Boccace : septième journée, 3e et 4e nouvelles

Frère Renauld couche avec sa commère. Le mari le trouve dans la chambre de celle-ci, et tous deux lui font croire qu’ils conjuraient les vers de son petit enfant.

 

Philostrate ne sut point parler des cavales de Parthe à mots si couverts, que les malignes dames n’en rissent, tout en faisant semblant de rire d’autre chose. Mais quand le roi eut reconnu que sa nouvelle était achevée, il ordonna à Elisa de conter à son tour. Celle-ci, toute prête à obéir, commença : « — Plaisantes dames, la façon de conjurer les fantômes, dont a parlé Emilia, m’a fait revenir en la mémoire une nouvelle à propos d’une autre façon de les exorciser. Bien que cette manière ne vaille pas la précédente, je vous la raconterai cependant, pour ce que présentement il ne m’en revient point d’autre concernant notre sujet.
« Il faut que vous sachiez qu’à Sienne fut jadis un jeune garçon très beau et de famille honorable, nommé Renauld. Il aimait souverainement une sienne voisine, fort belle dame et femme d’un homme riche, et vivait dans l’espoir que, s’il pouvait trouver un moyen de lui parler sans qu’on le sût, il obtiendrait d’elle tout ce qu’il désirait. Mais n’en voyant aucun, et la dame étant grosse, il songea à devenir son compère ; sur quoi, ayant fait la connaissance du mari, il lui fit part le plus adroitement qu’il put, de son désir, et il fut fait selon qu’il le voulait ; Renauld étant donc devenu le compère de madame Agnès, et ayant par là un prétexte de pouvoir lui parler plus sûrement, lui fit connaître son intention, qu’elle avait du reste déjà devinée aux regards qu’il lui décochait. Mais cela l’avança peu, bien qu’il ne déplût point à la dame de l’avoir entendu. Il advint peu de temps après que Renauld, pour une raison ou pour une autre, se fit moine, et quelque goût qu’il trouvât à la pâture, il y persévéra. Et bien que, au moment où il se fit moine, il eût quelque peu mis de côté l’amour qu’il portait à sa commère ainsi que certains autres vains désirs, cependant, avec le temps, sans abandonner pour cela l’habit de religieux, il y revint, et recommença à prendre plaisir à se montrer, à se vêtir de beaux et bons habits, à être en toutes choses élégant et paré, à composer des canzoni, des sonnets et des ballades et à les chanter, et tout plein d’autres choses semblables.
« Mais que dis-je de notre frère Renauld, dont nous parlons ? Quels sont les moines qui n’en font pas autant ! Ah ! honte du monde mauvais ! Ils n’ont point vergogne de se montrer gros et gras, colorés de visage, efféminés dans leurs vêtements et dans tous leurs actes ; ils marchent la poitrine bombée, la crête levée, non comme des colombes, mais comme des coqs triomphants. Et, ce qui est pis — sans parler de leurs cellules, remplies de petites fioles de pommades et d’onguents, de pots de confitures variées, de flacons d’eaux de senteurs, d’huiles parfumées, de bouteilles de malvoisie et d’autres vins grecs très rares et très estimés, tellement qu’on se croirait non dans des cellules de moines, mais dans des boutiques de pharmaciens ou de parfumeurs — ce qui est pis, c’est qu’ils ne rougissent pas qu’on sache qu’ils sont goutteux ; ils s’imaginent qu’on ne sait pas que les jeûnes, une nourriture peu abondante et simple, une vie sobre font devenir les hommes maigres, dégagés et plus sains, et que si parfois cette façon de vivre les rend malades, il ne sont pas du moins malades de la goutte, à laquelle on a coutume de donner pour remède la chasteté et choses semblables qui conviennent au genre de vie d’un modeste moine. Ils s’imaginent aussi qu’on ne sait pas qu’en dehors d’une existence sobre, les longues veilles, les prières et les disciplines rendent les hommes pâles et sérieux, et que ni saint Dominique, ni saint François n’avaient quatre robes pour une, et qu’ils se vêtissaient non d’habits de draps richement teints ou d’autres vêtements somptueux, mais d’habits fait de grosse laine de couleur naturelle, pour se défendre du froid et non pour faire belle figure. À toutes ces choses, Dieu veuille pourvoir, comme aux âmes des gens simples qui nourrissent ces fainéants, car il en est bon besoin.
