Boccace : troisième journée, 4e et 5e nouvelles

NOUVELLE IV

Don Felice enseigne à frère Puccio comment il deviendra bienheureux en faisant une certaine pénitence. Pendant que frère Puccio fait cette pénitence, don Felice se donne du bon temps avec la femme de celui-ci.

 

Lorsque, sa nouvelle finie, Philomène se tut, et que Dioneo, par de douces paroles, eût vivement loué l’esprit de la dame et surtout la prière faite en dernier lieu par Philomène, la reine se tourna en riant vers Pamphile et dit : « — Et maintenant, Pamphile, continue à nous amuser par quelque agréable récit. — » « — Volontiers répondit aussitôt Pamphile — et il commença : « — Madame, il y a beaucoup de gens qui, s’efforçant d’aller en paradis, y envoient les autres sans s’en apercevoir. C’est ce qui advint, il n’y pas encore longtemps, à une de nos voisines, comme vous pourrez l’entendre.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Suivant ce que j’ai ouï dire, vivait autrefois, près de San Brancazio, un brave homme fort riche, nommé Puccio di Rinieri ; mais comme, en prenant de l’âge, il s’était complètement adonné à la dévotion, et qu’il s’était engagé parmi les bigots de Saint-François, on l’appelait frère Puccio. Dans ce genre de vie toute spirituelle, ne possédant pour famille qu’une femme et qu’une servante, et n’ayant par conséquent besoin de se livrer à aucune profession, il fréquentait beaucoup l’église. Ignorant et d’une pâte grossière, il disait ses patenôtres, allait aux prêches, assistait à la messe, ne manquait jamais de faire sa partie dans les cantiques que chantaient les séculiers, jeûnait et se donnait la discipline, et passait pour être de la confrérie des flagellés. Sa femme, qui avait nom dame Isabetta, encore jeune, de vingt-huit à trente ans, fraîche, belle et potelée comme une pomme d’api, faisait, par suite de la sainteté de son mari et peut-être de son vieil âge, de plus nombreuses et de plus longues diètes qu’elle n’aurait voulu. Quand elle avait envie de coucher, ou plutôt de se divertir avec lui, il lui racontait la vie du Christ, les sermons de frère Nastagio, les lamentations de la Madeleine, ou autres choses semblables.
« Sur ces entrefaites, arriva de Paris un moine appelé don Felice, conventuel de San Brancazio, jeune et beau de sa personne, d’esprit fin et de science profonde, avec lequel frère Puccio se lia d’étroite amitié. Comme don Felice lui éclaircissait tous ses doutes et se montrait un fort saint homme, frère Puccio prit l’habitude de le mener chez lui et de lui donner à dîner et à souper toutes les fois qu’il en trouvait l’occasion. Quant à la dame, pour complaire à frère Puccio, elle était devenue l’amie de don Felice, et l’accueillait très volontiers. Or, le moine, continuant à fréquenter la maison de frère Puccio, et voyant sa femme si fraîche et si rondelette, comprit qu’elle était la chose dont elle devait manquer le plus, et songea, pour décharger frère Puccio de toute fatigue, à le suppléer auprès d’elle. Lui ayant à plusieurs reprises lancé d’adroites œillades, il fit tant qu’il alluma dans le cœur de la dame le même désir qu’il avait lui-même. Le moine, s’étant aperçu de cela, se hasarda à lui exprimer ses vœux. Mais quelque disposée qu’il la trouvât à mener l’affaire à bonne fin, il ne pouvait trouver un moyen d’y arriver, attendu qu’elle ne voulait lui donner rendez-vous que chez elle, ce qui ne se pouvait pas, frère Puccio ne sortant jamais de la ville ; de quoi le moine avait grand ennui.
