Boccace : quatrième journée, 1ere nouvelle

La troisième Journée du Décaméron finie, commence la quatrième, dans laquelle sous le commandement de Philostrate, on devise de ceux dont les amours eurent une fin malheureuse.

 Très chères dames, tant par les paroles que j’ai entendues des hommes sages, que par les choses plusieurs fois par moi vues et lues, j’estimais que le vent impétueux et ardent de l’envie ne devait frapper que les hautes tours ou les cimes les plus élevées des arbres, mais je me trouve trompé dans mon jugement ; pour quoi, fuyant, comme je me suis toujours efforcé de le faire, le souffle impétueux de ce vent plein de rage, je me suis ingénié d’aller non pas seulement par les plaines, mais aussi par les plus profondes vallées. C’est ce qui peut très manifestement apparaître à qui regarde les présentes nouvelles, lesquelles non seulement sont écrites par moi en florentin vulgaire et en prose, sans titre aucun, mais encore dans le style le plus humble et le plus sobre que je puis. Cependant, malgré tout cela, je n’ai pu éviter d’être cruellement secoué par un tel vent qui m’a quasi déraciné, ni d’être tout déchiré par les morsures de l’envie. Par quoi, je puis très manifestement comprendre combien est vrai ce qu’ont coutume de dire les sages que seule la misère est sans envie dans les choses présentes.
Il y a donc eu des gens, discrètes dames, qui lisant ces petites nouvelles, ont dit que vous me plaisiez trop, et que ce n’est pas chose honnête que je prenne tant de soin de vous plaire et de vous consoler ; et d’aucuns ont dit pis encore et m’ont reproché de vous louer, comme je fais. D’autres, semblant vouloir parler plus mûrement, ont dit qu’à mon âge il n’est pas bien séant de m’amuser désormais à ces choses, c’est-à-dire de parler des dames ou de chercher à leur complaire. Et beaucoup, se montrant fort soucieux de ma renommée, disent que je ferais plus sagement de me tenir avec les Muses sur le Parnasse, que de me mêler à vous avec ces sottises. Il y en a aussi qui, parlant avec plus de dépit que de sagesse, ont dit que je ferais plus discrètement de songer comment je pourrais avoir du pain, que de m’en aller poursuivant ces frasques et me repaissant de vent. Et certains autres, pour dénigrer mon travail, s’efforcent de démontrer que les choses sont tout autrement que je vous les raconte. Donc, valeureuses dames, pendant que je combats à votre service, c’est par de telles bourrasques, par d’aussi atroces coups de dents, par de telles blessures, que je suis battu, molesté et percé jusqu’au vif. Ces choses, Dieu le sait, je les écoute et je les prends d’un esprit impassible, et quoique en cela ma défense vous incombe tout entière, néanmoins je n’entends pas y épargner mes propres forces. Au contraire, sans répondre autant qu’il conviendrait, je veux m’en débarrasser les oreilles avec une légère réponse, et cela sans retard ; pour ce que, si déjà, bien que je ne sois pas encore arrivé au tiers de mon travail, mes contempteurs sont nombreux et affichent une grande présomption, m’est avis qu’avant que je parvienne à la fin, ils pourront se multiplier, de façon — n’ayant pas été repoussés tout d’abord — qu’ils auront peu de peine à me mettre à bas, ce que, quelque grandes qu’elles soient, vos forces ne suffiraient pas à empêcher.
Mais avant que j’en vienne à faire la réponse à d’aucuns, il me plaît de raconter, en ma faveur, non une nouvelle entière — afin qu’il ne semble pas que je veuille mêler mes propres nouvelles avec celles d’une aussi louable compagnie que le fut celle dont je vous ai parlé — mais une partie de nouvelle, dont la défectuosité même prouvera qu’elle ne vient pas de cette compagnie ; et, parlant à mes adversaires, je dis que dans notre cité, il y a déjà bon temps, fut un citadin nommé Filippo Balducci, homme de condition très humble, mais riche et bien parvenu, et expert dans les choses que sa profession comportait. Il avait une femme qu’il aimait tendrement et dont il était tendrement aimé, et tous deux menaient une vie tranquille, ne s’étudiant à autre chose davantage qu’à se plaire entièrement l’un à l’autre. Or, il advint, comme il arrive de tous, que cette bonne dame passa de cette vie, et ne laissa d’elle à Filippo qu’un seul fils, lequel était âgé d’environ deux ans. Filippo fut aussi inconsolable de la mort de sa femme que tout homme qui perdrait une chose aimée. Et se voyant resté seul, sans la compagnie qu’il aimait le plus, il résolut de ne plus vivre dans le monde, mais de se donner au service de Dieu, et de faire de même de son petit enfant. Pour quoi, ayant donné tout son bien pour Dieu, il s’en alla sans retard sur le mont Asinajo, et là, il se retira avec son fils dans une petite cabane où, vivant tous les deux d’aumônes, dans les jeûnes et les oraisons, il se gardait soigneusement de parler en présence de son fils d’aucune chose temporelle, ni de lui en laisser voir aucune, afin qu’il ne fût pas détourné par elles du service de Dieu ; mais il l’entretenait sans cesse de la gloire de la vie éternelle, et de Dieu et des saints, ne lui enseignant rien autre chose que de saintes prières. Il le tint en ce genre de vie pendant plusieurs années, ne le laissant pas sortir de la cabane et ne lui montrant pas d’autre visage que le sien.
