Boccace : première journée, 7e et 8e nouvelles

NOUVELLE VII

Bergamino, en contant une nouvelle concernant Primasso et l’abbé de Cluny, critique honnêtement un trait inaccoutumé d’avarice chez messer Can della Scala.
La gentillesse d’Émilia et sa plaisante nouvelle excitèrent le rire de la reine et des autres assistants, qui louèrent beaucoup la présence d’esprit de ce nouveau croisé. Mais quand les rires furent apaisés et que chacun eût fait silence, Philostrate, dont le tour était venu de conter, se mit à parler de la façon suivante : « — C’est une belle chose, valeureuses dames, que d’atteindre un but qui ne bouge pas ; mais ce qui est presque merveilleux, c’est lorsqu’un archer frappe à l’improviste un objet qui vient à se montrer tout à coup. La vie lourde et vicieuse des clercs, qui se signale par une perversité constante en tant de choses, donne sans trop de difficultés matière à parler, à mordre et à reprendre à tous ceux qui veulent le faire. C’est pourquoi, quelque bien que fît le bonhomme, en blâmant l’inquisiteur sur l’hypocrite charité des moines, qui donnent aux pauvres ce qu’ils devraient donner aux porcs ou jeter à la rue, j’estime qu’il faut encore plus louer celui dont je vais parler et dont la précédente nouvelle me fait souvenir. S’adressant à messer Can della Scala, magnifique seigneur, il le critiqua sur une subite et inusitée avarice apparut en lui, au moyen d’une ingénieuse nouvelle, où il fit figurer, sous le couvert d’autrui, ce que de lui et de Can della Scala il voulait dire. Voici cette nouvelle :
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal-Mandragore

