Boccace : sixième journée : 9e et 10e nouvelles

NOUVELLE IX

Guido Cavalcanti injurie en termes polis certains chevaliers florentins qui l’avaient surpris.

 

La reine voyant qu’Émilia s’était libérée de sa nouvelle, et qu’excepté celui qui avait pour privilège de parler le dernier, il ne restait plus qu’elle à conter, commença ainsi : « — Bien que, charmantes dames, vous m’ayiez aujourd’hui pris au moins deux nouvelles sur lesquelles je pensais vous en dire une, il m’en reste cependant une troisième à raconter, dont la conclusion contient un tel bon mot que peut-être il n’en a jamais été dit un de tant de sens.
« Vous saurez donc qu’autrefois existaient dans notre cité plusieurs belles et louables coutumes dont il ne reste plus aujourd’hui une seule, grâce à l’avarice qui, en même temps que les richesses, s’y est développée outre mesure et les en a toutes chassées. Parmi ces coutumes, il en était une d’après laquelle les gentilshommes de Florence se réunissaient en divers endroits et formaient des sociétés composées d’un certain nombre d’entre eux ; ayant bien soin de n’y admettre que ceux qui pouvaient facilement en supporter les dépenses, ils tenaient de la sorte table ouverte, aujourd’hui chez l’un, le lendemain chez l’autre, et ainsi de suite pour tous les membres de la société dont chacun avait son jour. Ils invitaient souvent à leurs réunions les gentilshommes étrangers, quand il en arrivait, et parfois aussi des gens de la ville. Ils s’habillaient également tous, au moins une fois l’an, d’une façon uniforme, et les plus notables chevauchaient ensemble par la ville ou bien donnaient des joutes, surtout aux principales fêtes, ou bien quand la joyeuse nouvelle d’une victoire ou d’un autre événement heureux était arrivée dans la cité.
« Parmi ces sociétés, il y en avait une de messer Betto Brunelleschi, dans laquelle messer Betto et ses compagnons s’étaient efforcés d’attirer Guido, fils de messer Cavalcante de Cavalcanti et cela non sans raison ; pour ce que, outre qu’il était un des meilleurs logiciens qu’il y eût au monde, et excellent philosophe touchant les choses de la nature — ce dont se souciait peu, il est vrai, la compagnie — il était fort bien, homme de belles manières et beau parleur, et qu’il savait faire mieux que tout autre tout ce qu’il lui prenait fantaisie de faire, ou qui était du ressort d’un gentilhomme. De plus, il était richissime et savait à merveille honorer ceux qu’il en jugeait dignes. Mais messer Betto n’avait jamais pu réussir à l’avoir, et il croyait, ainsi que ses compagnons, que cela provenait de ce que Guido étant lancé dans les idées spéculatives, vivait fort retiré des hommes. Et comme il partageait quelque peu l’opinion des Épicuriens, on disait dans le vulgaire que toutes ces études spéculatives n’avaient d’autre but que de chercher s’il se pourrait faire que Dieu n’existât point.
Boccace 6_09« Or, il advint un jour que Guido, parti d’Orto san Michele, s’en venait par le corso degli Adimari jusqu’à san Giovanni, ce qui était assez souvent le chemin qu’il prenait. Il y avait alors, tout autour de san Giovanni, de grandes tombes en marbre et en pierres qui sont aujourd’hui à santa Reparata. Comme Guido se trouvait arrivé entre les colonnes de porphyre qu’on y voit et ces tombes, près de la porte de san Giovanni qui était fermée, messer Betto et sa société arrivèrent à cheval par la place de santa Reparata. Ayant vu Guido au milieu de ces tombes, ils dirent : allons le taquiner. Et ayant éperonné leurs chevaux, ils coururent sur lui avant qu’il eût pu les voir, comme s’ils voulaient lui donner assaut, et se mirent à lui dire : « — Guido, tu refuses d’être de notre société ; mais quand tu auras trouvé que Dieu n’existe pas, qu’auras-tu fait ? — » Guido, se voyant le chemin fermé par eux, dit soudain : « — Seigneurs, vous êtes chez vous, et vous me pouvez dire ce qu’il vous plaît. — » Et ayant posé la main sur une des tombes qui était fort large, il sauta légèrement par-dessus et retomba de l’autre côté ; sur quoi, délivré de ces importuns, il s’en alla.
