Boccace : quatrième journée, 2e et 3e nouvelles

NOUVELLE II

Frère Alberto fait croire à une dame que l’ange Gabriel est amoureux d’elle, et se faisant passer pour l’ange Gabriel, il couche plusieurs fois avec la dame. Surpris par les parents de cette dernière, il se sauve de chez elle et se réfugie chez un pauvre homme qui, le lendemain, le conduit sur la place sous le déguisement d’un homme sauvage. Là, il est reconnu, pris et mis en prison.

La nouvelle contée par la Fiammetta avait plus d’une fois tiré les larmes des yeux de ses compagnes, mais quand elle fut finie, le roi dit d’un air sombre : « — Je croirais faire un bon marché, s’il me fallait donner ma vie pour la moitié du plaisir que Guiscardo eut avec Ghismonda, et pas une de vous ne s’en doit étonner, puisqu’à chaque heure de mon existence je ressens mille morts, sans que pour toutes ces heures douloureuses il me soit concédé la moindre parcelle de plaisir. Mais laissant pour le moment ce qui me concerne, je veux qu’avec de tristes récits, en partie semblables à mes propres malheurs, Pampinea, continue. Si elle poursuit comme la Fiammetta a commencé, je me mettrai sans aucun doute à sentir quelque rafraîchissement tomber sur le feu qui me consume. — » Pampinea voyant que l’ordre lui était venu, comprit plutôt par son affection pour elles le désir de ses compagnes, que par ses paroles celui du roi, et pour ce, plus disposée pour les récréer un peu que pour contenter le roi uniquement sur son ordre, à dire une nouvelle pour rire sans sortir du sujet proposé, elle commença :
« — Le vulgaire use d’un proverbe ainsi fait : Qui est mauvais et tenu pour bon, peut faire le mal sans qu’on y croie. Ce proverbe me fournit ample matière à parler sur le sujet qui m’a été imposé, comme aussi à montrer combien grande est l’hypocrisie des religieux. Ceux-ci avec leurs longs et larges habits, leur visage artificiellement pâli, leur voix humble et douce quand ils sollicitent, mais hautaine et forte pour blâmer chez autrui leurs propres vices et pour persuader qu’eux prenant et les autres donnant, tous arrivent à salvation, et, qui plus est, avec leur art de concéder à chaque mourant, selon la quantité d’argent que celui-ci leur donne, une place plus ou moins bonne en paradis, non comme des hommes qui ont le paradis à acquérir aussi bien que nous, mais comme s’ils en étaient possesseurs et maîtres, s’efforcent de tromper d’abord eux-mêmes s’ils croient à tout cela, puis ceux qui ajoutent foi à leurs paroles. Et à ce sujet, s’il m’était permis de le démontrer autant qu’il conviendrait, je ferais voir bientôt ce qu’ils tiennent caché sous leurs larges capes. Mais plût à Dieu, qu’à propos de leurs jongleries, il leur en advînt à tous, comme à un frère mineur, non pas jeune, mais de ceux qui à Venise étaient tenus pour les meilleurs casuistes, et duquel il me plaît souverainement de parler, pour relever un peu, en vous forçant peut-être à rire, vos âmes remplies de compassion par la mort de Ghismonda.
« Donc, valeureuses dames, il y eut dans Imola un homme de vie scélérate et corrompue, lequel s’appelait Berto della Massa, dont les œuvres blâmables très connues des habitants de la ville, le signalèrent tellement, que personne dans Imola ne croyait plus non seulement à ses mensonges, mais aux vérités qu’il disait ; pour quoi, voyant que ses tromperies ne pouvaient plus prendre en ce pays, il s’en alla en désespoir de cause à Venise, réceptacle de toute ignominie, et là il imagina de prendre un nouveau moyen pour exercer ses méfaits, ce qu’il n’avait pu faire ailleurs. Et comme s’il avait été mordu par sa conscience pour les malversations commises auparavant par lui, se montrant pris d’une extrême humilité, et devenu en outre plus dévot que quiconque, il alla se faire frère mineur, et se fit appeler frère Alberto da Imola ; et sous cet habit, il se mit à simuler une vie de privations et à prêcher beaucoup la pénitence et l’abstinence, ne mangeant jamais de viandes, ne buvant pas de vin, quand il n’en avait pas qui lui plût. À peine l’eut-on remarqué, que de voleur, de ruffian, de faussaire, d’homicide, il devint subitement grand prédicateur, sans avoir pour cela abandonné les vices susdits, se proposant de les pratiquer en cachette quand il pourrait. En outre s’étant fait prêtre, il était toujours à l’autel, et quand il célébrait, s’il était vu de beaucoup de gens, il pleurait sur la passion du Sauveur, comme quelqu’un à qui les larmes coûtaient peu quand il le voulait. Et en peu de temps, par ses prédications et ses larmes, il sut capter tellement les Vénitiens, qu’il était nommé fidéi-commis et dépositaire de tout testament qui se faisait, gardien des deniers de beaucoup de gens, confesseur et conseiller quasi de la meilleure partie des hommes et des femmes ; et ainsi faisant, de loup il était changé en pasteur, et sa réputation de sainteté était devenue à Venise bien plus grande que ne le fut jamais celle de saint François à Assises.