« Après y avoir bien réfléchi, il imagina un moyen de se rencontrer avec la dame dans sa maison même, sans attirer le soupçon et malgré la présence de frère Puccio. Celui-ci étant un jour allé le voir, il lui parla ainsi : « — J’ai déjà plusieurs fois compris, frère Puccio, que ton désir est de te sanctifier, à quoi il me semble que tu t’achemines par une voie très longue, alors qu’il en est une beaucoup plus courte. Le pape et les autres hauts prélats qui la connaissent et en usent, ne veulent pas qu’on la dévoile, car le clergé qui vit surtout d’aumônes, serait tout de suite ruiné, si les séculiers ne lui venaient plus en aide par leurs aumônes. Mais comme tu es mon ami, et que tu m’as fort honorablement reçu, je te l’enseignerais si je croyais que tu ne dusses la révéler à qui que ce soit au monde, et que tu la suivisses. — » Frère Puccio, désireux de connaître la chose, se mit aussitôt à le prier avec instance de lui enseigner, et à lui jurer que jamais, à moins que cela ne lui convînt, il n’en parlerait à personne, affirmant que, si cette voie était telle qu’il pût la suivre, il le ferait. « — Puisque tu me le promets — dit le moine — je te la montrerai. Tu sauras que les saints docteurs soutiennent que, pour devenir bienheureux, il faut faire la pénitence que tu vas entendre. Mais comprends-moi bien : je ne dis pas qu’après avoir accompli cette pénitence, tu ne seras pas moins pécheur que tu n’es ; mais il arrivera que les péchés que tu auras commis jusqu’au moment de la-dite pénitence te seront tous effacés ou pardonnés, et que ceux que tu commettras après, ne te seront pas comptés pour ta damnation, mais s’en iront avec l’eau bénite, comme de simples péchés véniels. Il faut donc commencer la pénitence par te confesser en grande hâte de tes péchés, puis t’astreindre à une grande abstinence et à un jeûne de quarante jours, pendant lesquels tu devras non-seulement t’abstenir d’autres femmes, mais même de toucher à la tienne. En outre, il faut choisir dans ta propre maison un endroit d’où tu puisses voir le ciel pendant la nuit, et, à l’heure de complies, te rendre en cet endroit, et là avoir une table très large, posée de façon que, te tenant debout, tu puisses y appuyer les reins et, tenant les pieds à terre, y étendre les bras comme si tu étais crucifié. Si tu veux soutenir tes bras avec une cheville, tu le peux faire. Dans cette position, regardant le ciel, tu te tiendras sans bouger jusqu’au matin. Si tu étais lettré, il te faudrait, pendant ce temps, dire certaines oraisons que je t’indiquerais ; mais comme tu ne l’es pas, il te faudra réciter trois cents Pater noster avec trois cents Ave Maria, en l’honneur de la Trinité. Pendant que tu regarderas le ciel, tu te rappelleras que Dieu a été le créateur du ciel et de la terre, et tu auras présente à la mémoire la passion du Christ, te trouvant dans la même position qu’il fut lui-même sur la croix. Puis, dès que matines sonneront, tu pourras, si tu veux, t’en aller et, tout habillé, te jeter sur ton lit et dormir. Dans la matinée, tu iras à l’église, et là, tu entendras au moins trois messes, et tu diras cinquante Pater noster et autant d’Ave Maria. Après cela, tu vaqueras naturellement à tes affaires si tu en as ; tu iras dîner, et, le soir, tu retourneras à l’église, et là tu diras certaines oraisons que je te donnerai par écrit et sans lesquelles rien ne pourrait être fait. Enfin, à compiles, tu recommenceras comme la veille. En faisant ainsi, comme je l’ai fait moi-même autrefois j’espère qu’avant la fin de ta pénitence, tu éprouveras les meilleurs effets de la béatitude éternelle, si tu l’accomplis avec dévotion. — » Frère Puccio dit alors : « — Ce n’est chose ni trop dure, ni trop longue, et cela peut fort bien se faire. Pour ce, je veux en l’honneur du saint nom de Dieu, commencer dimanche. — » Et s’étant séparé de don Felice, il revint chez lui, où avec sa permission toutefois, il conta tout de point en point à sa femme.
« La dame comprit trop bien ce que le moine avait voulu dire en recommandant à frère Puccio de ne pas bouger jusqu’au matin ; pour quoi, ce moyen lui paraissant fort bon, elle répondit à son mari que cette pénitence, comme tout ce qu’il pouvait faire pour le salut de son âme, la réjouissait, et que, pour que Dieu lui rendît sa pénitence profitable, elle voulait jeûner avec lui, mais non faire plus. Tout étant donc convenu, et le dimanche étant arrivé, frère Puccio commença sa pénitence, et messire le moine, après s’être entendu avec la dame, s’en venait à l’heure où il ne pouvait être vu, souper presque tous les soirs avec elle, ayant soin toujours de bien manger et de bien boire, puis couchait avec elle jusqu’au matin. Alors il se levait, s’en allait, et frère Puccio regagnait son lit.