« Frère Renauld étant donc retourné à ses premiers appétits, recommença à faire de fréquentes visites à la commère et, son audace croissant, il se mit à la presser, avec de plus vives instances qu’auparavant, pour ce qu’il désirait d’elle. La bonne dame se voyant pressée de la sorte, et frère Renauld lui paraissant plus bel homme qu’il ne lui avait paru tout d’abord, eut recours, un jour qu’il la sollicitait vivement, au moyen qu’emploient toutes celles qui ont bonne envie d’accorder ce qu’on leur demande, et elle dit : « — Comment, frère Renauld, les moines font-ils de pareilles choses ? — » À quoi frère Renauld répondit : « — Quand j’aurai ôté de mon dos ce capuchon — et je ne serai pas long à l’ôter — je vous semblerai un homme fait comme les autres, et non un moine. — » La dame fit bouche souriante, et dit : « — Hélas ! malheureuse que je suis ; vous êtes mon compère, comment une telle chose pourrait-elle se faire ? Ce serait un trop grand mal ; et j’ai souvent entendu dire que c’est un très gros péché ; et certes, s’il n’en était point ainsi, je ferais ce que vous voulez. — » À quoi frère Renauld dit : « — Vous êtes une sotte, si vous vous laissez arrêter par cela. Je ne dis pas que ce ne soit point un péché, mais Dieu en pardonne de plus grands à qui se repent. Mais dites-moi : qui est plus proche parent de votre fils, ou moi qui le tins au baptême, ou votre mari qui l’engendra ? — » La dame répondit : « — C’est mon mari qui est plus proche parent. — » « — Et vous dites vrai — repartit le moine — et moi qui suis moins proche parent de votre fils que ne l’est votre mari, je dois pouvoir coucher avec vous, absolument comme le fait votre mari. — » La dame, peu forte en logique et qui aurait eu besoin d’un peu d’esprit, crut ou fit semblant de croire que le moine disait vrai, et répondit : « — Qui saurait répondre à vos sages paroles ? — » Puis, nonobstant le compérage, elle consentit à faire selon son plaisir.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Ils ne se bornèrent pas à cette première expérience, mais, sous le couvert du compérage, ayant toutes leurs aises, ils se retrouvèrent ensemble plus d’une fois. Mais il advint un jour que frère Renauld étant venu chez la dame, et voyant qu’il n’y avait personne qu’une petite servante très belle et très appétissante, l’envoya au colombier avec un sien compagnon qu’il avait avec lui, pour lui enseigner le Pater noster ; quant à lui, il entra avec la dame qui tenait son petit enfant par la main, dans la chambre à coucher, et s’étant enfermé avec elle, ils montèrent tous deux sur le lit et se mirent à se trémousser de leur mieux. Sur ces entrefaites, le compère revint, et sans avoir été entendu de personne, arriva jusqu’à la porte de la chambre, frappa et appela la dame. Madame Agnès, l’entendant, dit : « — Je suis morte, car voici mon mari ; il va maintenant voir quel est le motif de notre liaison. — » Frère Renauld était déshabillé, c’est-à-dire sans capuchon et sans robe, en simple jaquette ; à ces mots de la dame il dit : « — Vous dites vrai ; si pourtant j’étais habillé, on trouverait quelque moyen de s’en tirer ; mais si vous lui ouvrez et qu’il me trouve en cet état, on ne pourra inventer aucune excuse. — » La dame, frappée d’une idée soudaine, dit : « — Habillez-vous vite, et dès que vous serez habillé, prenez votre filleul dans vos bras, et écoutez bien ce que je dirai à mon mari, de façon que vos paroles s’accordent ensuite avec les miennes, et laissez-moi faire. — »
« Le bonhomme n’avait pas encore achevé de frapper, quand sa femme répondit : « — Je viens t’ouvrir. — » Et s’étant levée, elle alla d’un air souriant à la porte de la chambre qu’elle ouvrit, et dit : « — Mon mari, je te dirai que frère Renauld, notre compère, est venu nous voir, et que c’est Dieu qui l’a envoyé, car certainement s’il n’était pas venu, nous aurions aujourd’hui perdu notre enfant. — » En entendant cela, notre imbécile de mari faillit s’évanouir, et il dit : « — Comment ? — » « — Ô mon mari, reprit la dame — il lui est venu aujourd’hui une telle faiblesse, que je crus qu’il était mort, et je ne savais que faire ni que dire, quand frère Renauld est arrivé. Il a pris l’enfant dans ses bras et a dit : « — Commère, ce sont des vers qu’il a dans le corps et qui, lui remontant au cœur, l’auraient bientôt tué ; mais n’ayez pas peur ; je vais les