Boccace : troisième journée, 9e et 10e nouvelles

NOUVELLE IX

Giletta de Narbonne guérit le roi de France d’une fistule. Elle demande pour mari Beltram de Roussillon, lequel l’ayant épousée contre sa volonté, s’en va de dépit à Florence. Là, il fait la cour à une jeune fille et couche avec Giletta, croyant coucher avec elle. Il en a deux fils ; pour quoi, par la suite, la tenant pour chère, il l’honore comme sa femme.

La reine ne voulant point rompre le privilège de Dioneo, il ne restait plus qu’à elle à parler, la nouvelle de Lauretta étant finie. Pour quoi, sans attendre d’être sollicitée par les siens, et toute disposée à parler, elle commença ainsi : « — Qui dira désormais une nouvelle qui puisse paraître belle après avoir entendu celle de Lauretta ? Certes, il a été heureux pour nous qu’elle n’ait pas été dite la première, car ensuite bien peu des autres auraient plu ; et je crains bien qu’il en advienne ainsi de celles qui sont à raconter dans cette journée. Mais cependant quelque belle qu’elle ait été, je vous conterai celle qui me revient sur le sujet proposé.
« Au royaume de France, fut un gentilhomme qu’on appelait comte de Roussillon, lequel, pour ce qu’il n’était pas bien sain de corps, avait toujours auprès de lui un médecin appelé maître Gérard de Narbonne. Ledit comte avait un fils unique tout jeune appelé Beltram, lequel était très beau et plaisant, et qu’on élevait avec d’autres enfants de son âge, parmi lesquels était une petite fille dudit médecin, nommé Giletta. Cette enfant éprouva pour ce Beltram un amour infini et beaucoup plus ardent qu’il n’appartenait à son âge si tendre. Le comte étant mort, Beltram fut remis entre les mains du roi, et il lui fallut aller à Paris ; de quoi la jeune fille resta cruellement inconsolable ; et son père étant également mort peu de temps après, elle serait volontiers allée à Paris pour voir Beltram, si elle avait pu en trouver favorable occasion ; mais étant sévèrement gardée, pour ce qu’elle était restée seule et riche, elle ne voyait pas un moyen honnête. Et comme elle était déjà en âge d’être mariée, n’ayant jamais pu oublier Beltram, elle avait refusé beaucoup de gens auxquels ses parents avaient voulu la marier, sans faire connaître la raison de son refus.
« Or, il advint que, comme elle brûlait plus que jamais d’amour pour Beltram, pour ce qu’elle avait entendu dire qu’il était devenu un très beau jeune homme, la nouvelle lui arriva qu’il était resté au roi de France, par suite d’une tumeur qu’il avait eue dans la poitrine et qui avait été mal soignée, une fistule dont il avait très grand ennui et très grande douleur, et pour laquelle il n’avait encore pu trouver de médecin, bien qu’un grand nombre s’y fussent essayés, qui l’en eût pu guérir ; tous, au contraire, avaient empiré le mal : pour quoi le roi désespérant d’en guérir, ne voulait plus recevoir conseil ni aide de personne. De quoi la jeune fille fut contente outre mesure et pensa que, grâce à cette circonstance, non-seulement elle aurait une occasion légitime d’aller à Paris, mais que si la maladie du roi était ce qu’elle croyait, elle pourrait facilement arriver à avoir Beltram pour mari. C’est pourquoi comme elle avait jadis appris beaucoup de choses de son père, elle fit une poudre avec certaines herbes convenables à la maladie qu’elle pensait qu’avait le roi, monta à cheval, et s’en alla à Paris.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Elle ne s’occupa point d’abord d’autre chose que de chercher à voir Beltram ; puis, parvenue devant le roi, elle le pria de lui montrer son mal. Le roi la trouvant belle et avenante jeune fille, ne sut pas le lui refuser, et le lui montra. Dès qu’elle l’eût vu, elle fut aussitôt certaine de pouvoir le guérir et dit : « — Monseigneur, quand il vous plaira, sans aucun ennui ou fatigue pour vous, j’ai espérance en Dieu de vous avoir en huit jours guérie de cette maladie. — » Le roi se moqua en lui-même des paroles de celle-ci, disant : « — Ce que les plus grands médecins du monde n’ont pu ni su faire, comment une jeune femme le pourrait-elle savoir ? — » L’ayant donc remerciée de sa bonne volonté, il répondit qu’il avait résolu de ne plus suivre conseil de médecin. À quoi la jeune fille dit : « — Monseigneur, vous dédaignez mon art parce que suis jeune et femme ; mais je vous rappelle que je ne médicamente pas avec ma science, mais avec l’aide de Dieu et avec la science de maître Gérard de Narbonne, lequel fut mon père et fameux médecin pendant sa vie. — » Le roi se dit alors en lui-même : « — Peut-être celle-ci m’est-elle envoyée par Dieu ; pourquoi ne pas mettre à l’épreuve ce qu’elle sait faire, puisqu’elle dit devoir me guérir en peu de temps sans ennui pour moi ? — » Et s’étant décidé à l’éprouver, il dit : « — Damoiselle, et si vous ne me guérissez pas, après m’avoir fait rompre ma résolution, que voulez-vous qu’il vous arrive ? — » « — Monseigneur — répondit la jeune fille — faites-moi garder, et si en huit jours je ne vous guéris pas, faites-moi brûler ; mais si je vous guéris, quelle récompense m’en reviendra-t-il ? — » À quoi le roi répondit : « — Vous paraissez être encore sans mari ; si vous faites cela nous vous marierons bien et en haut lieu. — » À quoi la jeune fille dit : « — Monseigneur, il me plaît vraiment que vous me mariiez, mais je veux un mari tel que je vous le demanderai, pourvu que je ne vous demande aucun de vos fils ou autre personne de la maison royale. — » Le roi lui promit sur le champ de le faire.