« Ceux-ci restèrent tous à se regarder l’un l’autre, et se mirent à dire que Guido avait perdu l’esprit et que ce qu’il avait répondu ne voulait rien dire, attendu qu’ils n’avaient pas plus de droits sur l’endroit où ils étaient que tous les autres citadins, et Guido pas plus qu’aucun d’eux. Mais messer Betto s’étant tourné vers eux, dit : « — Ceux qui ont perdu l’esprit, c’est vous, puisque vous n’avez pas compris. Il nous a honnêtement, et en peu de mots, dit la plus grande injure du monde ; car, si vous y réfléchissez bien, ces tombes sont les demeures des morts, puisque c’est là qu’on dépose et que demeurent les morts. En disant que nous y sommes chez nous, il a voulu nous montrer que nous, ainsi que les autres hommes grossiers et illettrés, sommes, en comparaison de lui et des hommes de science, pires que des morts ; et pour ce, cela étant vrai, nous sommes ici chez nous. — » Alors chacun comprit ce que Guido avait voulu dire, et en eut vergogne. Ils ne lui cherchèrent plus jamais noise, et tinrent à partir de ce moment messer Betto pour un cavalier subtil et avisé. — ».

 NOUVELLE X

Frère Cipolla promet à des paysans de leur montrer la plume de l’ange Gabriel. Trouvant à la place de celle-ci des charbons, il leur dit que ce sont les charbons qui avaient fait griller saint Laurent.

 Chacun ayant débité sa nouvelle, Dioneo comprit que c’était à lui à dire la sienne. Pour quoi, sans attendre un ordre solennel, il imposa silence à ceux qui louaient fort le mot piquant de Guido, et commença : « Charmantes dames bien que j’aie pour privilège de dire ce qui me plaît le plus, j’entends pour aujourd’hui ne pas m’écarter du sujet sur lequel vous avez toutes très sagement parlé. Mais, suivant vos traces, je veux vous montrer avec quelle prudence et par quelle répartie soudaine un moine de san Antonio sortit de l’embarras que deux jeunes gens lui avaient préparé. Cela ne vous ennuiera point si, pour vous dire la nouvelle bien complète, j’étends quelque peu mon récit, car ainsi que vous pouvez le voir, le soleil est encore au beau milieu du ciel.
« Certaldo, comme vous avez peut-être pu l’entendre dire, est un bourg du val d’Elsa, situé sur notre territoire, et bien qu’il soit petit, il a été jadis habité par des hommes nobles et aisés. Comme il y trouvait bon profit, un des moines de san Antonio, nommé frate Cipolla, avait depuis longtemps l’habitude d’y aller une fois par an pour recueillir les aumônes que lui faisaient les imbéciles, et il y était bien accueilli, moins par dévotion qu’à cause de son nom, cet endroit produisant des oignons renommés dans toute la Toscane. Ce frère Cipolla était petit de sa personne, roux de poil et d’air joyeux, et le meilleur diable du monde. N’ayant pas le moindre savoir, il était si beau et si prompt parleur, que quiconque ne l’eût point connu, non seulement l’aurait tenu pour un grand rhétoricien, mais l’aurait pris pour Cicéron ou Quintilien eux-mêmes. Il était le compère, l’ami ou le familier de tous les gens du bourg. Étant, selon son habitude, venu une fois pendant le mois d’août, et les hommes et les femmes des villages voisins s’étant, le dimanche matin, rendus à la messe à l’église paroissiale, frère Cipolla s’avança vers eux, quand le moment lui sembla venu, et dit : « — Messieurs et dames, comme vous le savez, vous êtes dans l’usage d’envoyer chaque année aux pauvres du baron messer saint Antoine de votre grain et de votre avoine, qui peu, qui beaucoup, selon son pouvoir et sa dévotion, afin que le bienheureux saint Antoine prenne sous sa garde vos bœufs, vos ânes, vos porcs et vos brebis. En outre, vous avez coutume de payer, et cela spécialement à ceux qui sont inscrits à notre confrérie, ce petit tribut qu’on paie une fois l’an. C’est pour recueillir ces dons que j’ai été envoyé par mon supérieur, c’est-à-dire par messer l’abbé ; et pour ce, avec la bénédiction de Dieu, quand vous entendrez les cloches après nones, vous viendrez ici, en dehors de l’église, ou, selon l’usage, je vous ferai le sermon, et où vous baiserez la croix. De plus, pour ce que je vous connais tous pour très dévots à messer le baron saint Antoine, je vous montrerai par grâce spéciale une très sainte et belle relique que j’ai moi-même rapportée de la terre sainte d’outremer ; c’est une des plumes de l’ange Gabriel, laquelle est restée dans la chambre de la vierge Marie, quand il vint lui faire l’annonciation à Nazareth. — » Ayant ainsi parlé, il se tut et retourna dire sa messe.
