Boccace : septième journée, 9e et 10e nouvelles

NOUVELLE IX

Lidia, femme de Nicostrate, aime Pirrus. Celui-ci, pour croire à son amour, lui demande trois choses qu’elle fait toutes les trois ; en outre, en présence de Nicostrate, elle se satisfait avec lui et fait croire à Nicostrate que ce qu’il a vu n’est point vrai.

 

La nouvelle de Néiphile avait paru si plaisante, que les dames ne pouvaient se tenir d’en rire et d’en parler, bien que le roi leur eût imposé plusieurs fois silence, ayant ordonné à Pamphile de dire la sienne. Cependant, quand elles se turent, Pamphile commença ainsi : « — Je ne crois pas, révérentes dames, qu’il existe chose au monde, quelque grave et douteuse qu’elle soit, que n’ose faire quiconque aime ferventement. Bien que cela ait été démontré dans nombre de nouvelles, néanmoins je crois que je vous le démontrerai bien plus encore par une que j’entends vous dire, et où vous entendrez parler d’une dame à qui la fortune fut d’autant plus favorable qu’elle avait montré peu de prudence ; et pour ce, je ne conseillerais à aucune de vous de marcher sur les traces de la dame dont je veux parler, attendu que la fortune n’est pas toujours favorablement disposée, et que les hommes ne sont pas tous également sots en ce monde.
« Dans Argos, très ancienne cité d’Achaïe que ses anciens rois ont rendue plus fameuse que grande, fut jadis un noble homme appelé Nicostrate, et à qui, déjà voisin de la vieillesse, la fortune donna pour femme une grande dame non moins ardente que belle, dont le nom était Lidia. Notre homme, étant noble et riche, entretenait un nombreux domestique, des chiens et des oiseaux, et prenait un grandissime plaisir à chasser. Il avait, parmi ses autres familiers, un jeune homme bien fait, élégant et beau de sa personne, adroit à tout ce qu’il entreprenait, nommé Pirrus. Nicostrate l’aimait par-dessus tout, et avait en lui la plus entière confiance. Lidia s’en énamoura fortement, à tel point que, ni de jour ni de nuit, elle ne pouvait penser à autre chose. Mais de cet amour, soit qu’il ne s’en fût point aperçu ou qu’il n’en voulût pas, Pirrus ne paraissait se préoccuper, de quoi la dame portait en son cœur un intolérable ennui. Résolue à lui dévoiler toute son ardeur, elle fit venir près d’elle une sienne camériste nommée Lusca, en qui elle avait grande confiance, et elle lui parla ainsi : « — Lusca, les bienfaits que tu as reçus de moi doivent te rendre obéissante et fidèle ; pour ce, garde-toi de faire jamais connaître à personne ce que je vais te dire présentement, sinon à celui à qui je t’ordonnerai de le dire. Comme tu vois, Lusca, je suis dame, jeune et fraîche, et abondamment pourvu de tout ce qu’une femme peut désirer ; bref, hors une chose, je ne puis me plaindre, et cette chose c’est que les années de mon mari sont trop nombreuses si on les mesure aux miennes ; pour quoi, je vis dans la privation de ce que les femmes ont le plus de plaisir à avoir. Cependant, comme je désire cette chose autant que les autres femmes, j’ai depuis longtemps résolu, puisque la fortune m’a été si peu amie de me donner un mari si vieux, de ne pas être assez ennemie de moi-même pour ne pas trouver un moyen de satisfaire mes plaisirs et de me soulager. Pour avoir ces plaisirs aussi complets en cela qu’en toute autre chose, j’ai pris un parti, à savoir que notre Pirrus, comme plus digne de cela que quiconque, y supplée par ses embrassements, et je lui ai voué un tel amour, que je n’éprouve de plaisir qu’en le voyant ou qu’en pensant à lui ; bref, si je n’ai pas sans retard un rendez-vous avec lui, pour sûr je crois que je mourrai. Pour quoi, si ma vie t’est chère, tu lui dévoileras mon amour de la façon qui te paraîtra la meilleure, et tu le prieras de ma part qu’il consente à venir me trouver quand tu iras le chercher. — »
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« La camériste dit qu’elle le ferait volontiers ; et ayant trouvé le moment et le lieu propices, elle prit Pirrus à part et du mieux qu’elle sut, elle s’acquitta de l’ambassade dont sa dame l’avait chargée. En entendant cela, Pirrus s’étonna fortement, en homme qui ne s’était aperçu de rien, et craignit que la dame ne lui fît tenir ce langage pour l’éprouver ; pour quoi, il répondit sur le champ d’une façon rude : « — Lusca, je ne puis croire que ces paroles viennent de ma dame, et pour ce, prends garde à ce que tu dis ; si elles viennent bien d’elle, je ne crois pas qu’elle te les fasse dire de bon cœur ; et si elle te les fait dire de bon cœur, comme mon maître me traite mieux que je ne mérite, je ne lui ferais pas sur ma vie un pareil outrage ; donc, garde-toi de me tenir plus longtemps de semblables propos. — » La Lusca, nullement troublée par son air rigide, lui dit : « — Pirrus, de cela et de