Boccace : troisième journée, 2e et 3e nouvelle

NOUVELLE II

Un palefrenier couche avec la femme du roi Agilulf. Ce dernier s’en aperçoit, retrouve le coupable et lui tond une mèche de cheveux. Le tondu tond à son tour ses camarades, et se tire ainsi de sa mauvaise aventure.

 Pilostrate étant arrivé à la fin de sa nouvelle qui avait parfois fait un peu rougir les dames et parfois les avait fait rire, il plut à la reine que Pampinea contât à son tour. Celle-ci, commençant d’un air riant, dit : — « D’aucuns sont assez peu discrets pour vouloir montrer qu’ils savent et connaissent ce qu’il ne leur appartient pas de savoir, et parfois, pour cela, reprenant les défauts dont personne ne s’est aperçu chez autrui, ils croient atténuer leur propre honte, tandis qu’ils l’accroissent à l’infini ; et que cela soit vrai, j’entends, amoureuses dames, vous le prouver en vous montrant, dans l’esprit d’un vaillant roi, une astuce qui ne doit pas être moins prisée peut-être que celle de Masetto.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Agilulf, roi des Lombards, avait, comme ses prédécesseurs, placé le siège de son royaume à Pavie, cité de Lombardie, après avoir pris pour femme Teudelinge, restée veuve d’Autari qui avait été également roi des Lombards, laquelle fut une très belle dame, sage et honnête, mais malheureuse en amour. Grâce au courage et au grand sens de ce roi Agilulf, les affaires de Lombardie ayant été pendant un certain temps prospères et tranquilles, il advint qu’un palefrenier de la susdite reine, homme de condition très basse quant à la naissance, mais d’un esprit plus élevé que ne le comportait un aussi vil métier, et de sa personne beau et grand, s’énamoura sans mesure de la reine, tout comme s’il avait été le roi. Comme sa profession infime ne lui avait pas empêché de reconnaître que son amour était hors de toute convenance, en homme sage il ne s’en ouvrait à personne, pas plus qu’il n’avait la hardiesse de le découvrir à la reine par ses regards ; et quoiqu’il vécut sans aucune espérance de devoir jamais lui plaire, cependant il se glorifiait en lui-même d’avoir placé ses pensées en haut lieu. Et comme il brûlait tout entier d’une amoureuse flamme, il s’étudiait à faire, par dessus tous ses autres compagnons, tout ce qu’il croyait devoir plaire à la reine. Pour quoi il se trouvait que la reine, devant chevaucher, montait plus volontiers son palefroi que celui d’aucun autre ; ce que, quand cela arrivait, il regardait comme une grandissime faveur ; et jamais il ne lâchait les étriers, se tenant pour heureux quand parfois il pouvait toucher ses vêtements. Mais, de même que nous voyons souvent arriver que l’amour devient d’autant plus grand que l’espérance est moindre, ainsi il advint dans le cœur de ce pauvre palefrenier ; à tel point qu’il lui était très douloureux d’être obligé de tenir son grand désir ainsi caché, comme il faisait, sans être réconforté d’aucun espoir ; aussi plus d’une fois, ne pouvant se guérir de cet amour, il résolut de mourir. Songeant à quel moyen il aurait recours, il prit le parti de s’arranger de façon que l’on vît bien qu’il mourait à cause de l’amour qu’il avait porté et qu’il portait à la reine ; et il décida que son entreprise serait telle, qu’il tenterait pour elle la fortune afin de satisfaire tout ou partie de son désir. Il ne se hasarda point à parler à la reine, ni à lui faire connaître son amour par lettre, car il savait qu’il parlerait et qu’il écrirait en vain ; mais il voulut éprouver si, par ruse, il pourrait coucher avec elle. Il n’y avait pas d’autre ruse ni d’autre voie que de trouver le moyen de parvenir jusqu’à la reine et de pénétrer dans sa chambre en se faisant passer pour le roi, lequel, il le savait, ne couchait pas toujours avec sa femme. Pour quoi, afin de voir de quelle façon le roi s’y prenait, et quel costume il avait quand il allait la voir, il se cacha à plusieurs reprises la nuit dans une grande salle du