Le brave homme avait coutume de venir de temps en temps à Florence d’où, après avoir été secouru selon ses besoins par les amis de Dieu, il retournait à sa cabane. Or, il advint que le jeune garçon ayant déjà dix-huit ans et Filippo étant vieux, son fils lui demanda un jour où il allait. Filippo le lui dit. À quoi le garçon dit : « — Mon père, vous êtes maintenant vieux et vous pouvez mal supporter la fatigue ; pourquoi ne me menez-vous pas une fois à Florence, afin que me faisant connaître les amis dévoués à Dieu et à vous, moi qui suis jeune et qui peux mieux supporter la fatigue que vous, je puisse ensuite, pour nos besoins, aller à Florence quand il vous plaira, tandis que vous resterez ici ? — » Le brave homme, songeant que son fils était déjà grand et si habitué au service de Dieu que les choses du monde pourraient désormais difficilement l’en détourner, se dit en lui-même : Il dit bien. Pour quoi, ayant besoin d’aller à Florence, il l’emmena avec lui.
Là, le jeune homme voyant les palais, les maisons, les églises et toutes les autres choses dont la ville se voit toute pleine, il commença à fortement s’émerveiller comme quelqu’un qui ne se souvenait pas d’avoir jamais rien vu de pareil, et il ne cessait de demander à son père ce qu’étaient toutes ces choses et comment elles s’appelaient. Le père le lui disait, et lui, ayant ouï la réponse, demeurait satisfait, puis s’enquérait d’autre chose. Le fils questionnant ainsi et le père répondant, ils rencontrèrent par aventure une troupe de belles jeunes femmes marchant à la file et qui s’en revenaient d’une noce. Dès que le jeune homme les vit, il demanda à son père quelle chose c’était. À quoi le père dit : « — Mon fils, baisse les yeux à terre ; ne les regarde pas, car c’est une mauvaise chose. » Le fils dit alors : « — Et comment s’appellent-elles ? — » Le père, pour ne pas éveiller dans l’esprit du jeune garçon un désir de concupiscence, rien moins qu’utile, ne voulut pas les appeler de leur véritable nom, c’est-à-dire : femmes, mais il dit : « — Elles se nomment oies. — »
Chose merveilleuse à entendre ! celui-ci qui jamais n’avait vu de femmes, sans plus se soucier des palais, ni du bœuf, ni du cheval, ni de l’âne, ni de l’argent, ni des autres choses qu’il avait vues, dit soudain : « — Mon père, je vous prie de faire en sorte que j’aie une de ces oies. — » « — Hé ! mon fils — dit le père — tais-toi ; elles sont mauvaise chose. — » À quoi le jeune garçon, toujours questionnant, dit : « — Oh ! sont-elles ainsi faites, les mauvaise choses ? — » « — Oui, — » dit le père. Et lui, alors, dit : « — Je ne sais ce que vous dites, ni pourquoi ces choses sont mauvaises ; quant à moi, il ne me semble pas encore avoir vu chose si belle ni si plaisante que le sont pelles-ci. Elles sont plus belles que les anges peints que vous m’avez plusieurs fois montrés. Ah ! si vous vous souciez de moi, faites que nous emmenions là-haut une de ces oies, et je lui donnerai la becquée. — » Le père dit : « — Je ne veux pas ; tu ne sais pas par où elles prennent leur becquée. — » Et il comprit incontinent que la nature avait plus de force que tout son esprit, et il se repentit d’avoir mené son fils à Florence.
Mais il me suffit d’en avoir dit jusqu’ici de la présente nouvelle, et je veux me retourner vers ceux à qui je l’ai racontée. Donc, aucun de mes censeurs disent que je fais mal en m’ingéniant trop à vous plaire et que vous me plaisez trop. Lesquelles choses je confesse très ouvertement, à savoir que vous me plaisez et que je m’efforce de vous plaire. Et je leur demande s’ils s’étonnent de cela, considérant, non pas même que j’ai pu connaître les amoureux baisers, les plaisants embrassements, et les accointements délectables que de vous, très douces dames, on prend souvent, mais seulement que j’ai vu et que je vois continuellement vos manières élégantes, votre désirable beauté, le bon goût de vos parures, et, par-dessus tout cela, votre honnêteté aristocratique, alors que celui qui nourri, élevé, grandi sur un mont sauvage et solitaire, entre les murs d’une étroite cabane, sans autre compagnie que celle de son père, dès qu’il vous voit, vous désire seules, vous demande seules, vous suive seules de son affection ! Ceux-ci me reprendront-ils, me mordront-ils, me déchireront-ils, si, moi, dont le ciel a formé le corps tout exprès pour vous aimer et qui, dès mon enfance, vous ai donné mon âme, sentant la vertu de la lumière de vos yeux, la suavité des paroles méliflues et la flamme allumée par vos soupirs compatissants, vous me plaisez, ou si je m’efforce de vous plaire, considérant surtout que vous avez plu tout d’abord par-dessus toute autre chose à un petit ermite, à un jeune garçon sans sentiment, quasi un animal sauvage ? Certes, que celui qui ne vous aime pas et ne désire pas être aimé de vous, ignorant des plaisirs et de la force de l’affection naturelle, me reprenne ainsi ; pour moi, j’en ai peu cure.
