Boccace : première journée, 9e et 10e nouvelles

NOUVELLE IX

Le roi de Chypre (Guy de Lusignan 1192-1194), tourné en dérision par une dame de Gascogne, de pusillanime devient valeureux.
 Il ne restait plus qu’Élisa à recevoir l’ordre de la reine. Sans l’attendre, elle commença toute joyeuse : « — Jeunes dames, il est advenu déjà souvent que ce que des réprimandes nombreuses et de fréquentes punitions n’ont pu faire sur un homme, un mot, dit par hasard bien plus qu’avec intention, l’a opéré. C’est ce qui est fort bien apparu dans la nouvelle contée par la Lauretta, et je prétends vous le démontrer encore par une autre nouvelle très courte. Pour quoi, comme les bonnes choses peuvent toujours être utiles, on doit les écouter avec attention, quel que soit le narrateur.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal-Mandragore

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal-Mandragore

« Je dis donc qu’au temps du premier roi de Chypre, après la conquête de la Terre-Sainte par Godefroi de Bouillon, il advint qu’une gente dame de Gascogne alla en pèlerinage au Saint-Sépulcre. À son retour, elle passa à Chypre, où elle fut cruellement outragée par quelques scélérats. De quoi ne pouvant se consoler, elle pensa à aller se réclamer du roi. Mais on lui dit qu’elle perdrait sa peine, pour ce que le roi était de nature si pusillanime et tellement bon à rien, que loin de venger les injures faites aux autres, il supportait avec une lâcheté blâmable celles qu’on lui faisait ; à tel point, que quiconque avait quelque sujet de courroux contre lui pouvait se soulager en l’insultant. Ce qu’entendant la dame, et désespérant d’obtenir vengeance ni soulagement à son chagrin, elle résolut de flétrir la lâcheté du susdit roi. S’étant présentée tout en pleurs devant lui, elle dit : « — Mon Seigneur, je ne viens pas en ta présence parce que j’attends de toi vengeance de l’injure qui m’a été faite ; mais puisque tu ne peux me donner cette satisfaction, je te prie de m’enseigner comment tu fais pour souffrir les injures que j’entends dire que l’on te fait, afin que, me modelant sur toi, je puisse supporter patiemment la mienne que, Dieu le sait, je te donnerais volontiers si je le pouvais, attendu que tu les supportes si bien. — » Le roi, qui avait été jusqu’alors insouciant et nonchalant, comme s’il se réveillait d’un long sommeil, commença par venger sévèrement l’injure faite à la dame, et se montra rigide punisseur de quiconque porta depuis atteinte à l’honneur de sa couronne ou commit quelque chose contre lui. — »

 

NOUVELLE X

Maître Albert de Bologne fait discrètement rougir une dame qui voulait le faire rougir de s’être épris d’elle.

 

Élisa s’étant tue, la reine restait la dernière à conter sa nouvelle. Elle se mit gracieusement à parler, et dit : « — Valeureuses jeunes femmes, comme dans les nuits sereines les étoiles sont l’ornement du ciel, et comme, au printemps, les fleurs sont l’ornement des prés verts, ainsi les bons mots sont l’ornement des belles manières et des entretiens agréables. Ces bons mots, pour ce qu’ils sont brefs, conviennent beaucoup mieux aux dames qu’aux hommes, quoique aujourd’hui il existe peu ou pas de femme qui comprenne un bon mot ou qui, si elle l’avait compris, sût y répondre ; je le dis à la honte générale et de nous et de toutes celles qui vivent. La raison en est que la supériorité qui était dans l’esprit des femmes d’autrefois, les femmes actuelles l’ont reportée sur les ornements du corps ; de sorte que celle à qui l’on voit sur le dos les vêtements les plus voyants, les plus bigarrés, les plus ornés, tout le monde croit devoir la priser et l’honorer plus que les autres, sans songer que si l’on posait toutes ces choses sur l’échine ou sur le dos d’un âne, cet âne en porterait encore plus qu’aucune d’elles, et qu’ainsi elle ne doit pas en être plus honorée qu’un âne. J’ai vergogne de l’avouer, parce que je ne puis rien dire contre les autres que je ne dise contre moi-même : ces femmes si parées, si fardées, si bigarrées, sont comme des statues de marbres muettes et insensibles, ou bien, si elles répondent quand on les interroge, feraient beaucoup mieux de se taire. Elles donnent à entendre que c’est de la pureté d’âme que provient leur impuissance à soutenir la conversation avec les hommes de valeur, et, à leur bêtise, elles donnent le nom d’honnêteté, comme s’il n’y avait de femme honnête que celle qui cause avec sa servante, sa lavandière ou sa boulangère. Mais si la nature l’avait voulu ainsi, comme elles essaient de le faire croire, elle leur aurait limité bien plus qu’elle ne l’a fait la faculté de babiller. Il est vrai que, comme en toute autre chose, il faut en celle-ci considérer et le temps, et le lieu et la personne avec qui l’on parle ; car parfois il advient que celui, homme ou femme, qui croyait avec un bon mot en faire rougir un autre, et qui n’avait pas bien mesuré ses forces avec celles de son interlocuteur, a vu se retourner contre lui-même l’embarras où il croyait jeter autrui. Pour quoi, afin que vous sachiez prendre garde à vous, et pour qu’en outre vous ne donniez pas prétexte à répéter ce proverbe qui se dit communément partout, qu’en toutes choses les femmes vont toujours au pire, je veux que la dernière nouvelle d’aujourd’hui, celle qu’il m’appartient de vous dire, vous fasse bien comprendre que, puisque vous êtes au-dessus des autres par la noblesse de l’esprit, vous devez vous montrer également supérieures par l’excellence des manières.
Manuscrit du XVe. Bibliothèque de l'Arsenal-Mandragore

