Décaméron : Première journée -2

Intérieur de santa Maria Novella Fabio Borbottoni (1820-1902)

Intérieur de santa Maria Novella Fabio Borbottoni (1820-1902)

Il m’est très pénible à moi aussi, d’aller si longuement à travers tant de misères. Pour quoi, je veux désormais laisser cette partie de mon sujet, pouvant aisément le faire. Je dis donc que notre cité étant dans cette triste situation et quasi vide d’habitants, il advint — comme je l’appris depuis d’une personne digne de foi — que, dans la vénérable église de Santa-Maria-Novella, un mardi matin qu’il ne s’y trouvait presque pas d’autres personnes, sept jeunes dames, en habits de deuil, comme il convenait en un tel lieu se rencontrèrent après les offices divins. Elles étaient toutes unies par l’amitié, le voisinage ou la parenté. Aucune n’avait dépassé la vingt-huitième année, et la plus jeune n’avait pas moins de dix-huit ans. Chacune d’elle était sage et de sang noble, belle de corps, distinguées de manières et d’une honnêteté parfaite. Je citerais en propres termes leurs noms, si une juste raison ne me défendait de les dire, à savoir que je ne veux pas, à cause des choses suivantes qui furent racontées ou écoutées par elles, qu’aucune d’elles puisse tirer vergogne, les lois du plaisir étant aujourd’hui sévères, tandis qu’alors, pour les raisons ci-dessus déduites, elles étaient des plus larges. Je ne veux pas non plus donner prétexte aux envieux, prêts à mordre toute vie louable, de diminuer en rien la réputation de ces généreuses dames, à propos des récits susdits. Pour quoi, afin de pouvoir faire connaître ce qu’elles racontèrent sans éprouver la moindre confusion, j’entends les désigner en tout ou en partie par des noms appropriés à la qualité de chacune. La première est la plus âgée, nous l’appellerons Pampinea ; la seconde Fiammetta ; la troisième, Philomène, et la quatrième, Emilia. Nous donnerons ensuite le nom de Lauretta à la cinquième, celui de Néiphile à la sixième, et nous nommerons la dernière Élisa, non sans motif. N’ayant été, les unes et les autres, amenées là par aucun projet, mais se trouvant par hasard réunies en un coin de l’église, elle s’assirent en cercle, et après de nombreux soupirs, laissant de côté les patenôtres, elles se mirent à causer entre elles sur la misère du temps. Au bout de quelques instants, les autres s’étant tues, Pampinea commença à parler ainsi :
« — Mes chères dames, vous pouvez, ainsi que moi, avoir souvent ouï dire que celui qui use honnêtement de son droit n’a jamais fait tort à personne. Or, c’est un droit naturel à quiconque naît ici-bas, que de conserver et défendre sa vie tant qu’il peut. Ce droit est si bien reconnu, qu’il est déjà advenu plus d’une fois que, pour le sauvegarder, des hommes ont été tués sans qu’il y eût crime aucun. Et si cela est permis par les lois à la protection desquelles tout mortel doit de vivre en sécurité, combien plus nous est-il permis, à nous et à tous autres, de prendre pour la conservation de notre vie les précautions que nous pouvons ? Quand je viens à songer à ce que nous avons fait ce matin et les jours passés ; quand je pense à l’entretien que nous avons en ce moment, je comprends, et vous pouvez semblablement comprendre, que chacune de nous doit être remplie de crainte pour elle-même. De cela je ne m’étonne point ; mais je m’étonne de ce que, avec notre jugement de femme, nous ne prenions aucune précaution contre ce que chacune de nous craint justement. Nous restons ici, à mon avis, non autrement que si nous voulions ou devions constater combien de corps morts ont été ensevelis, ou bien écouter si les moines de là dedans, dont le nombre est réduit à presque rien, chantent leurs offices à l’heure voulue, ou bien encore montrer par nos vêtements, à tous ceux qui nous voient, la nature et l’étendue de nos misères. Si nous sortons d’ici, nous voyons les morts ou les malades transportés de toutes parts ; nous voyons ceux que, pour