Boccace : septième journée, 7e et 8e nouvelles

NOUVELLE VII

Ludovic découvre à madame Béatrice l’amour qu’il lui porte. La dame envoie son mari Égano à sa place dans le jardin, et couche avec Ludovic, lequel s’étant ensuite levé, va dans le jardin et bâtonne Égano.

 

La présence d’esprit de madame Isabetta racontée par Pampinea fut tenue pour merveilleuse par toute la compagnie. Mais Philomène, à qui le roi avait ordonné de poursuivre, dit : « — Amoureuses dames, si je ne me trompe, je vais, je crois, vous en conter une non moins belle, et tout de suite.
« Il faut que vous sachiez qu’il fut autrefois à Paris un gentilhomme florentin qui, par pauvreté, s’était fait marchand, et auquel le commerce avait si bien réussi, qu’il était devenu richissime. Il avait eu de sa femme un fils unique qu’il avait nommé Ludovic ; et pour qu’il tînt de la noblesse de ses aïeux et non de la profession de marchand, le père n’avait pas voulu qu’il entrât comme apprenti dans aucune boutique, mais il l’avait mis avec les autres gentilshommes au service du roi de France, où il avait appris les belles manières et toutes sortes de bonnes choses. Le jeune homme étant à la cour, il advint que plusieurs chevaliers de retour du Saint-Sépulcre, se mêlèrent à une conversation de jeunes gens parmi lesquels se trouvait Ludovic, et que, les entendant parler entre eux des belles dames de France, d’Angleterre et des autres parties du monde, l’un d’eux se mit à dire que parmi toutes les dames qu’il avait vues en parcourant l’univers, il n’en avait pas trouvé une qui égalât en beauté la femme d’Egano de’ Galluzzi de Bologne, appelée madame Béatrice ; ce que tous ses compagnons, qui avaient vu comme lui cette dame à Bologne, s’accordèrent à reconnaître. En entendant cela, Ludovic qui n’était encore amoureux d’aucune dame, s’enflamma d’un tel désir de la voir, qu’il ne pouvait penser à autre chose, et ayant résolu d’aller jusqu’à Bologne pour voir la dame et pour s’y fixer si elle lui plaisait, il donna à entendre à son père qu’il voulait aller visiter le Saint-Sépulcre, ce dont il obtint à grand’peine la permission.
« En conséquence, ayant pris le nom d’Anichino, il arriva à Bologne, et, la fortune le favorisant, dès le lendemain il vit cette dame à une fête ; elle lui parut beaucoup plus belle qu’il ne se l’était imaginé ; pour quoi, s’étant épris passionnément d’elle, il résolut de ne pas quitter Bologne avant d’avoir conquis son amour. En songeant à part soi au moyen qu’il devait employer pour y parvenir, il lui sembla, laissant de côté tous les autres, que s’il réussissait à devenir le familier du mari, lequel en avait beaucoup, il pourrait d’aventure venir à bout de ce qu’il désirait. Ayant donc vendu ses chevaux, et tout concerté avec ses gens pour le mieux, il leur recommanda de feindre de ne point le connaître ; puis il alla trouver l’hôtelier et lui dit qu’il entrerait volontiers au service de quelque gentilhomme si cela pouvait se faire. À quoi l’hôtelier dit : « — Tu es justement un familier comme il en faudrait un à un gentilhomme de cette ville qui a nom Egano, lequel en a déjà beaucoup et les veut tous de bonne tournure, comme toi ; je lui en parlerai. — » Et comme il avait dit, il fit ; de sorte qu’avant de quitter Egano, il lui fit accepter Anichino, ce qui fut on ne peut plus agréable à ce dernier.