exorciser et je les ferai mourir tous, et avant que je m’en aille d’ici, vous verrez votre enfant aussi sain que vous l’avez jamais vu. — » Et comme nous avions besoin de toi pour dire certaines prières, et que la servante n’a pas su te trouver, Renauld a fait dire ces prières à son compagnon dans l’étage le plus élevé de la maison et lui et moi nous sommes entrés ici. Et pour ce que personne autre que la mère de l’enfant ne peut assister à pareille cérémonie, nous nous sommes enfermés pour qu’aucun étranger ne vienne nous déranger ; il a encore notre fils dans ses bras, et je crois qu’il n’attend plus que son compagnon ait fini de dire ses prières, pour que tout soit fait, car l’enfant est déjà tout à fait revenu à lui. — »
« Le benêt, croyant tout cela, fut tellement saisi, à cause de l’affection qu’il avait pour son fils, qu’il ne lui vint pas à l’esprit que sa femme le trompait ; mais, poussant un grand soupir, il dit : « — Je veux aller le voir. — » La dame dit : « — Non, n’y va pas ; tu gâterais ce qui a été fait ; attends, je vais voir si tu peux y aller, et je t’appellerai. — » Frère Renauld, qui avait tout entendu et s’était habillé en toute hâte, avait pris l’enfant dans ses bras, et les choses étant disposées à son gré, il appela : — Eh ! commère, n’entends-je pas là-bas le compère ? — » L’imbécile répondit : « — Oui, messire. — » « — Donc — dit le moine — venez ici. — » Le nigaud y alla ; sur quoi, frère Renauld dit : « — Vous voyez votre fils sain et sauf par la grâce de Dieu ; il y a un moment, j’ai cru que vous ne le verriez pas vivant à vêpres ; vous ferez mettre une image de cire, de sa grandeur, en l’honneur de Dieu, devant la statue de messer saint Ambroise, par les mérites duquel Dieu vous a fait cette grâce. — » L’enfant, voyant son père, courut à lui et lui fit fête, comme font les petits enfants, et le père, l’ayant pris dans ses bras, se mit à l’embrasser en pleurant, comme s’il venait de le retirer du tombeau, et à rendre grâce à son compère qui le lui avait guéri.
« Le compagnon de frère Renauld, qui avait appris à la jeune servante non pas un, mais au moins quatre Pater noster, et lui avait donné une petite bourse de soie blanche qu’il avait reçue lui-même d’une dame veuve, l’une de ses dévotes, entendant le niais de mari frapper à la porte, était venu tout doucement jusqu’à un endroit d’où il pouvait voir et entendre ce qui se passait ; voyant que tout s’était bien terminé, il descendit, et entra dans la chambre en disant : « — Frère Renauld, j’ai dit en entier les quatre prières que vous m’aviez ordonné de dire. — » À quoi frère Renauld dit : « — Mon frère, tu as bonne haleine, et tu as bien fait. Pour moi, quand mon compère est arrivé, je n’en avais encore dit que deux ; mais Dieu, ayant en égard ta peine et la mienne, nous a fait la grâce de guérir l’enfant. — » Sur ce, le brave mari fit venir du bon vin et des confetti, et en fit les honneurs au compère et à son compagnon qui en avaient meilleur besoin que d’autre chose. Puis, étant sorti de la maison avec eux, il les recommanda à Dieu. Enfin, ayant fait faire sans retard l’image de cire, il la fit mettre avec les autres devant la statue de saint Ambroise, mais pas celui de Milan. — »

 

 NOUVELLE IV

Tofano laisse une nuit sa femme à la porte de sa maison. La dame voyant que les prières sont inutiles, fait semblant de se jeter dans un puits et y jette une grosse pierre. Tofano sort de la maison et court au puits ; pendant ce temps, sa femme rentre dans la maison, le ferme dehors et lui dit des injures par la fenêtre.

 Le roi, dès qu’il comprit que la nouvelle d’Elisa était finie, se tourna sans plus attendre vers la Lauretta, lui montrant par là qu’il lui plaisait qu’elle dît la sienne ; pour quoi, elle, sans hésiter, commença ainsi : « — Ô Amour, quelles et combien grandes sont tes forces ! combien admirables sont ton jugement et ta prévoyance ! quel philosophe, quel artiste aurait jamais pu ou pourrait montrer ces subterfuges, ces prévoyances, ces démonstrations que tu enseignes soudain à qui suit tes traces ? Certes, toute autre science est tardive auprès de la tienne, ainsi qu’on peut très bien le voir par les ruses dont on vient de parler. À ces ruses, amoureuses dames, j’en ajouterai une employée par une femme toute simple, et telle que je ne sais pas quel autre qu’Amour aurait pu la lui enseigner.