palais qui était située entre la chambre du roi et celle de la reine. Or, une nuit entre autres, il vit le roi enveloppé dans un grand manteau et tenant d’une main une lumière et de l’autre une baguette, sortir de sa chambre et aller à la chambre de la reine, et là, sans dire mot, frapper une fois ou deux à la porte avec cette baguette ; et incontinent la porte lui était ouverte et la lumière lui était enlevée des mains. Ayant donc vu cela, et ayant vu aussi le roi s’en retourner, il pensa à faire de même ; et ayant réussi à se procurer un manteau semblable à celui qu’il avait vu au roi, ainsi qu’une lumière et une petite baguette, et après s’être lavé tout d’abord en un bain chaud, afin que l’odeur de l’écurie n’incommodât pas la reine ou ne la fît s’apercevoir de la ruse, il se cacha, ainsi qu’il en avait l’habitude, dans la grande salle. Quand il vit que tout le monde dormait, et quand le temps lui sembla venu de donner effet à son désir ou de trouver la mort qu’il souhaitait, il fit un peu de feu avec la pierre et l’amadou qu’il portait, alluma sa lumière, et enveloppé hermétiquement dans son manteau, il s’en alla à la porte de la chambre où il frappa deux coups avec la baguette. La chambre fut ouverte par une camériste à moitié endormie qui lui prit la lumière des mains et l’éteignit ; sur quoi, lui, sans rien dire, étant entré, et ayant déposé son manteau, il se glissa dans le lit où la reine dormait. L’ayant saisie dans ses bras, et feignant d’être de méchante humeur, pour ce qu’il savait que le roi quand il était de mauvaise humeur ne prononçait pas un mot, sans rien dire et sans qu’il lui fût rien dit, il connut plusieurs fois charnellement la reine. Et bien qu’il lui semblât dur de s’en aller, cependant, craignant qu’une trop longue séance lui fût occasion de changer en tristesse le plaisir éprouvé, il se leva, et après avoir repris son manteau et sa lumière, sans rien dire autre chose, il s’en alla, et le plus tôt qu’il put regagna son lit.
« Il pouvait à peine y être revenu, quand le roi, s’étant levé, alla à la chambre de la reine, ce dont celle-ci s’émerveilla fort ; et comme il était entré dans le lit et la saluait joyeusement, elle prit hardiesse de sa bonne humeur et dit : « — Ô mon seigneur, quelle nouveauté est-ce, cette nuit ? Vous venez à peine de me quitter, et, au-delà de vos habitudes, vous avez pris de moi plaisir, et vous revenez derechef si vite ? Prenez garde à ce que vous faites. — » Le roi, entendant ces paroles, soupçonna soudain que la reine avait été trompée par une ressemblance de manières et de personne ; mais, en homme sage, il se garda bien, voyant que la reine ni personne autre ne s’en était aperçue, de l’en faire apercevoir. C’est ce que nombre de sots n’auraient pas fait ; ils auraient dit au contraire : je ne suis pas venu ; quel est celui qui est venu ? Comment est-il venu ? Qui est-ce ? De quoi seraient survenues de nombreuses choses par lesquelles il aurait inutilement contristé la reine et lui aurait donnée l’idée de désirer une seconde fois ce qu’elle avait déjà goûté : en taisant l’aventure, il ne pouvait lui en revenir aucune honte, tandis qu’en parlant, il se serait attiré du déshonneur. Le roi répondit donc, plus irrité au fond du cœur que dans son air et dans ses paroles : « — Femme, ne vous semblé-je pas homme capable d’avoir été ici tantôt et d’y revenir une autre fois ? — » À quoi la reine répondit : « — Mon seigneur, si, mais cependant je vous prie de prendre garde à votre santé. — » Alors le roi dit : « — Il me plaît de suivre votre conseil ; et pour cette fois, sans vous causer plus d’ennui, je vais m’en retourner. — » Et le cœur plein de colère et de mécontentement à cause de l’affront qu’il voyait qu’on lui avait fait, il reprit son manteau, sortit de la chambre et songea à trouver sans bruit celui qui l’avait fait, pensant bien que c’était quelqu’un de sa maison, et que, quel qu’il fût, il n’avait pu encore en sortir.