« Demeurant chez Egano, et ayant occasion de voir souvent sa dame, Anichino se mit à servir si bien avec tant de dévouement Egano, que celui-ci conçut pour lui un vif attachement, au point qu’il ne savait rien faire sans lui, et qu’il lui donna la direction de toutes ses affaires. Il advint qu’un jour, Egano étant allé oiseler, et Anichino étant resté au logis, madame Béatrice, qui ne s’était pas encore aperçue de son amour — bien qu’ayant plusieurs fois remarqué ses belles manières, elle l’eût fort loué et qu’il lui plût beaucoup — se mit à jouer aux échecs avec lui. Anichino, désireux de lui plaire, s’arrangeait de façon à se laisser gagner, de quoi la dame était enchantée. Mais quand toutes les femmes de la dame furent parties et les eurent laissés seuls à jouer, Anichino poussa un grandissime soupir. La dame, l’ayant regardé, dit : « — Qu’as-tu Anichino ? cela te fâche-t-il donc si fort que je te gagne ? — » « Madame — répondit Anichino — c’est un motif bien plus sérieux que celui-là qui m’a fait pousser un soupir. — » La dame dit alors : — « Eh ! dis-le-moi, si tu me veux quelque bien. — »
« Quand Anichino s’entendit prier par ce : si tu me veux quelque bien, de la bouche de celle qu’il aimait par-dessus tout, il poussa un nouveau soupir plus fort que le premier ; pour quoi la dame le pria derechef qu’il voulût bien lui dire quelle était la cause de ses soupirs. À quoi Anichino dit : « — Je crains fort que cela vous fâche, si je vous le dis ; puis, je crains que vous le redisiez à d’autres. — » À quoi la dame dit : « — Pour sûr, cela ne me sera point déplaisant ; et sois certain que, quelque chose que tu me dises, je ne le dirai jamais à personne, à moins que cela ne te plaise. — » Anichino dit alors : « — Puisque vous me le promettez, je vous le dirai. — » Et quasi les larmes aux yeux, il lui dit qui il était, ce qu’il avait entendu dire d’elle, où et comment il était devenu amoureux, et pourquoi il s’était fait le serviteur de son mari. Puis, humblement, il la pria, si cela se pouvait, de lui faire la grâce d’avoir pitié de lui et de le satisfaire en son secret et fervent désir ; ajoutant que, si elle ne voulait pas, elle le laissât garder son déguisement et consentît à ce qu’il l’aimât.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Ô singulière douceur du sang bolonais, comme tu as toujours été digne d’éloges en ces sortes de cas ! Tu n’aimas jamais les larmes ni les soupirs, et toujours tu te rendis aux humbles prières et aux amoureux désirs ; et si j’avais des louanges assez dignes de toi, ma voix ne se lasserait jamais de te louer. La gente dame, pendant qu’Anichino parlait, le regardait, et ajoutant pleine croyance à ses paroles et à ses prières, elle reçut son amour dans le cœur avec une telle force, qu’elle aussi se mit à soupirer, et, après quelques soupirs, elle dit : « — Mon doux Anichino, reprends courage, ni dons, ni promesses, ni sollicitations de gentilshommes, de seigneurs, ni d’aucun autre — car j’ai été et je suis encore courtisée de beaucoup de gens — n’ont pu émouvoir mon âme, et je n’en ai aimé aucun ; mais toi, dans le peu de temps que tes paroles ont duré, tu as fait que je t’appartiens bien plus que je ne m’appartiens à moi-même. J’estime que tu as parfaitement gagné mon amour, et pour ce je te le donne, et je te promets que je t’en ferai jouir avant que la nuit qui vient ne soit entièrement passée. Et pour que cela arrive, tu feras en sorte de venir vers minuit en ma chambre ; je laisserai la porte ouverte ; tu sais de quel côté du lit je couche, tu y viendras, et une fois là, si je dors, tu me toucheras jusqu’à ce que je m’éveille, et alors je te récompenserai du long désir que tu as eu. Et pour que tu croies à ce que je te dis, je veux te donner un baiser comme arrhes. — » Et lui ayant jeté les bras au col, elle le baisa amoureusement, ce qu’Anichino lui rendit de bon cœur.