leurs méfaits, l’autorité des lois publiques a jadis condamnés à l’exil, se rire de ces lois, pour ce qu’ils sentent que les exécuteurs sont morts ou malades, et courir par la ville où ils commettent toutes sortes de violences et de crimes ; nous voyons la lie de notre cité, engraissée de notre sang, et, sous le nom de fossoyeurs, s’en aller, à notre grand dommage, chevauchant et courant de tous côtés et nous reprochant nos malheurs dans des chants déshonnêtes. Nous n’entendons que ceci : tels sont morts et tels autres vont mourir ! Et s’il y avait encore des gens pour les pousser, nous entendrions s’élever de partout de douloureuses plaintes. Je ne sais s’il vous advient à vous comme à moi ; mais quand je rentre dans ma demeure, et que je ne retrouve, de toute ma nombreuse famille, que ma servante, j’ai peur et je sens comme si tous mes cheveux se dressaient sur ma tête. Il me semble en quelque endroit de ma maison que j’aille ou que je m’arrête, voir les ombres de ceux qui sont trépassés, non avec les visages que j’avais coutume de leur voir, mais sous un aspect horrible qui leur est venu tout nouvellement je ne sais d’où et qui m’épouvante. Toutes ces choses font qu’ici, hors d’ici et dans ma propre maison, il me semble être mal, d’autant plus que je crois que de tous ceux qui avait comme nous la possibilité d’aller quelque part, nous sommes les seules qui soyons restées. Et s’il en est resté quelques-uns, j’ai entendu dire que, sans faire aucune distinction entre les choses honnêtes et celles qui ne le sont pas, poussés seulement par l’instinct, seuls ou en compagnie, ils faisaient ce qui leur plaisait le plus. Et ce n’est pas seulement les personnes libres qui agissent ainsi ; celles qui sont enfermées dans les monastères, s’imaginant que cela leur est permis et n’est défendu qu’aux autres, rompant les lois de l’obéissance, s’adonnent aux plaisirs charnels, croyant ainsi échapper à la contagion, et sont devenues lascives et dissolues. S’il en est ainsi — ce qui se voit manifestement — que faisons-nous ici ? Qu’attendons-nous ? À quoi songeons-nous ? Pourquoi sommes-nous plus paresseuses, plus lentes pour notre salut que le reste des habitants de la cité ? Nous estimons-nous moins précieuses que les autres, ou croyons-nous que notre vie est liée à notre corps par une chaîne plus forte que chez les autres, et qu’ainsi nous ne devions rien redouter qui soit capable de la briser ? Combien nous nous trompons ! Combien nous sommes trompées ! quelle sottise est la nôtre si nous pensons ainsi ! Toutes les fois que nous voudrons nous rappeler le nombre et la qualité des jeunes hommes et des femmes vaincues par cette cruelle pestilence, nous en verrons ouvertement les raisons. C’est pourquoi, afin que, par délicatesse ou par indolence, nous ne tombions pas dans ce péril auquel nous pourrions échapper si nous le voulions, — je ne sais s’il vous semble comme il me semble à moi-même — je pense qu’il serait très bon, ainsi que beaucoup d’autres ont fait avant nous et font encore, que nous sortions de cette cité, et, fuyant comme la mort les exemples déshonnêtes des autres, nous allions nous revêtir honnêtement dans nos maisons de campagne, dont chacune de nous possède un grand nombre, pour nous y livrer à toute allégresse, à tout le plaisir que nous pourrons prendre, sans dépasser en rien les bornes de la raison. Là, on entend les petits oiseaux chanter ; on voit verdoyer les collines et les plaines, et ondoyer les champs de blés non autrement que la mer ; on voit plus de mille espèces d’arbres, et l’on aperçoit plus librement le ciel qui, tout courroucé qu’il soit, ne nous refuse pas ses beautés éternelles, bien plus belles à contempler que les murs vides de notre cité. Là aussi, outre l’air qui est beaucoup plus pur, nous trouverons en bien plus grand nombre les choses qui sont nécessaires à la vie en ces temps malsains, tandis que les ennuis y seront bien moindres. Bien