Manuscrit du XVe. Bibliothèque de l’Arsenal-Mandragore

« Il n’y a pas encore beaucoup d’années, vivait à Bologne un très grand médecin, dont la réputation, répandue dans le monde entier, survit peut-être encore, et qui s’appelait maître Albert. Il était déjà vieux et approchait de soixante ans ; mais il avait une telle élévation d’esprit que, bien que la chaleur naturelle eût à peu près abandonné son corps, il ne put éviter les atteintes des amoureuses flammes, ayant vu à une fête une très belle dame, veuve et appelée, selon ce que disent quelques-uns, madame Malgherida de’ Ghisolieri. Elle lui plut souverainement, tout comme s’il eût été jeune homme, et dans son cœur mûr, il ressentit une si vive ardeur, qu’il lui était impossible de bien reposer la nuit, si, la veille, il n’avait pas vu le charmant visage de la dame, objet de ses désirs. Aussi, passait-il continuellement, tantôt à pied, tantôt à cheval, selon que cela lui était le plus commode, devant la maison de sa belle. Celle-ci, et plusieurs autres dames, ne tardèrent pas à deviner le motif de ces allées et venues, et, à plusieurs reprises, elles rirent fort entre elles de voir un homme si vieux d’ans et de sens, pris d’amour, comme si elles avaient cru que cette passion si agréable naissait uniquement dans les cervelles vides des jeunes gens, et ne pouvait entrer ni rester dans d’autres. Pour quoi, les promenades de maître Albert continuant, il advint qu’un jour de fête, cette dame étant avec plusieurs de ses amies assise sur le devant de sa porte, elles le virent de loin venir vers elles. Aussitôt, elles résolurent de l’appeler et de le bien accueillir, puis de le railler sur son amour ; et ainsi firent-elles. S’étant donc toutes levées, et l’ayant invité à s’arrêter, elles le menèrent dans une cour pleine de fraîcheur, où elles firent apporter des vins fins et des confetti. Enfin, avec de belles et avenantes paroles, elles lui demandèrent comment il pouvait se faire qu’il se fût énamouré de cette belle dame qu’il savait bien être aimée par un grand nombre de beaux et jeunes gentilshommes.
« Le maître se sentant très courtoisement attaqué, fit joyeux visage et dit : « — Madame, que j’aime, cela ne doit être sujet d’étonnement pour aucune personne sage et spécialement pour vous, pour ce que vous méritez d’être aimée, mais si les forces que réclament les amoureux exercices sont naturellement ravies aux hommes âgés, la bonne volonté ne leur est point ravie pour cela, ni le discernement de ce qu’il faut aimer, ce qui est d’autant plus prisé par eux qu’ils ont là-dessus plus d’expérience que les jeunes gens. L’espoir qui me pousse, moi vieillard, à vous aimer, vous qui êtes aimée de tant de jeunes hommes, est celui-ci : plusieurs fois déjà j’ai vu des dames collationner avec des lupins et des porreaux. Et bien que dans le porreau rien ne soit bon, cependant la partie la moins fade et la moins désagréable est la tête ; pourtant, vous toutes, excitées par un appétit à rebours, vous le tenez par la tête et mangez les feuilles, qui non-seulement ne sont bonnes à rien, mais ont un mauvais goût. Que sais-je, Madame, si dans le choix de vos amants vous ne faites pas de même ! Et si vous faisiez ainsi, je serais celui que vous choisiriez, tandis que vous repousseriez les autres. — » La gente dame ainsi que ses compagnes rougirent quelque peu, et elle dit ; « — Maître vous nous avez très bien et très courtoisement punies de notre présomption ; toutefois votre amour m’est cher comme celui d’un sage et vaillant homme. Pour ce, mon honneur sauf, disposez sûrement de moi selon votre plaisir, comme de votre chose. — » Le maître s’étant levé avec ses compagnons, remercia la dame, et, riant et d’un air de fête, prit congé d’elle et partit. Ainsi la dame, ne s’avisant pas qui elle raillait, croyant vaincre, fut vaincue. De quoi, vous-mêmes, si vous êtes sages, vous vous garderez expressément. — »