« Or, il advint qu’une jeune dame, simple et sotte, qui était appelée madame Lisetta da Caquirino, femme d’un gros marchand qui était parti avec des galères pour la Flandre, alla, avec d’autres dames, se confesser à ce saint moine. Laquelle dame étant à ses pieds, et ayant, comme une Vénitienne qu’elle était — et elles sont toutes sans cervelle, — dit une partie de ses péchés, frère Alberto l’interrogea et lui demanda si elle n’avait pas quelque amant. À quoi elle, d’un air indigné, répondit : « — Eh ! messire le moine, n’avez-vous pas des yeux en tête ? Mes beautés vous paraissent-elles faites comme celles des autres ? j’aurais trop d’amants si j’en voulais, mais mes beautés ne sont pas faites pour être aimées de celui-ci ou de celui-là. Combien en voyez-vous dont les beautés soient faites comme les miennes, moi qui serais belle dans le paradis même ? — » Et par-dessus cela, elle dit tant de choses de sa beauté, que c’était fastidieux à entendre. Frère Alberto connut incontinent que celle-ci était atteinte de sottise, et comme elle lui parut terrain propice à ses desseins, il s’amouracha d’elle soudain et outre mesure. Mais réservant les cajoleries pour un temps plus favorable, et afin de se donner pour un saint, il se mit pour cette fois à la reprendre et à lui dire que c’était là une vaine gloire, et autres choses de ce genre. Pour quoi, la dame lui dit qu’il était une bête et qu’il ne savait pas distinguer une beauté d’une autre. Alors frère Alberto, ne voulant pas trop la courroucer, la confession étant finie, la laissa aller avec les autres pénitentes.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Quelques jours après, ayant pris avec lui un de ses fidèles compagnons, il alla à la maison de madame Lisetta, et s’étant retiré à part avec elle dans une salle où il ne pouvait être vu de personne, il se jeta à ses genoux et dit : « — Madame, je vous prie, de par Dieu, de me pardonner ce que dimanche, alors que vous parliez de votre beauté, je vous ai dit, pour ce que j’en ai été si cruellement châtié la nuit suivante, que, depuis, je n’ai pu me lever si ce n’est aujourd’hui. — » La dame niaise dit alors : « — Et qui vous a châtié ainsi ? — » Frère Alberto dit : « — Je vous le dirai. Étant la nuit en prière, comme j’ai l’habitude d’être toujours, je vis subitement dans ma cellule une grande splendeur, et avant que j’eusse pu me retourner pour voir ce que c’était, je vis au-dessus de moi un jeune homme d’éclatante beauté, un gros bâton à la main, qui me prit par la tête, me jeta à ses pieds, et me bâtonna tellement qu’il me brisa tout entier. Je lui demandai après pourquoi il avait agi ainsi, et il répondit : « — Parce que tu as osé aujourd’hui reprendre les célestes beautés de madame Lisetta, que j’aime, fors Dieu, au-dessus de toute chose. — » « Et moi, je lui demandai alors : « — Qui êtes-vous ? » — « À quoi il répondit qu’il était l’ange Gabriel. « — Ô mon seigneur — dis-je — je vous prie de me pardonner. — » Et lui dit alors : « — Eh bien, je te pardonne, à cette condition que tu iras la trouver le plus tôt que tu pourras, et que tu t’en feras pardonner ; et si elle ne te pardonne pas, je reviendrai ici, et je te donnerai tant de coups, que je te rendrai impotent pour tout le temps que tu vivras ici-bas. — » Ce qu’il me dit ensuite, je n’ose vous le dire, si vous ne me pardonnez tout d’abord. — »
« La dame à la cervelle éventée, et qui était aussi un peu douce de sel, se réjouissait tout en entendant ces paroles, et les croyait toutes très vraies ; au bout d’un moment, elle dit : « — Je vous disais bien, frère Alberto, que mes beautés étaient célestes ; mais Dieu me soit en aide, j’ai pitié de vous, et pour qu’il ne vous soit plus fait de mal, je vous pardonne présentement, si vous me dites exactement ce que l’ange vous a dit ensuite. — » Frère Alberto dit : « — Madame, puisque vous m’avez pardonné, je vous le dirai volontiers ; mais je vous prie de vous souvenir d’une chose, c’est que, quoi que je vous dise, vous vous gardiez d’en parler à qui que ce soit au monde, si vous ne voulez gâter vos affaires, car vous êtes la plus heureuse femme qui aujourd’hui soit sur terre. L’ange Gabriel m’a dit de vous dire que vous lui plaisiez tant, que plusieurs fois il serait venu coucher la nuit avec vous, s’il n’avait craint de vous épouvanter. Maintenant il vous mande par ma bouche qu’il veut venir vous trouver une nuit et rester quelque temps avec vous ; et pour ce qu’il est ange, et qu’en venant sous la forme d’ange vous ne pourriez pas le toucher, il dit que, par amour pour vous, il veut venir sous une forme d’homme, et pour ce il dit que vous lui mandiez dire quand vous voulez qu’il vienne, et sous la forme de qui ; alors il viendra ; de quoi vous pouvez, plus que toute autre femme vivante, vous tenir heureuse. — » Madame la niaise dit alors qu’il lui plaisait beaucoup que l’ange Gabriel l’aimât, pour ce qu’elle l’aimait bien, lui aussi, et qu’elle ne manquait jamais d’allumer, devant les endroits où elle voyait son image, une chandelle d’au moins un matapan ; et que quelle que fût l’heure où il voudrait venir la voir, il serait le bienvenu ; qu’il la trouverait toute seule dans sa chambre, mais à la condition toutefois qu’il ne la délaisserait pas pour la Vierge Marie, qu’on lui avait dit lui vouloir beaucoup de bien, ainsi que cela paraissait du reste, puisque chaque fois qu’elle le voyait elle se mettait à genoux devant lui. Elle ajouta qu’il pouvait venir sous la forme qu’il voudrait, car elle n’aurait pas peur.