« Pendant que frère Cipolla tenait ce discours, il y avait dans l’église, parmi les nombreux assistants, deux jeunes gens très malicieux nommés l’un Giovanni del Bragoniera, l’autre Bagio Pizzini. Après qu’ils eurent quelque peu ri entre eux de la relique de frère Cipolla, bien qu’ils fussent de ses amis et de sa compagnie, ils complotèrent de lui jouer un tour à propos de cette plume. Ayant appris que frère Cipolla déjeunait ce matin-là au château avec un de ses amis, dès qu’ils le surent à table, ils descendirent dans la rue et se rendirent à l’auberge où le moine était descendu, après être convenu que Bagio lierait conversation avec le valet de frère Cipolla, et que Giovanni chercherait la plume parmi les objets appartenant au moine, et l’enlèverait pour voir ce qu’il dirait au peuple à ce sujet. Frère Cipolla avait un valet que d’aucuns appelaient Guccio Balena, et d’autres Guccio Imbratta ; d’autres enfin Guccio Porc. Ce valet était si laid, que Lippo Topo n’en a jamais véritablement fait de semblable. Frère Cipolla en faisait souvent des gorges chaudes avec sa compagnie, et disait en parlant de lui : « — Mon valet possède en lui neuf choses telles que si une seule de ces choses avait existé chez Salomon, Aristote ou Sénèque, elle aurait suffi pour gâter toute leur vertu, tout leur sens, toute leur sainteté. Pensez donc quel homme il doit être, puisqu’en ayant neuf, il n’a ni vertu, ni sens, ni sainteté. — » Et comme on lui demandait parfois quels étaient ces neuf choses, il les avait mises en vers et il répondait : « — Je vais vous le dire : il est lent, souillard et menteur ; négligent, désobéissant et médisant ; sans soin, sans esprit, sans conduite. De plus, il a bien d’autres vices qu’il vaut mieux taire. Et ce qu’il y a de plus risible chez lui, c’est que partout il veut prendre femme et louer une maison. Parce qu’il a la barbe forte, noire et brillante, il se croit si beau et si plaisant, qu’il s’imagine que toutes les femmes qui le voient s’amourachent de lui ; et si on le laissait faire, il courrait après jusqu’à en perdre sa ceinture. Il est vrai qu’il m’est d’un grand aide, pour ce qu’il n’est personne qui ne me parle si secrètement qu’il n’en veuille sa part ; et s’il arrive qu’on me demande quelque chose, il a si grand peur que je ne sache pas répondre, qu’il répond aussitôt oui et non, comme il le juge à propos. — »
« Frère Cipolla, l’ayant laissé à l’auberge, lui avait commandé de bien prendre garde que personne ne touchât à ses bagages, et spécialement à ses besaces, pour ce qu’en celles-ci étaient les choses sacrées. Mais Guccio Imbratta, qui était plus désireux de rester à la cuisine que le rossignol sur les vertes branches, surtout s’il y sentait quelque servante, ayant vu dans la cuisine de l’aubergiste une grasse et grosse maritorne petite et mal faite, avec une paire de tétons qui ressemblaient à deux paniers à fumier et un visage qui rappelait les Baronci, toute suante, graisseuse et enfumée, comme un vautour qui se jette sur la charogne laissa la chambre de frère Cipolla et tout son bagage à l’abandon et descendit à la cuisine. Bien qu’on fût au mois d’août, il s’assit près du feu et se mit à lier conversation avec cette maritorne qui avait nom Nuta, et à lui dire qu’il était gentilhomme par procureur, et qu’il avait des écus par milliers, sans compter ceux qu’il avait à payer à autrui, et de ceux-là plus que moins, et qu’il savait faire et dire tant de choses, que c’était merveille. Et sans prendre garde à son capuchon sur lequel il y avait une telle couche de graisse qu’elle aurait assaisonné le chaudron d’Altopascio, à son pourpoint tout déchiré et rapiécé, émaillé de sueur autour du col et sous les aisselles, et marqueté de plus de taches de couleurs qu’aucun tapis turc ou indien le fût jamais, à ses souliers tout éculés, à ses chausses déchirées, il dit, comme s’il avait été le sire de Castiglione, qu’il voulait lui donner beaux habits, la remettre en meilleur état, la délivrer de cette misérable condition de servir les autres, et, sans avoir de grands biens, lui donner espoir d’une meilleure fortune, et beaucoup d’autres choses ; mais tout cela, bien que dit d’un air très affectueux, se convertissait en fumée, comme la plupart de ses belles entreprises, et n’aboutissait à rien.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Les deux jeunes gens trouvèrent donc Guccio Porc occupé autour de la Nuta. Enchantés de cette circonstance, qui leur enlevait moitié de la peine, et ne rencontrant aucun obstacle, ils entrèrent dans la chambre de frère Cipolla qu’ils trouvèrent tout ouverte et où la première chose qui tomba sous leurs yeux fut la besace dans laquelle était la plume. La besace ouverte, ils trouvèrent, roulée dans une grande enveloppe de taffetas, une petite cassette où était une plume de la queue d’un perroquet et qu’ils pensèrent bien être celle que le moine avait promis de montrer aux habitants de Certaldo. Et certes, il pouvait à cette époque leur faire prendre facilement le change, pour ce que les raffinements du luxe d’Égypte n’étaient pas encore, sinon en petite partie, passés en Toscane, comme ils y sont venus depuis en foule, au grand dommage de l’Italie. Et si ces raffinements étaient déjà connus en certaines contrées, presque aucun des habitants de ce canton n’en savait rien, et non seulement n’avait pas vu de perroquets, mais n’aurait pu se rappeler en avoir jamais entendu parler. Les jeunes gens donc, enchantés d’avoir trouvé la plume, la prirent et, pour ne pas laisser la cassette vide, ayant vu des charbons dans un coin de la chambre, ils en emplirent la cassette, la refermèrent et remirent toutes choses en place comme ils les avaient trouvées. Puis, sans avoir été vus, ils s’en allèrent joyeux avec la plume, et attendirent ce que frère Cipolla dirait en trouvant des charbons à la place.