« Ayant donc pris une petite lumière dans une petite lanterne, il s’en alla vers un vaste corps de logis qui était dans son palais au-dessus des écuries, et dans lequel dormaient en divers lits presque tous ses familiers. Et estimant que, quel que fût celui qui avait fait ce que la dame lui avait dit, son pouls et ses battements de cœur ne pouvaient être encore apaisés à cause de la rude besogne qu’il avait accomplie, il se mit à tâter sans bruit, en commençant par un des bouts de la salle, la poitrine de tous ses gens, pour savoir si le cœur battait vite à l’un d’entre eux. Tous dormaient fortement, hormis celui qui avait été avec la reine et qui ne dormait pas encore ; pour quoi, voyant venir le roi, et comprenant ce qu’il cherchait, il se mit à trembler tellement, qu’au battement de cœur que la fatigue éprouvée peu avant lui avait occasionné, la peur en ajouta un plus grand ; et il vit bien que si le roi s’en apercevait, il le ferait mourir sur le champ. Et bien que de nombreuses pensées lui allassent par l’esprit sur ce qu’il avait à faire, cependant voyant le roi sans arme, il résolut de faire semblant de dormir et d’attendre ce que le roi ferait. Après avoir longtemps cherché, et n’en trouvant aucun qui lui parût être celui qu’il croyait, le roi arriva à notre homme, et voyant que le cœur lui battait fort, il se dit : c’est lui ! Mais, en homme qui n’entendait rien faire qui fût su, il se borna, avec une paire de ciseaux qu’il portait sur lui, à lui couper quelques mèches de cheveux qu’en ces temps on portait très longs, afin qu’à l’aide de cette marque il pût le reconnaître le lendemain matin ; cela fait, il s’en alla et regagna sa chambre.
« Le palefrenier qui avait tout vu, comprit clairement, en homme avisé qu’il était, pourquoi il avait été ainsi marqué. Aussi, s’étant levé sans plus attendre, et ayant cherché des ciseaux dont, par aventure, il y avait une paire dans la salle pour le service des chevaux, il alla doucement vers tous ceux qui étaient couchés, et leur coupa à tous les cheveux sur les oreilles de la même façon ; et cela fait, sans avoir été entendu, il s’en revint dormir.
« Le matin, le roi s’étant levé, ordonna qu’avant que les portes du palais s’ouvrissent, tous ses gens passassent devant lui ; ce qui fut fait. Et tous, sans rien avoir sur la tête, étant rangés devant lui, il se mit à les examiner pour voir lequel avait été tondu par lui ; et voyant le plus grand nombre d’entre eux avec les cheveux coupés de la même façon, il s’étonna et se dit en lui-même : « — Celui que je cherche, bien qu’il soit de basse condition, montre bien qu’il est d’un grand sens. — » Puis, voyant qu’il ne pouvait avoir sans faire d’esclandre celui qu’il cherchait, et peu disposé à vouloir, pour une petite vengeance, s’attirer grande vergogne, il se borna à avertir le coupable d’un mot seulement, et à lui faire voir qu’il était aperçu de la chose ; s’étant donc tourné vers tous ses gens, il dit : « — Que celui qui l’a fait ne le fasse plus jamais, et allez avec Dieu. — » Un autre aurait voulu faire mettre à la gêne, torturer, examiner, questionner, et, ce faisant, aurait ébruité ce que chacun doit s’efforcer de cacher ; et l’ayant découvert, encore qu’il en eût pris entière vengeance, sa honte n’en aurait pas été diminuée mais fort accrue, et l’honneur de sa femme contaminé.
« Ceux qui entendirent ces paroles du roi s’étonnèrent et se demandèrent longtemps entre eux ce qu’il avait voulu dire par là ; mais nul ne les comprit, sinon celui à qui seul elles s’adressaient ; lequel en homme sage, n’en ouvrit jamais la bouche du vivant du roi, pas plus qu’il ne commit désormais sa vie au hasard en une semblable aventure. — »

 NOUVELLE III

Sous prétexte de confession et de pureté de conscience, une dame énamourée d’un jouvenceau pousse un moine, sans que celui-ci s’aperçoive de la supercherie, à lui faciliter le moyen de voir son amant.