que les laboureurs y meurent comme font ici les citadins, le fléau y est d’autant moins fort, que les maisons et les habitants sont plus rares que dans la cité. D’un autre côté, si je vois bien, nous n’abandonnons ici personne. Nous pouvons dire, au contraire, que nous sommes plutôt abandonnées, puisque les nôtres, en mourant ou en fuyant la mort, comme si nous ne leur appartenions pas, nous ont laissées au milieu d’une telle affliction. Aucun reproche ne peut donc nous atteindre, pour avoir suivi un semblable conseil ; douleur et ennui, peut-être la mort, pourraient, si nous ne le suivions pas, nous advenir. C’est pourquoi, s’il vous en semble, je crois que nous ferons bien de prendre nos servantes, et, nous faisant suivre d’elles avec tout ce qui est nécessaire, aujourd’hui dans un endroit, demain dans un autre, nous nous livrerons aux plaisirs que la saison peut donner. Nous resterons ainsi jusqu’à ce que nous voyions — si auparavant nous ne sommes pas atteints par la mort — que le ciel ait mis fin à ces tristes choses. Et souvenez-vous qu’il ne s’oppose pas plus à ce départ honnête de notre part, qu’il ne s’oppose à ce que la plupart des autres restent pour vivre malhonnêtement. — »
Les autres dames, ayant écouté Pampinea, non-seulement louèrent son conseil, mais, désireuses de le suivre, avaient déjà commencé à se concerter sur la façon dont elles s’y prendraient, comme si, en se levant de là, elles devaient se mettre sur-le-champ en route. Mais Philomène, qui était la plus avisée, dit : « Mesdames, bien que ce qu’a exposé Pampinea soit très bien dit, ce n’est pas une raison pour courir, comme je m’aperçois que vous voulez faire. Souvenez-vous que nous sommes toutes femmes, et il n’en est pas une de nous qui soit assez enfant pour ne pas bien savoir comment les femmes s’accommodent ensemble et savent se régler sans le secours d’un homme. Nous sommes mobiles, contredisantes, soupçonneuses, pusillanimes et peureuses. Pour quoi, je crains fort, si nous ne prenons pas d’autre guide que nous, que notre société ne se dissolve beaucoup trop tôt et avec moins d’honneur pour nous qu’il ne faudrait. Et, pour ce, il est bon de réfléchir avant que nous commencions. — » Elisa dit alors : « — De vrai, les hommes sont les chefs des femmes, et sans leur autorité, rarement il arrive qu’une œuvre de nous parvienne à une fin louable. Mais comment pourrions-nous avoir ces hommes ? Chacune de nous sait que, des siens, la majeure partie est morte. Quant à ceux qui ont survécu, les uns ici, les autres là, réunis en divers groupes, sans que nous sachions où, il s’en vont fuyant ce que nous cherchons nous-mêmes à fuir. Prier des étrangers de nous rendre ce service, ne serait pas convenable. Pour quoi, si nous voulons pourvoir à notre salut, il faut trouver à nous arranger de façon que, où que nous allions pour nous divertir ou pour nous reposer, ennui ni scandale ne s’ensuive. — »
Pendant que les dames raisonnaient ainsi, voici qu’entrèrent dans l’église trois jeunes gens dont le moins âgé n’avait cependant pas moins de vingt-cinq ans, et chez lesquels, ni la perversité du temps, ni la perte d’amis ou de parents, ni la peur pour eux-mêmes, n’avaient pu, je ne dis pas éteindre, mais refroidir l’ardeur amoureuse. Le premier s’appelait Pamphile, le second Philostrate, et le troisième Dioneo. Chacun d’eux était d’humeur plaisante et de belles manières ; et ils s’en allaient cherchant pour leur suprême consolation, dans une telle perturbation de toutes choses, à voir leurs dames, lesquelles, par aventure, étaient toutes trois parmi les sept susdites, de même que quelques-unes des autres étaient parentes ou alliées de certains d’entre eux. Elles les aperçurent les premières, avant qu’elles n’en eussent été vues ; pour quoi, Pampinea commença en souriant : « — Voici que la fortune nous est dès le début favorable ; elle met à notre disposition des jeunes gens discrets, pleins de valeur, et qui