« Les hommes et les femmes simples étaient dans l’église, ayant entendu qu’on devait voir après none la plume de l’ange Gabriel, aussitôt la messe dite, s’en retournèrent chez eux, et la nouvelle s’étant répandu de voisin à voisin et de commère à commère, aussitôt que chacun eut dîné, une telle foule d’hommes et de femmes coururent au château qu’à peine pouvaient-ils y tenir, attendant tous avec grande curiosité de voir cette plume. Frère Cipolla, ayant bien dîné, puis quelque peu dormi, se leva un moment après none, et voyant la multitude des paysans accourus pour voir la plume, il envoya dire à Guccio Imbratta de monter avec les clochettes et d’apporter ses besaces. Guccio, après s’être arraché à regret de la cuisine et des cotillons de la Nuta, monta avec les objets demandés. Quand il fut arrivé, comme la trop grande quantité d’eau qu’il avait bue lui avait fait gonfler le ventre, il s’en alla, sur l’ordre de frère Cipolla, à la porte de l’église, et se mit à sonner fortement les cloches.
« Quant tout le peuple fut réuni, frère Cipolla, sans s’être aperçu qu’on eût touché à aucune de ses affaires, commença sa prédication, et dit force paroles à l’appui de ses assertions, puis voulant en arriver à montrer la plume de l’ange Gabriel, la confession ayant été faite en grande solennité, il fît allumer deux torches, déroula avec componction l’étoffe, ôta son capuchon, et sortit la cassette, qu’il ouvrit après avoir prononcé quelques paroles à la louange et en l’honneur de l’ange Gabriel et de sa relique. En voyant la cassette pleine de charbons, il ne soupçonna point Guccio Balena de lui avoir fait ce tour, pour qu’il ne l’en connaissait pas capable ; il ne le maudit pas davantage de l’avoir si mal gardée que d’autres eussent fait le coup, mais il jura tout bas contre lui-même de lui avoir confié la garde de ses reliques, le connaissant si négligent, si désobéissant, si paresseux et si dépourvu de mémoire. Mais néanmoins, sans changer de visage, ayant levé les yeux et les mains au ciel, il dit de façon à être entendu de tous : « — Mon Dieu, que ta puissance soit louée à jamais ! — » Puis, ayant refermé la cassette, et s’étant tourné vers le peuple, il dit :
« — Messieurs et mesdames, il faut que vous sachiez qu’étant encore tout jeune ; je fus envoyé par mon supérieur en ces pays où le soleil se lève, et qu’il me fut ordonné d’une manière expresse de chercher jusqu’à ce que j’eusse trouvé les privilèges de Porcellana, lesquels, bien qu’ils ne coulent rien à sceller, sont beaucoup plus utiles aux autres qu’à nous. Pourquoi, m’étant mis en chemin, je partis de Venise, et m’en allai par le bourg des Grecs : de là, chevauchant par le royaume de Garbe et par Baldaca, je parvins en Parion ; puis, non sans avoir eu soif, j’arrivai au bout de quelque temps en Sardaigne. Mais pourquoi vais-je vous parler de tous les pays où j’ai cherché ? J’arrivai, après avoir traversé le bras de Saint-Georges, en Truffie et en Buffie, pays fort habités et très populeux, et de là je parvins en terre de Mensonge où je trouvai beaucoup de nos frères et d’autres religieux, qui tous allaient par ces pays fuyant la peine, pour l’amour de Dieu, se souciant peu des peines des autres, pourvu qu’ils crussent y voir leur profit, ne dépensant rien autre sinon monnaie sans coin. Et de là je passai en terre des Abbruzzes, où les hommes et les femmes vont en sabots sur les montagnes, habillant les cochons de leurs propres boyaux. Un peu plus loin, je trouvai des gens qui portaient le pain avec des bâtons et le vin dans les sacs ; de ces pays, je gagnai les montagnes de Bacchus, où toutes les eaux courent en descendant, et en peu de temps je pénétrai si avant, que je parvins jusqu’à l’Inde-Pastinaca où je vous jure par l’habit que je porte sur le dos, je vis voler les serpettes, chose incroyable à qui ne l’eût pas vue. Mais en cela je ne serai point démenti par Masio del Saggio, grand marchand que je trouvai là occupé à casser des noix et à vendre les coquilles en détail. Mais ne pouvant trouver ce que je cherchais, pour ce que d’ici à ce pays on va par eau, je revins en arrière et j’arrivai dans ces lieux saints où l’an de l’été le pain frais vaut quatre deniers, et où le pain chaud se vend pour rien. Et là, je trouvai le vénérable père messer. Ne me blâmez pas. S’il vous plaît, le dignissime patriarche de Jérusalem, lequel, par révérence pour l’habit de messer le baron saint Antoine que j’ai toujours porté, voulut que je visse