« Il y avait donc autrefois à Arezzo un homme riche qu’on nommait Tofano. Ou lui donna pour femme une très belle jeune fille nommée Monna Ghita, dont sans savoir pourquoi il devint bientôt jaloux. La dame, s’en étant aperçu, en eut du dépit, et lui ayant plusieurs fois demandé la raison de sa jalousie sans qu’il sût lui en donner une, sinon de vagues et de mauvaises, il lui vint en l’esprit de le faire mourir du mal dont il avait peur sans motif. Ayant remarqué qu’un jeune homme, fort bien à son avis, la courtisait, elle commença par s’aboucher discrètement avec lui, et les choses étant allées entre eux si loin qu’il ne leur manquait plus que d’ajouter les actes aux paroles, la dame songea à trouver également un moyen pour en venir là. Elle avait déjà remarqué qu’un des défauts de son mari était d’aimer à boire ; non seulement elle se mit à l’y encourager, mais elle l’y poussa adroitement le plus qu’elle put. Elle l’y habitua si bien que, aussi souvent qu’elle voulait, elle l’amenait à boire jusqu’à s’enivrer et quand elle le voyait tout à fait ivre, elle l’envoyait dormir ; c’est ainsi qu’elle put se rencontrer une première fois avec son amant, et qu’elle continua à le voir ensuite à diverses reprises en toute sécurité.
« Elle prit tellement confiance dans l’ivresse de son mari, que non seulement elle s’enhardit à mener son amant chez elle, mais qu’elle s’en allait parfois passer une grande partie de la nuit dans la maison de ce dernier, laquelle maison n’était pas très loin de la sienne. L’amoureuse dame continuant ce manège, il arriva que le malheureux mari vint à s’apercevoir que chaque fois qu’elle le poussait à boire, elle ne buvait jamais elle-même ; il soupçonna alors la vérité, c’est-à-dire que sa femme l’enivrait pour pouvoir faire tout à son plaisir pendant qu’il était à dormir ; et voulant, s’il était ainsi, en avoir la preuve, il fit un soir semblant, sans avoir bu de la journée, par ses actes et par ses paroles, d’être l’homme le plus ivre qui fût jamais. La dame le crut, et ne pensant pas qu’il fût besoin de le faire boire davantage, elle le fit promptement coucher. Cela fait, selon son habitude, elle sortit et s’en alla chez son amant où elle demeura jusqu’à minuit.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Tofano, dès qu’il n’entendit plus sa femme, se leva, alla à la porte, la ferma en dedans se mit à la fenêtre, afin de voir la dame quand elle reviendrait, et de bien lui faire comprendre qu’il s’était aperçu de sa conduite ; là, il attendit jusqu’à ce qu’elle revînt. La dame, étant revenue chez elle, et trouvant la porte fermée, fut très marrie, et essaya de l’ouvrir de force. Quand Tofano l’eut laissée faire pendant quelque temps, il dit : « — Femme, tu te fatigues en vain, pour ce que tu ne pourras point entrer céans. Va, retourne la d’où tu viens, et sois assurée que tu ne reviendras jamais ici, jusqu’à ce qu’en présence de tes parents et des voisins, je t’aie fait, à ce sujet, l’honneur qui te convient. — » La dame se mit alors à le prier pour l’amour de Dieu qu’il voulût bien lui ouvrir, car elle ne venait point d’où il croyait, mais bien de veiller chez une sienne voisine, pour ce que les nuits étant longues, elle ne pouvait dormir tout le temps, ni veiller seule à la maison. Mais les prières ne servaient à rien, sa brute de mari étant résolu à faire connaître son déshonneur à tous les habitants d’Arezzo, alors que personne n’en savait rien.