« Ces choses dites, Anichino quitta la dame, et alla vaquer à quelques affaires, attendant avec la plus grande joie du monde que la nuit vînt. Egano de retour de la-chasse, étant fatigué, alla se coucher dès qu’il eut soupé, et sa femme le suivit, après avoir laissé, comme elle l’avait promis, la porte de la chambre ouverte. À l’heure dite, Anichino s’y rendit, et après être entré doucement dans la chambre et avoir fermé la porte en dedans, il se dirigea vers l’endroit où la dame était couchée, et lui ayant mis la main sur la poitrine, il vit qu’elle ne dormait pas. Celle-ci, dès qu’elle sentit qu’Anichino était arrivé, lui prit la main dans les deux siennes, et les tenant fortement, elle se tourna dans le lit jusqu’à ce qu’elle eût éveillé Egano à qui elle dit : « — Je n’ai voulu te rien dire hier soir, pour ce que tu me semblais fatigué ; mais dis-moi, sur ton salut en Dieu, mon cher Egano, quel est celui que tu tiens pour le plus loyal et le meilleur de tes familiers, celui que tu aimes le plus de tous ceux qui sont en ta maison ? — » Egano répondit : — Qu’est-ce, femme, que tu me demandes ? Ne le sais-tu pas ? je n’en ai pas, je n’en ai jamais eu auquel j’aie accordé, j’accorde plus de confiance et que j’aime plus qu’Anichino ; mais pourquoi me fais-tu cette demande ? — »
« Anichino, voyant qu’Egano était réveillé et entendant parler de lui, avait à plusieurs reprises voulu retirer sa main pour s’en aller, craignant fort que la dame n’eût voulu se jouer de lui ; mais elle l’avait si bien tenu et elle le tenait si bien, qu’il n’avait pu se dégager ni ne le pouvait. La dame répondit à Egano et dit : « — Je te le dirai ; je croyais qu’il en était comme tu dis, et qu’il t’était plus fidèle qu’aucun autre ; mais il m’a détrompée, pour ce que, hier, quand tu as été parti pour la chasse, il est resté à la maison, et quand le moment lui a paru propice, il n’a pas eu honte de me demander de satisfaire son désir. Moi, pour pouvoir te dénoncer la chose sans avoir besoin d’autres preuves, et pour te la faire toucher et voir, je lui ai répondu que j’y consentais et que, cette nuit, après minuit, j’irais dans notre jardin l’attendre au pied du pin. Or, pour moi, je n’ai nulle envie d’y aller ; mais si tu veux connaître la fidélité de ton familier, tu peux facilement, en endossant une de mes robes en mettant un voile sur ta tête, descendre et aller voir s’il viendra, ce dont je suis sûre. — » En entendant cela, Egano dit : « — Certainement, il faut que je le vois. — » Et s’étant levé, il s’affubla du mieux qu’il sut d’une des robes de la dame, mit un voile sur sa tête, et s’en alla dans le jardin où il se mit à attendre Anichino au pied d’un pin.
« Dès que la dame l’eut vu se lever et sortir de la chambre, elle se leva à son tour et courut fermer la porte en dedans. Anichino, qui avait éprouvé la plus grande peur qu’il eût eue de sa vie, et qui avait fait tous ses efforts pour échapper des mains de la dame, la maudissant mille fois elle et son amour, voyant la fin de tout ceci, fut l’homme le plus content qui fût jamais. Sur quoi, la dame étant revenue dans le lit, il se déshabilla sur son invitation, et ils prirent ensemble plaisir et joie pendant un bon moment. Puis, la dame jugeant qu’Anichino ne devait pas rester plus longtemps, elle le fit lever, s’habiller et lui dit : « — Mon doux ami, tu vas prendre un bon bâton et tu t’en iras au jardin ; là feignant de m’avoir demandé ce rendez-vous pour m’éprouver, tu diras toutes sortes d’injures à Egano que tu feras semblant de prendre pour moi, et tu me le bâtonneras de la belle façon, pour ce que de tout cela il s’en suivra pour nous merveilleuse joie et plaisir. — »