tout ce que ma dame voudra, je te parlerai toutes les fois qu’elle me l’ordonnera, que cela te doive procurer plaisir ou ennui ; mais tu es une bête. — » Et toute courroucée par les paroles de Pirrus, elle s’en revint vers la dame qui, en l’entendant, désira mourir. Mais, au bout de quelques jours, ayant reparlé à la camériste, elle lui dit : — « Lusca, tu sais que le chêne ne tombe pas du premier coup ; pour quoi, je crois qu’il faut que tu retournes vers celui qui, à mon grand dommage, veut m’être déloyal, et, choisissant le moment convenable, que tu lui démontres bien quel est mon amour pour lui ; qu’enfin tu t’efforces d’amener la chose à bon résultat, pour ce que si on la laissait ainsi, j’en mourrais, et il croirait avoir été bafoué ; de sorte qu’au lieu de son amour que je cherche, je n’obtiendrais que sa haine. — » La camériste réconforta la dame, et s’étant mise à la recherche de Pirrus, elle le trouva joyeux et dispos, et elle lui dit ainsi :
« — Pirrus, je t’ai montré, il y a quelques jours, de quel feu brûle notre maîtresse à cause de l’amour qu’elle te porte, et je t’en assure aujourd’hui de nouveau ; si tu persistes dans la dureté que tu as témoignée l’autre jour, tu peux être certain qu’elle ne vivra pas longtemps ; pour quoi, je t’en prie, consens à satisfaire son désir ; et si tu persistes dans ton obstination, moi qui te croyais très sage, je te tiendrai pour un sot. Quelle plus grande gloire peut-il t’arriver que de te voir aimer par-dessus tout par une telle dame, si belle et si noble ? En outre, combien n’as-tu pas à te reconnaître obligé de la fortune, en pensant qu’elle a mis devant toi toute prête une chose si conforme aux désirs de ta jeunesse, et un tel soulagement à tes besoins ? Quel est l’homme, de ta condition que tu pourras voir en meilleure position pour ses ébats que tu le seras, toi, si tu es avisé ? quel autre pourras-tu voir mieux fourni en armes, en chevaux, en vêtements et en argent, que tu le seras si tu consens à donner ton amour à cette dame ? ouvre donc ton cœur à mes paroles et retourne en toi-même ; rappelle-toi qu’une fois seulement, et jamais plus, il arrive que la fortune vient à nous d’un air joyeux et les bras ouverts ; celui qui ne sait alors l’accueillir et qui plus tard se voit pauvre et misérable, ne doit se plaindre que de soi-même et non d’elle. Puis, il ne doit point exister une même loyauté entre les serviteurs et les maîtres, qu’entre les amis et les parents ; au contraire, les serviteurs doivent, en tant qu’ils peuvent, traiter les maîtres comme ils sont eux-mêmes traités par eux. Crois-tu, si tu avais une belle femme, une mère, une fille, ou une sœur qui aurait plu à Nicostrate, qu’il observerait envers toi la loyauté que tu veux lui garder au sujet de sa femme ? aie pour certain que, si les promesses et les prières ne suffisaient pas, il emploierait la force, quoi que tu dusses en penser. Traitons-les donc, eux et leurs choses, comme ils nous traitent nous et les nôtres. Use du bénéfice de la fortune, ne la repousse pas ; fais-lui face et reçois-la quand elle vient, car pour sûr, si tu ne le fais pas, sans compter que ta dame en mourra, tu t’en repentiras toi-même tant de fois que tu désireras mourir aussi. — »
« Pirrus, qui avait plusieurs fois songé à ce que lui avait dit la Lusca, avait déjà résolu, si elle revenait le trouver, de faire une toute autre réponse et de consentir en tout à complaire à la dame, pourvu qu’il pût être certain qu’elle ne voulait pas l’éprouver ; pour ce, il répondit : « — Vois-tu, Lusca, je reconnais pour vrai tout ce que tu me dis ; mais d’autre part, je sais que mon maître est fort sage et fort avisé. Comme il a remis toutes ses affaires en mes mains, je crains bien que Lidia, sur son avis et d’après son ordre, ne fasse ainsi que pour m’éprouver ; et pour ce, si elle veut faire trois choses que je demanderai pour éclaircir mes doutes, il n’est rien ensuite que je ne fasse promptement quand elle me commandera. Les trois choses que je veux sont celles-ci : Premièrement, qu’en présence même de Nicostrate, elle tue son bon épervier ; puis qu’elle m’envoie une touffe de la barbe de Nicostrate, et enfin une dent de celui-ci et des meilleures. — » Ces choses parurent difficiles à la Lusca et très difficiles à la dame ; cependant Amour qui sait réconforter les cœurs, et qui est grand maître en fait de conseils, la fit se décider à tenter l’aventure, et la dame envoya dire à Pirrus, par sa camériste, qu’elle ferait pleinement et vite ce qu’il avait demandé ; en outre, puisqu’il tenait Nicostrate pour si avisé, elle fit dire qu’elle se satisferait avec Pirrus en présence de Nicostrate même et qu’elle ferait croire à Nicostrate que ce n’était pas vrai. Sur quoi Pirrus attendit ce que ferait la gente dame.