« La jeune fille commença sa cure, et avant le terme fixé elle ramena le roi à la santé. Sur quoi le roi se sentant guéri, dit : « — Damoiselle, vous avez bien gagné le mari. — » À quoi elle répondit : « — Donc, monseigneur, j’ai gagné Beltram de Roussillon que je me suis mis à aimer dès mon enfance, et que, depuis, j’ai souverainement aimé. — » Cela parut au roi chose grave de le lui donner ; mais comme il l’avait promis, ne voulant pas manquer à sa parole, il le fit appeler et lui dit : « — Beltram, vous êtes désormais grand et homme fait ; nous voulons que vous retourniez gouverner votre comté, et que vous emmeniez avez vous une damoiselle que nous vous avons donnée pour femme. — » Beltram dit : « — Et quelle est la damoiselle, monseigneur ? — » À quoi le roi répondit : « — C’est celle qui nous a, avec ses remèdes, rendu la santé. — » Beltram, qui la connaissait et l’avait vue, bien qu’elle lui parût très belle, voyant qu’elle n’était pas d’un lignage répondant à sa noblesse, dit tout dédaigneux : « — Monseigneur, vous voulez donc me donner une femme médecin pour épouse ? À Dieu ne plaise que je prenne jamais une femme ainsi faite. — » À quoi le roi dit : « — Donc, vous voulez que nous manquions à notre parole, « laquelle afin de ravoir la santé nous donnâmes à la damoiselle qui, en récompense de ce, vous a demandé pour mari ? — » « — Monseigneur — dit Beltram — vous pouvez m’ôter tout ce que je possède et me donner moi-même, comme étant votre homme, à qui vous plaît ; mais je vous assure que jamais je ne serai satisfait d’un tel mariage. — » « — Si — dit le roi — vous le serez, pour ce que la damoiselle est belle et sage et vous aime beaucoup ; pour quoi nous espérons que vous aurez avec elle une existence beaucoup plus heureuse que vous n’auriez avec une dame de plus haute lignée. — » Beltram se tut et le roi fit faire de grands préparatifs pour la fête des noces. Et le jour fixé pour cela étant venu, bien que Beltram le fît peu volontiers, il épousa, en présence du roi, la damoiselle qui l’aimait plus que soi-même. Cela fait, comme quelqu’un qui a déjà pensé à ce qu’il devait faire, prétextant qu’il voulait retourner dans sa comté et y consommer le mariage, il demanda congé du roi ; et, monté à cheval, il s’en alla, non pas dans sa comté, mais en Toscane. Ayant su que les Florentins guerroyaient avec les Siennois, il prit parti pour les premiers, qui le reçurent avec joie et honneur, et le firent capitaine d’un certain nombre de gens d’armes ; ayant donc reçu d’eux de bonnes provisions, il resta un bon temps à leur service.
« La nouvelle épousée, peu satisfaite d’une telle aventure, espérant, par ses bons soins, le faire revenir dans sa comté, s’en vint en Roussillon, où elle fut reçue par tous comme leur Dame. Là, trouvant par suite de la longue absence du comte, toutes les affaire gâtées et en désordre, elle remit, en femme sage, tout en ordre avec une grande diligence et un grand soin ; de quoi ses sujets furent très contents, la tinrent pour très chère et lui portèrent grand amour, blâmant fort le comte de ce qu’il n’était pas satisfait d’elle. La dame ayant remis tout le pays en ordre, elle le fît signifier au comte par deux chevaliers, le priant si c’était à cause d’elle qu’il ne venait pas dans sa comté, de le lui faire savoir, et qu’alors pour lui complaire elle partirait. Le comte leur répondit très durement : « — Qu’elle fasse en cela à son plaisir ; pour moi, je reviendrai habiter avec elle quand elle aura cet anneau au doigt, et au bras un fils né de moi. — » C’était un anneau auquel il tenait fort et dont il ne se séparait jamais à cause de certaine vertu qu’on lui avait donné à entendre qu’il avait. Les deux chevaliers comprirent la dureté de ces deux conditions quasi impossibles à réaliser, et voyant que leurs paroles ne pouvaient le faire changer de résolution, ils s’en retournèrent vers la dame et lui rapportèrent la réponse.
« La dame, fort affligée, après avoir longuement réfléchi, résolut de voir si ces deux choses pouvaient se faire, où et comment, afin que, par conséquent, son mari revînt. Et ayant arrêté ce qu’elle devait faire, elle réunit une partie des plus grands et des principaux vassaux de sa comté, leur raconta avec ordre et avec de douces paroles ce qu’elle avait déjà fait pour l’amour du comte, et montra ce qui s’en était suivi ; elle finit en leur disant que son intention n’était point, par son séjour en ces lieux, de forcer le comte à rester en un perpétuel exil, qu’au contraire elle entendait passer le reste de sa vie en pèlerinages et en œuvres pieuses pour le salut de son âme ; puis elle les pria de prendre la garde et le gouvernement de la comté, et de faire savoir au comte qu’elle l’avait quittée et qu’après lui en avoir laissé la possession, elle s’était éloignée avec l’intention de ne plus jamais revenir en Roussillon. Pendant qu’elle parlait, les bonnes gens répandirent de nombreuses larmes, et lui adressèrent de nombreuses prières pour qu’il lui plût de changer de résolution et de rester ; mais ils n’obtinrent rien. Les ayant recommandés à Dieu, elle se mit en route avec un sien cousin et une suivante, tous trois en habits de pèlerins, bien munis d’argent et de bijoux, sans que personne sût où elle allait ; et elle ne s’arrêta point qu’elle ne fût à Florence. Y étant d’aventure arrivé, elle se retira dans une petite auberge que tenait une bonne dame veuve, tout comme si elle eût été une pauvre pèlerine, et fort désireuse d’apprendre des nouvelles de son seigneur.