volontiers nous serviront de guides et de serviteurs, si nous ne refusons pas de les prendre pour cet office. — » Neiphile, dont le visage était devenu tout vermeil de vergogne, pour ce qu’elle était une de celles qu’aimait un des trois jeunes gens, dit : « — Par Dieu, Pampinea, prends garde à ce que tu dis. Je reconnais parfaitement qu’on ne pourrait rien dire que de très bon par n’importe lequel d’entre eux, et je les crois très aptes à remplir une mission encore plus difficile que celle-là. Je pense également qu’ils tiendraient bonne et honnête compagnie, non pas seulement à nous, mais à de bien plus belles et de bien plus dignes que nous ne sommes. Mais, comme c’est chose très connue qu’ils sont amoureux de quelques-unes de nous, je crains qu’il ne s’ensuive infamie ou blâme, sans qu’il y eût de notre faute ou de la leur, si nous les emmenons avec nous. — » Philomène dit alors : « — Cela importe peu ; là où je vis honnêtement, et alors que je ne me sens la conscience mordue d’aucune façon, je laisse, à qui veut, dire le contraire ; Dieu et la vérité prendront les armes pour moi. Or, si ces jeunes gens sont disposés à venir avec nous, nous pouvons dire comme Pampinéa, que la fortune est favorable à notre projet. — » Les autres, l’entendant parler si résolûment, non-seulement n’objectèrent rien, mais, d’un commun accord, estimèrent qu’il fallait appeler les trois jeunes gens pour leur faire connaître leur intention, et les prier de vouloir bien leur tenir compagnie en un tel voyage. Pour quoi, sans plus de pourparlers, Pampinéa, qui était parente de l’un d’eux, s’étant levée, s’avança à la rencontre des jeunes gens qui s’étaient arrêtés pour les regarder, et les saluant d’un air joyeux, leur communiqua leur projet, en les priant, de la part de toutes ses compagnes, de consentir à leur tenir compagnie, d’un pur et fraternel esprit. Les jeunes gens crurent tout d’abord qu’on voulait rire d’eux. Mais quand il eurent vu que la dame parlait sérieusement, ils répondirent d’un air joyeux qu’ils étaient prêts. Et sans mettre de retard, avant même de quitter cet endroit, ils combinèrent ce qu’ils auraient à faire au moment du départ.
Après avoir fait préparer toute chose opportune, et être convenus de l’endroit où ils entendaient aller, le matin suivant, c’est-à-dire le mercredi, au lever du jour, les dames avec leurs servantes et les trois jeunes gens avec leurs domestiques, étant sortis de la ville, se mirent en route. Ils ne dépassèrent pas deux milles sans être parvenus à l’endroit primitivement choisi par eux. Cet endroit était situé sur une petite montagne éloignée de toutes nos routes, et couverte d’arbustes variés et de plantes au vert feuillage. Au sommet était un palais avec une belle et vaste cour au milieu, des appartements, des salles, des chambres toutes plus belles les unes que les autres, avec des prés tout autour et de merveilleux jardins. Il y avait des puits aux eaux fraîches ; des caves pleines de vins de prix, chose mieux disposée pour des buveurs intrépides que pour des dames sobres et honnêtes. Le palais était soigneusement nettoyé ; dans les chambres les lits étaient faits, et la joyeuse compagnie, à son arrivée, trouva non sans plaisir tous les appartements garnis et jonchés d’herbes odoriférantes et de toutes les fleurs que la saison pouvait produire. À peine arrivés, ils s’assirent, et Dioneo, qui entre tous, était un jeune homme plaisant et plein d’esprit dit : « — Mesdames, votre instinct, bien plus que notre sagacité, nous a conduits ici. Je ne sais ce que, dans votre pensée, vous entendez y faire ; pour moi, j’ai laissé toutes mes idées au dedans des portes de la ville, alors que j’en suis sorti il n’y a qu’un instant avec vous. C’est pourquoi, ou bien disposez-vous à vous divertir, à rire ou à chanter avec moi — je dis tout autant qu’il convient à votre dignité — ou bien permettez que j’aille retrouver mes idées et que je rentre dans la cité