« Frère Alberto dit alors : « — Madame, vous parlez sagement, et j’ordonnerai tout pour le mieux avec lui selon que vous me dîtes. Mais vous pouvez me faire une grande grâce qui, à vous, ne vous coûtera rien, et cette grâce, la voici : consentez à ce qu’il vienne avec mon corps. Et écoutez en quoi vous me ferez ainsi une grâce : il me tirera l’âme du corps et la mettra en paradis, et il entrera en moi, et tout autant qu’il sera avec vous, autant mon âme restera en paradis. — » La dame peu fine, dit alors : « — Cela me plaît très bien ; je veux qu’en dédommagement des coups qu’il vous a donnés à mon occasion, vous ayez cette consolation. — » Frère Alberto dit alors : « — Donc faites que cette nuit il trouve la porte de votre demeure disposée de façon qu’il puisse entrer, pour ce que, venant sous un corps d’homme, il ne pourra entrer autrement que par la porte. — » La dame répondit que ce serait fait. Frère Alberto partit, et elle resta si transportée de joie que le cul ne lui touchait pas la chemise, et qu’il lui semblait qu’il se passerait mille ans avant que l’ange Gabriel vînt la trouver.
« Frère Alberto, pensant que cette nuit il lui faudrait faire office de cavalier et non d’ange, commença par se réconforter avec des confetti et d’autres bonnes choses, afin de ne pas être trop facilement jeté bas de son cheval. Ayant donc obtenu permission, dès qu’il fut nuit, il alla avec un de ses compagnons dans la maison d’une de ses amies, d’où il avait plus d’une fois pris sa course quand il allait courir les juments, et de là, quand le moment lui parut venu, il se rendit à la demeure de la dame, où ayant pénétré, il se transforma en ange avec les habits qu’il avait apportés, puis monta en haut et entra dans la chambre de la dame. Celle-ci, dès qu’elle vit cette chose toute blanche, s’agenouilla devant elle, et l’ange l’ayant bénie, la releva et lui fit signe d’aller au lit. Elle, empressée d’obéir, le fit prestement, et l’ange se coucha auprès de sa dévote. Frère Alberto était bel homme et robuste de corps, et sa personne se tenait bien sur ses jambes ; pour quoi se trouvant avec madame Lisetta qui était fraîche et tendre, il lui fit une autre contenance que son mari et vola pendant la nuit bon nombre de fois sans ailes ; de quoi elle se tint pour fortement contente ; et de plus, il lui dit beaucoup de choses sur la gloire céleste. Puis, le jour approchant, ayant préparé son retour, il sortit sous ses habits ordinaires et rejoignit son compagnon, auquel, afin qu’il n’eut pas peur en dormant seul, la bonne femme de la maison avait fait amicale compagnie.
« La dame, dès qu’elle eût déjeuné, ayant pris sa suivante, alla trouver frère Alberto et lui dit des nouvelles de l’ange Gabriel, et ce qu’elle avait entendu de lui sur la gloire de la vie éternelle, et comme il était fait, ajoutant à cela de merveilleuses fables. À quoi frère Alberto dit : « — Je ne sais comment vous avez été avec lui ; je sais bien que cette nuit, quand il est venu à moi et que je lui ai eu fait votre ambassade, il transporta subitement mon âme parmi tant de fleurs et tant de roses, que jamais on en vit autant ici-bas, et je restai jusqu’à ce matin en un des plus agréables lieux qui fut jamais ; ce que mon corps est devenu pendant ce temps, je ne sais. — » « — Ne vous le dis-je pas — dit la dame — votre corps a été toute la nuit dans mes bras avec l’ange Gabriel ; et si vous ne me croyez pas, regardez-vous sous le sein gauche, à l’endroit où j’ai donné un grandissime baiser à l’ange, tellement que la trace en restera plusieurs jours. — » Frère Alberto dit alors : « — Bien ferai-je aujourd’hui une chose que je n’ai pas faite depuis longtemps, je me dévêtirai pour voir si vous dites vrai. — » Et après bon nombre de sottises, la dame s’en retourna chez elle, où, sous forme d’ange, frère Alberto alla souvent depuis, sans trouver aucun empêchement.