« Or, il advint que le jour suivant, elle vit passer devant son auberge Beltram à cheval avec sa compagnie, et, bien qu’elle le connût beaucoup, elle demanda néanmoins à la bonne dame de l’auberge qui il était. À quoi l’hôtesse répondit : « — Celui-ci est un gentilhomme étranger qui s’appelle le comte Beltram, plaisant et courtois et très aimé en cette cité, et il est l’homme du monde le plus énamouré d’une de nos voisines qui est une femme noble, mais pauvre. Vrai est que c’est une très honnête jeune femme, et à cause de sa pauvreté, elle n’est pas encore mariée, mais elle vit avec sa mère, très sage et bonne dame ; et peut-être, n’était sa mère, aurait-elle fait ce qui aurait plu au comte. — » La comtesse entendant ces paroles, les retint bien, et venant à examiner plus minutieusement chaque particularité, ayant tout bien compris, elle arrêta son projet. S’étant fait enseigner la maison et le nom de la dame, ainsi que celui de sa fille qui était aimée du comte, elle y alla un jour secrètement en habit de pèlerine ; et ayant trouvé la dame et sa fille très pauvrement logées, elle les salua, et dit à la dame que, quand cela lui plairait, elle désirait lui parler. La gente dame s’étant levée, dit qu’elle était prête à l’entendre ; et étant entrées seules dans une chambre, et s’étant assises, la comtesse commença : « — Madame, il me semble que vous êtes ennemie de la fortune, comme je suis moi-même ; mais si vous le voulez, vous pourriez d’aventure nous satisfaire vous et moi. — » La dame répondit qu’elle ne demandait rien autre chose autant que de se soulager honnêtement. La comtesse poursuivit : « — Il me faut votre parole ; mais si je m’y confie et que vous me trompiez, vous gâterez vos affaires et les miennes. — » « — Dites-moi sans crainte tout ce qu’il vous plaira — dit la gente dame — car jamais vous ne vous trouverez trompée par moi. »
« Alors la comtesse, commençant par son premier amour, lui raconta qui elle était et ce qui lui était advenu jusqu’à ce jour, de telle sorte que la gente dame, ajoutant foi à ces dires qu’elle avait entendus en grande partie d’autrui, se mit à avoir compassion d’elle. Et la comtesse, ayant raconté ses malheurs, poursuivit : « — Vous avez donc entendu parmi mes autres ennuis quelles sont les deux choses qu’il me faut conquérir si je veux avoir mon mari ; et je ne connais aucune autre personne qui me les puisse faire avoir si ce n’est vous, si ce que j’ai entendu est vrai, à savoir que le comte mon mari aime passionnément votre fille. — » À quoi la gente dame dit : « — Madame, si le comte aime ma fille, je ne le sais, mais il en fait grand montre ; mais que puis-je faire en cela que vous désiriez ? — » — Madame — répondit la comtesse — je vous le dirai ; mais premièrement je veux vous montrer ce que j’entends qu’il s’ensuive pour vous si vous me servez. Je vois votre fille belle et grande à marier, et par ce qu’il me semble avoir entendu et compris, c’est le manque de bien pour la marier qui vous la fait garder à la maison. J’entends, pour prix du service que vous me rendrez, lui donner sur-le-champ de mes deniers telle dot que vous estimerez vous-même convenable pour la marier honorablement. — »
« L’offre plut à la dame qui était dans le besoin, mais cependant, ayant l’âme noble, elle dit : « — Madame, dites-moi ce que je puis faire pour vous, et si c’est chose honnête à moi, je le ferai volontiers, et vous ferez ensuite ce qu’il vous plaira. — » La comtesse dit alors : « — J’ai besoin que vous fassiez dire au comte, mon mari, par une personne en qui vous ayez confiance, que votre fille est prête à satisfaire tous ses désirs, pourvu qu’elle puisse être assurée qu’il l’aime autant qu’il en fait montre, ce qu’elle ne croira jamais s’il ne lui envoie l’anneau qu’il porte à la main, et qu’elle a entendu dire qu’il aimait tant. S’il le lui envoie, vous me le donnerez ; puis vous lui manderez dire que votre fille est prête à faire selon son plaisir ; vous le ferez venir secrètement ici, et vous me mettrez en place de votre fille à ses côtés. Peut-être Dieu me fera la grâce de devenir grosse ; et ainsi, ayant son anneau au doigt et au bras un enfant engendré de lui, je le reconquerrai et je demeurerai avec lui, comme une femme doit demeurer avec son mari, et vous en serez cause. — » Cette chose parut grave à la gente dame, qui craignait que peut-être il ne s’ensuivît du blâme pour sa fille ; mais pourtant, songeant que c’était chose honnête de donner la main à ce que la bonne dame pût ravoir son mari et qu’elle se prêtait à faire cela pour une bonne fin, se fiant à sa bonne et honnête affection, non-seulement elle promit à la comtesse de le faire, mais au bout de quelques jours, avec beaucoup de prudence et de mystère, suivant l’ordre qui lui avait été donné, elle eut l’anneau — bien que cela parût dur au comte — et elle la fit habilement coucher avec le comte à la place de sa fille.