« L’endroit que frère Puccio avait choisi pour faire sa pénitence se trouvait tout à côté de la chambre où couchait la dame et n’en était séparé que par une mince cloison. Une nuit que le moine et la dame se trémoussaient par trop vigoureusement, il sembla à frère Puccio que le plancher remuait. Sur quoi, comme il avait déjà dit cent Pater noster, il s’arrêta et, sans bouger, appela sa femme et lui demanda ce qu’elle faisait. La dame, qui était d’humeur plaisante, et qui en ce moment chevauchait probablement la bête de saint Benoît ou celle de saint Jean Gualberto, répondit : « — Ma foi, mon cher mari, je me trémousse tant que je peux. — » Frère Puccio dit alors : « — Comment tu te trémousses ! que signifie ce trémoussement ? — » La dame, riant, et d’un air joyeux, car elle était gaillarde et avait sans doute ses raisons pour rire, répondit : « — Comment, vous ne savez pas ce que cela signifie ? Je vous l’ai entendu dire mille fois : qui n’a pas soupé le soir se démène toute la nuit. — » Frère Puccio crut que le jeûne l’empêchait en effet de dormir et la faisait ainsi se retourner sur son lit ; pour quoi, il lui dit naïvement : « — Femme, je te l’ai bien dit de ne pas jeûner ; mais enfin puisque tu as voulu le faire, ne pense pas à cela, et songe à dormir. Tu donnes de telles secousses au lit, que tu fais tout remuer dans la maison. — » La dame dit alors : « — Ne vous en inquiétez pas ; je sais bien ce que je fais ; faites votre affaire en conscience, moi je ferai du mieux que je pourrai. — » Frère Puccio se tut et se remit à ses patenôtres.
« À partir de cette nuit, la dame et messer le moine, ayant fait préparer un lit dans une autre partie de la maison, s’y fêtèrent grandement pendant tout le temps que dura la pénitence de frère Puccio. À l’heure dite, le moine s’en allait, la dame retournait à son lit et, peu après, frère Puccio revenait de l’endroit où il faisait sa pénitence. Les choses continuant de cette façon, frère Puccio faisant la pénitence et la dame et le moine prenant le plaisir, elle dit plusieurs fois à son compagnon : « — Tu fais faire à frère Puccio la pénitence grâce à laquelle nous avons gagné le paradis ! — » Et comme cela semblait plaire beaucoup à la dame qui avait été longtemps tenue à la diète par son mari, elle s’habitua si bien à la bonne chère que lui octroyait le moine, qu’une fois la pénitence de frère Puccio finie, elle trouva moyen de se rassasier ailleurs avec lui, et d’en prendre longuement et à discrétion. Ainsi, pour que mes dernières paroles concordent avec les premières, il advint que, tandis que frère Puccio crut gagner le paradis en faisant pénitence, il y envoya et le moine qui lui avait montré le chemin pour y aller, et sa femme qui, auprès de lui, manquait par trop de ce que messer le moine, en homme charitable, lui dispensait copieusement. — »

 NOUVELLE V

Le Magnifique donne son palefroi à messer Francesco Vergellesi, sous condition de parler seul à seul avec sa femme. Celle-ci ne répondant pas, il fait lui-même la réponse, dont l’effet ne tarde pas à s’ensuivre.