 Déjà se taisait Pampinea, et l’audace et la prudence du palefrenier avaient été louées par plus d’un des assistants, ainsi que le bon sens du roi, quand la reine, s’étant tournée vers Philomène, lui ordonna de poursuivre ; pour quoi Philomène commença gracieusement à parler ainsi :« — J’entends vous raconter un bon tour qui fut justement fait par une belle dame à un grave religieux, et qui doit d’autant plus plaire à tout séculier, que les religieux, très sots le plus souvent et hommes d’habitudes et de mœurs étranges, croient valoir et en savoir plus que les autres en toute chose, alors qu’ils leur sont de beaucoup inférieurs, comme étant des gens qui, par lâcheté d’âme, n’ayant pas, comme les autres hommes, l’énergie de pourvoir à leurs besoins, se réfugient là où ils peuvent avoir à manger, comme le porc. Je raconterai cette nouvelle, ô plaisantes dames, non-seulement pour suivre l’ordre imposé, mais encore pour vous faire voir que les religieux eux-mêmes, auxquels nous autres, outre mesure crédules, nous accordons trop de confiance, peuvent être et sont parfois bafoués, non pas seulement par les hommes, mais par quelques-unes de nous.
« En notre cité, plus pleine de tromperies que d’amour et de foi, fut, il n’y a pas encore beaucoup d’années, une gente dame distinguée par sa beauté et ses belles manières, et autant que tout autre dotée par la nature d’un esprit élevé et d’un jugement subtil. Je ne veux pas dire son nom, pas plus qu’aucun de ceux qui sont cités dans la présente nouvelle, bien que je les sache, pour ce qu’il y a des gens qui vivent encore qui s’en fâcheraient, alors qu’il n’y aurait qu’à en rire et qu’à passer outre. Cette dame donc, qui était née de haut lignage et qui se voyait mariée à un artisan lainier, pour ce que son mari était artisan, ne pouvait surmonter le dédain de son âme, car elle estimait qu’aucun homme de basse condition, quelque richissime qu’il fût, n’était digne d’une femme noble. Et voyant aussi que, malgré toutes ses richesses, son mari n’était bon qu’à dévider un écheveau, faire ourdir une toile, ou discuter avec une filandière de ce qui avait été filé, elle résolut de ne plus vouloir en aucune façon de ses embrassements, si non en tant qu’elle ne pourrait les lui refuser, et de chercher, pour sa propre satisfaction, quelqu’un qui lui parût plus digne de cela que le lainier ; et elle s’énamoura d’un fort brave homme d’âge moyen, tellement que si elle ne l’avait pas vu dans le jour, elle ne pouvait passer la nuit suivante sans ennui. Mais le brave homme ne s’en apercevant pas, n’en avait cure, et elle, qui était très prudente, n’osait le lui faire savoir ni par ambassade de femme, ni par lettre, craignant les dangers qui pourraient en advenir.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Or, ayant appris qu’il avait de nombreuses relations avec un religieux, lequel, bien qu’il fût un gros homme ignorant, néanmoins, pour ce qu’il menait une très sainte vie, avait auprès de tout le monde la réputation d’un très digne moine, la dame pensa qu’il pouvait être un excellent intermédiaire entre elle et son amant. Après avoir bien pensé au moyen qu’elle devait prendre, elle s’en alla à l’heure convenable à l’église où il demeurait, et l’ayant fait appeler, elle dit que quand cela lui plairait, elle désirait se confesser à lui. Le moine, la voyant, et la tenant pour femme noble, l’écouta volontiers, et, après la confession, elle lui dit : « — Mon père, il me faut recourir à vous pour avoir aide et conseil dans ce que vous allez entendre. Je sais, puisque je vous l’ai dit, que vous connaissez mes parents et mon mari, dont je suis aimée plus que la vie, et je ne désire rien que je ne l’aie incontinent de lui, comme d’un homme très riche qui peut bien le faire. Et laissant de côté ce que je ferais, je dis que si je pensais seulement à quoi que ce fût contre son honneur ou son plaisir, aucune femme ne serait jamais plus digne du bûcher que moi. Or, il y a quelqu’un, dont à vrai dire je ne sais pas le nom, mais qui me paraît une personne de bien, et qui si l’on ne m’a pas