« Cependant il advint qu’un jour, madame Lisetta étant avec une de ses commères, et devisant avec elle sur la beauté, elle dit, pour mettre la sienne au-dessus de toute autre, en femme qui avait peu de sel en la cervelle : « — Si vous saviez à qui ma beauté plaît, en vérité, vous vous tairiez sur celle des autres. — » La commère, désireuse d’apprendre, et qui la connaissait bien, dit : « — Madame, vous pouvez dire vrai, mais cependant, ne sachant pas quel est celui-là, d’aucuns ne le croiraient pas aussi légèrement. — » Alors la dame, qui avait peu d’esprit, dit : « — Commère, cela ne se doit pas dire, mais mon amant est l’ange Gabriel qui m’aime plus que lui-même, comme étant la plus belle dame, à ce qu’il me dit, qui soit au monde ou dans la Maremme. — » La commère eut alors envie de rire, mais elle se retint pour la faire parler davantage, et dit : « — Sur ma foi en Dieu, Madame, si l’ange Gabriel est votre amant et vous a dit cela, il doit bien en être ainsi ; mais je ne croyais pas que les anges faisaient ces choses. — » La dame dit : « — Commère, vous êtes dans l’erreur ; par les plaies de Dieu, il le fait mieux que mon mari. Il me dit aussi que cela se fait ainsi là-haut ; mais pour ce que je lui parais plus belle qu’aucune autre qui soit au Ciel, il s’est énamouré de moi et vient coucher avec moi bien souvent : comprenez-vous maintenant ? — »
« La commère ayant quitté madame Lisetta, il lui sembla vivre mille ans avant d’être en un endroit où elle pût redire ces choses ; et s’étant trouvée à une fête en compagnie d’une nombreuse société de dames, elle leur raconta de tous points la nouvelle. Ces dames le dirent à leurs maris et à d’autres dames, et celles-ci à d’autres encore, et ainsi en moins de deux jours, Venise en fut toute remplie. Mais parmi ceux aux oreilles de qui vint la chose, se trouvèrent les beaux-frères de la dame, lesquels, sans rien lui dire, eurent à cœur de connaître cet ange Gabriel et de savoir s’il savait voler, et s’embusquèrent pendant plusieurs nuits à cet effet.
« Il advint que de tout ceci rien ne parvint aux oreilles de frère Alberto, qui s’en fut une nuit retrouver la dame. Mais à peine se fût-il déshabillé, que les beaux-frères de celle-ci qui l’avaient vu venir, furent à la porte de sa chambre pour l’ouvrir. Ce que frère Alberto entendant, et s’apercevant de ce que c’était, il se leva, et n’ayant pas d’autre moyen de se sauver, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le grand canal et se jeta à l’eau. Il y avait beaucoup de fond et il savait bien nager, de sorte qu’il ne se fit aucun mal ; et ayant nagé de l’autre côté du canal, il entra prestement dans une maison qui était ouverte, où il pria un bon homme qui s’y trouvait, de lui sauver la vie pour l’amour de Dieu, lui racontant une fable pour lui expliquer comment il se trouvait là à cette heure et tout nu. Le bon homme, mu de pitié, et ayant à aller à ses affaires, le mit dans son lit et lui dit d’y rester jusqu’à son retour, puis, l’ayant enfermé, il alla à ses affaires. Quant aux beaux-frères de la dame, étant entrés dans la chambre, ils trouvèrent qu’après y avoir laissé ses ailes, l’ange Gabriel s’était envolé ; de quoi tout déconfits, ils firent de grands reproches à la dame, et la laissant désolés, s’en retournèrent chez eux, avec la défroque de l’ange Gabriel.