« À quelques jours de là, Nicostrate ayant donné à quelques gentilshommes un grand dîner, comme il avait coutume de le faire assez souvent, et les tables étant déjà levées, la dame, vêtue d’un voile vert et fort parée, sortit de sa chambre et s’en vint en la salle où étaient les convives. Là, voyant Pirrus et les autres, elle alla droit au perchoir sur lequel se tenait l’épervier que Nicostrate aimait tant, le délia, comme si elle voulait le prendre sur sa main, et le saisissant par ses attaches, elle le lança contre la muraille et le tua. Comme Nicostrate lui criait : « — Eh ! femme, qu’as-tu fait ? — » elle ne lui répondit rien, mais s’étant retournée vers les gentilshommes qui avaient dîné avec lui, elle dit : « — Seigneurs, j’aurais peine à me venger d’un roi qui m’aurait fait outrage si je n’osais pas me venger d’un épervier. Il faut que vous sachiez que cet oiseau m’a enlevé tout le temps que les hommes doivent consacrer longuement aux plaisirs des dames ; pour ce que, dès qu’apparaît l’aurore, Nicostrate se lève, monte à cheval, et, son épervier en main, s’en va à travers les plaines pour le voir voler ; et moi, telle que vous me voyez, je reste au lit seule et mal satisfaite. Pour quoi, j’ai voulu faire ce que je viens de faire maintenant ; et aucun autre motif ne m’en a empêchée, sinon que j’attendais de le pouvoir faire en présence d’hommes qui fussent justes juges de mes griefs, comme je crois que vous le serez. — » Les gentilshommes qui l’écoutaient, croyant que son affection pour Nicostrate était conforme à ce que dénotaient ses paroles, se tournèrent tous en riant vers Nicostrate qui était tout courroucé, et se mirent à dire : « — Eh ! comme la dame a bien fait de venger son injure par la mort de l’épervier ! — » Et par divers propos sur cette matière, la dame étant déjà retournée dans sa chambre, ils changèrent en rire le courroux de Nicostrate. Pirrus, ce voyant, dit en lui-même : « — La dame a donné un excellent commencement à mes heureuses amours ; fasse Dieu qu’elle continue. — »
« La dame ayant donc tué l’épervier, elle se trouva peu de jours après dans sa chambre avec Nicostrate : tout en lui faisant des caresses, elle se mit à plaisanter, et comme il lui tirait les cheveux par manière d’amusement, elle saisit cette occasion de faire la deuxième des choses que lui avait demandées Pirus ; l’ayant saisi vivement par une petite touffe de la barbe et se mettant à rire, elle tira si fortement qu’elle la lui arracha toute du menton. De quoi Nicostrate se plaignant, elle dit : « — Qu’as-tu donc, que tu me fais une pareille mine ? Est-ce parce que je t’ai arraché peut-être six poils de la barbe ? Tu n’as pas éprouvé ce que j’ai senti moi, quand tu m’as tiré tout à l’heure les cheveux. — » Et continuant d’une parole à une autre, à plaisanter sur ce ton, la dame conserva sans qu’il s’en aperçut la touffe de barbe qu’elle lui avait arrachée, et l’envoya le jour même à son cher amant.
« Pour la troisième chose, la dame fut plus perplexe ; pourtant, comme elle était fort ingénieuse et qu’Amour la rendait plus ingénieuse encore, elle imagina un moyen de faire cette troisième chose. Nicostrate avait près de lui deux jeunes enfants que leurs pères lui avaient confiés pour que dans sa maison, étant gentilshommes, ils en apprissent les manières. De ces deux garçons, quand Nicostrate mangeait, l’un lui découpait les plats devant lui, l’autre lui servait à boire. La dame les ayant fait appeler, les persuada qu’ils sentaient mauvais de la bouche, et leur conseilla, quand ils serviraient Nicostrate, de tenir le plus qu’ils pourraient la tête en arrière, et surtout de ne jamais parler de cela à personne. Les jeunes garçons, le croyant, se mirent à procéder de la façon que leur avait indiquée la dame. Pour quoi, un jour elle demanda à Nicostrate : — T’es-tu aperçu de ce que font ces garçons quand ils te servent ? — » Nicostrate dit : « — Mais oui, j’ai même voulu leur demander pourquoi ils faisaient ainsi. — » À quoi la dame dit : « — Ne le fais pas ; je saurai te le dire, moi ; et je te l’ai caché un bon temps, pour ne pas te causer de l’ennui ; mais aujourd’hui je vois que d’autres que moi commencent à s’en apercevoir, et je ne dois plus te le cacher. Cela ne t’arrive pas pour autre motif, sinon que tu sens fièrement mauvais de la bouche, et je ne sais quelle en est la cause, pour ce que cela n’était point d’habitude. C’est là une chose très fâcheuse pour toi qui as coutume de fréquenter des gentilshommes, et pour ce, il faudrait voir à soigner cela. — » Nicostrate dit alors : — Que pourrait ce bien être ? Aurais-je dans la bouche quelque dent gâtée ? — » À quoi Lidia dit : « — Peut-être bien. — » Et l’ayant mené vers une fenêtre, elle lui fit ouvrir la bouche, et quand elle eut regardé de tous côtés, elle dit : « — Oh ! Nicostrate, comment peux-tu l’avoir supportée si longtemps ? Tu en as une, de ce côté, qui, à ce qu’il me semble, est non seulement gâtée, mais qui est toute cassée, et pour sûr, si tu la gardes plus longtemps dans la bouche, elle te gâtera toutes celles qui sont du même côté ; pour quoi, je te conseillerais de l’arracher avant que le mal soit plus avancé. — » Nicostrate dit alors : « — Puisqu’il te semble ainsi, cela me plaît également ; envoie sans plus de retard chercher un praticien qui me l’arrache. — » À quoi la dame dit : « — Ne plaise à Dieu qu’un praticien vienne ici pour cela ; il me semble que cette dent tient si peu que, sans le secours d’aucun praticien, je l’arracherai moi-même très bien. D’un autre côté ces praticiens sont si cruels dans ces sortes d’opérations, que je ne pourrais souffrir en aucune façon de te voir ou de te sentir entre les mains de quelqu’un d’eux ; et pour ce, je veux tout faire moi-même ; car au moins, si cela te fait trop de mal, je te laisserai tout de suite, ce que ne ferait pas un praticien. — »
« S’étant en conséquence fait apporter les fers pour une semblable besogne, et ayant renvoyé tout le monde de la chambre, elle retint seulement la Lusca, et s’enferma avec elle. Puis elle fit étendre Nicostrate sur un siège, et lui ayant mis les tenailles dans la bouche et ayant saisi une de ses dents, elle la lui arracha de vive force pendant que sa camériste le tenait solidement, et bien que la douleur le fît crier beaucoup. Lidia ayant mis la dent de côté et en ayant pris une autre très gâtée qu’elle tenait dans sa main, elle la lui montra, quasi mort de douleur qu’il était, en disant : « — Vois ce que tu as gardé si longtemps dans ta bouche. — » Nicostrate, la croyant, bien qu’il eût éprouvé une vive douleur et qu’il s’en plaignît beaucoup, s’imagina pourtant être guéri dès que la dent eut été arrachée ; et réconforté par une chose et par une autre, sa douleur apaisée, il sortit de la chambre. La dame prit aussitôt la dent et l’envoya à son amant, lequel, désormais certain de son amour, se déclara prêt à faire selon son plaisir.
« Mais la dame, désireuse de le rendre encore plus certain de son amour, et s’imaginant qu’elle resterait encore mille ans avant d’être réunie à lui, voulut tenir ce qu’elle lui avait promis en plus. Ayant feint d’être malade, elle fut un jour visitée par Nicostrate après dîner, et voyant que Pirrus était seul avec lui, elle les pria de l’aider à descendre au jardin pour se désennuyer. Pour quoi, Nicostrate l’ayant prise d’un côté et Pirrus de l’autre, ils la portèrent dans le jardin et la posèrent sur un petit pré, au pied d’un beau poirier. S’y étant assise, au bout d’un moment la dame qui avait déjà fait informer Pirrus de ce qu’il avait à faire, dit : « — Pirrus, j’ai grand désir d’avoir de ces poires ; monte donc sous le poirier et jette-nous en quelques-unes. — » Pirrus, y étant monté sur le champ, se mit à jeter des poires, et pendant qu’il les jetait, il se mit à dire :« — Hé ! messire, qu’est-ce que vous faites ? Et vous, madame, comment n’avez-vous pas vergogne de permettre cela en ma présence ? Croyez-vous que je sois aveugle ? Vous étiez cependant si malade tout à l’heure ; comment êtes-vous si vite guérie, que vous fassiez de telles choses ? Si vous voulez les faire, vous avez tant de belles chambres à votre disposition ; pourquoi n’allez-vous pas en l’une d’elles ; ce sera plus honnête que de faire de pareilles choses en ma présence. — » La dame, se tournant vers son mari, dit : « — Que dit Pirrus ? Est-il fou ? — » Pirrus dit alors : « — Non, je ne suis pas fou, madame ; ne croyez-vous donc pas que je vous vois ! — » Nicostrate s’étonna fort et dit : « — Pirrus, je crois vraiment que tu rêves. — » À quoi Pirrus répondit : « — Mon seigneur, je ne rêve nullement, et vous non plus vous ne rêvez pas ; vous vous démenez si bien au contraire, que si ce poirier se démenait de la sorte, il n’y resterait rien dessus. — » La dame dit alors : « — Que peut être cela ? serait-il vrai qu’il lui parût comme il dit ? Par mon salut en Dieu, si j’étais bien portante comme je l’étais naguère, je monterais sur le champ sur le poirier pour voir quelles sont ces choses étonnantes qu’il prétend voir. — »