toutes les saintes reliques qu’il avait par devers lui ; elles étaient si nombreuses, que si je voulais vous les compter toutes, je n’en viendrais pas à bout avant plusieurs milles. Mais, pour ne pas vous laisser inconsolables, je vous parlerai de quelques-unes. Il me montra premièrement le doigt de l’Esprit Saint aussi entier, aussi sain qu’il fut jamais ; le museau de Séraphin qui apparut à saint François : un des ongles des Chérubins ; une des côtes du Verbum Caro mets-toi aux fenêtres ; des vêtements de la sainte foi catholique ; quelques rayons de l’étoile qui apparut aux trois mages en Orient ; une fiole pleine de la sueur de saint Michel quand il combattit contre le diable ; la mâchoire de la mort de saint Lazare, et d’autres encore. Et comme, de mon côté, je lui fis libéralement présent des plages du Mont-Morello en vulgaire, et de quelques chapitres du Caprezio, qu’il avait longtemps cherchés, il me fit participer à ses saintes reliques, et me donna une des dents de la Sainte-Croix, une petite fiole contenant un peu du son des cloches du temple de Salomon, la plume de l’ange Gabriel dont je vous ai déjà parlé, et l’un des sabots de San Gherard la Villa Magna, que je donnai, il n’y a pas longtemps, à Florence, à Gherard di Bonsi qui a pour lui une grandissime dévotion. Il me donna aussi des charbons sur lesquels fut rôti le bienheureux martyr saint Laurent. Toutes ces choses, je les ai apportées ici dévotement avec moi, et je les ai toutes. Il est vrai que mon supérieur n’a jamais permis que je les montrasse jusqu’à ce qu’il ait eu la certitude que c’étaient bien elles et non d’autres. Mais aujourd’hui que par certains miracles accomplis par elles, et par lettres reçues du patriarche, il en est certain, il m’a octroyé la permission de les montrer ; mais craignant de les confier à d’autres, je les porte toujours avec moi. Il est bien vrai que je porte la plume de l’ange Gabriel dans une cassette, afin qu’elle ne se gâte point, et dans une autre cassette les charbons sur lesquels fut rôti saint Laurent ; ces deux cassettes se ressemblent tellement, que souvent il m’arrive de les prendre l’une pour l’autre, ce qui m’arrive présentement ; de sorte que, croyant avoir apporté ici la cassette où était la plume, j’ai apporté celle où sont les charbons. Je ne pense pas que ce soit là l’effet d’une simple erreur ; il me semble au contraire que cela se soit fait par la volonté de Dieu, et qu’il a lui-même mis en mes mains la cassette des charbons, car je viens de me rappeler que la fête de saint Laurent est dans deux jours. Et pour ce, Dieu voulant qu’en vous montrant des charbons avec lesquels il a été rôti, je rallume en vos âmes la dévotion que vous devez avoir pour lui, il m’a fait prendre non pas la plume que je devais vous faire voir, mais les bienheureux charbons encore imprégnés de l’odeur du sanctissime corps de saint Laurent. C’est pourquoi, fils bénis, ôtez vos capuchons, et approchez-vous dévotement pour les voir. Mais auparavant, je veux que vous sachiez que quiconque est marqué avec ces charbons du signe de la croix, peut vivre toute l’année assuré que le feu ne le touchera point sans qu’il le sente. — »
« Ayant ainsi parlé, il chanta un hymne à la louange de saint Laurent, ouvrit la cassette et montra les charbons. Quand la sotte multitude les eut quelque temps regardés avec une révérente admiration, tous s’approchèrent en grande presse de frère Cipolla et lui donnant une plus forte offrande que de coutume, chacun le priait de vouloir bien l’en marquer. C’est pourquoi frère Cipolla tenant les charbons à la main, se mit à faire sur les chemisettes blanches, sur les habits et sur les voiles des femmes les plus grandes croix qu’il y pouvait tracer, affirmant que plus les charbons s’usaient à tracer ces croix, plus ils augmentaient dans sa cassette, ainsi qu’il l’avait déjà éprouvé maintes fois. Et de cette façon, ayant non sans grandissime profit pour lui crucifié tous les habitants de Certaldo, il se moqua par sa présence d’esprit de ceux qui, en lui enlevant la plume, avaient cru se moquer de lui. Ces derniers qui avaient assisté à la prédication, et qui avaient entendu la façon nouvelle dont il s’était tiré d’affaire, bien qu’en s’y prenant de loin et à grande longueur de paroles, avaient tellement ri, qu’ils avaient cru s’en démonter les mâchoires. Quand la foule fut partie, ils allèrent le trouver et lui racontant de la meilleure grâce du monde ce qu’ils avaient fait, ils lui rendirent sa plume qui, l’année suivante, ne lui valut pas moins de profit que les charbons ne lui avaient valu en ce jour. — »