si éprouvée. — » À quoi Pampinea, comme si elle avait également chassé tous ses soucis, répondit joyeusement : « — Dioneo, tu parles très bien ; il faut vivre en une fête continuelle ; ce n’est pas un autre motif qui nous a fait fuir ces tristesses. Mais pour ce que les choses faites sans mesure ne peuvent durer longtemps, moi qui ai eu la première l’idée de former une si belle société, je songe au moyen de nous entretenir en joie. Je pense qu’il est nécessaire de choisir parmi nous un chef que nous honorerons, et auquel nous obéirons comme étant notre supérieur, et dont l’unique pensée sera de nous disposer à vivre joyeusement. Et afin que chacun éprouve le poids de cette sollicitude, ainsi que le plaisir de la souveraineté, et, étant choisi d’un côté et de l’autre, ne puisse inspirer aucune jalousie, je dis que ce fardeau et cet honneur doivent être confiés à chacun de nous pour une journée. Le premier sera nommé à l’élection par nous tous. Pour ceux qui suivront, lorsque l’heure de vesprée s’approchera, ils seront élus au bon plaisir de celui, qui, ce jour-là, aura possédé le pouvoir souverain. Et celui ou celle que nous aurons reconnu pour chef, pendant tout le temps que durera son pouvoir, ordonnera et disposera toute chose, le lieu où nous nous tiendrons, et la façon dont nous aurons à vivre. — »
Ces paroles plurent beaucoup, et d’une seule voix, ils l’élurent reine pour le premier jour. Philomène ayant aussitôt couru vers un laurier, pour ce qu’elle avait entendu dire en quelle grande estime étaient les feuilles de cet arbre, et combien elles honoraient quiconque méritait d’en être couronné, cueillit quelques uns de ses rameaux dont elle fit une belle couronne. Cette couronne, mise sur la tête du roi ou de la reine, fut, pendant tout le temps que dura la compagnie, le signe manifeste pour tous de la souveraineté royale.
Pampinea, faite reine, ordonna à tous de se taire. Puis ayant fait venir devant elle les domestiques des trois jeunes gens et les servantes qui étaient au nombre de quatre, et comme chacun se taisait, elle dit : « — Afin que, la première, je vous donne à tous l’exemple de l’ordre, grâce auquel, allant toujours de mieux en mieux, notre société, à notre grand plaisir et sans nulle honte, pourra vivre et durer tant que cela nous conviendra, j’institue Parmenon, domestique de Dioneo, mon sénéchal, et je lui commets le soin et la direction de toute notre maison, ainsi que le service qui regarde la salle à manger. J’entends que Sirisco, domestique de Pamphile, soit notre pourvoyeur et trésorier et qu’il suive les ordres de Parmenon. Pour Tindaro, il sera au service de Philostrate et des deux autres hommes ; il prendra soin de leurs chambres, lorsque ses camarades, empêchés par leur service, ne pourront le faire. Misia, ma servante, et Lisisca, servante de Philomène, se tiendront constamment à la cuisine et apprêteront avec diligence les provisions qui leur seront fournies par Parmenon. Chimera, servante de Lauretta, et Stratilia, servante de Fiammetta, auront soin des chambres des dames et entretiendront en état de propreté les endroits où nous nous tiendrons. Mandons et ordonnons en outre à chacun s’il veut avoir notre faveur pour chère, de se donner de garde, où qu’il aille, d’où qu’il revienne, quoi qu’il entende ou qu’il voie, de nous apporter aucune nouvelle du dehors autre que nouvelle joyeuse. — » Ces ordres donnés sommairement et approuvés par tous, elle se leva gaîment et dit : « — Là sont les jardins, là sont les prés ; ici nombre d’endroits charmants où chacun est libre d’aller selon son plaisir ; mais quand trois heures sonneront, que tous soient ici, pour manger à la fraîche. — »