« Cependant Pirrus, toujours sur le poirier, continuait à tenir les mêmes propos. Sur quoi, Nicostrate dit : « — Descends. — » Et Pirrus descendit. Alors il lui dit : « — Qu’est-ce que tu dis que tu vois ? — » Pirrus dit : « — Je crois que vous m’avez pris pour un homme sans jugement ou pour un endormi ; je vous voyais couché sur votre femme, puisqu’il faut vous le dire ; puis, pendant que je descendais, je vous ai vu vous lever et vous rasseoir comme vous êtes maintenant. — » « — Vraiment — dit Nicostrate — as-tu perdu l’esprit à ce point ? Quand tu as été monté sur le poirier, nous n’avons pas bougé et nous sommes restés comme tu nous vois. — » À quoi Pirrus dit : « — Pourquoi discutons-nous là-dessus ? je vous ai bien vu ; et si je vous ai vu, vous étiez sur votre propre bien. — » Nicostrate, de plus en plus émerveillé, finit par lui dire : « — Je vais bien voir si ce poirier est enchanté, et si ceux qui y montent voient les merveilles que tu dis. — » Et il y monta. À peine y fut-il, que la dame et Pirrus commencèrent à se satisfaire ensemble ; ce que voyant Nicostrate, il se mit à crier : « — Ah ! femme criminelle, qu’est-ce que tu fais là ? « Et toi, Pirrus, en qui j’avais le plus de confiance ! — » Et ainsi disant, il se mit à descendre du poirier. La dame et Pirrus disaient : « — Rasseyons-nous — » Et le voyant descendre, ils se rassirent comme ils étaient quand il les avait laissés.
Quand Nicostrate fut à terre et qu’il les vit comme il les avait laissés, il se mit à leur dire des injures. À quoi Pirrus dit : « — Nicostrate, maintenant j’avoue que, comme vous me le disiez auparavant, j’ai mal vu pendant que j’étais sur le poirier ; et je le reconnais à cela seul que je vois et que je sais que vous avez mal vu vous-même. Et que je dise vrai, rien ne vous le montre mieux que la réflexion que vous pouvez vous faire, à savoir que votre femme qui est la plus honnête et la plus sage qu’il y ait, voulant vous faire un tel outrage, se garderait de le faire devant vos yeux. De moi, je ne veux rien dire, mais je me laisserais écorcher avant même d’en avoir la pensée, loin par conséquent de le faire en votre présence. Pour quoi, la faute de cette apparence doit certainement provenir du poirier ; pour ce que le monde entier ne m’aurait pas dissuadé que vous n’ayez été là, avec votre femme, goûtant tous deux le plaisir charnel, si je ne vous avais entendu dire à vous qu’il vous avait semblé que j’eusse fait ce à quoi je n’ai certes jamais songé, loin de l’avoir jamais fait. »
« Après qu’il eut ainsi parlé, la dame qui se montrait fort courroucée, s’étant levée, se mit à dire : « — Soit à la male aventure si tu m’as crue si peu avisée que, voulant me livrer aux tristes choses que tu dis avoir vues, je serais venu les faire devant tes yeux. Sois sûr que si le désir m’en prenait, je ne viendrais point ici ; mais je saurais bien m’enfermer dans une de nos chambres de façon à m’assurer que tu ne le saurais jamais. — » Nicostrate à qui semblait vrai ce qu’un et l’autre disaient, à savoir qu’ils ne se seraient pas laissés entraîner à commettre un pareil acte devant lui, laissant de côté les reproches, se mit à parler de la nouveauté du fait et du miracle de la vue qui changeait ainsi les choses pour quiconque montait sur le poirier. Mais la dame qui se montrait encore courroucée de l’opinion que Nicostrate avait eue un instant sur elle, dit : « — Vraiment, ce poirier ne fera plus désormais de ces hontes ni à moi ni à aucune autre femme, si je peux ; pour ce, Pirrus, cours et va chercher une scie, et venge-nous d’un seul coup toi et moi en le coupant, quoiqu’il vaudrait peut-être mieux d’en donner sur la tête à Nicostrate qui, sans aucune considération, s’est laissé si promptement éblouir les yeux de l’intellect ; car bien qu’à ceux que tu portes à la tête il parût comme tu le dis, pour aucune raison tu ne devais dans ta pensée consentir à croire que c’était vrai. — »
« Pirrus alla promptement chercher une scie et coupa le poirier. Dès que la dame l’eut vu par terre, elle dit à Nicostrate : « — Puisque je vois abattu l’ennemi de mon honneur, ma colère s’en est allée. — » Et elle pardonna généreusement à Nicostrate qui l’en priait, lui imposant pour condition de ne plus jamais la soupçonner, elle qui l’aimait plus que soi-même, d’une pareille chose. Sur quoi, le malheureux mari bafoué s’en revint avec elle et avec son amant au palais où, depuis ce jour, Pirrus et Lidia prirent à leur aise plaisir l’un et l’autre. Dieu nous en accorde autant à nous ! — »

 NOUVELLE X

Deux Siennois aiment une dame commère de l’un d’eux. Le compère meurt et revient trouver son ami, selon la promesse qu’il lui avait faite, et lui raconte ce qu’il y a dans l’autre monde.