« Dans ces premiers embrassements très affectueusement cherchés par le comte, la dame, comme cela plut à Dieu, devint grosse de deux enfants mâles, ainsi que ses couches venues en temps voulu le firent voir. La gente dame ne se contenta pas seulement une fois des embrassements de son mari, mais elle en jouit à plusieurs reprises, opérant si secrètement, qu’on n’en sut jamais rien. Quant au comte, il croyait toujours avoir été, non avec sa femme, mais avec celle qu’il aimait, et quand il était pour s’en aller le matin, il lui donnait plusieurs beaux et précieux joyaux que la comtesse gardait tous avec soin.
« La comtesse, se sentant grosse, ne voulut pas grever plus longtemps la gente dame d’un tel service, mais elle lui dit : « — Madame, grâce à Dieu et à vous, j’ai ce que je désirais, et pour ce il est temps que je fasse ce qui vous agréera, afin qu’après je m’en aille. — » La gente dame lui dit que si elle avait ce qu’elle voulait, cela lui plaisait, qu’elle n’avait agi par l’espoir d’aucune récompense, mais parce qu’il lui paraissait qu’elle devait le faire, et que c’était bien. À quoi la comtesse dit : « — Madame, cela me plaît fort, et d’un autre côté je n’entends pas vous donner comme une récompense ce que vous me demanderez, mais pour faire bien moi aussi, car il me paraît qu’il se doive faire ainsi. — » Alors la gente dame, contrainte par la nécessité, lui demanda avec une grande vergogne cent livres pour marier sa fille. La comtesse, voyant son embarras, et entendant sa demande discrète, lui en donna cinq cents et tant de beaux et précieux joyaux qu’ils en valaient bien autant ; de quoi la gente dame, plus que contente, rendit le plus de grâces qu’elle put à la comtesse qui, s’étant séparée d’elle, s’en retourna à son auberge. La gente dame, pour ôter à Beltram tout motif de revenir jamais chez elle, s’en alla avec sa fille dans son pays, rejoindre ses parents. Quant à Beltram, réclamé peu de temps après par ses vassaux, et apprenant que la comtesse s’était éloignée, il s’en retourna chez lui.
« La comtesse, sachant qu’il avait quitté Florence et qu’il était retourné dans sa comté, fut très satisfaite, et demeura à Florence jusqu’à ce que vînt le moment de ses couches, et elle accoucha de deux enfants mâles très ressemblants à leur père, et qu’elle fit nourrir avec soin. Puis quand le temps lui parut venu, s’étant mise en route, elle s’en vint à Montpellier sans être connue de personne, et s’y étant reposée plusieurs jours, elle s’informa du comte et de l’endroit où il était, et apprenant qu’il devait faire à Roussillon, le jour de la Toussaint, une grande fête de dames et de chevaliers, elle s’y rendit sous un habit de pèlerine, comme elle avait accoutumé. Et voyant les dames et les chevaliers réunis dans le palais du comte pour se mettre à table, elle monta, sans changer d’habits, dans la salle du festin avec ses deux fils sur les bras, et s’en alla, passant çà et là à travers les convives, jusqu’à la place où elle vit le comte ; et là, s’étant jetée à ses pieds, elle dit en pleurant : « — Monseigneur, je suis ta malheureuse épouse qui, pour te laisser revenir en ta demeure m’en suis allée longtemps errante. Je te requiers, par Dieu, que tu observes les conditions que tu m’as imposées par les deux chevaliers que je t’envoyai, et voici dans mes bras, non pas un fils de toi, mais deux, et voici également ton anneau. Il est donc temps que je sois reçue par toi comme ta femme, selon ta promesse. — ».
« Le comte, entendant cela, s’étonna grandement et reconnut l’anneau ainsi que les enfants qui étaient si ressemblants à lui, mais cependant il dit : » — Comment tout ceci peut-il être arrivé ? — » La comtesse, au grand étonnement du comte et de tous les autres assistants, lui conta avec ordre ce qui s’était passé et comment cela s’était fait. Pour quoi, le comte, sentant qu’elle disait la vérité, et voyant et son grand sens et sa persévérance, et enfin deux petits enfants si beaux, tant pour tenir ce qu’il avait promis que pour complaire à tous ses hommes et aux dames, qui tous le priaient de la recevoir désormais et de l’honorer comme sa légitime épouse, mit fin à son obstination cruelle, et fit lever la comtesse ; et l’ayant embrassée et baisée, il la reconnut pour sa légitime femme et ceux-ci pour ses fils. Et l’ayant fait vêtir de vêtements convenables à son rang, il fit, au grandissime plaisir de tous ceux qui étaient là et de tous ses autres vassaux, une très grande fête, non seulement tout ce jour, mais pendant plusieurs autres encore ; et à partir de ce moment, l’honorant toujours comme son épouse légitime, il l’aima et l’eut pour souverainement chère. — »