« Anichino s’étant levé et étant allé dans le jardin, un gros bâton de saule à la main, s’approcha du pin où Egano, qui le vit venir, se leva comme pour lui faire grandissime fête, et courant à sa rencontre. Sur quoi Anichino dit : « — Ah, mauvaise femme ! tu es donc venue, et tu as cru que je voulais faire cette honte à mon maître ? sois mille fois la mal venue. — » Et, le bâton levé, il se mit à frapper. À ces paroles, Egano voyant le bâton se mit à fuir sans dire mot, et Anichino le poursuivit en disant : « — Va, que Dieu te mette en mal an, femme coupable, car je le dirai certainement à Egano demain matin. — » Egano ayant reçu plusieurs coups de bâton, et des bons, s’en revint en toute hâte à la chambre où la dame lui demanda si Anichino était venu au jardin. Egano dit : « — Plût à Dieu qu’il n’y fût pas venu, pour ce que, croyant que c’était toi, il m’a tout rompu de coups de bâton, et m’a dit les plus grosses injures qu’on ait jamais dites à une mauvaise femme ; et certainement je m’étonnais fort qu’il t’eût fait cette proposition dans l’intention de me déshonorer ; mais te voyant l’air enjoué et avenant, il a voulu t’éprouver. — » Alors la dame dit : « — Loué soit Dieu, car il m’a éprouvé en paroles seulement, tandis qu’il t’a éprouvé, toi, par des coups ; et je crois qu’il pourra dire que je supporte plus patiemment les paroles que tu ne supportes les coups ; mais puisqu’il t’est si fidèle, je veux l’avoir pour cher et lui faire honneur. — » Egano dit : « — Certes, tu dis vrai. — »
« Et depuis ce jour, se reposant là-dessus, Egano fut convaincu qu’il avait la femme la plus fidèle et le serviteur le plus loyal qu’eût jamais eus un gentilhomme. Pour quoi, Anichino et la dame rirent plus d’une fois de ce bon tour, et pendant tout le temps qu’il plut à Anichino de rester au service d’Egano à Bologne, lui et sa maîtresse eurent, pour prendre leurs ébats, toutes les aises qu’ils n’auraient probablement pas eues sans cela. — »

 NOUVELLE VIII

Un mari devient jaloux de sa femme. Celle-ci s’attache la nuit une ficelle au doigt de pied pour connaître quand son amant vient la trouver. Le mari s’aperçoit du stratagème ; il poursuit l’amant, et pendant ce temps la dame fait coucher à sa place, dans son lit, une autre femme qu’à son retour le mari bat et à qui il arrache les cheveux. Il va ensuite chercher les frères de sa femme ; ceux-ci, trouvant que ce qu’il leur a dit n’est point vrai, l’accablent d’injures.

 Tous jugèrent que madame Béatrice avait été extraordinairement malicieuse dans sa façon de se moquer de son mari, et chacun affirmait que la peur d’Anichino avait dû être très grande quand, retenu fortement par la dame, il l’entendit parler de l’amour dont il l’avait requise ; mais le roi voyant Philomène se taire, se tourna vers Néiphile et dit : « — C’est à vous de parler. — » Celle-ci, souriant d’abord un peu, commença : « — Belles dames, j’aurais fort à faire si je voulais vous contenter par une belle nouvelle comme celles dont vous avez été jusqu’ici si satisfaites ; mais avec l’aide de Dieu j’espère m’en tirer assez bien.
« Il faut donc que vous sachiez qu’en notre cité fut jadis un richissime marchand nommé Arriguccio Berlinghieri, lequel, comme font encore aujourd’hui tous les marchands, s’imagina sottement de s’anoblir en prenant femme, et épousa une jeune et gente dame peu en rapport avec sa condition et qui s’appelait Monna Sismonda. Celle-ci, pour ce que son mari, comme font tous les marchands, était toujours en voyage et restait peu avec elle, s’énamoura d’un jouvenceau appelé Ruberto qui l’avait longtemps courtisée. La dame ayant lié des relations intimes avec lui, et ces relations étant moins secrètes qu’il n’eût fallu, pour ce qu’elles lui plaisaient souverainement, il arriva qu’Arriguccio, soit qu’il en eût appris quelque chose, soit pour un autre motif, devint l’homme le plus jaloux du monde, et que, laissant là ses voyages et toutes ses affaires, il mit quasi toute sa sollicitude à bien garder sa femme. Il ne se serait point endormi s’il ne l’avait vue entrer la première dans le lit ; pour quoi, la dame ressentait grand chagrin, ne pouvant en aucune façon se trouver avec son Ruberto.