 Il ne restait plus qu’au roi à dire sa nouvelle. Quand il vit que les dames, qui avaient été fort marries de la chute du poirier — lequel n’en pouvait mais — étaient un peu consolées, il commença : « — C’est chose très manifeste que tout roi juste doit être le premier serviteur des lois faites par lui ; et, s’il fait autrement, on doit le regarder comme un esclave digne de punition, et non comme un roi. C’est pourtant dans cette faute et dans cette répréhension que moi, qui suis votre roi, je me vois quasi contraint de tomber. Il est vrai qu’hier, en donnant la loi pour nos récits d’aujourd’hui, j’avais l’intention de ne pas user de mon privilège et de me conformer comme vous au sujet sur lequel vous avez tous parlé ; mais non seulement il a été parlé de ce que j’avais imaginé de dire moi-même, mais il a été dit sur ce sujet tant d’autres choses, et des plus belles, que, pour moi, quelque soigneusement que je cherche en ma mémoire, il m’est impossible de rien me rappeler qui se puisse comparer à ce qui a déjà été dit. Pour ce, forcé de contrevenir à la loi par moi faite, et méritant en cela une punition, je me déclare prêt à subir dès à présent toute amende qui me sera infligée, et je reprends mon privilège accoutumé. Je dis donc que la nouvelle dite par Elisa sur le compère et la commère, et d’autre part la sottise des Siennois, ont tant de force, très chères dames, que — laissant de côté les tromperies faites aux maris imbéciles par leurs femmes rusées — elles m’amènent à vous conter une petite nouvelle concernant aussi les Siennois, et qui, bien qu’elle contienne beaucoup de choses qu’on ne doit point croire, sera néanmoins en partie plaisante à entendre.
« Il y eut donc autrefois à Sienne deux jeunes gens du peuple, nommés l’un Tingoccio Mini, l’autre Meuccio di Tura. Ils habitaient près de la porte Salaja, étaient presque toujours ensemble et paraissaient s’aimer beaucoup. En allant, comme font les hommes, aux églises et aux sermons, ils avaient entendu à diverses reprises parler de la gloire ou de la misère qui, suivant leurs mérites, étaient concédées dans l’autre monde aux âmes des morts. Désirant être renseignés d’une manière certaine sur tout cela, et ne sachant comment, ils se promirent l’un à l’autre que celui des deux qui mourrait le premier, reviendrait, si c’était possible, trouver celui qui serait resté vivant, et lui donnerait des nouvelles de ce qu’il désirait savoir ; ils s’engagèrent par serment à faire ainsi. Cette promesse faite, et les deux amis continuant à vivre en étroites relations, comme il été dit plus haut, il advint que Tingoccio devint le compère d’un Ambruogio Anselmini, qui demeurait à Camporeggi et qui avait eu un fils de sa femme nommée Mona Mita.
« Tingoccio, visitant parfois en compagnie de Meuccio sa susdite commère qui était une très belle et très appétissante dame, s’énamoura d’elle nonobstant le compérage ; de son côté, Meuccio, soit qu’elle lui plût aussi, soit qu’il l’entendît beaucoup vanter par Tingoccio, en devint amoureux. Ils se gardaient de se découvrir l’un à l’autre cet amour, mais non pour le même motif : Tingoccio se gardait de le découvrir à Meuccio pour ce qu’il lui semblait commettre une mauvaise action en aimant sa commère, et qu’il aurait rougi que quelqu’un le sût ; Meuccio, lui, avait une tout autre raison, il cachait son amour parce qu’il s’était aperçu que la dame plaisait à Tingoccio. Il se tenait ce raisonnement : « — Si je le lui découvre, il en prendra de la jalousie contre moi ; et comme il peut tout à son aise parler à la dame en sa qualité de compère, il me rendra odieux le plus qu’il pourra, et de la sorte je n’aurai jamais d’elle chose qui me plaise. — »
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Les deux jeunes gens étant ainsi amoureux, comme je viens de le dire, il arriva que Tingoccio, auquel il était plus facile d’ouvrir son désir à la dame, sut si bien faire par ses actes et par ses paroles, qu’il obtint d’elle ce qu’il voulait ; de quoi Meuccio s’aperçut bien, et quoique cela lui déplût fort, pourtant, espérant aussi arriver un jour à ses fins, il fit semblant de ne point s’en apercevoir, afin que Tingoccio n’eût aucun prétexte de gâter ou d’entraver ses projets. Les deux compagnons aimant ainsi, l’un plus heureusement que l’autre, Tingoccio trouvant le terrain doux et propice dans les domaines de la commère, y bêcha et y laboura tellement, qu’il y prit une maladie, laquelle au bout de quelque temps devint si forte, qu’il ne put en guérir et passa de cette vie. Trois jours après son trépas — il n’avait probablement pas pu le faire plus tôt — il s’en vint la nuit, suivant la promesse faite, dans la chambre de Meuccio qui dormait profondément, et