« Sur ces entrefaites, le jour étant venu, le bon homme se trouvant sur le Rialto, entendit dire comment, la nuit précédente, l’ange Gabriel avait été coucher avec madame Lisetta, et que, trouvé par ses beaux-frères, il s’était, de peur, jeté dans le canal, et qu’on ne savait ce qu’il était devenu ; pour quoi il s’avisa soudain que c’était lui qu’il avait en sa demeure. Y étant retourné et l’ayant reconnu, après lui avoir parlé de beaucoup de choses, il lui dit que s’il ne voulait pas qu’il le livrât aux beaux-frères, il lui fît apporter cinquante ducats ; ce qui fut fait. Puis, frère Alberto désirant sortir de là, le bon homme lui dit : « — Il n’y a pas d’autre moyen que celui-ci : nous faisons aujourd’hui une fête dans laquelle chacun mène un homme vêtu soit en ours, soit en sauvage, ou en tout autre déguisement ; et nous faisons une chasse sur la place Saint-Marc, après laquelle chasse, la fête est terminée, et chacun s’en va où il lui plaît avec celui qu’il a mené. Si vous voulez, afin qu’on ne puisse deviner qui vous êtes, je vous mènerai là dans un de ces déguisements, et je pourrai ensuite vous conduire où vous voudrez. Autrement je ne vois pas comment vous pourriez sortir d’ici sans être reconnu, car les beaux-frères de la dame, avisant que vous êtes caché en quelque endroit des environs, ont mis partout des sentinelles pour vous avoir. — »
« Bien qu’il parût dur à frère Alberto d’aller sous un tel déguisement, la peur qu’il avait des parents de la dame l’amena à accepter, et il dit à son hôte où il voulait être conduit, et qu’il serait content pourvu qu’il l’y conduisît. Celui-ci après l’avoir tout enduit de miel, le couvrit par dessus de plumes légères, puis lui ayant mis une chaîne dans la bouche, et lui ayant donné à tenir d’une main un grand bâton et de l’autre deux grands chiens qu’il avait menés de la boucherie, il envoya quelqu’un au Rialto publier à son de trompe que quiconque voudrait voir l’ange Gabriel allât sur la place de saint Marc ; et voilà la loyauté vénitienne ! Cela fait, il le fit sortir, le faisant marcher devant lui, et le tenant derrière par la chaîne, non sans une grande rumeur de la foule qui répétait à l’envie : Qu’est-cela, qu’est-cela ? Il le conduisit sur la place, où il y avait des gens à l’infini qui tous étaient venus sur l’avis entendu au Rialto. Parvenu là, dans un endroit élevé, faisant semblant d’attendre la chasse, il lia à une colonne son homme sauvage auquel les mouches et les taons, pour ce qu’il était enduit de miel, causaient un grand ennui. Mais quand il eut vu la place bien pleine, feignant de vouloir détacher son homme sauvage, il ôta le masque à frère Alberto, disant ; « — Seigneurs, puisque le sanglier ne vient pas à la chasse, et qu’ainsi on n’en fait pas, je veux, pour que vous ne soyez pas venus en vain, que vous voyiez l’ange Gabriel, lequel descend du ciel la nuit pour consoler mesdames les Vénitiennes. — »
« Dès que le masque fut ôté, frère Alberto fut aussitôt reconnu de tous, et chacun lui adressait les mots les plus outrageants et les plus grandes injures que l’on eût dites jamais à un fourbe. En outre, chacun lui jetait au visage, qui une ordure, qui une autre. Et on le tint ainsi un grand espace de temps, jusqu’à ce que la nouvelle fût venue par aventure à ses frères. Enfin six d’entre eux arrivèrent le chercher, et lui ayant jeté une cape sur le dos après l’avoir enchaîné, ils le menèrent non sans une grande rumeur derrière lui, à leur couvent, où il fut mis en prison, et où l’on croit qu’il mourut après avoir mené une vie misérable. C’est ainsi que tenu pour saint et faisant le mal sans qu’on le crût, il osa se faire passer pour l’ange Gabriel, et déguisé en homme sauvage, il finit par être vitupéré, comme il l’avait mérité, et pendant longtemps pleura en vain ses péchés. Plaise à Dieu qu’à tous les autres il puisse en arriver ainsi. — »

NOUVELLE III

Trois jouvenceaux aiment trois sœurs et s’enfuient avec elles en Crète. L’aînée tue son amant par jalousie ; la seconde lui sauve la vie en couchant avec le duc de Crète. Son amant l’ayant su, la tue et s’enfuit avec la sœur aînée. Le troisième amant et la troisième sœur sont accusés du meurtre ; ils sont mis en prison, corrompent le gardien et se sauvent à Rhodes, où ils meurent dans la misère.