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal-Mandragore

« Comme l’éclatante renommée le proclame quasi par le monde entier, messer Can della Scala, à qui la fortune fut favorable en beaucoup de choses, fut un des plus notables et des plus magnifiques seigneurs que l’on ait connus en Italie depuis l’empereur Frédéric II jusqu’alors. Ayant résolu de donner à Vérone une grande et merveilleuse fête, à laquelle devaient venir de toute part nombre de gens et principalement des artistes de toute sorte, messer Can changea subitement d’idée, qu’elle qu’en fût la raison, et après avoir richement gratifié ceux qui étaient venus, il les congédia, Un seul, nommé Bergamino, habile et beau parleur au point que ceux-là seuls pouvaient le croire qui l’avaient entendu, ne reçut aucun cadeau, et comme il n’avait pas été congédié, il était resté, espérant qu’il finirait par obtenir satisfaction. Mais messer Can avait pensé que, quoi qu’il pût lui donner, ce serait chose plus perdue que s’il l’avait jeté au feu ; c’est pourquoi il ne lui avait rien dit ni rien fait dire. Bergamino, au bout de quelques jours, voyant qu’on ne l’appelait en aucune façon pour ce qui concernait son métier, et dépensant beaucoup à l’auberge avec ses chevaux et ses domestiques, commença à s’inquiéter. Cependant, il attendait toujours, car il ne lui paraissait pas convenable de partir ainsi. Il avait apporté avec lui trois beaux et riches vêtements qui lui avaient été donnés par d’autres seigneurs pour paraître honorablement à la fête. Comme son hôte voulait être payé, il lui en donna d’abord un ; puis, son séjour se prolongeant, il se décida, pour pouvoir rester plus longtemps à l’auberge, à lui donner le second. Enfin, il se mit à vivre sur le troisième, résolu à rester tant qu’il durerait, puis à partir.
« Or, pendant qu’il mangeait sur son troisième habit, il advint qu’un jour, messer Can étant à dîner, il se présenta devant lui avec un visage fort mélancolique. Ce que voyant, messer Can, plus pour se gausser de lui que pour jouir de sa réponse, lui dit : « — Bergamino, qu’as-tu pour être si mélancolique ? Dis-nous-en la raison. — » Alors Bergamino, sans avoir l’air de réfléchir, bien qu’il y eût longtemps réfléchi, se mit à débiter sur-le-champ cette nouvelle, fort à point pour son propre cas : « Monseigneur, vous saurez que Primasso fut un grammairien fort expert, et en outre grand et habile versificateur parmi tous les autres. Ces talents le rendirent si estimable et si célèbre, que, bien qu’il ne fût pas connu de vue partout, personne, grâce à son nom et à sa renommée, n’ignorait ce que c’était que Primasso. Or, il advint que, se trouvant un jour à Paris, dans un état misérable, comme cela lui arrivait la plupart du temps, car son savoir était peu apprécié des gens riches, il ouït parler de l’abbé de Cluny, qui passe pour le prélat le plus riche en revenus que possède l’Église après le Pape. Il entendit raconter de lui de merveilleuses et magnifiques choses, entre autres qu’il tenait cour ouverte, et que jamais personne, se présentant là où il était, ne s’était vu refuser le manger ni le boire, pourvu qu’il allât le réclamer quand l’abbé était à table. Ce qu’entendant Primasso, qui aimait à fréquenter les hommes généreux et les grands seigneurs, il résolut d’y aller pour voir la munificence de cet abbé, et s’informa à quelle distance de Paris il demeurait. Il lui fut répondu que l’abbé possédait une maison à six milles environ ; sur quoi Primasso pensa qu’il pourrait, en partant le matin de bonne heure s’y trouver à l’heure du repas. Il se fit donc enseigner le chemin ; mais n’ayant trouvé personne qui y allât, il craignit par aventure de se tromper et d’aller à un endroit où il ne trouverait rien à manger ; pour quoi, dans cette prévision et afin de ne pas souffrir de manque de nourriture, il songea à emporter avec lui trois pains, se disant que, quant à l’eau, bien qu’elle fût peu de son goût, il en trouverait partout. Après avoir serré ses pains sur sa poitrine, il se mit en route et marcha si bien, qu’il arriva, avant l’heure du repas, là où se trouvait l’abbé. Étant entré dans la maison, il regarda de tous côtés, et voyant le grand nombre de tables mises, les grands apprêts de la cuisine et tout ce qui avait été préparé pour le