Cette nouvelle procura également à toute la compagnie plaisir et contentement, et tous rirent beaucoup de frère Cipolla, et surtout de son pèlerinage et des reliques vues et apportées par lui. La reine voyant qu’elle était finie, et que son commandement était également expiré, se leva debout, ôta sa couronne, la mit en riant sur la tête de Dioneo et dit : « — Il est temps, Dioneo, que tu éprouves un peu quelle charge c’est que d’avoir à régir et à guider des femmes. Sois donc roi, et régis-nous de telle façon qu’une fois ta royauté finie, nous ayons à t’en louer. — » Dioneo ayant pris la couronne, répondit en riant : « — Vous pouvez en avoir déjà beaucoup vus, je dis des rois d’échecs, bien plus précieux que je ne suis ; et certainement si vous m’obéissez comme on doit obéir à un vrai roi, je vous ferai jouir d’un avantage sans lequel il n’y a certainement pas de fête complète ni joyeuse. Mais laissons là ces propos ; je gouvernerai comme je saurai. — » Et ayant fait, selon la coutume adoptée, venir le sénéchal, il lui indiqua en détail ce qu’il aurait à faire pendant tout le temps que durerait sa royauté ; puis il dit : « — Valeureuses dames, il a été devisé en tant de formes diverses de l’industrie humaine et de ses différents cas, que si dame Licisca n’était pas venue tantôt ici me fournir par ses propos matière aux futurs entretiens de demain, je crois que j’aurais eu grand peine à trouver un sujet de nouvelles. Comme vous avez entendu, elle a dit qu’elle n’avait pas une voisine qui fût allée pucelle à son mari, et elle a ajouté qu’elle savait bien toutes les tromperies que celles qui étaient mariées faisaient à leurs maris. Mais, laissant de côté la première partie de son assertion qui est œuvre enfantine, j’estime que la seconde doit être un plaisant sujet à traiter ; et pour ce, je veux que demain on parle, puisque dame Licisca nous en a donné l’occasion, des tromperies, que, poussées par l’amour ou en vue de leur propre salut, les dames ont faites à leurs maris, que ceux-ci s’en soient aperçus ou non. — »
Parler sur une telle matière paraissait à quelques-unes des dames peu convenable pour elles, et elles le prièrent de changer le sujet proposé. À quoi le roi répondit : « — Mesdames, je connais le sujet que j’ai imposé non moins bien que vous le connaissez vous-mêmes, et ce que vous voulez me démontrer ne saurait me détourner de l’imposer, car je pense que le moment est tel, qu’alors que les hommes et les dames se donnent de garde d’agir malhonnêtement, il leur est permis de deviser de tout. Or ne savez-vous pas que, grâce à la perversité de cette époque, les juges ont délaissé les tribunaux ; que les lois, les divines comme les humaines ; se taisent, et qu’une ample licence est concédée à chacun pour la conservation de la vie ? Pour quoi, si votre honnêteté s’élargit quelque peu en racontant des nouvelles, ce n’est pas pour commettre aucune action répréhensible, mais pour vous distraire vous et autrui ; je ne vois donc pas quel motif on pourrait invoquer pour vous blâmer plus tard. En outre, votre compagnie, depuis le premier jour de sa réunion jusqu’à cette heure, étant restée très honnête quelque chose qu’on y ait dite, il ne me semble pas qu’elle se soit entachée d’aucune mauvaise action, et j’espère qu’avec l’aide de Dieu, elle ne sera entachée en rien. Puis, est-il quelqu’un qui ne connaisse votre honnêteté ? Pour moi, je ne crois pas que cette honnêteté puisse être détournée non seulement par des propos plaisants, mais même par la crainte de la mort. Et à vous dire vrai, si l’on savait que vous vous êtes un instant arrêtées de deviser de ces plaisanteries, on soupçonnerait que vous êtes peut-être coupables en ceci, et que c’est pour cette raison que vous ne voulez pas qu’on en parle. Sans compter que vous me feriez un bel honneur, à moi qui ai obéi jusqu’ici à tous ; maintenant que vous m’avez fait votre roi, vous voudriez me faire la loi et ne point deviser sur le sujet que j’ai imposé ! Laissez donc cette préoccupation qui convient mieux à des esprits mauvais qu’aux vôtres, et que chacune de vous songe à dire à la bonne aventure une belle nouvelle. — » Quand les dames eurent entendu ce raisonnement, elles dirent qu’il en serait comme il lui plairait ; pourquoi le roi donna licence à chacun de faire à sa fantaisie jusqu’à l’heure du souper.