Pour ceux qui vont parlant contre mon âge, ils montrent qu’ils connaissent mal que si le poireau a la tête blanche il a la queue verte. À ceux-là, laissant de côté la plaisanterie, je réponds que jusqu’à l’extrême limite de ma vie, je n’aurai vergogne de me complaire à ces choses en lesquelles Guido Cavalcanti et Dante Alighieri, déjà vieux, et messer Cino da Pistoja, plus vieux encore, tinrent à honneur et eurent pour cher de mettre leur plaisir. Et n’était que ce serait sortir du mode ordinaire de raisonner, je produirais les histoires à l’appui, et je les montrerais toutes pleines d’hommes antiques et de valeur qui, précisément dans leurs années les plus mûres, se sont étudiés à complaire aux dames ; ce que, si mes dénigreurs ne le savent pas, ils aillent l’apprendre.
Quant à devoir me tenir avec les Muses sur le Parnasse, je reconnais que le conseil est bon, mais nous ne pouvons toujours demeurer avec les Muses ni elles avec nous ; et quand il advient que l’homme se sépare d’elles et qu’il se délecte à voir chose qui leur ressemble, cela n’est pas à blâmer. Les Muses sont femmes, et bien que les femmes ne vaillent pas ce que valent les Muses, cependant au premier abord elles ont une ressemblance avec elles ; de sorte que, quand elles ne me plairaient pas pour autre chose, en cela elles devraient me plaire. Sans compter que jadis les dames m’ont été occasion de composer des milliers de vers, là où les Muses ne m’en fournirent jamais l’occasion. Il est vrai que celles-ci m’aidèrent bien et me montrèrent à composer ces milliers de vers ; peut-être même pendant que j’écrivais ces contes, bien qu’ils soient très humbles, sont-elles venues plusieurs fois s’asseoir près de moi pour me servir et en l’honneur de la ressemblance que les dames ont avec elles ; pour quoi, en les composant, je ne m’éloigne pas tant du mont Parnasse ni des Muses que, par aventure, beaucoup s’en avisent.
« Mais que dirons-nous à ceux qui ont tant souci de ma faim, qu’ils me conseillent de me procurer du pain ? Certes, je ne sais ; sinon que, pensant en moi-même quelle serait leur réponse, si, par besoin, je m’adressais à eux, je m’avise qu’ils diraient : Va, cherches-en parmi les fables. Et jadis, les poètes en ont plus trouvé avec leurs fables que bien des riches parmi leurs trésors ; beaucoup même, en inventant leurs fables, firent fleurir leur âge là où, au contraire, nombre de gens, en cherchant à avoir beaucoup plus de pain qu’il ne leur était besoin, ont péri malheureux. Quoi de plus ? Qu’ils me chassent ceux-là, quand j’irai leur demander ; non, Dieu merci, que j’aie besoin, mais si par hasard le besoin survenait, je sais, suivant l’apôtre, supporter l’abondance et la nécessité ; et pour ce, que personne ne se soucie de moi plus que je ne m’en soucie moi-même.
Pour ceux qui disent que les choses n’ont pas été telles que je les raconte, j’aimerais qu’ils rapportassent les originaux, et si ceux-ci se trouvaient en désaccord avec ce que j’écris, je reconnaîtrais le reproche pour juste et je m’efforcerais de m’amender moi-même. Mais jusqu’à ce qu’on me montre autre chose que des paroles, je les laisserai avec leur opinion, suivant la mienne, disant d’eux ce qu’eux-mêmes disent de moi.
Et estimant pour cette fois avoir assez répondu, je dis qu’avec l’aide de Dieu et le vôtre, très gentes dames, dans lequel j’espère, et armé de bonne patience, je marcherai en avant, tournant les épaules à ce vent et le laisserai souffler : pour ce que je ne vois pas qu’il puisse en arriver autrement de moi que ce qu’il advient de la poussière ténue, laquelle, quand une trombe souffle, ou bien n’est pas soulevée de terre par cette trombe, ou si elle est soulevée, est portée en haut, et souvent sur la tête des hommes, sur les couronnes des rois et des empereurs, et parfois sur les hauts palais et les tours élevées, du haut desquelles, si elle tombe, elle ne peut descendre plus bas que d’où elle a été soulevée. Et si jamais je me vouai à vous complaire en toute chose de toute ma force, maintenant plus que jamais je m’y vouerai ; pour ce que je connais qu’on ne pourra avec quelque raison rien dire autre chose, sinon que les autres et moi qui vous aimons, nous faisons chose naturelle. Pour vouloir s’opposer à ces lois, c’est-à-dire aux lois de la nature, il faut disposer de trop grandes forces, et il arrive parfois que non seulement ces forces sont déployées en vain, mais tournent au très grand dommage de qui les déploie. Ces forces, je confesse que je ne les ai pas, et que je ne désire pas les avoir du moins dans ce but ; et si je les avais, je les prêterais plutôt à autrui que je ne les emploierais pour moi-même. Pour quoi, que mes contempteurs se taisent, et s’ils ne peuvent s’enflammer, tellement ils vivent engourdis et enfoncés dans leurs plaisirs grossiers ou plutôt dans leurs appétits corrompus, qu’ils me laissent dans le mien durant cette briève vie qui m’est concédée. Mais, pour ce que nous avons assez divagué, il est temps de revenir, ô belles dames, à l’endroit d’où nous sommes partis et de poursuivre l’ordre commencé.