Licence lui ayant été donnée par la nouvelle reine, la joyeuse compagnie des jeunes gens mêlés aux belles dames s’engagea à pas lents dans un jardin, s’entretenant des choses agréables, tressant des guirlandes de feuillage de toutes sortes, et chantant des refrains amoureux. Quand ils furent restés le temps que la reine leur avait accordé, ils revinrent à la maison. Là il virent que Parmenon avait soigneusement commencé son office, car, entrés dans une salle du rez-de-chaussée, ils trouvèrent les tables mises, avec des nappes éblouissantes de blancheur et des verres qui brillaient comme de l’argent, le tout couvert de fleurs de genêt. Pour quoi, après s’être lavé les mains, ils allèrent tous, avec l’assentiment de la reine, s’asseoir chacun à la place que Parmenon avait marquée. Puis vinrent les mets délicats et les vins les plus fins, et, sans plus attendre, les trois serviteurs se mirent à servir les tables. Toutes ces choses si belles et si bien ordonnées réjouirent les convives, et tous mangèrent au milieu de joyeux propos et d’un air de fête. Les tables levées, comme il se trouvait que toutes les dames, ainsi que les jeunes gens, savaient danser, et que plusieurs d’entre eux savaient sonner excellemment du luth et chanter, la reine ordonna d’apporter les instruments, et, sur son commandement, Dioneo ayant pris un luth et la Fiammetta une viole, tous deux commencèrent doucement à jouer un air de danse. Alors, la reine avec les autres dames et les deux jeunes gens, ayant envoyé les serviteurs prendre leurs repas, formèrent une ronde, et les danses commencèrent. La ronde finie, on se mit à chanter de joyeuses chansons d’amour, et il continuèrent de cette façon jusqu’à ce qu’il parût temps à la reine d’aller dormir. Sur quoi, congé ayant été donné à tous, les trois jeunes gens gagnèrent leurs chambres séparées de celles des dames, et ils les trouvèrent avec des lits bien faits et toutes garnies de fleurs comme le salon. Les dames trouvèrent également les leurs préparées et ornées de semblable façon ; pour quoi, s’étant dépouillés de leurs vêtements, ils se livrèrent tous au repos.
L’heure de none était sonnée depuis peu, lorsque la reine, s’étant levée, fit lever toutes ses autres compagnes ainsi que les jeunes gens, affirmant que trop dormir le jour était nuisible. Puis ils s’en allèrent en un pré où l’herbe était verte et haute et qui était partout abrité du soleil. Là, un doux zéphir s’étant mis à souffler, il s’assirent tous en rond sur l’herbe, suivant l’ordre de la reine qui leur parla ainsi : « — Comme vous voyez, le soleil est haut et la chaleur est grande, et l’on n’entend d’autre bruit que le cri de la cigale, là haut, parmi les oliviers. Aller en quelque autre lieu serait, pour le moment, certainement une folie. Ici l’endroit est beau, et nous sommes au frais. Il y a, comme vous voyez échiquiers et des échecs, et chacun peut, selon qu’il lui fera plaisir, prendre son amusement. Mais si en cela mon avis est suivi, ce n’est pas en jouant — car au jeu l’esprit d’un des partenaires est mécontent, sans que l’autre partenaire ou ceux qui regardent jouer éprouvent beaucoup de plaisir — mais en racontant des nouvelles, ce qui peut donner du plaisir à tous, que nous passerons cette chaude partie de la journée. Chacun de vous n’aura pas achevé de dire sa petite nouvelle, que le soleil sera sur son déclin et, la chaleur étant tombée, nous pourrons, là où il nous sera le plus agréable, aller prendre divertissement. Pour quoi, si ce que je dis vous plaît — et je suis disposée à suivre à cet égard votre bon plaisir — faisons ainsi. Si cela ne vous plaît pas, que chacun, jusqu’à l’heure de vesprée ; fasse ce qui lui conviendra le mieux. — » Les dames, ainsi que les hommes, approuvèrent la proposition de raconter des nouvelles. « — Or donc — dit la reine — si cela vous plaît, pour cette première journée, j’ordonne que chacun soit libre de parler sur le sujet qu’il voudra. — » Et, s’étant tournée vers Pamphile qui était assis à sa droite, elle lui dit, d’un air aimable, de donner l’exemple aux autres, en racontant le premier une de ses nouvelles. Pamphile, dès qu’il eût entendu cet ordre, tous l’écoutant, commença aussitôt ainsi.