçon donnée par un courageux séculier à un religieux avare, au moyen d’un mot non moins plaisant que recommandable.
« Donc, ô chères jeunes dames, il y avait, dans notre cité, il n’y a pas encore grand temps de cela, un frère mineur, inquisiteur de l’hérésie perverse, lequel, bien qu’il s’efforçât de paraître un saint et zélé partisan de la religion chrétienne, comme il font tous, n’était pas moins bon investigateur de qui avait la bourse pleine, que de quiconque se sentait du refroidissement pour la foi. Comme il se donnait beaucoup de mal pour cela, il lui tomba par aventure entre les mains un bonhomme beaucoup plus riche d’argent que de sens, et qui, non par irréligion, mais par bêtise et peut-être échauffé par le vin ou par un excès de joie, en était venu à dire un jour, dans une réunion d’amis, qu’il avait un vin si bon que le Christ lui-même en boirait. Ce propos ayant été rapporté à l’inquisiteur, celui-ci, sachant que les richesses du bonhomme étaient grandes et sa bourse bien gonflée, courut impétueusement, cum gladiis et fustibus, lui intenter un bon procès, prévoyant bien qu’il en résulterait sinon une amélioration dans la croyance de l’inculpé, du moins une abondance de florins soutirés de sa poche, comme il advint, du reste. L’ayant fait appeler, il lui demanda si ce qui avait été dénoncé sur son compte était vrai. Le bonhomme répondit que oui. À quoi le très saint inquisiteur, qui était un dévot de saint Jean-Barbe-d’Or, dit : « — Donc, tu as fait du Christ un buveur, un amateur de vins exquis, comme s’il était Cinciglione, ou quelque autre de vos ivrognes, piliers de taverne ; et maintenant, d’un air humble, tu veux nous faire croire que c’est là une faute tout à fait légère ! elle n’est pas comme elle te paraît ; tu aurais mérité le feu, si nous voulions agir envers toi comme nous le devrions. — » C’est en ces termes, suivis de beaucoup d’autres semblables, et d’un ton menaçant, comme si le pauvre diable eût été Épicure niant l’immortalité des âmes, qu’il lui parla. Il ne tarda pas à lui faire une telle peur, que le bonhomme, au moyen de personnes intermédiaires, lui fit graisser la main avec une bonne quantité de graisse de saint Jean Bouche d’Or — laquelle guérit souverainement la maladie d’avarice des clercs et spécialement des frères mineurs qui n’osent toucher de l’argent — afin qu’il agît miséricordieusement à son égard. Ce baume dont — bien qu’il soit très actif — Galien ne parle dans aucune partie de son livre sur la médecine, opéra si bien, que le feu dont il avait été menacé se changea en une simple croix. Comme s’il eût dû traverser la mer pour aller en croisade, on lui mit sur le dos, afin de lui faire une plus belle bannière, une croix jaune sur un fond noir. En outre, l’argent promis ayant été payé, on le retint pendant plusieurs jours encore, lui donnant pour pénitence d’entendre chaque matin la messe à Sainte-Croix, et de se présenter devant l’inquisiteur un peu avant l’heure du repas ; pour le reste du jour, on le laissa libre de faire ce qui lui plairait.
« Le bonhomme accomplissant régulièrement sa pénitence, il advint qu’un matin, à la messe, il entendit un évangile dans lequel on chantait : vous recevrez cent pour un et vous posséderez la vie éternelle, paroles qu’il retint très exactement dans sa mémoire. Suivant l’ordre qui lui avait été donné, s’étant ensuite présenté à l’heure du repas devant l’inquisiteur, il le trouva en train de dîner. L’inquisiteur lui ayant demandé s’il avait entendu la messe le matin, il lui répondit aussitôt : « — Oui messire. — » À quoi l’inquisiteur dit : « — Y as-tu entendu quelque chose dont tu puisses douter, ou sur laquelle tu aies à m’interroger ? — » « — Certes — répondit le bonhomme — je n’ai de doute sur aucune des choses que j’ai entendues ; je les tiens toutes au contraire pour vraies. J’en ai même entendu une qui m’a fait avoir de vous et de vos autres confrères très grande compassion, pensant à la mauvaise situation que vous devez avoir dans l’autre vie ? — » L’inquisiteur dit alors : « — Et quelle est cette parole qui t’a ému de compassion pour nous ? — » Le bonhomme reprit : « — Messire, c’est cette parole de l’Évangile qui dit : vous recevrez cent pour un. — » L’inquisiteur dit : « Cette parole est vraie ; mais pourquoi t’a-t-elle ému ? — » « — Messire — répondit le bonhomme — je vais vous le dire. Depuis que je viens ici, j’ai vu chaque jour donner au dehors à une foule de pauvres gens tantôt un, tantôt deux grandissimes chaudrons de bouillon que l’on prend aux moines de ce couvent et à vous, comme superflu. Pourquoi, si l’on vous rend là-bas cent pour un, vous en aurez tant, que vous devrez tous vous y noyer. — » Tous les convives assis à la table de l’inquisiteur se mirent à rire ; mais l’inquisiteur, comprenant que ceci était une satire de leur hypocrisie en fait d’aumônes, se troubla tout à fait. Et n’eût été qu’il avait déjà été blâmé de ce qu’il avait fait, il aurait suscité au bonhomme un nouveau procès, pour avoir mordu par un bon mot lui et les autres moines fainéants. Dans son dépit, il lui ordonna de faire désormais ce qu’il voudrait, sans plus se présenter devant lui. — »

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