 NOUVELLE X

Alibech s’étant faite ermite, le moine Rustico, lui apprend à remettre le diable en enfer. Elle devient ensuite la femme de Néerbale.

 Dioneo, qui avait écouté attentivement la nouvelle de la reine, voyant qu’elle était finie et qu’à lui seul restait à raconter, se mit à dire en souriant, et sans en attendre l’ordre : « — Gracieuses dames, vous m’avez peut-être jamais entendu dire comment on remet le diable en enfer ; pour quoi, sans me départir beaucoup du sujet sur lequel vous avez parlé pendant toute cette journée, je vais vous le dire. Peut-être, l’ayant appris, pourrez-vous en acquérir quelque esprit. Vous pourrez aussi reconnaître que, bien qu’il habite plus volontiers les palais joyeux et les moelleux appartements que les pauvres cabanes, Amour n’en fait pas moins parfois sentir ses forces jusqu’au milieu des bois épais, des montagnes sauvages et des cavernes désertes ; d’où l’on peut comprendre que tout est soumis à sa puissance.
« Donc, venant au fait, je dis que, dans la cité de Capsa, en Barbarie, fut jadis un homme très riche, lequel, parmi ses autres enfants, avait une fille belle et gracieuse, nommée Alibech. N’étant pas chrétienne, et ayant entendu vanter la religion du Christ et le service de Dieu par plusieurs chrétiens qui étaient dans la ville, Alibech demanda un jour à l’un d’entre eux de quelle façon et comment on pouvait le plus facilement servir Dieu. Il lui fut répondu que ceux qui le servaient le mieux étaient ceux qui fuyaient le plus possible les choses du monde, comme le faisaient les gens qui s’en étaient allés dans les solitudes des déserts de la Thébaïde. La jeune fille, on ne peut plus simple et qui était âgée de quatorze ans à peine, poussée moins par une volonté raisonnée que par un désir d’enfant, sans en rien dire à personne, partit le lendemain toute seule et en cachette pour le désert de la Thébaïde. Après de grandes fatigues, son désir persistant, elle atteignit au bout de quelques jours ces solitudes. Ayant vu de loin une cabane, elle y alla, et trouva sur le seuil un saint homme qui, étonné de la voir en ce lieu, lui demanda ce qu’elle cherchait. Elle répondit qu’inspirée par Dieu, elle désirait se mettre à son service, et qu’elle cherchait quelqu’un qui lui apprît comment il fallait le servir. Le brave homme, la voyant si jeune et si belle, et craignant, s’il la retenait, d’être séduit par le démon, loua ses bonnes dispositions, et après lui avoir donné à manger quelques racines, des pommes sauvages et des dattes, et à boire un peu d’eau, il lui dit : « — Ma fille, non loin d’ici est un saint homme qui est meilleur maître que moi pour ce que tu cherches ; va vers lui, — » et il la mit sur le chemin. La jeune fille, parvenue vers l’autre solitaire, obtint de lui la même réponse, et poursuivant sa route, elle arriva à la cellule d’un jeune ermite, très digne et très dévot personnage, nommé Rustico, à qui elle fit la même demande qu’elle avait faite aux autres.
« Celui-ci, voulant mettre sa fermeté à une grande épreuve, ne la renvoya pas comme ses confrères, mais il la retint près de lui dans sa cellule. La nuit venue, il lui fit un lit de branches de palmier et l’engagea à s’y reposer. Ceci fait, les tentations ne tardèrent pas à lui livrer bataille. Trahi bientôt par ses propres forces, il céda sans trop faire de résistance, et se déclara vaincu. Laissant de côté les saintes pensées, les oraisons et les disciplines, il se mit à repasser en sa mémoire la jeunesse et la beauté de la jeune fille, et à réfléchir à la façon dont il devait s’y prendre avec elle, afin d’en obtenir ce qu’il désirait sans qu’elle le prît pour un homme dissolu. Ayant tout d’abord hasardé quelques questions, il s’aperçut bien vite qu’elle n’avait jamais connu d’homme, et qu’elle était aussi simple qu’elle le paraissait. Pour quoi, il imagina de la faire servir à ses plaisirs sous le prétexte de servir Dieu.
Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l'Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