« Or donc, après avoir longuement songé à trouver quelque moyen de le voir, ce dont elle était aussi vivement sollicitée par lui, il lui vint en la pensée de procéder de cette façon ; comme sa chambre était très loin de la rue, et qu’elle s’était aperçue qu’Arriguccio restait fort longtemps à s’endormir, mais dormait ensuite très solidement, elle résolut de faire venir Ruberto à minuit sur la porte de sa maison, d’aller lui ouvrir et de rester quelque temps avec lui pendant que le mari dormait. Et, pour qu’elle pût être avertie de son arrivée sans que personne s’en aperçut, elle imagina d’installer en dehors de la fenêtre de sa chambre une ficelle dont l’un des bouts retomberait à terre et dont l’autre, traînant sur le plancher, arriverait jusqu’à son lit et entrerait sous les couvertures, de façon à l’attacher à son gros doigt de pied quand elle serait au lit. Ces dispositions prises, elle le fit dire à Ruberto, en lui recommandant, quand il viendrait, de tirer la ficelle ; si le mari dormait, elle la laisserait aller et irait lui ouvrir ; s’il ne dormait pas, elle tiendrait ferme et tirerait la ficelle à soi, afin qu’il n’attendît point. Cela plut à Ruberto, qui étant allé au rendez-vous, put quelquefois la voir, d’autres fois non.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Ce stratagème continuant entre eux, il advint qu’une nuit, la dame dormant, Arriguccio en étendant le pied dans le lit trouva la ficelle ; pour quoi, y portant la main et voyant qu’elle était attachée au doigt de la dame, il se dit : ceci doit être quelque ruse ; ce dont il fut certain après avoir vu que la ficelle sortait par la fenêtre ; sur quoi, l’ayant enlevée du doigt de sa femme, il l’attacha au sien, et attendit pour voir ce que cela voulait dire. Ruberto ne tarda pas à venir, et ayant tiré la ficelle, comme d’habitude, il réveilla Arriguccio ; mais comme celui-ci se l’était mal attachée et que Ruberto ayant tiré très fort, la ficelle était restée aux mains de ce dernier qui comprit qu’il devait rester et attendre — ce qu’il fit — Arriguccio, s’étant levé précipitamment et ayant saisi ses armes, courut à la porte pour voir quel était l’audacieux et pour lui faire un mauvais parti. Bien qu’il fût un marchand, Arriguccio était courageux et fort. Arrivé à la porte, comme il ne l’ouvrit pas tout doucement ainsi qu’avait coutume de le faire la dame, Ruberto qui attendait en fut surpris et soupçonna la vérité, c’est-à-dire que c’était Arriguccio qui avait ouvert la porte ; pour quoi, il se mit à fuir en toute hâte, et Arriguccio se lança à sa poursuite.
« Après avoir fui pendant un certain temps, et Arriguccio le poursuivant toujours, Ruberto, qui était également armé, tira son épée et fit volte-face ; de sorte qu’ils se mirent l’un à attaquer, l’autre à se défendre. La dame s’était réveillée quand Arriguccio avait ouvert la chambre, et s’apercevant qu’on lui avait enlevé la ficelle du doigt, elle comprit soudain que sa ruse avait été découverte ; voyant qu’Arriguccio s’était mis à courir derrière Ruberto, elle se leva promptement, réfléchissant à ce qui pouvait advenir de tout cela ; elle appela sa suivante qui connaissait tout, et elle la supplia tant, qu’elle la fit consentir à se mettre à sa place dans le lit, en lui disant de supporter patiemment et sans se faire connaître les mauvais traitements que pourrait lui faire Arriguccio, pour ce qu’elle l’en récompenserait si bien qu’elle n’aurait point occasion de s’en repentir. Puis, après avoir éteint la lumière qui brûlait dans la chambre, elle sortit, et s’étant cachée dans un coin de la maison, elle attendit ce qui allait se passer.