 Pamphile avait, non sans avoir provoqué le rire des dames, fini la nouvelle de frère Puccio, quand la reine ordonna gracieusement à Elisa de poursuivre. Celle-ci, plutôt d’un air hautain qu’autrement — non par malice, mais par habitude ancienne — commença à parler ainsi : « — Bon nombre de gens s’imaginent que parce qu’ils savent beaucoup les autres ne savent rien, lesquels très souvent, tandis qu’ils croient bafouer les autres, s’aperçoivent après coup, que c’est eux qui ont été bafoués par autrui. Pour quoi, je tiens pour grande folie celle de quiconque se hasarde sans nécessité à essayer les forces de l’esprit des autres. Mais comme peut-être tout le monde n’est pas de mon opinion, il me plaît de vous raconter tout en suivant l’ordre imposé, ce qui en advint à un chevalier de Pistoie.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Il y avait à Pistoie, dans la famille des Vergellesi, un chevalier nommé messer Francesco, homme très riche, sage et avisé en tout, mais avare sans mesure ; lequel, devant aller à Milan comme Podestat, s’était muni de tout ce qu’il fallait pour y aller honorablement, excepté d’un palefroi qui fût assez bon pour lui, et comme il n’en trouvait aucun qui lui plût, il en était tout préoccupé. Il y avait alors à Pistoie un jeune homme, nommé Ricciardo, de petite naissance, mais fort riche, et qui était si distingué et si accompli de sa personne, qu’il était généralement appelé par tous : le Magnifique. Il avait longtemps aimé et courtisé sans succès la femme de messer Francesco, laquelle était fort belle et très honnête. Pour l’heure, il possédait un des plus beaux palefrois de Toscane et y tenait beaucoup à cause de sa beauté. Comme chacun savait dans le public qu’il courtisait la femme de messer Francesco, quelqu’un dit à ce dernier que s’il demandait au Magnifique son palefroi, il l’obtiendrait à cause de l’amour que celui-ci portait à sa femme. Messer Francesco poussé par l’avarice, ayant fait appeler le Magnifique, lui demanda de lui vendre son palefroi, afin que le Magnifique lui en fît don. Le Magnifique, oyant cela, en ressentit du plaisir et dit au chevalier : « — Messire, quand vous me donneriez tout ce que vous possédez au monde, vous ne pourriez avoir mon palefroi par voie d’achat ; mais vous pouvez bien l’avoir dès qu’il vous plaira, à la condition qu’avant de vous le livrer, je puisse, avec votre permission et en votre présence, adresser quelques mots à votre femme, mais assez loin de tout le monde pour que je ne sois entendu de personne autre qu’elle. — » Le chevalier, poussé par l’avarice, et espérant se moquer de lui, répondit que cela lui plaisait et que, dès qu’il le voudrait, la chose se ferait. Puis, l’ayant laissé dans la salle de son palais, il alla dans la chambre de sa femme, et après lui avoir dit comment il pouvait facilement gagner le palefroi, il lui ordonna de venir écouter le Magnifique, mais il lui recommanda de se bien garder de rien lui dire, ni de lui répondre peu ou prou. La dame blâma beaucoup cela, mais pourtant, voulant se conformer aux désirs de son mari, elle dit qu’elle le ferait, et suivant messer Francesco, elle alla dans la salle écouter ce que le Magnifique voulait lui dire. Celui-ci, ayant renouvelé ses conventions avec le chevalier, alla s’asseoir avec la dame dans un coin de la salle, loin de tout le monde, et se mit à dire ainsi :
« — Valeureuse dame, je suis certain que vous êtes assez avisée pour avoir depuis longtemps compris à quel amour pour vous m’a conduit votre beauté, laquelle, sans aucun doute, surpasse celle de toutes les autres femmes que j’aie jamais vues. Je passe sous silence les louables manières et les singulières vertus qui sont en vous et qui suffiraient à prendre le cœur de tout homme ; et pour ce, il n’est pas besoin que je démontre par mes paroles que mon amour est le plus grand et le plus fervent que jamais homme ait porté à aucune dame ; et j’irai ainsi, sans aucun doute, pendant tout le temps que ma misérable vie soutiendra mes membres et plus encore, car si l’on s’aime là-bas comme ici, je vous aimerai éternellement. Pour quoi, vous pouvez être sûr que vous n’avez nulle chose, qu’elle soit précieuse ou vile, que vous deviez estimer vôtre en toutes circonstances, autant que moi et tout ce qui m’appartient. Et afin que vous en ayez une preuve bien certaine, je dois vous dire que je considérerais