trompée là-dessus, vous fréquente beaucoup. Il est beau et grand de sa personne, vêtu d’habits bruns très honnêtes, et ne sachant pas sans doute la ferme intention que j’ai, il semble avoir mis le siège autour de moi, de sorte que je ne puis me montrer à la porte ou à la fenêtre, ni sortir de la maison, sans qu’incontinent il ne se présente devant moi ; et je m’étonne qu’il ne soit pas maintenant ici ; ce dont je me plains fort, pour ce que ces sortes de choses, faites souvent sans la moindre faute, attirent le blâme aux honnêtes femmes. J’avais eu tout d’abord l’idée de le faire dire à mes frères, mais j’ai ensuite pensé que les hommes font parfois les commissions de façon que les réponses sont aigres, d’où naissent des altercations, et des altercations on en vient aux faits ; pour quoi, afin que mal et scandale n’en naissent, je me suis tue, et j’ai résolu de le dire plutôt à vous qu’à tout autre, tant parce que vous me semblez être son ami, que parce qu’il vous sied bien à vous de reprendre sur telles choses non pas seulement les amis, mais les étrangers. Pour quoi, je vous prie uniquement pour l’amour de Dieu, que vous le réprimandiez de cela et le priiez de ne plus tenir une pareille conduite. Il y a assez d’autres dames qui sont, d’aventure, disposées à ces choses, et à qui il conviendra d’être suivies et courtisées par lui, tandis qu’à moi ce m’est un très grave ennui, n’ayant en aucune façon l’esprit disposé à tel sujet. — »
« Le digne moine comprit incontinent de qui elle parlait vraiment, et ayant beaucoup loué la dame de ses bonnes dispositions, croyant fermement vrai ce qu’elle disait, il lui promit d’opérer si bien et de telle façon qu’il ne lui serait plus causé d’ennui par cette personne ; puis, comme il la connaissait très riche, il vanta les œuvres de charité et d’aumône, lui racontant ses besoins. À quoi la dame dit : « — Je vous en prie pour Dieu, s’il niait, dites-lui sans crainte que c’est moi qui vous l’ai dit et que je suis venue m’en plaindre. — » Et sur ce, la confession étant prise et la pénitence prise, se rappelant les encouragements que lui avait donnés le moine sur les œuvres de charité, elle lui remplit en cachette la main de pièces de monnaie, le pria de dire des messes pour l’âme de ses morts, et s’étant levée de ses pieds, elle s’en retourna chez elle.
« Peu après, comme il en avait l’habitude, le brave homme vint trouver le moine, lequel, après qu’ils eurent ensemble parlé un certain temps d’une chose et d’une autre, le tira à part et se mit à le reprendre très doucement sur la cour et la poursuite qu’il croyait qu’il faisait à la dame, selon ce que celle-ci lui avait donné à entendre. Le brave homme s’étonna beaucoup, ne l’ayant en effet jamais guettée, et commença à vouloir s’excuser en disant qu’il n’avait passé que très rarement devant la maison de la dame. Mais le moine ne le laissa point parler et lui dit : « — Il ne faut pas faire semblant de t’étonner, ni perdre tes paroles à le nier, pour ce que tu ne le peux ; je n’ai pas su cela par les voisins ; c’est elle-même qui, se plaignant fortement de toi, me l’a dit. Et outre que ces sottises ne te conviennent plus bien désormais, je te dis à son sujet que si jamais j’en trouvai une rebelle à ces folies, c’est elle ; aussi, pour ton honneur et pour sa satisfaction, je te prie de cesser tes poursuites et de la laisser. — » Le brave homme, plus avisé que le digne moine, comprit sans trop de peine la sagacité de la dame, et feignant quelque peu d’avoir honte, il dit qu’il ne s’en occuperait plus désormais ; et ayant quitté le moine, il s’en alla à la maison de la dame, laquelle se tenait constamment aux aguets à une petite fenêtre pour le voir, s’il venait à passer. En le voyant venir, elle se montra si joyeuse et si aimable, qu’il put fort bien comprendre qu’il avait saisi le véritable sens des paroles du moine. Et de ce jour, avec beaucoup de prudence, à son plaisir et à la très grande joie et satisfaction de la dame, faisant semblant d’en avoir l’occasion pour tout autre chose, il continua de passer par la même rue.