CONCLUSION
Déjà le soleil inclinait à l’heure de vesprée, et la chaleur avait en grande partie diminué, quand les nouvelles des jeunes dames et des trois jeunes gens se trouvèrent être finies. Pour quoi, leur reine dit très gracieusement : « — Désormais, chères compagnes, il ne reste plus autre chose à faire sous mon commandement, pour la présente journée, que de vous donner une nouvelle reine qui, suivant sa fantaisie, disposera de son temps et du nôtre dans un honnête plaisir ; et quant à ce qu’il reste de jour d’ici à la nuit, comme il arrive parfois que celui qui ne prend pas ses précautions à temps peut se trouver embarrassé plus tard, et afin que ce que la nouvelle reine décidera pour demain matin se puisse préparer en temps opportun, je pense qu’il faut commencer dès maintenant les journées suivantes. C’est pourquoi en considération de Celui par qui tout vit et qui est notre unique consolation, Philomène, jeune dame très discrète, guidera notre royaume en qualité de reine pendant la journée de demain. — » Ayant ainsi parlé, elle se leva, ôta la guirlande de laurier de sa tête et la mit respectueusement sur celle de Philomène que tous, elle la première, et après elle les autres dames et les jeunes gens, saluèrent comme reine, et dont chacun s’empressa gaiement de reconnaître la souveraineté.
Philomène, après avoir un peu rougi de vergogne en se voyant couronnée du signe de la royauté, et se rappelant les paroles dites peu auparavant par Pampinea, afin de ne point paraître sotte, reprit son assurance habituelle, et tout d’abord confirma tous les offices donnés par Pampinea et disposa ce qu’il y avait à faire pour la matinée suivante et pour le futur dîner, disant qu’on demeurerait là où l’on était. Puis elle se mit à parler ainsi : « — Très chères compagnes, quoique Pampinea, par sa courtoisie bien plus que pour mon propre mérite, m’ait fait votre reine à toutes, je ne suis pas pour cela disposée, dans votre manière de vivre, à suivre seulement mon avis, mais à consulter aussi le vôtre. Et afin que vous sachiez ce qu’il me paraît bon de faire, et que vous puissiez par conséquent y ajouter ou en retrancher à votre fantaisie, j’entends vous l’expliquer en peu de mots. Si j’ai bien pris garde aujourd’hui aux façons d’agir de Pampinea, elles m’ont semblé aussi louables que pleines d’agrément, et pour ce, jusqu’à ce que, par une trop longue continuation ou par un autre motif, elles nous deviennent ennuyeuses, je ne pense pas qu’il faille les changer. Donc, après être convenus de ce que nous aurons à faire en commençant, nous nous lèverons d’ici, nous irons nous reposer un peu, et dès que le soleil sera près de se coucher, nous souperons à la fraîche. Puis, après quelques chansons et autres passe-temps, il sera bon d’aller dormir. Demain matin, levés à la fraîcheur, nous irons nous divertir quelque part, selon qu’il sera à chacun le plus agréable, et, comme aujourd’hui nous avons fait, nous reviendrons manger à l’heure voulue ; nous danserons, puis, ayant achevé notre sieste ainsi que nous l’avons fait aujourd’hui, nous reviendrons ici conter des nouvelles, ce qui, à mon avis, constitue une grande part de notre plaisir et nous est fort utile. Il est vrai que ce que Pampinea n’a pu faire à cause de l’heure tardive de son élection à la royauté, je veux commencer de le faire, c’est-à-dire, imposer à tous la limite dans laquelle se restreindront nos nouvelles, et vous le bien expliquer d’avance, afin que chacun ait le temps de songer à quelque belle nouvelle sur la donnée proposée, laquelle, si cela vous plaît sera celle-ci : attendu que, dès le commencement du monde, les hommes dans maints cas différents ont été le jouet de la fortune, et qu’ils le seront jusqu’à la fin, chacun devra parler sur ceux qui, après avoir été molestés par diverses choses, sont, au-delà de leur espérance, arrivés à joyeux résultat. — »