Le soleil avait déjà chassé toutes les étoiles du ciel et l’ombre humide de la nuit de dessus la terre, quand Philostrate s’étant levé, fit lever toute sa compagnie. Et étant allés dans le beau jardin, ils commencèrent à s’y promener ; et l’heure du manger venue, ils dînèrent à l’endroit où ils avaient soupé le soir précédent. Puis, le soleil étant au sommet de sa course, ils se levèrent après avoir dormi, et allèrent s’asseoir à la manière accoutumée près de la belle fontaine. Là, Philostrate ordonna à la Fiammetta de donner commencement aux nouvelles, et celle-ci, sans plus attendre qu’on le lui dît, commença gracieusement ainsi :

NOUVELLE I

Tancrède, prince de Salerne, tue l’amant de sa fille, et envoie à celle-ci le cœur de son amant dans une coupe d’or. La jeune fille boit du poison et meurt.

« — Notre roi nous a donné aujourd’hui un sujet pénible à traiter, si nous réfléchissons qu’étant venus pour nous réjouir, il nous faut raconter les larmes d’autrui, dont on ne peut parler sans que ceux qui les disent ou ceux qui les entendent n’en aient compassion. Peut-être l’a-t-il fait pour tempérer un peu le plaisir éprouvé les jours précédents ; mais quelque motif qui l’ait poussé, puisqu’il ne m’appartient pas de changer son bon plaisir, je raconterai un accident pitoyable, ou plutôt malheureux et digne de vos larmes.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Tancrède, prince de Salerne, qui aurait été un seigneur très humain et de nature bénigne si, dans sa vieillesse, il n’avait pas trempé ses mains dans le sang de deux amants, n’eut dans toute sa vie qu’une fille, et il aurait été plus heureux qu’il ne l’eût pas eue. Celle-ci fut aussi tendrement aimée de lui qu’aucune autre fille le fut jamais de son père, et précisément à cause de cette tendre affection, bien que depuis plusieurs années elle eût dépassé l’âge où elle aurait dû avoir un mari, il ne la mariait pas. Cependant, à la fin, il la donna à un fils du duc de Capoue, avec lequel elle demeura peu de temps, étant restée veuve ; pour quoi elle retourna près de son père. Elle était très belle de corps et de visage, autant qu’une autre femme le fut jamais, et jeune et gaillarde, et savante plus que par aventure il n’était nécessaire à une femme. Elle vivait avec son tendre père comme une grande dame, entourée de mille délicatesses ; mais voyant que son père, pour l’amour qu’il lui portait, se souciait peu de la remarier, il ne lui parut pas honnête de l’en requérir ; aussi elle songea à se procurer secrètement, si c’était possible, un amant digne d’elle. Voyant beaucoup d’hommes nobles ou autres fréquenter la cour de son père, comme cela se voit d’ordinaire dans les cours, et ayant étudié les manières et les habitudes de bon nombre d’entre eux, il advint qu’un jeune valet de son père, dont le nom était Guiscardo, homme de naissance très humble, mais de cœur et de manières plus nobles que qui que ce fût, lui plut entre tous. Comme elle le voyait souvent elle s’enflamma cruellement en secret pour lui, appréciant de jour en jour davantage ses manières d’agir. De son côté le jeune homme qui n’était pas peu avisé, l’ayant remarquée, l’avait reçue en son cœur d’une telle force qu’il en avait oublié toute chose, si ce n’est de l’aimer.
« S’aimant donc ainsi secrètement l’un l’autre, la jeune femme ne désirait rien tant de se trouver avec lui ; mais ne voulant faire à personne la confidence de cet amour, elle s’efforça de trouver un moyen nouveau et ingénieux de le lui apprendre. Elle lui écrivit une lettre, dans laquelle elle lui indiqua ce qu’il avait à faire le jour suivant, pour se trouver avec elle ; puis ayant mis cette lettre dans l’intérieur d’une canne creuse, elle donna la canne à Guiscardo, en disant : « — Tu en feras ce soir pour ta servante un soufflet avec lequel elle rallumera le feu. — » Guiscardo prit la canne, et pensant que ce n’était pas sans motif qu’elle la lui avait donnée et qu’elle lui avait parlé de la sorte, il prit congé d’elle et retourna chez lui avec la canne ; là, l’ayant examinée et voyant qu’elle était fendue, il l’ouvrit et y trouva la lettre ; l’ayant lue, et ayant bien compris ce qu’il avait à faire, il s’estima l’homme le plus heureux qui fut jamais, et s’apprêta à aller vers la jeune femme par le moyen qu’elle lui avait indiqué.