Manuscrit du XVe siècle. Bibliothèque de l’Arsenal.gallica.bnf.fr/BnF

« Il commença, en de longs discours, à lui montrer combien le diable est l’ennemi de Dieu ; puis il lui donna à entendre que le service qui pouvait être le plus agréable à Dieu était de remettre le diable dans l’enfer, auquel le Tout-Puissant l’avait condamné. La jeune fille lui demanda comment cela se faisait. À quoi Rustico répondit : « — Tu le sauras tout à l’heure ; pour cela, fais ce que tu me verras faire. — » Et il se mit à se dépouiller du peu de vêtements qu’il avait, de sorte qu’il se trouva complètement nu. La jeune fille en ayant fait autant, il la fit placer à genoux, droit en face de lui, comme si elle voulait prier. Tous deux étant dans cette posture, et Rustico se sentant plus allumé que jamais de désir en la voyant si belle, survint la résurrection de la chair. Ce que voyant Alibech, elle dit, tout étonnée : « Rustico, quelle est cette chose que je te vois poindre si fortement en dehors, et que moi je n’ai pas ? — » — Ô ma fille — dit Rustico — c’est là le diable dont je t’ai parlé. Et vois-tu ? il me tourmente tellement, à cette heure, que je puis à peine le supporter. — » La jeune fille dit alors : « — Loué soit Dieu ! je vois que je suis mieux partagée que toi, car moi je n’ai pas ce vilain diable. — » Rustico reprit : « — Tu dis vrai, mais tu as autre chose que je n’ai pas, moi, et tu l’as en place du diable. — » « — Et quoi donc — dit Alibech ? — » À quoi Rustico répondit : « — Tu as l’enfer, et je t’assure que je crois que Dieu t’a envoyée ici pour le salut de mon âme, afin que, tandis que ce diable me cause tant de tourments, tu aies pitié de moi et consentes à ce que je le remette dans l’enfer. Tu me donneras un grand soulagement, et tu feras un grandissime plaisir à Dieu, tout en le servant, si tu es venue en ce lieu pour faire ce que je te dis. — » La jeune fille, dans sa naïve bonne foi, répondit : « — Ô mon père, puisque j’ai l’enfer, ce sera quand il vous plaira. — » Rustico dit alors : « — Ma fille, sois bénie. Allons donc, et remettons-l’y de façon qu’il me laisse ensuite tranquille. — » Ainsi dit, il mena la jeune fille sur un des deux lits et lui montra comment elle devait se tenir pour laisser emprisonner ce maudit de Dieu.
« La jeune fille, qui n’avait encore jamais mis aucun diable en enfer, ressentit la première fois un peu de douleur. Pour quoi elle dit à Rustico : « — Certes, mon père, ce diable doit être bien méchant et véritablement ennemi de Dieu, car, même dans l’enfer, il fait souffrir quand on l’y fait entrer. — » « — Ma fille — dit Rustico — il n’en sera pas toujours ainsi. — » Et pour faire que cela n’arrivât plus, six fois de suite, avant de descendre du lit, ils remirent le diable en enfer, tant qu’enfin ils lui eurent fait baisser la tête, et qu’il se tînt tranquille. Mais le lendemain, ils recommencèrent à plusieurs reprises, et l’obéissante jeune fille se prêtant toujours à la chose, il advint que le jeu commença à lui plaire, et elle se mit à dire à Rustico : « — Je vois bien qu’ils disaient vrai, ces braves gens de Capsa, en prétendant que servir Dieu était si douce chose. Et certes, je ne me souviens pas avoir jamais rien fait qui m’ait procuré un plaisir si grand que celui de remettre le diable en enfer. Aussi j’estime que quiconque s’occupe de toute autre chose que de servir Dieu, est une bête. — » C’est pourquoi elle allait souvent trouver Rustico, et elle lui disait : « — Mon père, je suis venue ici pour servir Dieu et non pour rester oisive ; allons remettre le diable en enfer. — » Ce que faisant, elle disait parfois : « — Rustico — je ne sais pourquoi le diable s’enfuit de l’enfer, car s’il y restait aussi volontiers que l’enfer le reçoit et le retient, il n’en sortirait jamais. — »
« En provoquant ainsi souvent Rustico, et en l’excitant au service de Dieu, la jeune fille avait fini par lui tirer tellement le coton de la chemise, qu’il se sentait froid comme glace là où tout autre aurait sué. Aussi se mit-il à dire à la jeune fille que le diable ne devait être châtié et remis en enfer que lorsqu’il levait la tête par orgueil ; « — Et nous l’avons — ajoutait-il — grâce à Dieu, tellement châtié, qu’il prie le Ciel de se tenir en paix. — » C’est ainsi qu’il imposa silence pendant quelque temps à la jeune fille. Celle-ci, voyant que Rustico ne lui demandait plus de remettre le diable en enfer, lui dit un jour : « — Rustico, si ton diable est châtié, et ne te cause plus d’ennui, moi, mon enfer ne me laisse pas de repos ; pour quoi, tu feras bien de m’aider à amortir la rage de mon enfer, de même que moi, avec mon enfer, je t’ai aidé à abattre l’orgueil de ton diable. — » Rustico, qui vivait de racines, d’herbe et d’eau, ne pouvait que répondre mal à ces sollicitations. Il lui dit qu’il faudrait trop de diables pour pouvoir apaiser l’enfer, mais que, quant à lui, il ferait ce qu’il pourrait. Et il la satisfaisait quelquefois, mais si rarement, que cela ne produisait pas plus d’effet que s’il eût jeté une fève dans la gueule d’un lion. De quoi la jeune fille, jugeant qu’elle ne servait pas Dieu comme il voulait être servi, murmurait très fort.