l’appela. Meuccio, s’étant réveillé, dit : « — Qui es-tu ? — » À quoi il répondit : « — Je suis Tingoccio ; suivant la promesse que je t’ai faite, je suis venu te dire des nouvelles de l’autre monde. — » Meuccio fut d’abord un peu épouvanté en le voyant, mais pourtant, s’étant rassuré, il dit : « — Sois le bien venu, mon frère. — » Puis il lui demanda s’il était perdu. À quoi Tingoccio répondit : « — Les choses perdues sont celles qui ne se retrouvent point ; et comment serais-je ici, si j’étais perdu ? — » « — Eh ! — dit Meuccio — je ne dis pas cela, mais je te demande si tu es parmi les âmes damnées dans le feu vengeur de l’enfer. — » À quoi Tingoccio répondit : « — Non ; mais je suis, pour les pèches par moi commis, en grandissime peine et en grave angoisse. — » Meuccio demanda alors en détail à Tingoccio quelle peine on infligeait là-bas pour chacun des péchés qui se commettent ici, et Tingoccio les lui dit toutes. Puis Meuccio lui demanda s’il voulait qu’il fît quelque chose pour lui sur la terre. À quoi Tingoccio répondit que oui, à savoir qu’il fît dire pour lui des messes et des prières et qu’il fît faire des aumônes, pour ce que ces choses aident fort ceux qui sont là-bas. Meuccio dit qu’il le ferait volontiers ; et comme Tingoccio allait le quitter, Meuccio se souvint de la commère, et ayant soulevé un peu la tête il dit : « — À propos, Tingoccio, je me rappelle : et la commère avec laquelle tu as couché, quand tu étais en ce monde, quelle peine t’a-t-on infligée là-bas, à son sujet ? — » À quoi Tingoccio répondit : « — Mon frère, comme j’arrivai là-bas, j’en trouvai un qui paraissait savoir tous mes péchés par cœur, et qui m’ordonna d’aller en un lieu où je devais pleurer mes fautes au milieu de grands tourments ; là, je trouvai de nombreux compagnons condamnés à la même peine que moi ; et, comme je me tenais parmi eux, me rappelant ce que j’avais fait avec la commère et attendant pour ce péché une peine plus grande encore que celle qui m’était imposée, bien que je fusse en un grand feu très ardent, je tremblais cependant de peur. Ce que voyant, quelqu’un qui était à côté de moi dit : « — Qu’as-tu fait de plus que les autres qui sont ici, que tu trembles étant dans le feu ? — » « — Oh ! — dis-je — mon ami, j’ai grand’peur du jugement auquel je m’attends pour un grand péché que j’ai commis autrefois. — » Il me demanda alors quel péché c’était. À quoi je dis : « — Ce péché fut celui-ci : Je couchais avec une mienne commère, et j’y ai tellement couché que j’y ai laissé la peau. — » Alors, lui, riant de cela, me dit : « — Va, sot que tu es, ne crains rien ; ici l’on ne tient aucun compte des commères. — » Ce qu’entendant je fus complètement rassuré. — » Cela dit, et le jour s’approchant, Tingoccio ajouta : « — Meuccio, adieu, car je ne puis plus longtemps rester avec toi. — » Et soudain il disparut.
« Meuccio, ayant appris qu’on ne tenait là-bas aucun compte des commères, commença à se moquer de sa sottise, pour ce que déjà il en avait épargné plusieurs. Pour quoi, son ignorance ayant été mise de côté, il devint par la suite fort savant sur ce point. Et si frère Renauld avait su cela, il n’aurait pas eu besoin de tant de frais d’éloquence pour amener sa bonne commère à faire selon son plaisir. — »
Zéphire était déjà levé, pour ce que le soleil s’approchait du ponant, quand le roi, sa nouvelle finie, et personne n’ayant plus à parler, ôta sa couronne et la mit sur la tête de la Lauretta en disant : « — Madame, je vous couronne de vous-même en vous faisant reine de notre compagnie ; sur quoi, c’est à vous d’ordonner désormais, comme Dame, ce que vous croirez nous être à tous plaisir et soulagement. — » Et il se rassit. La Lauretta, devenue reine, fit appeler le sénéchal à qui elle ordonna de faire dresser les tables dans la plaisante vallée, un peu avant l’heure habituelle, afin qu’ensuite on pût retourner au palais tout à son aise ; puis elle lui dit en détail ce qu’il avait à faire pendant que durerait son pouvoir. Ensuite, s’étant tournée vers la compagnie, elle dit : « — Dioneo voulut hier qu’on parlât aujourd’hui des tromperies que les femmes font aux maris ; et n’était que je veux montrer que je ne suis pas de la race des petits chiens hargneux qui se veulent sur-le-champ venger, je dirais que l’on devra parler demain des tromperies que les hommes font à leurs femmes. Mais, laissant cela de côté, je dis que chacun ait à songer à parler sur les tromperies que chaque jour les femmes font aux hommes et les hommes aux femmes, réciproquement les uns aux autres ; et je crois qu’en cela le plaisir ne sera pas moindre qu’il ne l’a été aujourd’hui. — » Cela dit, elle se leva debout, et donna congé à la compagnie jusqu’à l’heure du souper.