comme la plus grande faveur que vous me commandassiez de faire quelque chose en mon pouvoir qui vous plût, car il faudrait, moi ordonnant, que tout le monde m’obéit promptement. Donc, si je suis ainsi à vous, comme vous entendez que je suis, je m’enhardirai non sans raison à adresser mes prières à votre beauté, de laquelle seule me peut venir toute ma paix, tout mon bien, tout mon salut, et non d’ailleurs. Et ainsi, ô mon cher bien et l’unique espérance de mon âme qui va se nourrissant de son amoureux feu et n’espère qu’en vous, je vous en prie comme un très humble serviteur, faites que votre bonté soit telle, et que la dureté que vous avez autrefois montrée envers moi qui suis vôtre, soit si adoucie, que je sois réconforté par votre pitié, et que je puisse dire que, de même que je suis devenu amoureux à cause de votre beauté, ainsi par elle j’ai reçu la vie qui, si votre esprit altier ne s’incline pas devant mes prières, sans aucun doute s’évanouira ; et alors je mourrai, et vous pourrez être accusée d’être mon meurtrier. Et sans compter que ma mort ne vous ferait point honneur, néanmoins je crois que votre conscience vous le reprochant parfois, il vous fâcherait de l’avoir fait, et que, parfois aussi, mieux disposée, vous vous diriez à vous-même : Hé ! combien ai-je mal fait de ne pas avoir eu pitié de mon Magnifique ! et ce repentir ne pouvant remédier à rien, vous serait une plus grande cause d’ennui. Pour quoi, afin que cela n’arrive pas, maintenant que vous pouvez me venir en aide, inquiétez-vous de cela, et loin de me laisser mourir, prenez-moi en miséricorde, pour ce qu’à vous seule il appartient désormais de me faire le plus heureux et le plus malheureux homme qui soit. J’espère que votre courtoisie sera telle que vous ne souffrirez pas que, pour un si grand et si méritant amour, je reçoive la mort pour récompense, mais qu’avec une réponse joyeuse et pleine de grâce vous réconforterez mes esprits lesquels, tout épouvantés, tremblent à votre aspect. — » Et là, se taisant, il répandit quelques larmes, poussa de profonds soupirs, et attendit ce que la gente dame lui répondrait.
« La dame que la longue cour, les joutes, les aubades, et les autres semblables choses que le Magnifique avait faites pour l’amour d’elle, n’avaient pu émouvoir, fut émue par les paroles de ce très fervent amant, et commença à sentir ce que jamais elle n’avait senti auparavant, c’est-à-dire ce que c’était que l’amour. Et bien que, pour suivre l’ordre de son mari, elle se tût, elle ne put pour cela, grâce à quelques soupirs qui lui échappèrent, cacher ce qu’elle aurait volontiers avoué au Magnifique si elle lui avait répondu. Le Magnifique ayant attendu un moment, et voyant qu’aucune réponse ne venait, s’étonna tout d’abord, puis se mit à soupçonner la ruse du chevalier ; mais pourtant, regardant la dame au visage, et voyant que parfois elle lui lançait des coups d’œil, et en outre s’apercevant des soupirs qu’elle s’efforçait de ne pas laisser sortir de sa poitrine dans toute leur force, il en prit bonne espérance, et s’appuyant là-dessus, il forma un nouveau projet, et se mit à la place de la dame, et celle-ci l’écoutant toujours, à se répondre à lui-même en cette façon :
« — Mon Magnifique, sans doute il y a grand temps que je me suis aperçue que ton amour pour moi est très grand et parfait, et maintenant je le vois encore plus par tes paroles, et j’en suis contente comme je le dois. Toutefois, si je t’ai paru dure et cruelle, je ne veux pas que tu croies qu’au fond de l’âme j’aie été ce que je paraissais être sur mon visage ; au contraire, je t’ai toujours aimé et je t’ai eu pour cher par-dessus tous les autres hommes ; mais il m’a fallu agir comme je l’ai fait par peur d’autrui, et pour conserver ma réputation d’honnêteté. Mais maintenant le temps est venu où je pourrai clairement te montrer si je t’aime, et te récompenser de l’amour que tu m’as porté et que tu me portes ; et pour ce, reprends courage et aie bonne espérance, car messer Francesco est sur le point d’aller dans peu de jours comme Podestat à Milan, comme tu sais, puisque pour l’amour de moi tu lui as donné le beau palefroi ; dès qu’il sera parti, je te promets sans faute, sur ma foi et pour le bon amour que je te porte, qu’au bout de peu de jours tu te trouveras avec moi, et que nous donnerons plaisir et entier achèvement à notre amour. Et de peur que je ne puisse pas une autre fois t’entretenir à ce sujet, je te dis dès à présent ceci : le jour où tu verras deux bonnets suspendus à la fenêtre de ma chambre qui donne sur notre jardin, le soir de la nuit suivante, prenant bien garde que tu sois vu, fais en sorte de venir me trouver par la porte du jardin ; tu me trouveras t’attendant, et nous aurons toute la nuit fête et plaisir l’un de l’autre, comme nous le désirons. — »