Philostrate, ayant entendu la fin de la nouvelle de Pampinea, resta quelque temps silencieux, puis dit en se tournant vers elle : « — Il y a eu un peu de bon, et cela m’a plu, à la fin de votre nouvelle ; mais auparavant, il y a eu trop à rire, ce que j’aurais voulu n’y point voir. — » Puis s’étant tourné vers la Lauretta, il dit : « — Madame, continuez avec une meilleure, si cela se peut. — » La Lauretta dit en riant : « Vous êtes trop cruel envers les amants si vous désirez uniquement qu’ils aient une fin malheureuse. Moi, pour vous obéir, je conterai une nouvelle au sujet de trois amants qui finirent également mal après avoir peu joui de leur amour. — » Et ayant ainsi dit, elle commença : « — Jeunes dames, comme vous pouvez clairement le reconnaître, tout vice peut tourner au plus grand dommage de celui qui en use, et souvent au dommage d’autrui ; et parmi tous les autres vices, il me semble que celui qui nous jette dans les périls à rênes abandonnées, c’est la colère, laquelle n’est pas autre chose qu’un mouvement soudain et inconsidéré, mu par sentiment de tristesse qui chasse toute raison, et ayant aveuglé de ténèbres les yeux de l’esprit, allume notre âme d’une immense fureur. Et bien que cela arrive souvent chez les hommes, et plus souvent chez les uns que chez les autres, néanmoins ce vice s’est vu aussi avec de plus grands dommages chez les femmes, pour ce que les soupçons s’allument plus facilement chez elles, y brûlent d’une plus vive flamme et les émeuvent avec moins de retenue. Et il n’y a rien d’étonnant à cela, car, si nous voulons regarder, nous voyons que de sa nature le feu prend plus vite aux choses légères et faibles, qu’aux choses dures et plus résistantes. Pour nous, — et les hommes ne le prennent pas pour un mal — nous sommes plus délicates qu’eux et beaucoup plus mobiles. C’est pourquoi, considérant que nous sommes portées naturellement à cela, et que d’un autre côté notre mansuétude et notre bonté procurent grande tranquillité et grand plaisir aux hommes avec lesquels nous avons à vivre, et aussi que la colère et la fureur sont une source de grand ennui et péril, et afin que nous nous en gardions d’un cœur plus fort, j’entends par ma nouvelle vous montrer comment l’amour de trois jeunes hommes et d’autant de dames, comme j’ai dit ci-dessus, de très heureux devint très malheureux, par suite de la colère de l’une d’elles.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Marseille, comme vous savez, est située en Provence sur le bord de la mer. C’est une antique et très noble cité, et qui fut jadis plus remplie d’hommes riches et de gros marchands qu’on n’y en voit aujourd’hui. Parmi ces derniers, il en fut un appelé Narnald Cluada, homme de naissance infime, mais de grande bonne foi et loyal marchand, riche sans mesure de domaines et de deniers, lequel avait eu de sa femme plusieurs enfants, dont trois étaient des filles et beaucoup plus âgées que les autres qui étaient des garçons. Deux d’entre elles, nées le même jours, étaient âgées de quinze ans ; la troisième en avait quatorze. Leurs parents n’attendaient pour les marier que le retour de Narnald qui était allé avec ses marchandises en Espagne. Les noms des deux premières étaient pour l’une Ninetta, et pour l’autre Maddalena ; la troisième s’appelait Bertella. De la Ninetta, un jeune homme nommé Restagnone, gentilhomme quoique pauvre, s’était amouraché autant qu’il pouvait, et la jeune fille s’était à son tour éprise de lui, et tous deux avaient su si bien s’y prendre, que, sans que personne au monde le sût, ils jouissaient de leur amour. Et ils en jouissaient déjà depuis un certain temps, quand il advint que deux jeunes compagnons, dont l’un s’appelait Folco et l’autre Ughetto, et dont les pères étaient morts en les laissant très riches, s’énamourèrent l’un de la Maddalena, l’autre de la Bertella. De quoi s’étant aperçu Restagnone — la Ninetta le lui ayant montré — il songea à avancer ses propres affaires, grâce à leur amour. S’étant lié avec eux, il les accompagnait tantôt l’un, tantôt l’autre, tantôt tous deux à la fois, pour voir leurs dames en même temps qu’il venait voir la sienne ; et quand il lui parût être assez leur ami, il les fit venir un jour dans sa demeure et leur dit : « — Très chers jeunes gens, notre fréquentation peut vous avoir assurés combien est grande l’amitié que je vous porte, et que je ferais pour vous ce que je ferais pour moi-même ; et comme je vous aime beaucoup, j’entends vous dire ce qui m’est venu en l’esprit ; puis, vous et moi, nous prendrons ensemble là-dessus le parti qui vous semblera le meilleur. Si vos paroles ne mentent pas, et par ce que j’ai aussi compris de vos allures de jour et de nuit, vous brûlez d’un grandissime amour pour les deux jeunes filles que vous aimez, et dont moi j’aime la troisième sœur. À cette ardeur, si vous voulez vous y prêter, mon cœur me donne de trouver très doux et plaisant remède qui est celui-ci : vous êtes de richissimes jeunes gens, ce que moi je ne suis pas ; si vous voulez réunir vos richesses en une et m’en faire avec vous troisième possesseur, puis choisir en quelle partie du monde vous désirez que nous allions mener joyeuse vie avec nos maîtresses, sans aucun doute, je ferai que les trois sœurs, avec une grande partie des biens de leur père, s’en viendront avec nous où nous voudrons aller. À vous maintenant de prendre un parti et de vous satisfaire par ce moyen ou de le laisser. — »