dîner, il se dit à lui-même : vraiment, c’est aussi magnifique qu’on le dit. Il était depuis un moment à regarder toutes ces choses, lorsque le sénéchal de l’abbé, l’heure de manger étant venue, ordonna de donner l’eau pour les mains, et cela ayant été fait, fit asseoir chaque convive à table. Il advint par hasard que Primasso fut assis juste en face de la porte de la chambre d’où l’abbé devait sortir pour venir dans la salle à manger. Il était d’usage dans cette maison, que ni vin, ni eau, ni rien qui se pût manger ou boire, fût posé sur les tables avant que l’abbé ne se fût assis. Le sénéchal ayant donc fait placer tout le monde, fit dire à l’abbé que, quand il lui plairait, le repas était prêt. L’abbé fit ouvrir sa chambre pour passer dans la salle du festin, et, tout en venant, regarda machinalement devant lui. Par aventure, la première personne qui frappa ses regards fut Primasso, dont les habits étaient fort délabrés et qu’il ne connaissait pas de vue. À peine l’eût-il aperçu, qu’il lui vint à l’esprit une pensée mauvaise, comme il n’en avait jusque-là jamais eu, et il se dit : « — Voyez à qui je donne mon bien à manger ! — » Et, revenant sur ses pas, il ordonna de refermer la porte, et demanda à ceux qui étaient près de lui si quelqu’un connaissait ce ribaud qui était assis à table en face de la porte de sa chambre. Chacun répondit que non. Primasso qui avait envie de manger, comme quelqu’un qui avait marché et qui n’avait pas déjeuné à son heure habituelle, après avoir attendu un peu, et voyant que l’abbé ne venait pas, tira de son sein un des pains qu’il avait apportés et se mit à manger. L’abbé, après quelques minutes d’attente, ordonna à un de ses valets de voir si Primasso était parti. Le valet répondit : « — Non, messire ; au contraire, il mange du pain, ce qui prouve qu’il en a apporté avec lui. — » L’abbé dit alors : « — Eh bien ! qu’il mange le sien, s’il en a, car il ne mangera pas du nôtre aujourd’hui. — » L’abbé aurait désiré que Primasso s’en allât de lui-même, car il ne lui semblait pas bien de le renvoyer. Primasso, ayant mangé un de ses pains, et l’abbé ne venant pas encore, se mit à manger le second, ce qui fut également rapporté à l’abbé, qui avait encore envoyé voir s’il était parti. Enfin, l’abbé ne venant toujours pas, Primasso, son second pain mangé, se mit à entamer le troisième, ce qui fut encore dit à l’abbé, lequel commença à réfléchir et à se dire : « — Eh ! quelle nouvelle idée m’est aujourd’hui venue ! quelle avarice, quel dédain, et pour qui ! voilà des années que je donne mon bien à manger à qui en a voulu, sans regarder s’il est gentilhomme ou vilain, pauvre ou riche, marchand ou pirate ; je l’ai vu dévorer sous mes yeux par une infinité de ribauds, et jamais il ne m’est entré dans l’esprit cette pensée qui m’est venue pour celui-ci. Certainement l’avarice ne doit point m’avoir assailli pour un homme de peu ; ce doit être un homme de grande valeur, celui qui m’a paru être un ribaud, puisque mon esprit s’est ainsi ravisé de lui faire honneur. — Ainsi dit, il voulut savoir qui il était, et ayant appris que c’était Primasso qui était venu voir par lui-même la munificence dont il avait entendu parler, et le connaissant déjà de réputation pour un homme de valeur, il eut honte, et, décidé à réparer sa faute, il s’empressa de lui faire honneur de toute façon. Après le dîner, selon qu’il convenait à la qualité de Primasso, il le fit vêtir noblement, lui donna de l’argent et un palefroi, et lui permit de rester ou de s’en aller selon son plaisir. De quoi Primasso, satisfait, lui rendit les meilleures grâces qu’il put, et s’en retourna à cheval vers Paris, d’où il était venu à pied. — »
« Messer Can, qui était un seigneur intelligent, n’eut pas besoin d’autre démonstration pour comprendre ce que voulait dire Bergamino et lui dit en souriant : « — Bergamino, tu m’as très adroitement montré mes torts, ton mérite et mon avarice, et ce que tu désires de moi. Et vraiment, je n’ai jamais été, comme aujourd’hui pour toi, assailli par l’avarice. Mais je la chasserai avec le bâton que toi-même m’as indiqué. — » Et ayant fait payer l’hôtelier de Bergamino, il lui donna un de ses plus beaux habits, de l’argent, un cheval, et lui laissa la liberté de rester ou de s’en aller, selon son plaisir. — »