« Il y avait, attenant au palais du prince, une grotte percée dans la montagne et existant depuis de très longues années. Cette grotte recevait un peu de lumière par un soupirail creusé de force dans la montagne, lequel soupirail, pour ce que la grotte était abandonnée, était quasi tout obstrué parles buissons et les herbes qui y avaient poussé. On pouvait descendre dans la grotte par un escalier secret donnant dans une des chambres du rez-de-chaussée du palais, et occupée par la dame, bien qu’elle fût fermée par une porte très forte. Cet escalier était tellement oublié de tous, n’ayant pas servi depuis des temps très éloignés, que personne qu’elle pour ainsi dire ne se souvenait qu’il existât. Mais Amour, aux yeux duquel rien n’est si caché qu’il ne le voie, l’avait remis à la mémoire de la dame énamourée, laquelle, afin que nul ne pût s’en apercevoir, avait travaillé pendant plusieurs jours de ses propres mains avant de venir à bout d’ouvrir cette porte. L’ayant enfin ouverte, et étant descendue seule dans la grotte et ayant vu le soupirail, elle avait mandé à Guiscardo de tâcher de venir par ce soupirail dont elle lui avait indiqué la hauteur depuis son ouverture jusqu’au sol. Pour ce faire, Guiscardo ayant promptement préparé une corde avec des nœuds et des coulants pour pouvoir descendre et remonter, et s’étant revêtu d’un manteau de cuir qui le défendît des buissons, sans rien faire savoir à personne, alla la nuit suivante au soupirail, et ayant solidement attaché l’un des bouts de la corde à un fort tronc qui avait poussé dans la bouche même du soupirail, il se glissa dans la grotte et attendit la dame. Celle-ci, le jour suivant, faisant semblant de dormir, renvoya ses damoiselles, et s’étant enfermée toute seule dans sa chambre, ouvrit la porte et descendit dans la grotte, où ayant trouvé Guiscardo, ils se firent l’un à l’autre une merveilleuse fête. Puis étant venus ensemble dans la chambre, ils y demeurèrent une grande partie de la journée à leur grandissime plaisir ; et ayant tout arrêté prudemment pour que leurs amours restassent secrets, Guiscardo étant retourné dans la grotte et la dame ayant fermé la porte, elle alla retrouver dehors ses damoiselles. Quant à Guiscardo, la nuit venue, remontant par sa corde, il sortit par le soupirail comme il était entré et retourna à son logis.
« Ayant donc appris ce chemin, il y retourna plusieurs fois pendant un certain espace de temps. Mais la fortune, jalouse d’un si grand et si long plaisir, avec un douloureux incident changea la joie des deux amants en tristes pleurs. Tancrède avait coutume de s’en venir parfois tout seul dans la chambre de sa fille, et là de rester quelque temps à causer avec elle, puis il s’en allait. Un jour, après dîner, y étant descendu pendant que la dame, qui avait nom Ghismonda, était dans son jardin avec toutes ses damoiselles, il y entra sans avoir été vu ni entendu de personne. Ne voulant pas la déranger de son plaisir, et trouvant les fenêtres de la chambre closes et les courtines du lit abattues, il alla s’asseoir au pied du lit dans un coin sur un carreau, et après avoir appuyé la tête sur le lit et tiré sur lui la courtine, comme s’il eût pris soin de se cacher, il s’endormit.
« Pendant qu’il dormait ainsi, Ghismonda qui, ce jour là, avait par aventure fait venir Guiscardo, ayant laissé ses damoiselles dans le jardin, entra doucement dans la chambre, et l’ayant fermée sans s’apercevoir qu’il y avait quelqu’un, elle ouvrit la porte à Guiscardo qui l’attendait. Étant allés sur le lit ainsi qu’ils en avaient l’habitude, et comme ils se satisfaisaient et folâtraient ensemble, il advint que Tancrède se réveilla et entendit et vit ce que Guiscardo et sa fille faisaient. De quoi dolent outre mesure, il voulut tout d’abord crier ; puis il prit le parti de se taire et de se tenir caché, s’il pouvait, afin de pouvoir plus secrètement exécuter avec une moindre honte pour lui ce qu’il lui était déjà venu dans l’esprit de faire. Les deux amants restèrent longtemps ensemble, suivant leur habitude, sans s’apercevoir de Tancrède, et quand il leur parut temps, ils descendirent du lit ; Guiscardo s’en retourna dans la grotte et la jeune femme sortit de la chambre. Tancrède, bien qu’il fût vieux, en sortit à son tour par une fenêtre donnant sur le jardin, et sans être vu de personne, dolent à la mort, s’en retourna dans sa chambre. Et sur son ordre, à la tombée de la nuit, comme il sortait du soupirail, Guiscardo, embarrassé qu’il était dans son manteau de cuir, fut fait prisonnier par deux de ses estafiers, et conduit secrètement à Tancrède.