« Les voisins de la rue, entendant le bruit de la lutte entre Arriguccio et Ruberto, se levèrent et se mirent à leur dire des injures ; sur quoi Arriguccio craignant d’être reconnu, laissa aller le jouvenceau sans avoir pu savoir en aucune façon qui il était et sans avoir pu le blesser ; puis, en colère et de méchante humeur, il s’en revint chez lui. Rentré dans la chambre, il se mit à dire : « — Où es-tu, femme coupable ? Tu as éteint la lumière afin que je ne te trouve pas ; mais tu t’es trompée. — » Et étant allé droit au lit, il saisit la suivante, croyant prendre sa femme, et s’escrimant des pieds et des mains de son mieux, il lui administra tant de coups de poings et de coups de pieds, qu’il lui meurtrit toute la figure ; il finit par lui arracher les cheveux, ne cessant de lui dire les plus grandes injures qu’on ait jamais dites à une méchante femme. La servante se plaignait fort, et elle avait de quoi ; et, bien que par instants elle criât : merci, de par Dieu ! assez ! sa voix était si brisée par les plaintes, et Arriguccio était animé d’une telle fureur, qu’il n’aurait pas pu reconnaître si c’était la voix d’une autre femme que la sienne. Pendant qu’il la battait plus que de raison et lui arrachait les cheveux, comme nous venons de le dire, il lui disait : « — Méchante femme, je n’entends pas te punir autrement ; mais j’irai trouver tes frères ; je leur dirai tes belles actions ; ils viendront te chercher et te feront ce qu’ils croiront que leur honneur exige ; puis ils t’emmèneront ; car pour sûr, tu ne resteras plus désormais en cette maison. — » Cela dit, il sortit de la chambre, la ferma en dehors et s’en alla.
« Dès que Monna Sismonda, qui avait tout entendu, vit que son mari était parti, elle ouvrit la chambre, ralluma la lumière et trouva sa servante toute meurtrie qui pleurait abondamment. Elle la consola du mieux qu’elle put, et la reconduisit dans sa chambre, où elle la fit soigner en cachette et où elle la paya des propres deniers d’Arriguccio, de façon à la laisser satisfaite. Et aussitôt qu’elle eut ramené la servante dans sa chambre, elle se hâta de remettre en ordre son propre lit comme si personne ne s’y fût couché ; elle ralluma la lampe, s’habilla et se rajusta comme si elle n’avait pas encore été au lit ; puis ayant allumé une lanterne et pris ses vêtements, elle alla s’asseoir à la cime de l’escalier où elle se mit à coudre et à attendre ce qui allait advenir de tout cela.
« Arriguccio, sorti de chez lui, s’en alla du plus vite qu’il put chez les frères de sa femme, et frappa à leur porte jusqu’à ce qu’on l’eût entendu et qu’on lui eût ouvert. Les frères de la dame, qui étaient au nombre de trois, ainsi que sa mère, entendant que c’était Arriguccio qui venait, se levèrent tous et, ayant fait allumer des lumières, vinrent à lui et lui demandèrent ce qu’il allait cherchant ainsi à cette heure et tout seul. Sur quoi Arriguccio, depuis l’incident de la ficelle qu’il avait trouvée attachée au doigt de pied de Monna Sismonda, jusqu’à ce qu’il avait vu et fait ensuite, leur raconta tout ; et pour leur donner une bonne preuve de ce qu’il avait fait, il mit dans leurs mains les cheveux qu’il croyait avoir arrachés à sa femme, ajoutant qu’ils pouvaient venir et qu’ils lui pourraient faire ce qu’ils croiraient que leur honneur exigeait, pour ce qu’il n’entendait pas la garder plus longtemps chez lui. Les frères de la dame, fortement courroucés de ce qu’ils avaient entendu, car ils le tenaient pour vrai, et furieux contre elle, firent allumer des torches, et s’étant mis en route avec Arriguccio, s’en allèrent chez lui avec l’intention de faire un mauvais parti à leur sœur. Ce que voyant leur mère, elle se mit à les suivre en pleurant, les suppliant tour à tour de ne point croire si vite de pareilles choses sans en avoir vu ou en avoir appris davantage, pour ce que le mari pouvait fort bien s’être mis en colère contre elle et l’avoir battue pour un tout autre motif, et donner maintenant cette raison pour excuse ; elle ajoutait aussi qu’elle s’étonnait beaucoup que cela eût pu arriver, car elle connaissait bien sa fille, l’ayant élevée dès son plus jeune âge ; et elle leur tenait bon nombre de propos semblables.