 NOUVELLE VIII

Guiglielmo Borsiere, avec quelques mots polis, perce jusqu’au vif messer Ermino de Grimaldi sur son avarice.
 Après Philostrate venait Lauretta. Quand elle eut entendu bien louer l’ingéniosité de Bergamino, sentant que c’était à elle à dire quelque chose, sans en attendre l’ordre, elle commença ainsi : « — Chères compagnes, la précédente nouvelle m’amène à vous dire de quelle façon également un vaillant homme de cour flagella, non sans avantage pour lui, la cupidité d’un riche marchand ; et bien que cette cupidité ressemble à celle qui a été décrite dans la dernière nouvelle, elle ne devra pas moins vous intéresser, si vous songez au bien qui en advint en définitive.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal-Mandragore

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal-Mandragore

« Il fut donc à Gênes, il y a déjà bon temps, un gentilhomme nommé messire Ermino de Grimaldi, lequel, suivant la croyance générale, était, par ses immenses domaines et par son argent comptant, de beaucoup le plus riche de tous les plus riches citoyens qu’on connût alors en Italie. Mais, de même qu’il surpassait en richesse tous ses compatriotes, il surpassait en avarice et en ladrerie tous les ladres et tous les avares du monde ; car non-seulement il tenait la bourse serrée quand il s’agissait de recevoir honorablement quelqu’un, mais il s’imposait les plus grandes privations pour ce qui concernait sa personne, dans la crainte de dépenser, à l’encontre des Génois, qui ont l’habitude de se vêtir somptueusement ; et il en agissait de même pour le boire et le manger. Pour quoi, on lui avait très justement enlevé son nom de Grimaldi, et chacun se contentait de l’appeler messer Ermino Avarizia. Or, pendant qu’à ne rien dépenser il accumulait trésors sur trésors, il arriva à Gênes un vaillant homme de cour aux belles manières et beau parleur, appelé Guiglielmo Borsiere, fort différent des courtisans d’aujourd’hui, lesquels, à leur grande vergogne, imitent les mœurs corrompues et blâmables de ceux qui veulent être appelés gentilshommes et seigneurs de renom, et ne sont que des ânes, ayant été élevés dans la grossièreté naturelle aux hommes les plus vils, plutôt que dans les cours. Oui, là où jadis les gentilshommes faisaient consister leur métier à ramener la paix parmi les princes entre lesquels étaient nées des guerres et des querelles ; à s’occuper de mariages, de parentés, d’alliances ; à récréer par de bons mots les esprits des gens fatigués ; à faire l’amusement des cours, ou bien, par de sévères et paternelles réprimandes, à flétrir les vices des méchants — et tout cela pour de très légères récompenses — on les voit aujourd’hui s’ingénier à passer leur temps à dire du mal les uns des autres ; à semer la zizanie ; à dire de tristes méchancetés et, ce qui est pis, à en commettre en vue de tous ; à divulguer, faussement ou non, les malheurs, les hontes et les sujets de tristesse de chacun : enfin à pousser, à l’aide de fausses promesses, les gens de bien aux choses viles et scélérates. Et celui-là est estimé le plus, celui-là est le plus honoré et le plus comblé de faveurs parmi ces seigneurs misérables et déhontés, qui dit les paroles les plus abominables ou qui fait les actes les plus vils : grande honte et grand blâme pour le monde actuel, et preuve trop évidente que la vertu, dont ils se sont depuis longtemps écartés, a été délaissée par les malheureux vivants pour se vautrer dans la tourbe des vices.
« Mais, revenant à ce que j’avais commencé et dont une juste indignation m’a détourné plus que je ne croyais, je dis que le susdit Guiglielmo fut honoré par tous les gentilshommes de Gênes et fréquenté volontiers par eux. Étant demeuré quelques jours dans la ville, et ayant entendu raconter beaucoup de choses touchant la ladrerie et l’avarice de messer Ermino, il voulut le voir. Messer Ermino avait déjà entendu dire combien ce Guiglielmo Borsiere était homme de valeur, et ayant en soi, quelque avare qu’il fût, un reste de gentilhommerie, il le reçut avec des paroles très amicales et d’un visage joyeux, et se mit à causer longuement avec lui sur des sujets nombreux et variés. Tout en causant de la sorte, il le conduisit, ainsi que les autres Génois qui étaient en sa compagnie, dans une maison neuve et très belle qu’il venait de faire construire, et après la lui avoir montrée tout entière, il lui dit : « — Eh ! messire Guiglielmo, vous qui avez vu et entendu nombre de choses, pourriez-vous m’en indiquer une qui n’ait jamais été vue et que je pourrais faire peindre dans le salon de cette maison ? — » À quoi Guiglielmo, entendant cette demande inconvenante, répondit : « — Messire, je ne me croirais pas capable de vous indiquer quelque chose qui n’ait jamais été vu, si ce n’est peut-être des éternuements ou choses semblables, mais si cela vous plaît, je vous indiquerai bien une chose que je ne crois pas que vous ayez jamais vue. — » Messer Ermino, ne s’attendant pas à ce qu’il devait lui répondre, dit : « — Eh ! je vous prie, dites-moi quelle est cette chose. — » Sur quoi Guiglielmo lui dit alors sans hésiter : « — Faites-y peindre la Libéralité. — » Dès que messer Ermino eût entendu ces mots, il fut pris subitement d’une vergogne telle, qu’elle eut la force de lui inspirer un esprit tout opposé à celui qu’il avait eu jusqu’alors, et il dit : « — Messire Guiglielmo, je l’y ferai peindre de façon que jamais ni vous, ni d’autres, ne pourrez me dire avec raison que je ne l’ai ni vue ni connue. — » Et telle fut la vertu de la parole dite par Guiglielmo, qu’à partir de ce moment, il fut le plus libéral et le plus généreux de tous les gentilshommes de son temps, celui qui honora le plus les étrangers et ses compatriotes. — »

 

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