« Mais la dame, s’étant bien vite aperçue qu’elle lui plaisait autant qu’il lui plaisait à elle, et désireuse de l’enflammer davantage et de l’assurer de l’amour qu’elle lui portait, ayant choisi le lieu et le moment, s’en retourna vers le digne moine, et s’étant placé à ses pieds dans l’église, se mit à se plaindre. Ce voyant, le moine lui demanda avec intérêt quelle nouvelle elle avait. La dame répondit : « — Mon père, les nouvelles que j’ai ne sont autres que de ce maudit de Dieu, votre ami, dont je me suis plainte à vous l’autre jour ; pour ce que je crois qu’il est né pour mon plus grand tourment et pour me faire faire chose dont je ne me consolerais jamais et pour laquelle je n’oserais jamais plus après me jeter à vos pieds. — » « — Comment ! — dit le moine — ne s’est-il pas abstenu de te causer désormais de l’ennui ? — » « — Certes, non — dit la dame — au contraire ; après que je m’en fus plainte à vous, comme s’il en avait eu du dépit, ayant probablement pris en mauvaise part que je m’en fusse plainte, pour une fois qu’il passait avant, je crois qu’après il y est passé sept. Et maintenant plût à Dieu qu’il se fût borné à y passer et à me guetter ; mais il a été assez hardi et assez insolent pour m’envoyer, pas plus tard qu’hier, une femme m’apporter de ses nouvelles et me conter ses frasques, et comme si je n’avais pas de bourses et des ceintures, il m’a envoyé une bourse et une ceinture ; ce que j’ai eu et j’ai si fort pour mauvais, que je crois, si je n’avais pas eu peur de pécher, et puis à cause de votre amitié pour lui, que j’aurais fait le diable ; mais pourtant je me suis calmée, et n’ai rien voulu faire avant de vous le faire savoir. En outre, j’avais déjà rendu la bourse et la ceinture à cette espèce de femme qu’il m’avait envoyée, pour qu’elle les lui reportât, et je lui avais donné un congé brutal, mais craignant qu’elle les gardât pour soi et lui dît que je les avais acceptées, comme j’entends dire qu’elles font quelquefois, je les lui redemandai, et, pleine de dédain, je les lui enlevai des mains ; et je vous les ai apportées pour que vous les lui rendiez et lui disiez que je n’ai pas besoin de ses présents, pour ce que, grâce à Dieu et à mon mari, j’ai tant de bourses et de ceintures que je les noierais dedans. Après cela, je vous en demande pardon comme à un père, mais s’il ne cesse pas son manège, je le dirai à mon mari et à mes frères, et advienne que pourra ; car j’aime beaucoup mieux qu’il reçoive un affront, s’il doit en recevoir un, que d’être blâmée à cause de lui, n’est-ce pas, mon père ? — » Cela dit, et tout en pleurant beaucoup, elle tira de dessous sa robe une très belle et riche bourse, ainsi qu’une jolie et précieuse petite ceinture, et les jeta sur les genoux du moine, qui les prit, croyant pleinement ce que la dame disait, et, courroucé outre mesure, dit : « — Ma fille, si tu te tourmentes de ces choses, je ne m’en étonne point et je ne saurais t’en blâmer ; mais je loue fort qu’en ceci tu suives mon conseil. Je l’ai réprimandé l’autre jour et il a mal tenu ce qu’il m’avait promis. Pour quoi, autant pour cela que pour ce qu’il a fait de nouveau, je crois que je lui réchaufferai de telle façon les oreilles, qu’il ne te donnera plus de souci ; et toi, avec la bénédiction de Dieu, ne te laisse pas vaincre assez par la colère pour le dire à l’un des tiens, car il pourrait s’ensuivre trop de mal. Ne crains pas que de cela aucun blâme arrive jamais, car je serai toujours, et devant Dieu et devant les hommes, très ferme témoin de ton honnêteté. — » La dame fit semblant de se consoler un peu, et ayant laissé ce sujet, en personne qui connaissait l’avarice du moine et celle de ses autres confrères, elle dit : « — Messire, ces nuits dernières me sont apparus plusieurs de mes parents, et il me semble qu’ils sont en grandissime peine et ne demandent pas autre chose que des prières, et spécialement ma mère, qui me paraît si affligée et si malheureuse, que c’est une pitié de le voir. Je crois qu’elle souffre de très grandes peines de me voir en cette tribulation à cause de cet ennemi de Dieu, et pour ce je voudrais que vous me disiez pour leurs âmes les quarante messes de san Grigorio, et quelques-unes de vos propres prières, afin que Dieu les arrache à ce feu qui les châtie. — » Et ayant ainsi dit, elle lui mit un florin dans la main. Le saint moine le prit joyeusement, et par de bonnes paroles, et en lui citant de bons exemples, il affermit sa dévotion ; puis, après lui avoir donné sa bénédiction, il la laissa aller.