« Pendant qu’entre le diable de Rustico et l’enfer d’Alibech s’agitait cette question causée d’un côté par trop d’ardeur et de l’autre par manque de forces, il advint qu’un incendie éclata dans Capsa et brûla dans sa propre maison le père d’Alibech, tous ses enfants et tous ses serviteurs ; par suite de quoi Alibech resta seule héritière de tous ses biens. Aussitôt, un jeune homme, nommé Néerbale, et qui avait dissipé toute sa fortune en prodigalités, apprenant qu’Alibech était encore en vie, se mit à sa recherche et la retrouva avant que le fisc n’eût mis la main sur les biens de son père, comme sur ceux d’un homme mort sans héritiers. Au grand plaisir de Rustico et contre la volonté de la jeune fille, il la ramena à Capsa et la prit pour femme, héritant, grâce à elle, d’un patrimoine considérable. Interrogée par les dames, avant qu’elle eût couché avec Néerbale, sur la façon dont elle servait Dieu dans le désert, Alibech répondit qu’elle le servait en remettant le diable en enfer, et que Néerbale avait commis un grand péché en la détournant d’un tel service. Les dames lui demandèrent alors : « — Comment remet-on le diable en enfer ? — » La jeune fille, par paroles et par gestes, le leur montra. De quoi elles se prirent si fort à rire, qu’elles en rient encore ; et elles dirent : « — Ne t’afflige pas, ma fille, car on en fait bien autant ici ; Néerbale servira très bien Dieu avec toi. — » Puis les unes et les autres, s’en allant conter l’aventure parla ville, donnèrent lieu à ce dicton que le plus agréable plaisir qu’on pût faire à Dieu, était de remettre le diable en enfer. Pour quoi, jeunes dames qui avez besoin d’être en grâce près de Dieu, apprenez à remettre le diable en enfer, pour ce que la chose est fort agréable à Dieu et à ceux qui la font, et qu’un grand bien peut en naître et en résulter. — »
Plus d’une fois, la nouvelle de Dioneo avait excité le rire des honnêtes dames. La nouvelle finie, la reine voyant que le terme de son commandement était arrivé, ôta la couronne de sa tête, la posa gracieusement sur celle de Philostrate, et dit : « — Nous allons voir si le loup conduira mieux les brebis, que les brebis n’ont conduit les loups. — » Ce qu’entendant Philostrate, il se mit à rire et dit : « — Si l’on avait voulu me croire, les loups auraient enseigné aux brebis à remettre le diable en enfer, tout aussi bien que Rustico le fit pour Alibech ; c’est pourquoi ne nous appelez pas loups, puisque vous n’avez pas été traitées en brebis. En tous cas, selon qu’il me sera donné de faire, je régirai le royaume qui m’est confié. — » À quoi Néiphile répondit : « — Écoute, Philostrate, en voulant nous instruire, vous auriez pu vous instruire vous-mêmes, comme il arriva à Mazetto da Lamporecchio avec les nonnes, et vous auriez dû reprendre si souvent la parole, que vos os auraient appris sans maîtres à siffler. — » Philostrate, voyant que chaque trait lancé avait prompte riposte, laissa là la plaisanterie et se mit à s’occuper du gouvernement du royaume commis à sa garde. Ayant fait appeler le sénéchal, il voulut savoir à quel point en étaient toutes les affaires. Puis il donna discrètement des ordres pour que la compagnie fût bien servie et satisfaite pendant tout le temps que sa royauté devait durer. Cela fait, il se retourna vers les dames et dit : « — Amoureuses dames, puisque, grâce à ma malechance, j’ai été assez malheureux pour que la beauté de quelqu’une de vous m’ait toujours assujetti à l’amour, et puisque mon humilité, mon obéissance, mon empressement à servir tous ses caprices, aussitôt que je les ai connus, m’ont valu d’abord d’être délaissé pour un autre, puis d’être traité de mal en pis, de sorte que je vois bien que cela me mènera à la mort, il me plaît que, demain, on ne parle pas d’autre chose que ce qui est le plus en rapport avec mes propres infortunes, c’est-à-dire de ceux dont les amours eurent une fin malheureuse. Quant à moi, je m’attends à la longue, pour mes amours, à une fin très misérable causée par celle qui sait bien qu’un tel langage m’est imposé, ne fût-ce que par le nom dont on m’appelle. — » Ayant ainsi parlé, il se leva et donna liberté à chacun jusqu’à l’heure du souper.
Le jardin était si beau et si agréable, qu’il n’y eut personne qui songeât à en sortir pour aller chercher ailleurs un plaisir plus grand. Au contraire, le soleil étant déjà assez radouci pour qu’on n’éprouvât aucune fatigue à pourchasser les chevreuils, les lapins et les autres moineaux qui s’y trouvaient et qui, pendant qu’on était assis, étaient venus plus de cent fois déranger les assistants en sautant au beau milieu d’eux, plusieurs se mirent à leur poursuite. Dioneo et la Fiammetta entamèrent une chanson sur messer Guillaume et la dame Vel Vergiù ; Philomène et Pamphile s’attablèrent devant des échecs, et qui faisant une chose, qui une autre, le temps s’enfuit et l’heure du souper survint sans qu’on y eût presque songé. C’est pourquoi, les tables ayant été dressées tout autour de la belle fontaine, ils soupèrent en cet endroit on ne peut plus agréablement. Philostrate, pour ne pas s’écarter du chemin tenu par les reines qui l’avaient précédé, dès que les tables furent levées, ordonna à la Lauretta d’organiser une danse et de dire une chanson. — Mon seigneur — dit-elle — je ne sais pas de chansons faites par les autres, et pour ce qui est des miennes, je n’en ai pas de présente à la mémoire qui convienne à si joyeuse compagnie. Si vous en voulez une de celles-là, je vous la dirai volontiers. — À quoi le roi dit : « — Toute chose venant de toi ne peut être que belle et plaisante ; pour ce, dis-la telle que tu la sais. — » Alors, la Lauretta, d’une voix fort suave, mais sur un ton un peu plaintif, les autres dames lui répondant,
commença ainsi :