« Quand le Magnifique eût ainsi parlé à la place de la dame, il se mit à parler pour soi et répondit ainsi : « — Très chère dame, l’abondance de la joie que votre réponse m’a causée, m’a tellement ravi ma force, qu’à peine je puis faire une réponse pour vous en rendre de justes grâces ; et si je pouvais parler comme je désire, je ne trouverais pas de réponse assez longue pour pouvoir vous rendre pleinement grâce comme je voudrais, et comme il me faudrait le faire ; et pour ce, je laisse à votre considération discrète de connaître ce que je ne peux, malgré mon désir, vous faire savoir par mes paroles. Je vous dis seulement que je penserai sans faute à faire comme vous me l’avez ordonné ; et alors peut-être plus rassuré par le don si grand que vous m’avez concédé, je m’ingénierai selon mon pouvoir, à vous rendre les plus grandes grâces qu’il me sera possible. Or, il ne nous reste plus rien à nous dire ici pour le moment ; et pourtant, ma très chère dame, Dieu vous donne cette allégresse et ce bien que vous désirez le plus, et je vous recommande à Dieu. — »
Pour tout cela, la dame ne dit pas une parole ; sur quoi le Magnifique se leva, et revint vers le chevalier qui, le voyant levé, vint à sa rencontre et lui dit en riant : « — Que t’en semble ? t’ai-je bien tenu ma promesse ? — » « — Non, Messire — répondit le Magnifique — car vous m’aviez promis de me faire parler avec votre femme, et vous m’avez fait parler à une statue de marbre. — » Cette parole plut beaucoup au chevalier qui, bien qu’il eût bonne opinion de la dame, en prit encore une meilleure et dit : « — Maintenant, il est bien à moi, le palefroi qui était à toi ? — » À quoi le Magnifique répondit : « — Oui, messire, mais si j’avais cru retirer de la faveur que vous m’avez faite le fruit que j’en ai retiré, je vous l’aurais donné sans vous la demander ; et maintenant plût à Dieu que j’eusse fait ainsi, pour ce que vous avez acheté le palefroi et que je ne vous l’ai pas vendu. — » Le chevalier rit de cela, et étant désormais pourvu d’un palefroi, il se mit en route peu de jours après, et s’en alla vers Milan pour y exercer la charge de Podestat.
« La dame restée libre dans sa maison, repensant aux paroles du Magnifique et à l’amour qu’il lui portait, ainsi qu’au palefroi qu’il avait donné pour l’amour d’elle, et le voyant passer souvent de sa fenêtre, se dit en elle-même : — Que fais-je ; pourquoi perdre ma jeunesse ? mon mari s’en est allé à Milan et ne reviendra pas de six mois ; et quand me compensera-t-il jamais de cette absence ? sera-ce quand je serai vieille ? et en outre, quand trouverai-je jamais un amant comme le Magnifique ? Je suis seule et n’ai à craindre personne ; je ne sais pourquoi je ne prends pas de bon temps pendant que je peux ; je n’aurai pas toujours la facilité comme je l’ai présentement ; personne ne le saura jamais ; et si toutefois cela se devait savoir, il vaut mieux faire et se repentir après, que se repentir de n’avoir pas fait. — » Et ayant pris en elle-même cette résolution, elle suspendit un jour deux bonnets à la fenêtre du jardin, comme le Magnifique le lui avait dit. Ce que voyant le Magnifique, il fut très joyeux, et dès que la nuit fut venue, il s’en alla très secrètement et seul à la porte du jardin de la dame et la trouva ouverte ; de là, il gagna une autre porte qui donnait entrée dans la maison où il trouva la dame qui l’attendait. Le voyant venir, elle se leva pour aller à sa rencontre et le reçut avec une grandissime fête ; et lui, l’accolant et la baisant cent mille fois, il la suivit en haut par l’escalier ; là, s’étant couchés sans plus de retard, ils connurent les suprêmes jouissances de l’amour. Et bien que cette fois fût la première, ce ne fut pas la dernière, pour ce que tout le temps que le chevalier fut à Milan, et encore après son retour, le Magnifique revint bon nombre de fois, au grandissime plaisir de chacune des parties. — »

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