« La dame partie, le moine ne s’apercevant pas qu’il était bafoué, envoya chercher son ami, lequel étant venu, et le voyant tout courroucé, s’avisa sur-le-champ qu’il aurait des nouvelles de la dame, et attendit ce que le moine voulait lui dire. Celui-ci, lui répétant les nouvelles plaintes que la dame lui avait faites, et lui parlant de nouveau sur un ton acerbe et irrité, le réprimanda beaucoup de ce que la dame lui avait dit qu’il avait fait. Le brave homme, qui ne voyait pas encore où le moine voulait en venir, niait assez faiblement avoir envoyé la bourse et la ceinture, afin de ne pas enlever au moine cette croyance si par hasard la dame le lui avait fait croire. Mais le moine, fortement fâché, dit : « — Comment peux-tu le nier, méchant homme ? puisque c’est elle-même qui me les a rapportés en pleurant ; vois si tu les reconnais. — » Le brave homme, feignant d’avoir grande honte, dit : « — Mais oui, je les reconnais, et je confesse que j’ai mal fait, et je vous jure, puisque je la vois ainsi disposée, que vous n’entendrez plus jamais un mot de cela. — » Après bon nombre de paroles, l’imbécile de moine remit enfin à son ami la bourse et la ceinture, et après l’avoir bien morigéné et l’avoir prié de ne plus se livrer à ces choses, et en avoir obtenu la promesse, il le renvoya.
« Le brave homme, très joyeux et de la certitude qu’il lui semblait avoir de l’amour de la dame et du beau présent qu’il avait reçu, dès qu’il eût quitté le moine, s’en alla avec précaution en certain endroit où il fît voir à sa dame qu’il avait l’un et l’autre objet, de quoi la dame fut très contente, et plus encore de ce qu’il lui paraissait que son stratagème allait de mieux en mieux. Et comme elle n’attendait plus que son mari s’en allât quelque part, pour compléter son œuvre, il advint que pour une raison quelconque celui-ci dut partir quelque temps après pour Gênes. Le matin même où après être monté à cheval il était parti, la dame s’en alla trouver le saint moine et après beaucoup de simagrées, elle lui dit en pleurant : « — Mon père, maintenant je vous le dis bien, je ne puis en supporter davantage ; mais comme l’autre jour je vous ai promis de ne rien faire avant de vous l’avoir d’abord dit, je suis venue pour m’en excuser auprès de vous ; et afin que vous croyiez que j’ai raison et de gémir et de me plaindre, je veux vous dire ce que votre ami, ou plutôt ce diable d’enfer, me fit ce matin il y a quelques instants. Je ne sais par quelle male aventure il a su que mon mari était parti hier matin pour Gênes ; toujours est-il que ce matin, à l’heure que je vous ai dite, il est entré dans mon jardin et a grimpé au moyen d’un arbre jusqu’à la fenêtre de ma chambre qui donne sur le jardin, et déjà il avait ouvert la fenêtre et voulait entrer dans ma chambre, quand m’étant réveillée soudain, je me levai et me serais mise à crier, j’aurais crié, si lui, qui n’était pas encore entré, ne m’eût demandé merci au nom de Dieu et au vôtre, me disant qui il était ; pour quoi, l’entendant, je me tus par déférence pour vous, et nue comme je vins au monde, je courus lui fermer la fenêtre au visage. Quant à lui, je crois qu’il s’en est allé en sa male heure, pour ce que je ne l’ai plus entendu. Maintenant, si c’est une chose belle et qu’il faille endurer, voyez-le-vous-même. Pour moi, je n’entends pas la supporter plus longtemps ; je pense au contraire en avoir trop souffert de sa part, par égard pour vous. — » Le moine, oyant cela, fut l’homme le plus irrité du monde et ne savait que dire, si ce n’est de lui demander à plusieurs reprises si elle avait bien reconnu que c’était lui et non un autre. À quoi la dame répondit : « — Loué soit Dieu, si je ne le reconnais pas d’avec un autre ? je vous dis que c’était lui, et quand il le nierait, ne le croyez pas. — » Le moine dit alors : — Ma fille, il n’y a dire cette fois, sinon que c’est là une hardiesse trop grande et une mauvaise action ; et toi tu as fait ton devoir, en le renvoyant comme tu l’as fait. Mais je te prie, afin que Dieu te garde de la honte, de même que tu as suivi deux fois mon conseil, de le suivre encore cette fois, c’est-à-dire de me laisser faire, sans te plaindre à aucun de tes parents, pour voir si je peux dompter ce diable déchaîné que je croyais être un saint. Si je puis faire tant que de le tirer de cette bestialité, ce sera bien ; et si je ne puis, je te donne maintenant, en même temps que ma bénédiction, ma parole que tu pourras faire ce que tu jugeras à propos, et que ce sera bien fait. — » « — Or, voici — dit la dame — pour cette fois je ne veux pas vous irriter ni vous désobéir ; mais faites en sorte qu’il se donne de garde de m’ennuyer davantage, car je vous promets de ne plus revenir à vous pour ce motif. — » Et sans en dire plus, quasi toute courroucée, elle quitta le moine.