« Arrivés à la maison d’Arriguccio et y étant entrés, ils se mirent à monter l’escalier. Monna Sismonda, les entendant venir dit : « — Qui est là ? — » À quoi l’un de ses frères répondit : « — Tu le sauras bien, qui c’est, femme coupable. — » Monna Sismonda dit alors : « — Que veut donc dire ceci ! Seigneur, aidez-nous ! — » Et, s’étant levée tout debout, elle dit : « — Mes frères, soyez les bien venus ; que cherchez-vous tous trois à cette heure ? — » Ceux-ci, l’ayant vue assise et en train de coudre et sans qu’aucune trace sur sa figure n’indiquât qu’elle eût été battue, alors qu’Arriguccio leur avait dit qu’il l’avait toute meurtrie, s’étonnèrent tout d’abord, et, refrénant l’impétuosité de leur colère, lui demandèrent des explications sur ce dont Arriguccio se plaignait à son sujet, la menaçant vivement si elle ne leur disait pas tout. La dame leur dit : « — Je ne sais ce que j’ai à vous dire, ni de quoi Arriguccio a pu se plaindre. — » Arriguccio, en la voyant, la regardait comme un homme tout abasourdi, se rappelant lui avoir donne plus de mille coups de poing sur la figure, l’avoir égratignée, bref lui avoir fait tout le mal du monde, tandis que maintenant il la voyait comme si rien ne s’était passé. Les trois frères lui racontèrent brièvement ce qu’Arriguccio leur avait dit au sujet de la ficelle, des mauvais traitements qu’il lui avait infligés, enfin tout. La dame, se tournant vers Arriguccio, dit : « — Eh ! mon mari, qu’est-ce que j’entends ? Pourquoi me fais-tu passer, à ta grande vergogne, pour une femme coupable, alors que je ne le suis pas, et te fais-tu passer, toi, pour l’homme méchant et cruel que tu n’es point ? Avec qui as-tu été céans cette nuit, si ce n’est avec moi ? Quand m’as-tu battue ? Pour moi, je ne m’en souviens point ? — »
« Arriguccio se mit à dire : « — Comment, méchante femme, n’avons-nous pas été ensemble au lit ? Ne suis-je point revenu ici, moi, après avoir poursuivi ton amant ? Ne t’ai-je pas donné mille coups et arraché les cheveux ? — » La dame répondit : « — Tu n’as point couché céans hier soir. Mais laissons cela, car je ne puis en donner d’autres preuves que mes paroles qui disent vrai, et venons-en à ce que tu dis de m’avoir battue et arraché les cheveux. Tu ne m’as jamais battue ; que tous ceux qui sont ici et toi-même me fassiez voir si j’ai aucune trace de coups sur toute ma personne ! Et je ne te conseillerais pas d’être assez hardi pour porter la main sur moi, car, par la croix de Dieu, je te dévisagerais de belle sorte. Tu ne m’as pas davantage arraché les cheveux ; du moins je ne l’ai ni senti ni vu ; mais peut-être me les as-tu arrachés sans que je m’en aperçusse. Voyons voir si je les ai arrachés ou non. — » Et, ayant ôté ses voiles de sa tête, elle montra que ses cheveux n’avaient point été arrachés, mais qu’ils étaient entiers.