« La dame, voyant qu’il était inutile de prier, eut recours aux menaces, et dit : « — Si tu ne m’ouvres pas, je te ferai l’homme le plus malheureux qui soit en vie. — » À quoi Tofano répondit : « — Et que peux-tu me faire ? — » La dame, dont Amour avait déjà aiguisé l’esprit de ses conseils, répondit : « — Plutôt que de souffrir la honte que tu veux me faire bien à tort, je me jetterai dans ce puits qui est là ; et quand ensuite on m’y trouvera morte, il n’est personne qui ne croira que c’est toi qui m’y auras jetée, étant ivre ; alors il te faudra fuir, abandonner tout ce que tu as et t’exiler, ou bien on te coupera la tête comme à mon assassin, ce que tu auras véritablement été. — » Ces paroles ne firent en rien démordre Tofano de sa sotte résolution ; pour quoi, la dame dit : « — Or ça, je ne puis supporter plus longtemps ce traitement de ta part ; Dieu te pardonne ; tu feras prendre ma quenouille que je laisse ici. — » Et cela dit, comme la nuit était tellement obscure qu’à peine on eût pu se voir dans la rue, la dame alla vers le puits, prit une grosse pierre qui était à côté, et criant : Dieu te pardonne ! elle la laissa tomber dans le puits.
« La pierre, en entrant dans l’eau, fit un grand bruit ; ce qu’entendant Tofano, il crut qu’elle s’était réellement jetée dans le puits ; pour quoi, ayant pris le seau et la corde, il sortit précipitamment de la maison pour aller à son secours, et courut au puits. La dame, qui s’était cachée tout contre la porte de la maison, dès qu’elle vit son mari courir vers le puits, rentra vivement et se fermant en dedans, elle alla à la fenêtre et se mit à dire : « — Il faut mettre de l’eau dans son vin quand on le boit, mais non après, et surtout la nuit. — » Tofano, l’entendant, comprit qu’il était joué, il revint vers la porte, mais ne pouvant entrer, il se mit à dire à sa femme de lui ouvrir. Mais elle, après l’avoir laissé un instant se morfondre, comme il l’avait fait pour elle, se mit à lui crier : « — À la croix de Dieu, fastidieux ivrogne, tu n’entreras point cette nuit ; je ne puis plus supporter ta conduite ; il faut que je montre à tous qui tu es, et à quelle heure de la nuit tu rentres à la maison. — » De son côté, Tofano, irrité, se mit à lui dire des injures et à crier ; sur quoi, les voisins, entendant tout ce bruit, se levèrent et tous, hommes et femmes, se mirent aux fenêtres et demandèrent ce qu’il y avait. La dame se mit à dire en pleurant : « — C’est ce malheureux homme qui me revient ivre le soir à la maison, et qui, après s’être endormi dans les tavernes, rentre ensuite à une heure pareille. Je l’ai longtemps supporté, bien que cela ne me plût pas, mais ne pouvant plus le souffrir, j’ai voulu lui faire cette honte de le fermer dehors pour voir s’il se corrigera. — » D’un autre côté, cette brute de Tofano disait comment la chose s’était passée et proférait de grosses menaces. La dame disait à ses voisins : « — Or, voyez quel homme c’est ! que diriez-vous si j’étais dans la rue, comme il y est, et qu’il fût dans la maison, comme j’y suis ? Sur ma foi en Dieu, je ne puis croire que vous pensiez qu’il dise la vérité. À cela, vous pouvez bien juger de son état. Il dit précisément que j’ai fait ce que je crois qu’il a fait lui-même. Il a cru m’effrayer en feignant de se jeter dans je ne sais plus quel puits ; mais plût à Dieu qu’il s’y fût vraiment jeté et qu’il s’y fût noyé ; il aurait ainsi mis un peu d’eau dans le vin qu’il a bu en trop grande quantité. — »
« Les voisins, hommes et femmes, se mirent tous à blâmer Tofano, à lui donner tort et à l’apostropher sur ce qu’il disait contre sa femme ; enfin, de voisin en voisin, la rumeur devint si grande, qu’elle parvint jusqu’aux parents de la dame. Ceux-ci étant accourus, et ayant entendu l’histoire de la bouche d’un voisin ou d’un autre, empoignèrent Tofano, et ils lui donnèrent tant de coups, qu’ils le laissèrent tout rompu. Puis, étant entrés dans la maison, ils prirent ce qui appartenait à la dame et s’en retournèrent avec elle chez eux, menaçant Tofano d’un traitement pire. Tofano se voyant en méchante situation, et comprenant où sa jalousie l’avait conduit, pour ce qu’il voulait toute sorte de bien à sa femme, pria quelques amis de s’interposer et fit tant qu’il obtint la paix et ramena la dame chez lui, lui promettant de ne plus jamais être jaloux ; en outre, il lui donna licence de faire selon son bon plaisir, mais de façon qu’il ne s’aperçût de rien. Ainsi, comme un fou, il fit la paix après avoir reçu le dommage. Et vive Amour, et meure la guerre et toute la boutique ! — »