Le soleil était encore haut sur l’horizon pour ce que la discussion avait été courte ; c’est pourquoi Dioneo et les autres jeunes gens s’étant mis à jouer aux tables, Élisa après avoir appelé les dames d’un autre côté, dit : « — Puisque nous sommes ici, je désire vous mener en un endroit qui n’est pas fort éloigné, et où je crois qu’aucune de vous n’est jamais venue. Cet endroit s’appelle la Vallée des Dames, et je n’ai pas encore trouvé l’occasion de vous y mener. Aujourd’hui, le soleil est encore très haut, et pour ce, s’il vous plaît d’y venir, je ne doute point, quand vous y serez, que vous ne soyez très contentes d’y être allées. — » Les dames répondirent qu’elles étaient prêtes. Alors, ayant appelé une de leurs servantes, sans en rien dire aux jeunes gens, elles se mirent en chemin, et ne marchèrent guère plus d’un mille pour arriver à la Vallée des Dames. Elles y pénétrèrent par un sentier très étroit, sur l’un des côtés duquel courait un petit ruisseau aux eaux limpides, et elles la trouvèrent si belle et si agréable, surtout par ce temps de grande chaleur, qu’on n’aurait pu se la représenter sous un meilleur aspect. Et, selon ce qu’une d’elles m’a redit depuis, la plaine qui formait le fond de la vallée était aussi ronde que si elle eût été tracée au compas, bien qu’elle parût l’œuvre de la nature et non faite de main d’homme. Elle avait un peu plus d’un mille de circonférence et était entourée par six petites montagnes peu élevées, sur le haut de chacune desquelles on voyait un palais ayant à peu près la forme d’un beau château. Les pentes de ces petites montagnes descendaient doucement vers la plaine, comme nous voyons dans les amphithéâtres les gradins s’étager successivement et dans un ordre régulier du sommet jusqu’à la base, restreignant de plus en plus leur cercle. Ces pentes, du moins celles qui regardaient au midi, étaient couvertes de vignes, d’oliviers, d’amandiers, de cerisiers, de figuiers et d’un grand nombre d’autres arbres fruitiers, sans qu’un pouce de terre fût perdu. Celles qui étaient exposées au vent du nord, étaient toutes couvertes de bosquets de chênes, de frênes et d’autres arbres au vert feuillage et plantés avec autant d’ordre que possible. La plaine qui venait ensuite, et qui n’avait pas d’autre entrée que celle par où les dames étaient venues, était pleine de sapins, de cyprès, de lauriers et de pins arrangés et ordonnés comme si l’artiste le plus habile en cette matière les eût plantés. Même au plus haut de sa course, le soleil y pénétrait à peine et n’arrivait pas jusqu’au sol formé d’un pré d’herbe très menue et pleine de fleurs pourprées et de toutes couleurs. En outre, et ce n’était pas la chose la moins agréable, il y avait un ruisselet qui, du haut d’une des vallées séparant deux des petites montagnes susdites, tombait en bondissant sur la roche vive, et, dans sa chute, produisait un murmure fort plaisant à entendre. Il semblait de loin un filet d’argent qui aurait jailli sous une légère pression. Arrivé dans la plaine, et reçu dans un beau petit canal, il courait rapide jusqu’au milieu du vallon, et là, formait un petit lac semblable à ces étangs que les citadins font dans leurs jardins quand ils le peuvent. Le lac n’était pas plus profond que n’est haute une stature d’homme jusqu’à la poitrine. Ses eaux que ne troublaient aucun mélange, montraient son fond de sable très fin, de telle sorte que quiconque n’aurait pas eu autre chose à faire aurait pu en compter les grains s’il l’eût voulu. Et ce n’était pas seulement le fond que laissait voir l’eau limpide, mais des poissons courant çà et là en telle quantité, qu’outre le plaisir c’était une merveille. Le lac n’avait pas d’autre rive que le pré qui étalait tout autour d’autant plus de beauté qu’il recevait plus d’humidité. L’eau surabondante était reçue dans un autre petit canal par lequel, sortant du vallon, elle s’échappait en courant vers les parties plus basses.