Sur ce, les dames se levèrent, ainsi que les hommes ; les uns, s’étant déchaussés, entrèrent dans l’eau claire ; les autres allèrent se promener parmi les beaux arbres qui se dressaient tout droits sur le pré vert. Dioneo et la Fiammetta chantèrent ensemble un grand morceau d’Arcita et Palémon ; et chacun variant ainsi ses ébats, ils passèrent en grandissime plaisir le temps jusqu’à l’heure du souper. Cette heure venue, ils se mirent à table au bord du petit lac, et là, aux chants de milliers d’oiseaux, sans cesse rafraîchis par un air suave qui venait des collines environnantes, sans être en aucune façon importunés par les mouches, ils soupèrent tranquillement et très gaîment. Les tables levées, quand ils eurent fait quelques tours dans la plaisante vallée, et comme le soleil était encore haut, ils reprirent à pas lents, sur l’heure de vesprée, suivant le désir de la reine, le chemin de leur demeure, et tout en parlant et devisant de mille choses, aussi bien de celles qui avaient été racontées ce jour-là que d’autres encore, ils arrivèrent au palais à la tombée de la nuit. Là après s’être réconfortés, par des vins frais et des confetti, de la fatigue de leur petite promenade, ils se mirent à danser autour de la belle fontaine, tantôt aux sons de la cornemuse de Tindaro, tantôt aux sons d’autres instruments. La reine finit par ordonner à Philomène de dire une chanson, et Philomène commença ainsi :
Hélas ! que ma vie est malheureuse !
Me sera-t-il jamais possible de revenir
En l’état d’où m’arracha fâcheuse départie ?
Certes, je l’ignore, si grand est le désir
Qui me brûle la poitrine
De me retrouver en l’état où j’ai jadis été.
Ô cher bien, ô ma seule paix,
Toi qui m’étreins le cœur,
Dis-le moi, toi ; car le demander à autrui,
Je n’ose, et je ne sais du reste à qui.
Hélas ! mon Seigneur, hélas ! fais-le moi espérer,
Pour que je réconforte mon âme éperdue.
Je ne sais bien redire, quel fut le plaisir
Qui m’a si fort enflammée
Que, ni jour ni nuit, je ne puis trouver de repos ;
Pour ce que l’ouïr, le sentir et le voir
M’embrasent chacun d’un nouveau feu
Avec une force inaccoutumée,
Et que nul autre que toi ne peut réconforter
Ou faire revenir ma vertu effrayée.
Hélas ! dis-moi s’il doit arriver, — et quand cela sera —
Que je retrouve jamais le plaisir que j’éprouvai
Quand je baisai ces yeux qui m’ont fait mourir.
Dis-moi, mon cher bien, mon âme,
Quand tu reviendras,
Et, en me le disant vite, réconforte-moi un peu.
Que soit courte l’attente
De l’heure où tu viendras, puis que ton séjour soit long,
Pour que j’aie moins de regret qu’Amour m’ait ainsi blessée.
S’il advient jamais que je te possède encore,
Je ne crois pas que je serai aussi sotte
Que je fus quand je te laissai partir,
Je te retiendrai, et il en arrivera ce que pourra.
Et de ta douce bouche
Il faut que je satisfasse mon désir.
Je n’en veux pas dire davantage maintenant.
Donc, viens vite, viens m’embrasser ;
Rien que cette pensée à chanter m’invite.
Cette canzone fit penser à toute la compagnie qu’un nouvel et plaisant amour étreignait Philomène, et pour ce que les paroles semblaient dire qu’elle avait joui d’autre chose que de la simple vue de son amant, on la tint pour plus heureuse, et il y en eut qui lui portèrent envie. Mais quand la canzone fut finie, la reine se souvenant que le lendemain était un vendredi, dit gracieusement à tout le monde : « — Vous savez, nobles dames, et vous aussi, jeunes gens, que c’est demain le jour consacré à la passion de Notre Seigneur, et que, si je me souviens bien, nous l’avons dévotement célébrée, pendant que Neiphile était reine, en suspendant les joyeux récits, de même que pour le samedi suivant. Pour quoi, voulant suivre le bon exemple que nous a donné Neiphile, j’estime que c’est chose honnête que demain et après-demain, ainsi que nous avons fait précédemment, nous nous abstenions du plaisir de conter des nouvelles, et nous remettions en mémoire ce qui arriva autrefois en de pareils jours, pour le salut de nos âmes. — » La pieuse proposition de leur reine plut à tous, et après qu’elle leur eut donné congé, une bonne partie de la nuit étant déjà passée, ils allèrent se reposer.