« Ce que voyant et entendant les trois frères et la mère, ils se mirent à dire à Arriguccio : « — Que veux-tu dire, Arriguccio ? Ce n’est pas là ce que tu es venu nous dire que tu avais fait, et nous ne savons pas comment tu pourras prouver le reste. — » Arriguccio était comme dans un rêve et voulait parler, mais voyant que ce qu’il croyait pouvoir facilement prouver n’existait pas, il n’osait rien dire. La dame, s’étant tournée vers ses frères, dit : « — Mes frères, je vois qu’il est allé chercher ce que je ne voulais jamais faire, à savoir que je vous raconte ses misères et sa méchanceté ; et bien, je le ferai. Je crois fermement que ce qu’il vous a dit lui est arrivé et qu’il l’a fait ; écoutez comment. Ce galant homme à qui pour male heure vous m’avez donnée pour femme ; qui se fait appeler marchand et veut passer pour l’être ; qui devait être plus sobre qu’un religieux et plus honnête qu’une demoiselle, il se passe peu de soirs qu’il n’aille s’enivrer par les tavernes, courant les mauvaises femmes, tantôt celle-ci, tantôt celle-là ; pour moi, il faut que je l’attende jusqu’à minuit et parfois jusqu’au matin, comme vous venez de me trouver. Je suis sûre, qu’étant complètement ivre, il est allé se coucher avec une de ces tristes créatures, et qu’en se réveillant il lui a trouvé une ficelle attachée au pied, et qu’alors il lui a fait toutes les belles prouesses qu’il dit : il est retourné près d’elle, l’a battue et lui a arraché les cheveux, et, comme il n’était pas encore bien revenu en lui-même, il a cru, et je suis persuadée qu’il croit encore, m’avoir fait tout cela à moi. Et si vous l’examinez bien au visage, il est encore à moitié ivre. Mais pourtant, quoi qu’il ait dit de moi, je veux que vous n’en teniez pas plus compte que de ce que dit un homme ivre, et puisque je lui pardonne, je veux que vous lui pardonniez aussi. — »
La mère de la dame, entendant cela, commença à crier et à dire : « — Par la croix de Dieu, ma fille, cela ne devrait pas se passer ainsi ; il faudrait, au contraire, tuer ce chien fastidieux et ingrat, car il n’a jamais été digne d’avoir une jeunesse comme toi. Voyez un peu ! il n’aurait pas fait autrement s’il t’avait trouvée dans la fange ! Puisse-t-il désormais vivre à la male heure, si tu dois rester sous le coup des propos d’un mauvais marchand de fressure d’âne ! Ils viennent tous ici de leur village, sortis de la canaille et vêtus de gros drap de Romagne, les chausses tombantes et la plume au cul, et dès qu’ils ont trois sols, il leur faut pour femmes les filles des gentilshommes et des nobles dames ; ils se font faire des armoiries et ils disent : je suis de telle famille ; ceux de ma maison ont fait ceci et cela. Que je voudrais donc que mes fils n’eussent point suivi mes avis, car ils te pouvaient si honorablement faire entrer dans la maison des comtes Guidi, avec une petite dot ! Mais ils ont voulu te donner cette belle joie, à savoir que, tandis que tu es la meilleure fille de Florence et la plus honnête, ton mari n’a pas eu honte de venir dire en plein minuit que tu es une putain, comme si nous ne te connaissions pas ! Mais par ma foi en Dieu, si l’on voulait m’en croire, on lui donnerait une telle correction qu’il s’en repentirait. — » Et, s’étant tournée vers ses fils, elle dit : « — Mes fils, je vous disais bien que cela ne pouvait pas être. Avez-vous entendu comment votre cher beau-frère traite votre sœur ? Mauvais marchand de quatre deniers qu’il est ! Si j’étais de vous, après ce qu’il a dit d’elle et ce qu’il a fait, je ne me tiendrais pas pour satisfaite ni vengée avant de l’avoir fait disparaître de ce monde ; et si j’étais un homme, comme je suis une femme, je ne voudrais pas qu’aucun autre que moi se chargeât de son affaire. Seigneur, punis-le, ce méchant ivrogne, qui n’a point de honte. — »
Les jeunes gens, voyant et entendant tout cela, se tournèrent vers Arriguccio et lui adressèrent les plus grosses injures qui eussent jamais été dites à un méchant homme ; finalement ils lui dirent : « — Nous te pardonnons celle-là comme à un homme ivre ; mais garde-toi sur ta vie que nous entendions jamais plus de semblables nouvelles, car pour sûr, s’il nous en parvient encore aux oreilles, nous te paierons en même temps celle-là et les autres. — » Ayant ainsi parlé, ils s’en allèrent.
« Arriguccio était resté tout ébahi, ne sachant en lui-même si ce qu’il avait fait était vrai ou s’il avait rêvé ; sans plus rien dire, il laissa sa femme en paix. Celle-ci, par sa sagacité, non seulement évita le péril survenu, mais trouva le moyen de faire selon son plaisir, sans avoir plus aucune peur de son mari. — »