« Celui-ci, dès qu’il le vit, dit, quasi tout en pleurs : « — Guiscardo, ma bonté envers toi n’avait pas mérité l’outrage et la honte que tu m’as fait éprouver dans mes choses intimes, comme aujourd’hui je l’ai vu de mes propres yeux. — » À quoi Guiscardo ne dit rien autre que ceci. — Amour est plus puissant que vous ni moi ne le sommes. — » Alors Tancrède ordonna qu’il fût gardé secrètement dans une chambre du château ; et ainsi fut fait. Le jour suivant venu, Ghismonda ne sachant rien de tout cela, Tancrède ayant médité de nombreux et variés projets, alla selon habitude après son repas dans la chambre de sa fille, où, l’ayant fait appeler, et s’étant enfermé avec elle, il se mit à dire en pleurant : « — Ghismonda, comme je croyais connaître ta vertu et ton honnêteté, il n’aurait jamais pu me venir à l’esprit, quelque chose qu’on m’eût dite, si je ne l’avais vu de mes yeux, que tu aies pu non pas te livrer à un homme mais même y penser, excepté à ton mari ; de quoi, pour ce peu de temps de vie que la vieillesse me réserve, je serai toujours dolent, me rappelant cela. Et maintenant, plût à Dieu, puisque tu devais descendre à tant de dépravation, que tu eusses pris un homme digne de ta noblesse ; mais entre tant qui fréquentent ma cour, tu as choisi Guiscardo, jeune homme de très vile condition, élevé dans notre cour, quasi pour l’amour de Dieu, depuis son enfance jusqu’à présent ; par quoi, tu m’as mis en grandissime embarras d’esprit, ne sachant quel parti je dois prendre à ton sujet. Quant à Guiscardo, que j’ai fait prendre cette nuit quand il sortait du soupirail, et que je tiens en prison, j’ai déjà résolu ce que je dois faire ; mais de toi, Dieu le sait, je ne sais que faire. D’une part, je suis sollicité par l’amour que je t’ai toujours porté plus qu’aucun père ne porte à sa fille, et d’autre part je suis excité par une très juste indignation pour ta grande folie. L’un veut que je te pardonne, et l’autre veut que, contre ma nature, je sévisse envers toi ; mais avant que je prenne un parti, je désire entendre ce que tu as à dire sur cela. — » Et cela dit, il baissa le visage, pleurant aussi fortement que ferait un enfant bien battu.
« Ghismonda, entendant son père et voyant que non seulement son amour secret était découvert, mais que Guiscardo était prisonnier, éprouva une douleur inexprimable, et fut tout près de la montrer par ses cris et ses larmes, comme font la plupart des femmes ; mais pourtant son âme altière surmontant cette lâcheté, elle affermit son visage avec une force merveilleuse, et elle résolut en elle-même, avant que de faire la moindre prière pour elle, de ne plus rester vivante, croyant déjà que son Guiscardo était mort. Pour quoi, non en femme éplorée ou contrite de sa faute, mais comme une vaillante et sans témoigner de crainte, d’un visage sec et ouvert, et nullement troublée, elle parla ainsi à son père : « — Tancrède, je ne suis disposée ni à nier, ni à prier, pour ce que l’un ne me servirait à rien, et que je ne veux pas que l’autre me serve. En outre, par aucun acte de soumission je n’entends me rendre bénévoles ta mansuétude et ton affection ; mais confessant la vérité, je veux d’abord, par de vraies raisons, défendre mon honneur, puis, par des faits, montrer la grandeur de mon âme. Il est vrai que j’ai aimé et que j’aime Guiscardo, et tant que je vivrai, ce qui sera peu, je l’aimerai ; et si après la mort on s’aime, je ne cesserai pas de l’aimer. Mais à cela ce n’est pas tant ma fragilité de femme qui m’a conduite, que ton peu de sollicitude à me remarier, et sa propre vertu. Tu aurais dû comprendre, Tancrède, étant toi-même de chair, que tu avais engendré une fille de chair et non de pierre ou de fer ; et tu devais, tu dois te rappeler, bien que tu sois vieux maintenant, quelles sont, et combien nombreuses et avec quelle force viennent les lois de la jeunesse ; et bien que toi, homme, tu te sois exercé dans les armes une partie de tes meilleures années, tu ne devais pas moins savoir ce que peuvent les oisivetés et les douceurs de la vie chez les vieux non moins que chez les jeunes. Je suis donc, comme étant née de toi, de chair, et j’ai si peu vécu que je suis encore jeune, et, pour l’une et l’autre cause, je suis remplie de concupiscence et de désir ; à quoi est venue ajouter de merveilleuses forces cette circonstance que déjà, pour avoir été mariée, j’ai connu quel plaisir c’est que de satisfaire ce désir. Auxquelles forces ne pouvant résister, je me suis laissée aller à ce vers quoi elle me tiraient comme jeune et comme femme, et je suis devenue amoureuse. Et certes, en cela j’opposai toute ma vertu, ne voulant pas, autant qu’il était par moi possible, que le penchant qui m’entraînait vers ce péché naturel, nous fît honte ni à toi, ni à moi. À cette fin, l’amour pitoyable et la fortune amie m’avaient montré une voie très cachée par laquelle, sans que personne s’en aperçût je parvenais à satisfaire