« La dame était à peine hors de l’église, que le brave homme survint et fut appelé par le moine, qui, l’ayant pris à part, lui dit les plus grandes injures qui eussent jamais été dites à un homme, le traitant de parjure et de traître. L’autre, qui déjà par deux fois ayant reconnu ce que signifiaient les reproches de ce moine, était aux écoutes, et par des réponses embarrassées s’ingéniant à le faire parler, il lui dit tout d’abord : « — Pourquoi ce courroux, messire ! ai-je crucifié le Christ ? — » À quoi le moine répondit : « — Voyez le déhonté ! entendez ce qu’il dit ! il parle ni plus ni moins comme si un an ou deux s’étaient passés, et comme si ses méfaits et sa malhonnêteté eussent été oubliés par longueur de temps. T’est-il donc, depuis ce matin jusqu’à présent, sorti de la mémoire que tu avais outragé autrui ? Où as-tu été ce matin un peu avant le jour ? — » Le brave homme répondit : «  — Je ne sais où j’ai été ; mais la nouvelle vous en est arrivé bien vite. — » « — C’est vrai — dit le moine — que la nouvelle m’en est arrivée. Je m’avise que tu croyais que parce que le mari n’y était pas, la gente dame dût te recevoir incontinent dans ses bras. Hé ! messire, en voilà un honnête homme ! il est devenu coureur de nuit, ouvreur de jardin et grimpeur d’arbres. Croyais-tu par ton importunité vaincre l’honnêteté de cette dame, que tu vas grimper jusqu’à ses fenêtres la nuit le long des arbres ? Rien ne lui déplaît plus au monde que toi ; cependant tu tentes de nouveau l’aventure. En vérité, laissons de côté qu’elle te l’a montré en beaucoup de choses, mais tu t’es bien amendé par mes admonestations ! Mais voici ce que je veux te dire. Jusqu’ici, non par l’amour qu’elle te porte, mais grâce à l’insistance de mes prières, elle a tu ce que tu as fait, mais elle ne le taira plus ; je lui ai accordé la permission, si tu lui déplais encore en quoi que ce soit, de faire à sa guise. Que feras-tu, si elle le dit à ses frères ? — »
« Le brave homme ayant suffisamment compris ce qu’il avait besoin de savoir, apaisa le moine du mieux qu’il sut et qu’il put par d’amples promesses, et prit congé de lui. Le lendemain matin il pénétra dans le jardin, grimpa sur l’arbre, et ayant trouvé la fenêtre ouverte il entra dans la chambre où, le plus tôt qu’il put, il se mit dans les bras de sa belle dame. Celle-ci, qui l’avait attendu avec le plus grand désir, le reçut joyeusement en disant : « — Grand merci à messer le moine, qui t’a si bien enseigné le chemin pour venir ici. — « Puis, prenant l’un de l’autre plaisir, causant et riant beaucoup de la simplicité de l’imbécile de moine, plaisantant les étoupes, les peignes et les cardes, ils se satisfirent ensemble à leur grand contentement. Et ayant combiné leurs plans, ils firent en sorte, sans plus avoir à retourner vers messer le moine, de se retrouver ensemble un grand nombre d’autres nuits avec un égal plaisir. Et je prie Dieu que sa sainte miséricorde m’en octroie de semblables à moi et à toutes les âmes chrétiennes qui en ont désir. — »

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