Les deux jeunes gens qui brûlaient outre mesure, entendant qu’ils obtiendraient leurs jeunes maîtresses, ne se fatiguèrent pas trop à délibérer, mais dirent que si ce résultat devait s’ensuivre, ils étaient prêts à faire ainsi. Restagnone ayant obtenu cette réponse des jeunes gens se rencontra avec la Ninetta, auprès de laquelle il ne pouvait s’introduire sans grandes difficultés, et après être demeuré quelque temps avec elle, il lui exposa ce qu’il avait dit aux jeunes gens, et s’efforça par de nombreux raisonnements de la rendre favorable à cette entreprise. Mais cela lui fut peu malaisé, pour ce qu’elle désirait encore plus que lui de le voir sans entraves ; pour quoi elle lui répondit sans hésiter que cela lui plaisait et que ses sœurs, surtout en cette occasion, feraient ce qu’elle voudrait, et elle l’engagea à préparer le plus tôt possible tout ce qui était nécessaire à l’accomplissement de ce projet. Restagnone étant retourné vers les deux jeunes gens qui le poussaient vivement à faire ce dont il leur avait parlé, leur dit que, pour ce qui concernait leurs dames, la besogne était en bonne voie. Alors, ayant résolu entre eux d’aller en Crète, ils vendirent quelques domaines qu’ils possédaient, sous prétexte d’avoir des deniers comptants pour faire le commerce, et ayant fait argent de tous les autres biens, ils achetèrent un navire léger, l’armèrent en secret d’une façon complète et attendirent l’heure du départ. De son côté, la Ninetta qui connaissait très bien le désir de ses sœurs, les disposa si bien à l’aventure par de douces paroles, qu’elles ne croyaient jamais pouvoir vivre jusque-là. Pour quoi, la nuit étant venue où l’on devait monter sur le navire, les trois sœurs ayant ouvert un grand coffre appartenant à leur père, y prirent une très grande quantité d’argent et de bijoux, et toutes trois étant sorties sans bruit de la maison, suivant l’ordre convenu, elles allèrent retrouver leurs trois amants qui les attendaient. Elles montèrent sans retard avec eux sur le navire, on donna des rames dans l’eau et l’on partit ; sans s’arrêter nulle part, ils arrivèrent le lendemain soir à Gênes, où les nouveaux amants prirent tout d’abord joie et plaisir de leur amour. Après s’être ravitaillés de tout ce dont ils avaient besoin, ils poursuivirent leur route, et d’un port à l’autre, avant le huitième jour, ils arrivèrent sans encombre en Crète où ils achetèrent de grands et beaux domaines tout près de la ville de Candie, sur lesquels ils firent bâtir de très belles et plaisantes habitations. Là, avec un nombreux domestique, des chiens, des oiseaux et des chevaux, ils se mirent à vivre joyeusement en noces et festins, avec leurs dames, en hommes les plus heureux du monde et comme de grands seigneurs.
« Sur ces entrefaites, de même que nous voyons chaque jour arriver que les choses les plus agréables ennuient quand on les a en trop grande abondance, il advint que Restagnone, qui avait beaucoup aimé la Ninetta et qui pouvait l’avoir à son plaisir et sans aucune crainte, se mit à s’en lasser et par conséquent à manquer d’amour pour elle. S’étant trouvé à une fête, il vit une jeune fille du pays ; celle-ci lui ayant souverainement plu, car elle était belle et gente dame, il la poursuivit de ses assiduités et se mit à donner pour elle de merveilleuses fêtes et galanteries ; de quoi la Ninetta s’apercevant, elle conçut à son sujet une telle jalousie, qu’il ne pouvait faire un pas sans qu’elle le sût et ne le harcelât ensuite par ses reproches et ses invectives. Mais de même que l’abondance des choses devient fastidieuse, la privation de ce qu’on désire augmente l’appétit ; ainsi les invectives de la Ninetta accroissaient les flammes du nouvel amour de Restagnone ; et comme par la suite du temps il advint — soit que Restagnone eût obtenu ou n’eût pas obtenu les faveurs de la dame aimée — que la Ninetta, qui que ce fût qui le lui rapportât, le tint pour vrai et qu’elle tomba dans une telle tristesse et de là dans une telle colère, puis dans une telle fureur, que l’amour qu’elle portait à Restagnone s’étant changé en haine acerbe, elle résolut, consumée par sa colère, de venger par la mort de Restagnone l’injure qu’elle s’imaginait avoir reçue. Et étant allée trouver une vieille Grecque, grande maîtresse en la composition des poisons, elle l’amena par promesses et par dons à faire une eau mortifère que, sans plus hésiter, elle donna à boire un soir à Restagnone qui avait chaud et qui ne se méfiait point de cela. La puissance de cette eau fut telle qu’avant que le matin fut venu, elle l’eut tué.