mes désirs ; et cela, quel que soit celui qui te l’ait montré, ou le moyen par lequel tu l’as su, je ne le nie point. J’ai pris Guiscardo, non par hasard, comme beaucoup font, mais après mûre réflexion je l’ai choisi par-dessus tout autre, et je l’ai introduit près de moi de propos délibéré, et avec une sage persévérance de lui et de moi j’ai satisfait longuement mon désir. Dont il semble que, outre la faute d’avoir péché par amour, suivant plus volontiers la vulgaire opinion que la vérité, tu me reprennes plus amèrement en me disant — comme si tu n’aurais pas dû être ému si j’avais choisi un homme noble — que je me suis commise avec un homme de basse condition. En quoi tu ne vois pas que ce n’est point ma faute que tu reprends, mais celle de la fortune qui très souvent élève haut les indignes et laisse les plus dignes en bas. Mais laissons maintenant cela, et regarde quelque peu au principe des choses ; tu verras que notre chair à tous est faite d’une masse de chair, et que toutes les âmes ont été créées par un même créateur avec des forces et des puissances égales, et une égale vertu. C’est la vertu qui tout d’abord nous distingue, car nous naquîmes et nous naissons tous égaux ; et ceux qui en eurent et en acquirent la plus grande part furent appelés nobles, et le reste resta non noble. Et bien qu’un usage contraire ait par la suite obscurci cette loi, elle n’est pas encore abolie ni détruite par la nature et les bonnes coutumes ; et pour ce, celui qui se conduit avec vertu, se montre vraiment gentilhomme et si on l’appelle autrement, c’est celui qui appelle et non celui qui est appelé qui commet une faute. Regarde parmi tous tes gentilhommes et examine leur vertu, leurs mœurs et leurs façons de vivre, et d’autre part, regarde celle de Guiscardo : si tu veux juger sans animosité, tu diras qu’il est très noble et que tous tes nobles sont des vilains. Sur la vertu et la valeur de Guiscardo, je n’ai pas cru au jugement d’aucune autre personne, qu’à celui de tes paroles et de mes yeux. Qui le recommanda jamais autant que toi, alors que tu le louais dans toutes les choses où un vaillant homme doit être loué ? Et certes ce n’était pas à tort ; car si mes yeux ne m’ont point trompée, il n’est pas un éloge que tu lui aies donné, que je ne lui aie vu mériter et bien plus que tes paroles ne pouvaient l’exprimer. Et si toutefois j’avais été trompée en cela, c’est par toi que j’aurais été trompée. Diras-tu donc que je me suis commise avec un homme de basse condition ? tu ne dirais pas la vérité ; mais si par aventure tu disais que c’est avec un homme pauvre, on pourrait te l’accorder à ta honte, puisque tu n’as pas su mettre en meilleur état un vaillant homme ton serviteur ; mais la pauvreté n’enlève la noblesse à personne, ce que fait parfois la richesse. Beaucoup de rois, beaucoup de grands princes ont été pauvres ; et beaucoup de ceux qui bêchent la terre et qui gardent les troupeaux, furent autrefois très riches, comme il en est encore aujourd’hui. Quant au dernier doute que tu agitais, à savoir ce que tu devais faire de moi, chasse-le tout à fait, si dans ton extrême vieillesse tu es disposé à faire ce que tu n’as pas fait étant jeune, c’est-à-dire à devenir cruel. Use sur moi ta cruauté que je ne suis disposée à détourner par aucune prière, puisque tu en trouves la première occasion dans cette faute, si c’est une faute, parce que je t’assure que ce que tu auras fait ou feras de Guiscardo, si tu n’en fait autant de moi, mes propres mains le feront. Or donc, va pleurer avec les femmes, et persistant dans ta cruauté, tue-nous d’un même coup, lui et moi, s’il te paraît que nous avions ainsi mérité. — »
« Le prince connut la grandeur d’âme de sa fille, mais il ne crut pas pour cela qu’elle fût si fortement résolue à faire ce que ces paroles disaient. Pour quoi, sorti d’auprès d’elle, et ayant écarté la pensée de la faire en rien souffrir, il pensa à refroidir son ardent amour dans le sang d’autrui, et il ordonna aux deux gardiens de Guiscardo de l’étrangler sans bruit la nuit suivante, et, après lui avoir arraché le cœur, de le lui apporter, ce que ceux-ci firent comme il leur avait été commandé. Le jour suivant venu, le prince ayant fait venir une grande et belle coupe d’or, et y ayant mis le cœur de Guiscardo, l’envoya à sa fille par un de ses familiers secrets, auquel il donna ordre de lui dire en lui donnant : « — Ton père t’envoie ceci, pour te consoler de la chose que tu aimes le plus, de même que tu l’as consolé, lui, de ce qu’il aimait le plus. — »