« Arrivées en cet endroit les jeunes dames, après avoir regardé partout, admirèrent fort le site. Puis, comme la chaleur était grande, et voyant devant elle cette jolie nappe d’eau où il n’y avait pas à craindre qu’elles fussent vues, elles résolurent de se baigner. Ayant ordonné à leur servante de demeurer sur le chemin par lequel elles étaient venues, afin de guetter si personne ne venait et de les avertir au besoin, elles se déshabillèrent toutes les sept et entrèrent dans l’eau qui ne cachait pas plus la blancheur de leur corps qu’un verre transparent ne ferait d’une rose vermeille. Y étant toutes entrées, et l’eau n’en étant aucunement troublée, elles se mirent çà et là à poursuivre de leur mieux les poissons qui avaient fort à faire de se cacher, et à essayer de les prendre avec les mains. Quand, au milieu de leurs joyeux ébats, elles en eurent pris quelques-uns, et qu’elles furent restées quelque temps dans l’eau, elles en sortirent, se revêtirent, et sans pouvoir plus louer cet endroit qu’elles ne l’avaient déjà fait, le temps leur paraissant venu de regagner la maison, elles se mirent en chemin d’un pas tranquille, ne cessant de parler de la beauté de ce vallon. Arrivées de très bonne heure au palais, elles trouvèrent les jeunes gens qui jouaient encore à la place où elles les avaient laissés. Sur quoi, Pampinea leur dit en riant : « — Aujourd’hui, ma foi, nous vous avons trompés. — » « — Et comment ? — dit Dioneo — commencez-vous donc d’abord par des actes avant les paroles ? — » Pampinea dit : « — Oui, mon seigneur. — » Et elle lui raconta tout au long d’où elles venaient, comment était fait l’endroit, à quelle distance il était et ce qu’elles y avaient fait. Le roi, entendant parler de la beauté de l’endroit, et étant désireux de le voir, fit sur le champ commander le souper. Après que tous eurent soupé à leur grand plaisir, les trois jeunes gens, suivis de leurs laquais, s’en allèrent à cette vallée, et après avoir tout vu, aucun d’eux n’y étant jamais venu, ils l’admirèrent comme une des plus belles choses du monde. Puis, quand ils se furent baignés et rhabillés, comme il se faisait tard, ils retournèrent à la maison où ils trouvèrent les dames qui dansaient une danse sur un air que chantait la Fiammetta. La danse finie, ils se mirent à causer avec elle de la Vallée des Dames dont ils dirent force bien et louanges. Pour quoi, le roi ayant fait venir le sénéchal, lui ordonna d’y apprêter le dîner pour le lendemain, et d’y faire apporter des lits dans le cas où quelqu’un voudrait y dormir ou y faire la sieste. Après quoi, ayant fait venir des lumières, du vin et des confetti avec lesquels ils se réconfortèrent légèrement, il ordonna que chacun se préparât à danser. Pamphile, ayant sur son ordre organisé une danse, le roi se tourna vers Elisa et lui dit gracieusement : « — Belle jeune dame, tu m’as fait aujourd’hui honneur de la couronne, et je veux, ce soir, te faire honneur de la chanson ; et pour ce, dis celle qui te plaira le mieux. — » À quoi Elisa répondit en souriant qu’elle le ferait volontiers ; pais elle commença d’une voix suave de la façon suivante :

Amour, si je puis sortir de tes griffes,
J’ai peine à croire
Qu’aucun autre croc me prenne jamais.

Je me jetai toute jeune à travers ta bataille,
La croyant une suprême et douce paix,
Et je déposai toutes mes armes
Comme fait celui qui a confiance,
Mais toi, tyran déloyal, âpre, et rapace,
Tu te jetas aussitôt sur moi
Avec tes armes et tes ongles cruels.

Puis, une fois que je fus liée de tes chaînes,
À celui qui est né pour me faire mourir,
Moi, pleine de larmes amères et de chagrins,
Tu me livras prisonnière et me mis en son pouvoir.
Et sa tyrannie est si cruelle,
Que jamais ne l’ont émue
Soupirs, ni pleurs qui me tuent.

Toutes mes prières, le vent les emporte ;
Il n’en écoute et n’en veut écouter aucune.
Pour quoi mon martyre croît à chaque heure,
La vie m’est un ennui, et je ne sais pas mourir.
Hélas ! Seigneur, aie pitié de ma peine
Et fais, toi, ce que je ne puis faire :
Livre-le moi lié de tes liens.

Si tu ne veux pas faire cela, dénoue au moins
Les liens noués par l’espérance.
Hélas ! je te prie, Seigneur, de le vouloir.
Si tu le fais, j’emporte encore la certitude

De redevenir belle, comme j’avais coutume de l’être,
Et, le chagrin étant oublié,
De me parer encore de fleurs blanches et vermeilles.

Quand Élisa eut terminé sa canzone en poussant un pitoyable soupir, bien que tous eussent été étonnés de telles paroles, personne néanmoins ne put deviner le motif qui lui faisait chanter de pareilles plaintes. Mais le roi, qui était de bonne humeur, ayant fait appeler Tindaro, lui ordonna de tirer sa cornemuse, au son de laquelle il fit organiser force danses. Puis, une bonne partie de la nuit étant déjà écoulée, il dit à chacun d’aller dormir.