« Folco et Ughetto, ainsi que leurs dames, apprenant cette mort, sans savoir que leur ami était mort par le poison, pleurèrent amèrement avec la Ninetta, et le firent honorablement ensevelir. Mais, peu de jours après, il advint que, pour un autre méfait, la vieille qui avait composé l’eau empoisonnée pour la Ninetta fut prise, et parmi ses autres crimes, ayant été mise à la question, confessa celui-là, démontrant pleinement ce qui était advenu pour Restagnone. Sur quoi, le duc de Crète, sans rien dire, s’en fut secrètement une nuit au palais de Folco et, sans causer la moindre rumeur, sans rencontrer le plus petit obstacle, emmena la Ninetta prisonnière. De celle-ci, sans avoir nullement besoin de la soumettre à la question, il sut très vite ce qu’il voulait savoir sur la mort de Restagnone. Folco et Ughetto avaient été informés en secret par le duc et avaient redit à leurs dames pourquoi la Ninetta avait été emprisonnée, ce qui leur déplut fort ; aussi ils mirent tous leurs soins à faire que la Ninetta échappât au bûcher auquel ils prévoyaient qu’elle serait condamnée, comme une malheureuse qui l’avait très bien gagné. Mais tous leurs efforts n’aboutirent à rien, pour ce que le duc persistait à vouloir faire justice.
« La Maddalena, qui était une belle jeune femme et qui avait été longuement courtisée par le duc sans avoir jamais voulu faire ce qu’il désirait, s’imaginant qu’en se montrant complaisante pour lui elle pourrait soustraire sa sœur au bûcher, lui fit dire par un messager discret qu’elle se tenait à son commandement si deux choses devaient s’ensuivre : la première que sa sœur lui serait rendue sauve et libre, l’autre que cette affaire resterait secrète. Le duc, ayant ouï l’ambassade et celle-ci lui ayant plu, réfléchit longuement sur ce qu’il devait faire ; puis à la fin il consentit et dit qu’il était prêt. Ayant donc, du consentement de la dame et comme s’il voulait s’informer auprès d’eux, fait arrêter une nuit Folco et Ughetto, il alla coucher secrètement avec la Maddalena. Et après avoir tout d’abord fait semblant de faire mettre la Ninetta dans un sac, et de la faire cette nuit-même noyer dans la mer, il la ramena avec lui à sa sœur, et, pour prix de cette nuit, la lui remit, en la priant le matin avant de la quitter, de faire en sorte que cette nuit, qui avait été la première de leur amour, ne fût pas la dernière ; en outre, il lui imposa de renvoyer la coupable, afin qu’on ne le blâmât point ou qu’il ne fût pas forcé de sévir contre elle.
« Le matin suivant, Folco et Ughetto ayant entendu dire que pendant la nuit la Ninetta avait été noyée et croyant que c’était vrai, furent mis en liberté ; sur quoi, ils retournèrent chez eux pour consoler leurs dames de la mort de leur sœur. Mais bien que la Maddalena s’efforçât de tenir celle-ci cachée, Folco s’aperçut qu’elle était dans la maison, de quoi il s’étonna beaucoup et soudain devint soupçonneux ; ayant déjà appris que le duc avait aimé la Maddalena, il lui demanda comment il pouvait se faire que la Ninetta fût là. La Maddalena ourdit une longue fable pour le lui expliquer, mais elle fut peu crue par lui, car il était rusé, et il la contraignit à dire la vérité ; enfin, après beaucoup de paroles, elle la lui dit. Folco, vaincu par la douleur et enflammé de colère, tira son épée et, pendant qu’elle lui demandait en vain pardon, il la tua ; puis, craignant la colère et la justice du duc, il alla à l’endroit où était la Ninetta, et feignant un air joyeux, lui dit : « — Vite, allons-nous en là où il a été convenu avec ta sœur que je te mènerais, afin que tu ne tombes plus entre les mains du duc. — » Ce que croyant, la Ninetta qui, dans sa terreur, désirait vivement partir, se mit en route avec Folco sans prendre autrement congé de sa sœur, la nuit étant déjà venue. Et avec l’argent sur lequel Folco put mettre les mains, ce qui fut peu de chose, ils coururent vers la mer, montèrent sur une barque et jamais on ne sut où ils étaient arrivés.
« Le jour suivant venu, et la Maddalena ayant été trouvée morte, d’aucuns par envie et haine pour Ughetto allèrent sur-le-champ le dire au duc ; pour quoi, le duc qui aimait beaucoup la Maddalena, accourut tout enflammé de colère, et s’emparant d’Ughetto et de sa dame qui ne savaient encore rien de toutes ces choses, c’est-à-dire du départ de Folco et de la Ninetta, il les contraignit de confesser qu’ils étaient les complices de Folco dans la mort de la Maddalena. Craignant à cause de cet aveu d’être mis à mort, Ughetto et sa dame corrompirent à grand’peine ceux qui les gardaient en leur donnant une certaine quantité d’argent qu’ils avaient caché dans leur demeure pour les cas opportuns, et en compagnie de leurs gardiens, sans avoir le temps de rien prendre de ce qui leur appartenait, étant montés sur une barque, ils s’enfuirent de nuit à Rhodes, où ils vécurent, non longtemps, dans la pauvreté et dans la misère. Ainsi donc le fol amour de Restagnone et la colère de la Ninetta les conduisirent à une telle fin, eux et leurs compagnons. — »