« Ghismonda, non revenue de son cruel projet, se fit, dès que son père l’eut quittée, apporter des herbes et des racines vénéneuses, qu’elle distilla et réduisit dans l’eau, afin de l’avoir toute prête si ce qu’elle craignait arrivait. Le familier étant venu la trouver avec le présent et le message du prince, elle prit la coupe avec un visage fort et l’ayant découverte, comme elle vit le cœur et entendit les paroles, elle eut pour certain que c’était le cœur de Guiscardo. Pour quoi, ayant levé les yeux sur le familier, elle dit ceci : « — Il ne fallait pas une sépulture moins digne que l’or à si grand cœur, et en cela mon père a discrètement fait. — » Et ayant ainsi dit, elle l’approcha de sa bouche, l’embrassa, et puis dit : « — En toutes choses, toujours et jusqu’à cette fin suprême de ma vie, j’ai trouvé l’amour de mon père très tendre pour moi, mais aujourd’hui plus que jamais, et pour ce tu lui rendras de ma part, pour un si grand présent, les dernières grâces que je doive jamais lui rendre. — » Cela dit, s’étant retournée sur la coupe qu’elle tenait serrée, et regardant le cœur elle dit : — « Ah ! doux tombeau de tous mes plaisirs, maudite soit la cruauté de celui qui maintenant me force à te voir avec les yeux du corps ! Ce m’était assez de te regarder à toute heure avec ceux de la pensée. Tu as fourni ta course et ainsi que le sort l’avait marqué, tu t’es hâté et te voici à la fin à laquelle chacun court ; tu as laissé les misères du monde et ses fatigues, et de ton ennemi lui-même tu as obtenu la sépulture que ta valeur t’a méritée. Rien ne te manquait pour avoir des funérailles complètes sinon les larmes de celle que de ton vivant tu as tant aimée ; afin que tu eusses ces larmes, Dieu a mis dans la pensée de mon impitoyable père de t’envoyer à moi, et je te les donnerai, bien que j’eusse résolu de mourir les yeux secs et le visage dépouillé de toute peur. Et quand je te les aurai données, je ferai en sorte que mon âme rejoigne sans retard aucun celle que tu as si longtemps précieusement gardée. Et en quelle autre compagnie qu’avec elle pourrais-je partir plus contente ou plus rassurée, pour les lieux inconnus ? Je suis sûre qu’elle est encore en toi, et qu’elle regarde les lieux témoins de ses plaisirs et des miens, et que, comme — j’en suis persuadée — elle m’aime encore, elle attend la mienne dont elle est souverainement aimée. — » Ayant ainsi dit, non autrement que si elle avait eu une fontaine dans la tête, sans faire aucune de ces clameurs habituelles aux femmes, elle s’inclina sur la coupe, et, gémissant, elle se mit à verser tant de larmes que ce fut chose merveilleuse à regarder, et à baiser une infinité de fois le cœur mort.
« Ses damoiselles qui se tenaient autour d’elle, ne comprenaient pas ce que c’était que ce cœur ou ce que voulaient dire ces paroles, mais vaincues de pitié, elles pleuraient toutes et lui demandaient en vain avec un air de compassion la cause de ses pleurs, et, du mieux qu’elles savaient et pouvaient, s’ingéniaient à la consoler. Quand il lui parut avoir assez pleuré, elle releva la tête, essuya ses yeux et dit : « — Ô cœur tant aimé, j’ai rempli mon devoir tout entier envers toi ; il ne me reste plus autre chose à faire que d’aller avec mon âme faire compagnie à la tienne. — » Et cela dit, elle se fit donner la fiole dans laquelle était l’eau qu’elle avait préparée d’avance, et ayant versé cette eau dans la coupe où le cœur avait été lavé par ses abondantes larmes, elle la porta sans peur aucune à sa bouche, la but toute, et l’ayant bue, elle monta sur son lit la coupe à la main, s’enveloppant le plus honnêtement qu’elle put dans ses vêtements ; puis après avoir placé sur son cœur le cœur de son amant sans rien dire, elle attendit la mort.
« Ses damoiselles ayant vu et entendu ces choses, bien qu’elles ne sussent point ce qu’était l’eau qu’elle avait bue, avaient envoyé tout dire à Tancrède, lequel, craignant ce qui venait de se passer, descendit sur-le-champ dans la chambre de sa fille et y arriva au moment où elle montait sur le lit. Alors il se mit, mais trop tard, à la réconforter par de douces paroles, et voyant en quel état extrême elle était, il se mit à pleurer douloureusement. À quoi la dame dit : « — Tancrède, réserve ces larmes pour un sort moins désiré que celui-ci, et ne les donne pas à moi, car je ne les souhaite point. Qui vit jamais quelqu’un, sinon toi, pleurer sur ce qu’il a voulu ? Mais pourtant, si un reste de cet amour que tu m’as autrefois porté vit encore en toi, accorde-moi comme dernière faveur, puisqu’il ne t’a pas plu que je vécusse secrètement et en cachette avec Guiscardo, que mon corps soit enterré publiquement avec le sien, quelque part que tu l’aies fait jeter après sa mort. — » L’angoisse de ses pleurs ne permit pas au prince de répondre. Alors la jeune femme sentant sa fin venue, serrant le cœur mort sur sa poitrine, dit : « — Restez avec Dieu, car moi je m’en vais. — » Et ayant fermé ses yeux et perdu tout sentiment, elle quitta cette vie de douleur. Ainsi eut douloureuse fin l’amour de Guiscardo et de Ghismonda, comme vous l’avez entendu. Après avoir beaucoup pleuré sur eux, Tancrède se repentant trop tard de sa cruauté, les fit, au milieu de la douleur générale des Salernitains, honorablement ensevelir tous deux dans un même tombeau. — »