Les dames ainsi que les hommes approuvèrent cet ordre et dirent qu’ils le suivraient. Seul, Dioneo, tous les autres se taisant, dit : « — Madame, comme tous les autres, je déclare agréable et recommandable l’ordre donné par vous ; mais je vous requiers un don de grâce spéciale, lequel don je désire qu’on me le concède pour tout le temps que notre société durera, et c’est celui-ci, à savoir que je ne sois pas contraint à cette loi de dire ma nouvelle selon la donnée proposée, si je ne le veux pas, mais que je puisse conter celle qui me plaira. Et pour que personne ne croie que je requiers cette faveur en homme qui n’a point de nouvelles en mains, je désire être jusqu’à nouvel ordre le dernier à conter. — » La reine qui le connaissait pour un homme gai et de joyeuse humeur, comprit très bien qu’il ne demandait cela que pour reposer la société par quelque nouvelle joyeuse, quand elle serait fatiguée, et, avec le consentement des autres, elle lui accorda gracieusement cette faveur. Alors, s’étant levés, ils se dirigèrent à pas lents vers un ruisseau limpide qui descendait d’une montagne en une vallée ombragée d’arbres nombreux, à travers des rochers et de verts herbages. Là, s’étant déchaussés et les bras nus, ils entrèrent dans l’eau et se livrèrent à des ébats variés ; puis, l’heure du repas approchant, ils s’en revinrent au palais et soupèrent avec un vif plaisir. Après le souper, ayant fait apporter les instruments, la reine ordonna qu’une danse fût organisée, et la Lauretta la conduisant, elle dit à Emilia de chanter une chanson accompagnée par le luth de Dioneo. Pour obéir à cet ordre, Lauretta organisa prestement une danse et la conduisit, pendant qu’Emilia chantait amoureusement la canzone suivante :
Je suis si amoureuse de ma beauté,
Que d’un autre amour jamais
N’aurai, je crois, souci ni désir.
J’y vois, chaque fois que je me regarde en un miroir,
Ce bien qui rend l’esprit content,
Et aucun accident nouveau ou pensée ancienne
Ne peut me priver de ce cher plaisir.
Pourrai-je voir jamais
Quelqu’un qui me mette au cœur un nouveau désir ?
Ce bien ne fuit pas quand je veux
Le contempler encore pour ma satisfaction ;
Au contraire, il accourt au-devant de mes yeux,
Si suave à ressentir, qu’aucune parole
Ne le pourrait dire, ni être comprise
D’aucun mortel jamais
Qui ne brûlerait pas d’un semblable désir.
Et moi, qui m’enflamme de plus en plus à chaque heure.
Plus je tiens les yeux fixés sur lui,
Plus je m’y donne, plus je m’y livre toute,
Goûtant déjà un peu de ce qu’il m’a promis ;
Et j’en espère encore par la suite plus grande joie,
Ainsi faite que jamais
On ne sente ici-bas pareil désir.
Cette petite ballade finie, et tous y ayant joyeusement répondu, bien que ses paroles eussent donné fort à penser à quelques-uns, on se livra à d’autres danses ; puis, une partie de la nuit étant déjà passée, il plut à la reine de mettre fin à la première journée. Ayant fait allumer les torches, elle ordonna que tous allassent se reposer jusqu’au lendemain matin ; ce que chacun, ayant regagné sa chambre, s’empressa de faire.Boccace-1_conclusion