Il n’est pas d’infortunée
Qui ait à se plaindre autant que moi,
Car, férue d’amour, je soupire, hélas ! en vain.

Celui qui meut le ciel et chaque étoile,
Me fit, de par sa volonté,
Amoureuse, charmante, gracieuse et belle,
Pour donner ici-bas à toute haute intelligence
Quelques marques de cette
Beauté qui se tient toujours devant lui.
Et l’imperfection humaine,
Me méconnaissant,
Non seulement ne m’accueille pas, mais me dédaigne.

Autrefois, il y avait quelqu’un qui m’eut pour chère, et volontiers
Me prit toute jeune
En ses bras, me donna toutes ses pensées
Et s’alluma tout entier à mes yeux,
Passant entièrement à m’adorer
Le temps qui léger s’envole ;
Et moi, qui suis courtoise,
Je l’élevai jusqu’à moi.
Mais, maintenant, à mon grand regret, je l’ai perdu.

Puis vint à moi un présomptueux
Et fier jeune homme,
Se disant noble et valeureux.
Il m’a prise et me garde, et mu par un faux soupçon,
Il est devenu jaloux.
Et j’en suis hélas ! quasi désespérée,
Voyant en vérité
Que, venue au monde pour le bonheur d’un grand nombre,
Je suis possédée par un seul.

Je maudis l’instant funeste
Où, pour changer d’habits,
Je prononçai le oui ; si belle et si joyeuse
Je me vis jadis, tandis que maintenant
Je mène une dure existence,
Et je suis réputée moins honnête qu’avant.
Ô douloureuse fête,
Que ne suis-je morte avant
De t’avoir éprouvée en pareil cas !

Ô cher amant, dont je fus d’abord
Plus satisfaite que toute autre,
Et qui es maintenant au ciel devant Celui

Qui nous créa, aies pitié
De moi qui, pour un autre,
Ne puis t’oublier ; fais que je sente
Que cette flamme n’est pas éteinte
Dont tu brûlas pour moi,
Et obtiens que là-haut j’aille te rejoindre.

Ici Lauretta termina sa canzone qui, louée par tous, fut diversement comprise. Quelques-uns, voulant l’entendre à la milanaise, soutinrent qu’un bon porc vaut mieux qu’une belle fille. D’autres furent d’une opinion plus relevée, meilleure et plus vraie ; mais je n’ai point à en parler pour le moment. Après cette chanson, le roi, ayant fait placer de nombreux flambeaux sur l’herbe et parmi les fleurs, en fit chanter plusieurs autres, jusqu’à ce que toutes les étoiles qui étaient sur l’horizon eurent disparu. Sur quoi, estimant qu’il était l’heure de dormir, il souhaita la bonne nuit et ordonna à chacun de regagner sa chambre.

 

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